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REVUE D'ALSACE
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REVUE D'ALSACE
NOUVELLE SÉRIE
TOME 3*
TOME XL' DE LA COLLECTION
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
Société anonyme
33, RUE DE SEINE, 33
1889
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REVUE D'ALSACE
NOUVELLE SÉRIE
TOME 3»
TOME XL' DE LA COLLECTION
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
Société anonyme
33, RUE DE SEINE, 33
1889
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Han'ard Colle;.^c Libraiy
APR 18 1908
Ilolicnzollern Collection
Gifl of A. C. Coolidge
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EnHOLOGIES V06ES0-RHENMES
SEL - VÊTEMENT
I.
Le sel a dû être une des premières substances recherchées
pour Talimentation du corps humain. Les animaux mêmes,
guidés par Tinstinct de conservation, le découvrent jusque
sur les parois calcaires des habitations, et quand les espèces
domestiques atteignent ces parois, elles font souvent entendre
un cri, un gémissement qui peut être interprété comme la
manifestation de leur contentement. Ce cri ou ce gémisse-
ment monosyllabique est accentué d'une façon différente
quand on empêche Tanimal de miner plus profondément la
pierre choisie, entre toutes, parce qu'elle est plus salifère
que les voisines. Content d'abord, l'animal gronde quand on
lui refuse ce qu'il a trouvé et qui lui est nécessaire.
Le cRoi de la Création» a, comme l'animal, désigné la
même substance par une expression monosyllabique. Cette
expression est demeurée intacte à travers les littératures, les
dialectes et les idiomes les plus divers. Nos patois nous l'ont
transmise avec des nuances phonétiques nombreuses, mais
dont aucuna ne peut masquer l'évidente communauté d'ori-
gine. Quelques exemples, puisés dans les patois dits romans
de l'Est, le prouvent.
Dans les idiomes du versant occidental des Vosges on
trouve le sel désigné sous les noms de: sau en Franche-
Comté; sa dans l'ancienne principauté de Montbéliard, dans
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6 REVUE D' ALSACE
le territoire de Belfortet le pays de Porrenlruy; sau et sô
dans les Vosges et la Lorraine.
Tantôt celte monosyllabe est notée comme substantif
masculin^ tantôt comme substantif féminin. Tantôt le lexico-
graphe la fait dériver du latin sal, tantôt de l'allemand sàb.
II.
Beaucoup de Folkloristes modernes prétendent au con-
traire que le sal latin, le sala allemand et le sd français,
voire même le (SfXç ou àXoc (als-àlos) grec, pour ne citer
que ces principaux dialecies, procèdent de la langue celtique;
de sorte que, en vertu de l'inéluctable vérité de fait que le
parler populaire a précédé les parlers littéraires, le sâ^ sô ou
sau patois serait un débris archéologique soumis par les
patoisants à l'appréciation des spécialistes en philologie. Les
Folkloristes, dont il est question, appliquent le même rai-
sonnement à une quantité d'autres mots rencontrés dans les
divers idiomes populaires de la vieille Gaule et c'est à ce
point de vue philologique qu'ils considèrent comme utiles les
volumineuses collections de mots patois publiées depuis
quelques années par les sociétés savantes.
Parallèlement à la question philologique se pose la question
des croyances et de la tradition des Celtes ou Âryas dans les
temps lointains. Cette dernière parait être le terrain sur
lequel se confine spécialement une école, Técole mythique,
qui a ses représentants chez les diverses nations et dont
Auguste Stœber avec Georges Stoffel et d'autres furent les
fervents disciples en Alsace, sans cesser d'ailleurs de se
rattacher par leurs travaux à une école moins exclusive,
l'école historique.
Ce laconique exposé se lie à divers travaux publiés, dans
ces derniers temps, par la Société philomathique des Vosges.
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ÉTYMOLOGIES VOGÉSO -RHÉNANES
III.
D'an puits de forme ovale, aux parois en pierres de taille
bien appareillées, et de plusieurs objets sortis de décombres
qui ont comblé ce puits, M. Gaston Save établit qu'il servait^
aux temps gallo-romains, à l'extraction des eaux salées pro-
venant de d'immense gisement salin» s'étendant sous plu-
sieurs communes et lieux-dits actuels, dont les noms mo-
dernes dérivent. Il établit que les Romains exploitèrent les
sources salées de l'arrondissement de Saint-Dié; qu'une
route, via salinaria^ strata salinatarumy est ainsi désignée par
d'anciens titres ; qu'on a découvert les assises de ce banc
salifére depuis Saales jusqu'à Saint-Biaise, et il conclut que :
Satdceratff aux quatre sources salées, La SaUe, La Sauce^ Le
Saucy, près de Belval; le champ de Sdies et les Salsards,
près de Moussey ; Salingouttey près de Saint-Stail ; Saltfontaine,
près de Coinchimont; la Sauce, près des Hautes-Fosses ; la
Saline, près de la ferme de Grande-Fosse; la Salsée, près de
Ranrupt; Saidxures, canton de Saales; le Fuid, près de Ver-
mont; Saales enûn formaient le Ban de Selses qu'il trouve
désigné, avec diverses variantes graphiques {Suleez, Sessee,
Celles, Cdses, etc.) dans des titres de 1049 à 1335. La con«
clusion de M. Save, quant à l'origine des noms de localités
et de lieux-dits, est certainement l'expression de la vérité
historique, et celte vérité de fait s'applique aussi bien à l'Al-
sace qu'au Ban de Selses vosgien.
IV.
Schœpflin ne mettait pas en doute que certaines localités
de l'Alsace, où des eaux minérales arrivaient au jour, doivent
leurs noms à la qualité alcaline de ces eaux, c C'est ainsi.
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8 REVUE d'Alsace
dit-il ^ qu'il y a des bains à Soulte^ près Molsheim; SouliSj
dans la seigneurie de Fleckenstein, possède une saline;
SoviUsibach et Soultematt ont des eaux minérales. Le village
de SotdceSy dans le comté de Laroche, voisin de TAlsace, tire
aussi son nom d'une source salée. »
Dans le patois du versant oriental jusqu'au Rhin, limite
qu'il ne faut pas franchir, le sd se trouve ainsi désigné dans
les titres du moyen âge : selzy salz, salis j salzee au viii® siècle;
sulza au ix*^; suleise au xiii^; svlze au xiv®; suite au xv® et
ainsi de suite jusqu'à nos jours, où un patoisant alsacien qui
ne se piquera point de germanisme l'écrira franchement
sàUe au lieu de salz.
Dans ses Lieux-dits, Georges Stoffel* découvre la présence
du sel dans trente localités de la Haute-Alsace : à Soultz, près
Guebwiller, SuUfe en 708; à Ribeauvillé in der Suhze en
1278; à Rixheim in der SuU/sf en 1456 et Sulcjg en 1507 ; à
Jetlingen am SuUzacher en 1540; à Lepuix, territoire de
Belfort, sood; à Soultzbach s^ub en 1222 ; à Gundolsheim uff
die Zulsjs^hach) ; à Mortzwiller stda et suUz, source qui donne
son nom à un ruisseau, un chemin et une haie; à Roppentz*
willer 5uZjer ; àWegscheid sulta en 1567; à Riedisheim sul/sen
1270; à Uffholtz sulz en 1529; à Soulzeren, dont Grimm fait
Sulzenheim et les Vosgiens Susney, sulz(rein)] à Soultzmatt
suih en 1044; à Kœtzingen sultz; à Carspach suUe en 1739;
à Kiffis saai(hoff) ; à Salberl, territoire de Belfort, sale en
1347; à Bas-Evette mdiUsaucy; à Soppe-le-Haut et Soppe-le-
Bas stis et suljg; à Waldighofen saal en 1603 ; à Riespach sali
en 1567; à Guémar sahl en 1630 et ici le nom est donné à un
chemin, et enûn à Rheinfeld ^aZ^-gau, ces deux dernières
dénominations répondant assez directement à la via salinaria
et au Ban des Selses vosgiens.
De ces indications sommaires il résulte qu'en Alsace,
1 Tome 4, p. 205, trad. Ravenez.
2 Édition de Mulhouse, 1876.
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ÉTYMOLOGIES VOGÉSO-RHÉNANES 9
comme en Lorraine, le sel fut, sous les Celtes, les Romains
et les Francs, l'objet d'une exploitation plus ou moins déve-
loppée, plus ou moins perfectionnée, et que la dénomination
celtique de cette substance ne dérive ni du grec, ni du latin,
ni du français, ni de l'allemand, la langue celtique étant
beaucoup plus ancienne que celles-ci.
SchœpQin était moins timoré que beaucoup de philologues
à l'encontre de la langue propre aux populations qui succé-
dèrent à l'âge de pierre. Pour lui tout ce que Jules César rap-
porte relativement aux noms de lieux et de choses, étrangers
au latin, appartient à la langue celtique^. Les Romains
d'abord, les Francs ensuite ajoutèrent à ces noms de lieux et
de choses des désinences latines et des désinences tudesques
qu'il suffit généralement de retrancher pour avoir le mot celte.
Si, de prime abord, cette règle parait reposer sur une base
solide, il ne faut pas conclure qu'elle soit d'une application
rigoureuse à tous les cas. Il appartient à l'homme d'étude, à
l'étymologiste de discerner les cas où il faut préférer cette
méthode à des cascades analytiques qui ne démontrent rien,
sinon la dextérité de l'étymologiste dans le maniement d'une
logomachie technique parfois amusante.
VI.
L'élément liquide, d'alimentation et de purification devait
certainement occuper une place dans les idées religieuses des
Celtes Séquanais et Médiomatriks de l'Alsace, de même que
dans celles des Leuquois, leurs voisins. Les recherches n'ont
fourni, que nous sachions, aucun monument archéologique
susceptible d'éclairer la question. Il faut recourir à l'Inde, à
^ Ulustrata, — L'Alsace celtique, trad. Ravenez, t. I, p. 195 et suiv.
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40 REVUE D'ALSACE
l'Asie^ à rÉgyple, aux Grecs et aux Romains, pour tirer des
déductions probables à appliquer à la région vogéso-rhénane.
Si l'Hindou se prosternait sur les rives du Gange pour réciter
ses prières, c'est qu'il personnifiait le fleuve, créateur des
bienfaits de la vie, de même que l'Égyptien le faisait pour le
Nil. Nos Celtes, descendus de l'Inde, auraient, selon Schœpflin
et Auguste Slœber, voué le même culte au Rhin, dont le nom
est celtique : rJiên ou plutôt hrên, dont les Romains ont fait
Bkenus et les Germains Ehein. Quant aux Grecs et Romains,
leur Olympe était assez riche en divinités pour en fournir à
chaque cours d'eau, à chaque source ou fontaine et assez
vaste pour y loger celles que le mysticisme ne cessait de
créer. Nos Celtes, d'origine orientale, avaient vraisemblable-
ment aussi les leurs, que l'on aimerait à voir mieux spécia-
liser en arrachant aux mystères de la chênaie, à la discrétion
des^Druides et des Bardes quelques bribes de leur théogonie.
Nous aimons à croire que nos sources alcalines de l'Alsace
et de la Lorraine bénéficieraient considérablement à la
moisson scientifique que prépareraient de sérieux piocheurs
sur le domaine celtique des rives du Rhin, de la Meurthe et
de la Moselle.
Pour l'époque gallo-romaine on ne manque pas de divinités
de tout calibre sous la prgtection desquelles fleuves, rivières
et fontaines de la vallée du Rhin étaient placés. L'élément
germain y apporta aussi son contingent mythique, mais il
n'eut pas le temps de le faire prévaloir, car, avec le christia-
nisme naissant, les prêtres substituèrent aux divinités tuté-
laires le nom d'un saint, d'un martyr, presque toujours le
patron de la paroisse en formation. C'est ainsi qu'en Alsace
beaucoup de sources sont demeurées un lieu de pèlerinage
auquel l'humanité soufi*rante vient encore chaque jour de-
mander un soulagement à ses maux. L'hydrologie populaire,
mythologique et hygiénique est encore une page blanche de
notre histoire locale à remplir. Outre les saints du calendrier,
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ÉTYMOLOGIES VOGÉSO- RHÉNANES 11
l'explorateur rencontrera quelques sources qui ont échappé
au baptême et dont le nom laïque est dû à des particularités
modernes ou relativement modernes; il reconnaîtra aisément
celles qui ont conservé le nom et le parfum celtiques.
Dans le voisinage de Belfort nous avons rencontré les fon-
taines de Saint-Ambroise à Bavillier, de Sainte-Geneviève et
de la Sécheresse à Essert, de Saint-Christophe à Brace, de
Saint-Tiburce à Danjoutin, de Sainl-Roch à Pérouse, de
Sainte-Brigitte à Égoenigue, de Thierbrunn, romanisée Dier-
boncy à PhafTans, de Saint Genest à Chévremout, de Chante-
reine à Méroux, d'Oye à Châtenois, de la Goulotte à Banvil-
lard et enfin, dans un lieu perdu, la source de la c dame à
queue de serpent», qui évoque la légende de Mélusine et le
pouvoir magique de la fée celte qui avait présidé à la nais-
sance de la dame.
VII.
Le vêtement, si rudimentaire qu'il fût, a dû être, comme
la nourriture, l'objet d'une désignation vocale résultant de
l'usage que l'homme en faisait dans les conditions particu-
lières de son existence. Admettre que quelques-unes des dé-
nominations primitives ont dû ou seulement pu passer de
l'idiome dans le dialecte, puis dans la langue, n'est pas, ce
semble, une proposition inacceptable. En piochant nos
patois on dégagerait, peut-être, des preuves à l'appui de
cette thèse. Dire que cette pensée a traversé l'esprit de
M. Gaston Save quand il écrivait son intéressante revue de
l'ancien costume vosgien, ce serait trop s'avancer; mais
après avoir lu cette étude, on ne saurait non plus af&rmer
que cela n'a pas été entrevu, sinon indiqué. — Quoi qu'il
en soit, M. S. a pensé, avec raison, qu'au moment où la
rapidité de transformation aura tantôt fait disparaître les
derniers vestiges du vêtement qui distinguait l'homme des
champs de l'homme de la ville, il importe de conserver au
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12 REVUE D'ALSâCE
moins le souvenir de quelques-uns des caractères distinctifs.
Pour ébaucher la description du costume des ancêtres^ il lui
faudra donc recourir au patois Leucien ou Leuquois encore
usité dans les Vosges.
Que Grégoire de Tours, Joinville, Vilhardouin, Froissart,
les romans de la Rose, de Berthe, Rabelais, Ronsart, Ménage,
etc., etc., contiennent certains mots susceptibles d'être rap-
prochés de mots patois encore en usage, cela ne prouve pas
que le patois les leur ait empruntés. La proposition inverse
est plus rapprochée de la vérité de fait.
Que Littré écrive^ que les patois sont cdes produits natu-
rels et réguliers d'une vaste formation déterminée par le
concours de la condition collective et de la condition particu-
lière», c'est une visée générale admise; qu'il ajoute que des
patois sont contemporains du français, qu'ils plongent,
comme lui, par leurs racines dans le latin, d'où toute langue
romane dérive^ et dans le compartiment provincial qui les a
produits», ce n'est qu'une vérité relative, car, il le dit lui-
même, cela n exclut pas l'existence de racines plongeant dans
le passé bien au delà du monde romain. Les travaux des phi-
lologues moderneS; notamment ceux de M. le professeur
d'Arbois de Jubainville, des naturalistes, des archéologues,
des Folkloristes, aussi bien ceux de l'école mythique que
ceux de l'école historique, ont fait faire à la science des pas
en avant qui laissent loin derrière eux les généralités qui ont
précédé. Au point de vue de l'origine des patois, la science
sera-t-elle entraînée, par les orientalistes, à remonter le
chemin des grandes migrations jusqu'au berceau des nations
européennes? C'est ce qu'il est permis de croire inévitable.
Étudier chacun de nos patois, Médiomatrik, Leucien et
Séquanais, dans le compartiment qui lui est propre et dont,
selon M. Littré, il serait le «produit naturel et régulier», ce
1 Histoire de la langue française, t. II, p. 94-95.
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ËTYMOLOGIES VOGÉSO- RHÉNAN ES 13
ne serait pas faire de la philologie proprement dite, mais de
rarchéologie linguiste et populaire. Les publications parues
dans ces derniers temps ont quelque tendance à entrer dans
cetle voie, mais toutes trahissent une hésitation résultant de
la crainte de trop s'écarter du champ des Belles-Lettres.
Moins de réserve ou de pruderie classique ne nuirait pas;
bien au contraire.
11 s'agirait donc de rechercher dans la littérature orale et
dans la littérature écrite de nos patois de l'Est les mots dont
c les racines ne plongent > ni dans le grec ni dans le latin,
et d'en former un recueil archéologique du parler populaire,
afin de fournir aux étymologistes ainsi qu'aux philologues
quelques sujets d'étude dont ils peuvent ignorer l'existence.
Les publications spéciales sont à consulter, puis les textes en
grand nombre, parait-il, qui n'ont pas été utilisés par les
auteurs de ces publications. En ne s'écartant pas de la
question principale, en se confinant dans ce programme
aride, il faut en convenir, on arriverait probablement à dis-
siper une équivoque qui se présente même dans les livres
des meilleurs auteurs, et qui consiste à faire du dialecte cel-
tique et du dialecte gaulois une seule et même langue ou
deux dialectes différents, au choix du lecteur. Généralement
on piétine dans cette confusion, réelle ou apparente, par la
raison que les auteurs emploient parallèlement ces qualifica-
tifs appliqués au même sujet. En d'autres termes, le gaulois
et le céUique sont-ils un seul et même dialecte c plongeant
par ses racines dans le latin d'où toute langue romane dérive»,
comme Ta écrit Littré, ou bien deux dialectes différents cor-
respondant, l'un avec la vie populaire de l'âge de pierre,
l'autre avec les migrations aryennes ou l'âge de bronze? L'ar-
chéologie proprement dite a conduit la science à cette divi-
sion des temps. Est-il déraisonnable de penser qu'un labeur
analogue concernant les parlers populaires peut aboutir à
des résultats du même genre?
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14 REVUE D'aLSACE
Le hasard ajoule chaque jour une pièce nouvelle aux
musées, grands et petits, que Ton forme un peu partout, a
l'appui des déductions scientifiques. Pourquoi ne fouillerait-
on pas le domaine des idiomes aGn d'y découvrir les mots
revêtus d'une patine assez caractérisée pour être rangés dans
le musée lingual? Mais le sillon ne peut être ouvert que par
des patoisants, seuls compétents pour opérer les fouilles et
reconnaître les épaves à recueillir. La Sociéùé philomaûhique de
Saint-Blé en compte deux parmi ses membres : M. le cha-
noine HingreetM. Gaston Save, àl'attenlion desquels les notes
qui précèdent se recommandent.
J« LiBLIN.
ERRATA.
Des difficultés qui ne devaient pas être prévues ont
retardé la distribution du dernier trimestre de 1888; il
était composé dès les premiers jours de novembre. Par rico-
chet; ces difficultés ont occasionné des négligences et des
fautes d'impression qu'il importe de rectifier.
Couverture, ligne 9, et Table finale des matières, p. 507, ligne 5,
au lieu de « dimanches chez les plénipotentiaires o lisez : démarches,
P. 453, lig. 8 du bas, « intact », lisez : intacts,
P. 454, lig. 13, au commencement de la ligne, ajoutez : à,
P. 455, lig. 16, au lieu de « passé», lisez; passée.
P. 465, lig, 1, au lieu de a attribuer e, lisez: l'attribuer,
P. 466, lig. 9, au lieu de aces reliques», lisez : les reliques.
P. 469, lig. 15, au lieu de o les dimentions», lisez: des dimensions,
P. 491, lig. 5, au lieu de « répudié », lisez : répudiée.
P. 496, lig. 7 du bas. Au lieu de «prétentions », lisez : prétéritions,
P. 497, lig. 19 et 20. Au lieu de « consonne et compassé d*or », lisez :
couronné et lampassé d'or.
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LES
MANUSCRITS ALLEMANDS
BS LA
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
RELATIFS A L'HISTOIRE D'ALSACE
DaDS la nuit terrible du 24 août 1870, où une nation civi-
lisée — à ce qu'elle prétend — lança ses bombes sur la
bibliothèque de Strasbourg, furent consumées, avec tant
d'autres richesses, les vieilles chroniques qui gardaient le
souvenir du passé de notre Alsace. La plupart de ces chro-
niques n'avaient jamais été livrées à la presse : si bien que,
dans leur ensemble, elles sont perdues pour toujours.
Récemment, la Société pour la conservation des monuments
historiques d'Alsace a commencé à en réunir les restes épars,
à recueillir les différentes copies prises avant l'année fatale
et à publier tous les fragments amassés. L'œuvre qu'elle a
entreprise est digne d'éloges et elle est appelée à rendre aux
historiens d'inappréciables services. Nous voudrions y con-
tribuer pour notre part, en faisant connaître les manuscrits
allemands de la bibliothèque nationale, relatifs à l'histoire
d'Alsace et dont la plupart n'ont jamais été l'objet d'une ana-
lyse sérieuse.
Un autre sentiment nous a encore poussé à nous livrer h
ce travail. Le prince de Ilohenlohe, dont le règne marquera
certes dans l'histoire de l'Alsace, a interdit le séjour de leur
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16 REVUE D'aLSàCE
pays natal à tous les Alsaciens qui n'ont pas oublié les bien-
faits de la France. II y a plus, par une mesure inouïe et à
laquelle est restée étranger, à coup sûr, le monde savant de
rAllemagne, si libéral, les archives de TAIsace-Lorraine et
des pays rhénans sont fermées aux érudits de la France, à
moins qu'ils ne produisent une permission de l'administra-
tion supérieure de Berlin, — et l'on a laissé à entendre que
celte permission ne serait jamais accordée. On a allégué,
pour justiiier cette défense, qu'il ne fallait pas donner des
arguments à ses adversaires. Quoi donc ! on avoue que, dans
la poussière des siècles écoulés, nous trouverions des argu-
ments. Encore la raison est-elle mauvaise et,, en vérité, pour
un tel motif, l'on pouvait s'épargner le ridicule d'une sem-
blable prohibition ; car nous ne cherchons pas dans l'histoire
des arguments, par cela même que nous n'en avons pas
besoin.
Comme l'accès des archives alsaciennes nous a été rendu im-
possible, nous avons voulu rechercher ce que les archives et
les bibliothèques françaises renferment de documents et de
chroniques sur l'histoire de l'Alsace. Nous avons pensé qu'il
appartenait, de préférence à nous qui nous faisons gloire
d'unir les deux titres de Français et d'Alsacien, d'explorer ce
champ. Cependant, si quelque écrivain allemand demande
communication de nos manuscrits et de nos pièces d'archives,
qu'on ne la lui refuse pas; ouvrons toutes larges aux savants
de tous pays les portes de nos dépôts; sachons demeurer
libéraux et soyons généreux quand même.
La bibliothèque nationale renferme, dans son fonds alle-
mand, d'ailleurs assez pauvre depuis que le codex de Manesse
a été cédé, un certain nombre de manuscrits qui touchent à
l'histoire de l'Alsace. La place d'honneur revient naturelle-
ment au manuscrit unique de la chronique de Closener;
pourtant, ce volume ne nous arrêtera pas longtemps. II a été
souvent décrit de la façon la plus minutieuse, il a été copié
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MANUSCRITS ALLEMANDS 17
et publié avec le plus grand soin. -Il ne nous restait plus rien
à découvrir après les belles recherches de Hegel et après
rédilion qu'il a donnée dans la collection des chroniques des
vtUes allemandes^. Le manuscrit porte actuellement le nu-
méro 91 du fonds allemand; il esl de moyen-format et se
compose de 60 feuilles de parchemin; il est écrit sur deux
colonnes en fort beaux caractères. Il remonte au xiv^ siècle
et est peut-être l'original même de Closener. Le 3 mai 1837,
le codex a élé remis au cabinet des manuscrits par M. Van
Praety conservateur des imprimés. Sans doute, il Tavait
acheté vers celle époque, dans une vente, avec d'aulres livres;
il a gardé dans son département les imprimés et a renvoyé
le manuscrit au département voisin. Mais dans quelle vente
a-t-il fait cette précieuse acquisition? Les catalogues de cette
époque que nous avons pu retrouver ne nous ont rien appris
à ce sujet.
Jadis, un manuscrit de Closener se trouvait dans la maison
de l'œuvre Notre-Dame; c'est là que Kœnigshofen l'a dé-
couvert et qu'il en fait le plus grand usage pour sa propre
chronique. Au xvi® siècle, Wûrslisen, dans sa chronique de
Baie, cite le même ouvrage assez souvent : on lui avait
adressé, selon toute apparence, des extraits du codex de
Strasbourg. A quelle époque ce livre disparut-il de l'Alsace?
On ne saurait le dire. Schiller, dans son édition de Kœnigs-
hofen, ne fait nulle mention de Closener et il a intitulé à tort
son livre : La plt4s vieille chronique allemande de Stras-
bourg; SchœpQin et Grandidier disent, en termes formels,
1 Die Chroniken der oberrhcinischen Stàdte. Leipzig, 1870-1871 ,
2 vol. in-8o. La chronique de Closener a été publiée pour la première
fois par A. Scholt, d'après une copie faite par Strobel dans la Bibliothek
des literarischen Vereins in Stuttgart, 1843, t. L Schnéegans en a
donné des exlraits dans le Code historique et diplomatique de la ville
de Strasbourg, 1" partie, 1843. Pour la description du manuscrit, con-
sultez les préfaces mises à la tête de ces trois éditions.
2
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18 REVUE D*ALSACE
qu'ils onl en vain cherché la chronique de Closener*. Le
manuscrit de la bibliothèque nationale est-il celui-là même
qui jadis était conservé à Strasbourg? Il est permis de le
supposer, sans pourtant rien aiBrmer. Si Thypothèse est
exacte, Ton est obligé de reconnaître que le hasard a bien
fait les choses. Dans le cas où notre manuscrit serait resté à
Strasbourg, il eût été, comme tant d'autres, la proie des
flammes.
Outre l'ouvrage de Closener, la bibliothèque nationale
possède toute une série d'autres manuscrits, qui contiennent
la chronique de Kœnigshofen, plus ou moins altérée, avec
des suites plus ou moins longues. L'œuvre du chanoine de
Saint-Thomas avait été à peine composée qu'elle obtint le
plus vif succès; elle se répandit dans toutes les villes où l'on
parlait la langue allemande; elle fut sans cesse copiée et
recopiée. Elle devint, en quelque manière, le manuel d'his-
toire de cette époque. Toutes les copies qu'on en fit ne se
ressemblaient pas absolument. Kœnigshofen avait lui-même
donné l'exemple de ces altérations, en faisant de son livre au
moins trois éditions différentes, les unes plus développées,
les autres plus courtes et représentées de nos jours par trois
classes de manuscrits, que nous distinguerons, avec Hegel,
par les lettres A, B et C. Les copistes n'eurent pas plus de
scrupules que l'auteur. Selon la nature de leur esprit, selon
l'usage auquel la copie devait servir, ils laissaient de côté tel
ou tel passage, abrégeaient tel autre; ou bien au contraire
introduisaient dans l'œuvre primitive le récit d'un événement
oublié par Kœnigshofen. Puis, très souvent, ils conduisaient
la chronique jusqu'à leur propre époque. Ces continuations
étaient ou originales ou copiées sur d'autres manuscrits ; à
leur tour, elles servaient de point de départ à de nouvelles
^Schœ.pflin, Ahatia illustrata, préface. Grandidier, Essais sur
VÉglise cathédrale de Strasbourg, p. 56.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 19
suites : si bien que les fils de ces chroniques se croisent en
tous sens et que de nos jours il est impossible d'en démêler
récheveau. Beaucoup de copies présentent, de la sorte» une
physionomie particulière; tantôt l'histoire générale y lient
une place prépondérante; tantôt elle est sacrifiée à l'histoire
locale. Dans cette dernière histoire, on insiste plus ou moins
sur telle ou telle ville; mais Strasbourg est presque toujours
au premier rang. Aussi bien est-ce une chronique strasbour*
geoise qui a servi de fondement à toutes les au 1res.
L'on devine déjà quel intérêt présente l'histoire de chaque
manuscrit séparé. En le comparant à l'un des trois textes
primitifs de Kœnigshofen, l'on devine dans quel esprit il a
été écrit. Puis, les additions renferment parfois des détails
inédits, des renseignements nouveaux. Dans ces manuscrits
est toute l'histoire de l'Alsace au xv* siècle, qui, malgré
certains travaux de mérite, n'est pas encore très connue. En
général, on s'en est référé jusqu'à présent à Specklin. Mais
Specklin n'est pas un auteur original : il a copié les conti-
nuateurs de Kœnigshofen, comme Kœnigshofen lui-même.
En rendant à ceux-ci la part qui leur revient, l'on donne à
l'histoire du xv* siècle une base plus solide : on remonte
davantage à la source.
Quelques-unes de ces suites ont déjà été publiées. Schilter
a ajouté à son édition quelques passages de celte sortes
Schnéegans a édité, dans le Code historique et diplomatique
de la ville de Strasbourg^ une chronique semblable 3,
conservée aux archives municipales, ou du moins il a im-
primé, à leur place chronologique, les principaux faits nou-
veaux relatés dans cette chronique. 11 a dérangé l'ordre du
manuscrit: ce qui nous semble être un tort. Mone, dans la
Qudlensammlung der badischen LandesgeschicJUey a suivi un
^ Surtout à la fia du cinquième chapitre.
^ Deuxième partie, p. 130-220. Schnéegans a donné à la chronique le
titre de : Straszburgische Archivchronik.
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20 REVUE d' ALSACE
ordre meilleur: il a analysé d'une manière fort fidèle un
certain nombre de manuscrits de Kœnigshofen de Tancicnne
bibliothèque de Strasbourg; il a publié toutes les variantes
que fournissait un manuscrit appartenant à M. Bartholdi
(Hegel n** 41, b^) ; les manuscrits de Sainl-Blaise (Hegel n^ 25),
de Donaueschingen (Hegel n°4, a*), de Cologne (Hegel n** 2, a*)
lui ont fourni des fragments assez considérables^. Mais les
manuscrits de Paris n'ont jamais été étudiés. Hegel ne cite
que deux d'entre eux : le n*» 82 du fonds allemand (a*) et le
n* 83 (chez Hegel n** 27); et encore il ne les a pas bien exa-
minés. Nous voudrions passer en revue ces manuscrits;
nous les suivrons presque page pour page. Si nous trouvons
quelque détail nouveau ou quelque variante importante,
nous les signalerons; nous publierons d'abord le texte, en
reproduisant la leçon exacte du manuscrit; nous traduirons
le passage publié et nous l'accompagnerons d'un petit com-
mentaire, propre à l'éclaircir.
Le manuscrit 82 attirera d'abord notre attention. Il est de
moyen-format et a été écrit d'une seule main vers 1460. Il
provient de la bibliothèque du cardinal de Mazarin qui, en
1668, fut réunie à la bibliothèque du roi. Il fut relié après
cette date d'une très forte reliure en veau, qui porte sur les
plats les armoiries de Louis XIV. Jadis, à un moment où les
manuscrits en langue étrangère étaient réunis au fonds
français, il était coté n® 7827. Une main moderne a écrit en
tête de l'ouvrage : Cronica Argentoratensis. Notre volume
s'ouvre par une table alphabétique de tous les faits racontés
dans la chronique; c'est la table qui forme le sixième livre
de Kœnigshofen; seulement ici elle est moins complète en
un sens que dans les imprimés; elle ne contient pas toutes
les indications qu'on trouve dans l'édition de Hegel, voire
même dans celle de Schiller; en revanche, elle est continuée
1 Mone , t, I, p. 252 et suiv, ; t. III, p. 468 et suiv.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 21
pour les périodes qui ont suivi la mort du chanoine de
Saint-Thomas. La table s'étend sur 18 feuilles non numérotées.
Le corps du manuscrit commence ensuite et comprend
39â folios numérotés en chiffres romains ; il est vrai quequel-
ques-uns de ces feuillets, à la fin des chapitres ou des subdivi-
sions de chapitreront été laissés en blanc, pour qu'on pût aisé-
ment poursuivre la chronique en s'en tenant aux divisions
de l'auteur. Il est écrit sur deux colonnes avec de fort belles
rubriques. Les premières lettres de chaque chapitre sont
peintes et surchargées d'ornements. Nous n'avons aucune
observation à présenter sur les deux premiers chapitres
(fol. i-cxLii). Le copiste semble avoir eu sous les yeux le
manuscrit dont Schiiter s'était servi et qui, après avoir long-
temps disparu, vient de nouveau d'être signalé au grand
séminaire de Strasbourg; il s'est arrêté , avec ledit ma-
nuscrit, après le couronnement de Frédéric III, continuant
ainsi d'une cinquantaine d'années le travail de Kœnigshofen.
Hegel, qui n'avait pas vu le codex, a eu raison de le ranger
nu nombre des manuscrits de la classe A (a^). S'il en avait
fait le dépouillement, il y aurait trouvé quelques variantes
dialectales assez curieuses.
Le troisième chapitre (f. 149-194), consacré aux papes,
est encore conforme, sauf des variantes de texte, à l'édition
de Schiiter. Seulement notre copiste s'est trompé dans les
chiffres qu'il assigne aux souverains pontifes. Il donne, avec
raison, à Innocent VI le chiffre 207; mais il compte, aussitôt
après, Urbain V comme le 209« pontife, oubliant en roule le
numéro 208. Il en résulte, à la fin du chapitre, quelque con-
fusion. Le chapitre s'arrête là où s'était arrêté la première
rédaction du manuscrit Schiiter, au milieu du pontificat
d'Urbain VI, après l'indication des cardinaux allemands qui
furent créés par lui (Schiller, p. 207).
Le chapitre quatrième (f. 200-249), relatif à l'évêché de
Strasbourg, est au début, dans ses lignes générales, con-
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22 REVUE d' ALSACE
forme au manuscrit de Schiller; et il nous mène jusqu'à
Tannée 1375, à l'élection de Frédéric de Blanckenheira. Mais
notre manuscrit raconte, en outre, Tépiscopat de ce prélat
qui souleva contre lui tant de colères à Strasbourg. Le pas-
sage ne contient aucun détail inédit; il est formé de mor-
ceaux déjà publiés, d'après divers manuscrils; mais comme
ceux-ci ont été détruits pour la plupart, notre codex acquiert
une grande valeur. Voici la succession des paragraphes :
VoN GoLLETZEN. (Cf. Mone^ Quellensammlung der hadischen
Landesgeschichte. Garlsruhe, 1848, in-4o. t. I. p. 266.
Mone a publié le passage d'après le manuscrit de Stras-
bourg n« 844. Fragment 7. Cf. aussi Tédition Hegel, p. 678.)
Von confirmatio der Clôster. (C'est le paragraphe intitulé dans
Hegel, p. 679, von confirmiem die eppéle,)
Er erbete Jedermann. (Mone, L L Fragment 8-45.)
Von den silbern bergen. (Mone, fragment 16. Hegel, p, 679.)
Er WARP ENWEG. (Mone, fragment 17. Hegel. L l.)
Suit ensuile le long récit des guerres que la ville dut sou-
tenir contre son évêque; les chapitres se suivent comme
dans l'édition de Hegel jusqu'après le paragraphe qui porte
pour titre : von den Antwercken (Hegel, p. 692). Immédiate-
ment après, nous trouvons ce fragment inédit, à ce que
nous croyons :
Fragment 1. — Texte. Ein Wortjgeichen.
Do was ouch uiT dem turne zu Bruschecke by den karthuselern
ein korp hohe an eine glene uff gehencket und wan die iigende
koment^ so lies man den korp her abe vallen zu eira VV'ortzeichen.
So lieffent die lûte aile herzu die uff den ackern zu kunigeshofen
erbeitent und aile wile su den korp sohent, so blibent su do usse.
Traduction. Un signal,
A ce moment, on suspendit très haut à une lance un panier, sur
la tour située à l'endroit où la Bruche fait un coude, près de la
Chartreuse. Toutes les fois que l'ennemi s'approchait, on devait
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MANUSCRITS ALLEMANDS 23
laisser tomber ]e panier, qui servait ainsi de sig^nal. Toutes les
personnes qui travaillaient aux champs à Kônigsbofen rentraient
dès lors aussitôt en ville; mais tant qu'ils voyaient le panier, elles
restaient dehors.
Celte mesure fut prise au milieu de la guerre que Stras-
bourg eut à soutenir à la fin du xiv^ siècle. En 1384, Brunon
de Ribaupierre avait fait prisonnier un chevalier anglais,
John Harleston, qui jadis avait ravagé ses biens de Cham-
pagne. Comme Brunon venait d'èlre reçu bourgeois de Stras-
bourg, le roi d'Angleterre Richard s'adressa^ pour obtenir
justice, à cette cilé et comme, ajuste titre, Strasbourg refusa
d'intervenir, elle fut mise au ban de l'empire, en 1389, grâce
aux intrigues d'un certain juge, Henri Weiskiee. Après trois
années de pourparlers, il fut décidé que la sentence serait
exécutée; Tévêque Frédéric de Blankenheim, le margrave
de Bade Bernard, le comte Eberhard de Wurtemberg, Jean
de Lichlenberg et ce même Brunon de Ribaupierre qui avait
été cause de tout le mal, mais qui venait de se tourner contre
la citéj s'en chargèrent. Diverses expéditions furent dirigées
contre la ville et elle dut prendre de graves mesures. Elle
détruisit tous les arbres et toutes les constructions en dehors
des murs, pour que l'ennemi ne pût être caché; elle mura
quelques-unes des principales portes ; sur TIll elle plaça des
chaînes pour qu'aucun bateau ne passât; elle décida que
toutes les fois que la cloche d'alarme se ferait entendre les
artisans viendraient en armes devant la cathédrale ou gagne-
raient le poste à eux assigné. Enfin, pour protéger la vie de
ses citoyens qui travaillaient aux champs, elle décréta qu'un
signal serait donné, à chaque approche de Tennemi : c'est ce
qu'explique notre fragment. La guerre dura pendant toute la
fin de l'année 1392. Le 1er janvier 1393, l'empereur Wen-
ceslas consentit à lever le ban et Strasbourg se réconcilia
successivement avec chacun de ses adversaires.
Nous trouvons ensuite les rubriques suivantes :
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24 REVUE d'alsacb
Ein tag zu Eschowe. J ç,^^^ ^^^^tg j^^ g^^ j„ jy, ^.jjgpjt^g
Der lantfout fur gen behem. ( ^^^ ^^.y ^^^ ^pp^^j^ ^^^^ yéAi-
Von- saltz, houUz und isen . ^^^^ ^^ H^g^,^ p ^92-696.
Malen was tûre, etc. /
Notre manuscrit ajoute seulement ces mots sur Frédéric
de Blankenheim, lorsque celui-ci eut échangé l'évêché de
Strasbourg contre celui d'Ulrecht en 1393.
Fragment 2.
Und do er in sin Bistum kam, do ûng er zu stunt grosse kriege
an mit den frigen und heren die im sin bistum abe gezogen hetten
das darzu gehorte und do gelang im vaste wol.
Traduction.
Et quand il arriva dans son évèché^ il commença aussitôt de
grandes guerres avec les hommes libres et les seigneurs qui
avaient enlevé les dépendances de l'évêché et il réussit tout à fait
dans cette lutte.
La guerre que Frédéric de Blankenheim avait soutenue
contre les Strasbourgeois en 1392 n'avait pas tourné au gré
de ses désirs. Il lui fallait payer maintenant les gens d'armes
qu'il avait pris à sa solde et ses coffres étaient vides. Ces
mercenaires, pour se dédommager, pillèrent les domaines
épiscopaux. Frédéric, accablé d'ennuis, chercha à échanger
le siège de Strasbourg contre un autre évêché : le prélat
d'Utrecht, Guillaume de Diest, se prêta à celte combinaison.
Dans la nuit du 20 juillet 1393, Frédéric quitta l'Alsace, et,
vers la même époque, Guillaume abandonnait Utrecht et
finit, malgré la résistance du chapitre, à rester maître de
l'évêché strasbourgeois. Frédéric trouva à Utrecht de nou-
velles guerres à soutenir; mais, comme notre fragment nous
le fait savoir, il s'en tira à son honneur. Il mourut paisible-
ment sur son siège en 1423.
Notre manuscrit raconte ensuite l'épiscopat de Guillaume
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MANUSCRITS ALLEMANDS 25
de Diest. Le récit a été publié en termes presque identiques
par Mone, d'après le manuscrit 844 de Strasbourg (frag-
ment 36-48). Il en est de même des [trois paragraphes qui
terminent le chapitre IV :
Zwene wurdent zu bischofe erwelt (Mone, n^ 49).
Rupreht von Peigern wàrt bischoflf (ib., n» 50).
£r reit in zu Stroszburg (ib., n^* 51 et 52).
Le chapitre est achevé ici ; on n'y trouve aucune indication
sur la mort de Robert, comme dans le manuscrit de Stras-
bourg.
Le chapitre IV nous a fourni très peu d'indications nou-
velles; le chapitre suivant (fol. 258-378) est plus abondant
en renseignements inédits. Il se subdivise en plusieurs
sections. Kœnigshofen raconte d'abord l'histoire légendaire
des origines de l'Alsace et de sa conversion au christianisme;
il passe ensuite aux divers agrandissements de la ville de
Strasboui^. Notre manuscrit suit le texte de Schilter jus-
qu'après le troisième agrandissement. Il ajoute ensuite ce
paragraphe.
Fragment 3. — Die vierte WUterwng, aïs CrtUenowe umb
muret was.
Do man zalte von Gottes Geburte MCCCG und IIII jor, do wart
KjTitenowe angefangen zu umbmuren und wart angefangen hûnder
dem closter zu sant Niclause an dem mendage, nach dem sunnen-
dage also man singet reminiscere in der vasten an dem ûssern Turné
by sant Niclausen, wenne derselbe Turn und sanct Johannisturn
worent vormals lange gemaht. Und dieselbe ringmure wart
gemaht von dem voi^enannten sant Niclauslum untz an die ring-
mure bi Metzigertum zu der einen siten, und zu der andern siten
von dem vorgenannten turn hinter sant Niclaus closter untz an
die Brusche an dem diche gegen den ruwern an der vischer
drinckstube, mit eime guten graben und zinnen und tûruen, also
es ingenoten ist, und wart vollebroht in dem jore also man zalte
von gottes geburte MCCCCXLI jor.
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26 REVUE D'ALSACE
Le quatrième agrandissement de la vide, quand on entoura
de murs la Krutenau.
En Tannée 1404, on commença à entourer de murs la Krutenau
et l'on commença les constructions derrière le couvent de Saint-
Nicolas, le lundi après le dimanche où Ton chante reminiscere
en carême (16 février); on bâtit d'abord près de la tour extérieure
de Saint-Nicolas, car cette tour, ainsi que celle de Saint-Jean, avait
été faite longtemps auparavant. Et ce mur d'enceinte fut fait d'un
côté depuis la susdite tour de Saint-Nicolas jusqu'à la tour des
Bouchers, à l'ancien mur ; de l'autre côté depuis la même tour
derrière le couvent de Saint-Nicolas jusqu'à la Bruche, près de
l'étang, en face des filles repenties, près du poêle des Pécheurs ;
le mur fut pourvu d'un bon fossé, de créneaux et de tours, tel qu'il
existe encore aujourd'hui, et il fut terminé en l'année de l'in-
carnation 1441.
La Krutenau est le nom donné au quartier sis sur la rive
droite de TIll. Sur ce quatrième agrandissement de Stras-
bourg, on consultera la carte dressée par Silbermann {Local-
geschicfUe der stadt Strasjsburg, p. 75). On y verra d'une
manière très nette la position des tours Saint-Nicolas et
Saint-Jean, qui existaient avant 1404 et qui déterminèrent
en partie le tracé de la nouvelle enceinte. On y remarquera
aussi remplacement de l'endroit appelé am teuchou am diehe,
où la nouvelle enceinte vint rejoindre Tlil ou la Bruche —
on désigne de préférence à Strasbourg la rivière par ce der-
nier nom. En face du teuch, à une certaine distance, devant
la porte des Juifs, se trouvait le Reuerinn-Klostery le couvent
des filles repenties. La place entre ledit teuch et le couvent
se nommait Beuerin-Aue. Dans le texte très abrégé, publié
par Hegel (p. 720) au sujet de ce quatrième agrandissement,
la date où cette enceinte fut terminée avait été laissée en
blanc \ en effet elle est bien postérieure à la mort de Kœnigs-
hofen.
^ On trouve, à la suite, deux paragraphes qui manquent dans
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MANUSCRITS ALLEMANDS 27
les autres manuscrils de la classe A, mais que Hegel a repro-
duits d'après le manuscrit C. Ils portent ici pour litres: Von
Meiziger turn (Hegel, p. 720) et Der tisser tum bi unser
frowen Brader (Hegel, p. 721). L'énumération des divers
monastères et établissements religieux de Strasbourg qui
suit est tout à Tait conforme au manuscrit de Schiller; les
rubriques seules différent. Kœnigshofen racpnte plus loin les
incendies qui éclatèrent dans les divers quartiers de Stras-
bourg : ici nous trouvons dans notre codex de nombreuses
additions. Il y a d abord le récit du second incendie qui
éclata le 17 Téviûer 1397 dans le Giessen. Ce récit est plus
développé que celui du manuscrit de Hegel; le début est à
peu près le même; mais voici les nouveaux détails que nous
avons découverts ici.
Fragment 4.
und in die Gasse wider saact Niclaus turn us hin, die ouch
heisset fiehegasse brante gerbe abe und die hûsser ulT dem giessen
by sanct Kathrinen turn ûber. Der verbrant ôch etwie vil und
elwie vil schûren. Dis burnen werte wol uff vi stunden, das es
nieman gelôschen kunde unlz das sich der wind veranderte und
gelag. Oucb ging es an zu bûrnen uiï diesclbe Naht in eime brol-
becken huse by der schintbrucken und in eime brotbecken huse
by der stuben zum hohen stege, und in eime buse by dem alten
sant Peter und wart an allen drien enden gelôschen^ das kein
schade me dovon geschach. In dem vorgenanlen brande verbran-
lent uff une hertstelte one schûren in der stat und in Grutenowe
und verbrant ouch gros gui, wanne von snellekeit des fûres môhte
wenig jeman das sine uskumen oder usgetragen werden. Der wint
was also grosz das die antwercke die do geweffent stundent vor
dem munster mûstent ir swebil ringe und ir liehter lôschen und
finsterlingen ston, das su vorhtent der wint wûrffe das fur von
dem swebil ringen uff die hùser, das die stat auderswo anginge.
Und mustent zu letze windes halp ston, das su nit môhtent vor
dem munster bliben und mustent an dem visçhemerket ston fin-
sterlingen mit iren banner. Es meint ôch vil lûtes es wer das
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28 REVUE d' ALSACE
helsche fiir das die tufil ufF der stat fliegent und das es grossiich
gottis wille was oder verhengnis und man wonde die sfat soit
gerwe verburnen von dera grûselichen fùre und winde der uff die
Naht was und hette der wint also vaste geweget in die stat als in
die vorsiat, es mûsste die gantze stat verbrant sin, do môht nie-
mans vorgewesen sin.
Et la rue en face de la tour Saint-Nicolas que l'on appelle
aussi la viehgasse, brûla complètement, ainsi que les maisons sur
le giesaen, en face de la tour Sainte-Catherine. Là aussi le feu
prit et beaucoup, beaucoup de granges furent détruites. Cet in-
cendie dura bien six heures et personne ne put Téteindre jusqu'à
ce que le vent tourna et s^apaisa. La même nuit le feu prit à une
boulangerie, près du pont du Corbeau, et à une autre, près du
poêle zum hohen steg et dans une maison près de Saint-Pierre-
le-Vieux et l'on éteignit le feu dans les trois endroits à la fois,
pour qu'il n'y eût pas plus grand dommage. Lors de cet incendie^
brûlèrent environ 400 maisons, sans compter les granges, tant dans
la ville que dans la Krutenau : beaucoup de meubles brûlèrent
aussi; car, à cause de la rapidité du feu, très peu de gens purent
sauver leurs biens. Le vent était si violent que les ouvriers qui se
trouvaient en armes devant la cathédrale durent éteindre leurs
flambeaux et leurs lumières et rester dans les ténèbres, parce
qu'on craignait que le vent ne poussât la flamme sur les maisons
et que le feu ne prît ailleurs. Et ensuite, à cause de la violence du
vent, ils durent rester immobiles ; mais ils ne purent demeurer
devant la cathédrale et ils se tinrent avec leur bannière sur le
Marché-aux-Poissons. Et beaucoup de gens pensèrent que c'était
le feu de l'enfer que les diables lançaient contre la ville et que
c'était en grande partie arrivé par la volonté de Dieu ; Ton crut
fermement que ia ville serait tout à fait détruite par le feu horrible
et le vent qui s'était élevé cette nuit. Et certes, si le vent avait été
aussi violent dans la ville que dans le faubourg, toute la ville aurait
été brûlée, et personne n'eût pu Terapècher.
Le feu qui dévasta Strasbourg dans cette nuit terrible
avait éclaté à un endroit qui s'appelait Grinecke, non loin de
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MANUSCRITS ALLEMANDS 29
la porte de l'Hôpital ; le feu gagna ensuite la petite église de
Saint-Nicolas d'un côté; de l'autre il atteignit la porte des
Bouchers et consuma les maisons de la rue, nommée jadis
Viehgasse, aujourd'hui rue d'Austerlilz et celles àeVUlen-
gosse, de nos jours rue Sainte-Madeleine. Ce n'est pas
tout. I/église Sainte-Cathcrine devint la proie des flammes;
et bientôt le vent chassa la flamme par dessus le Giessen;
les maisons situées près du cours d'eau en face de la
tour Sainte-Catherine furent consumées : puis la rue qui
menait à la tour Saint-Nicolas in undis, appelée aussi
Viéhgasse (aujourd'hui rue des Poules), s'alluma à son
tour. Le malheur ne s'arrêta point là. Notre texte nous
apprend qu'un incendie se déclara la même nuit dans trois
endroits, dont deux au moins étaient assez loin du foyer prin-
cipal : d'abord dans une boulangerie près de la Schintbruckc
(pont du Corbeau); dans une autre boulangerie près du
poêle zum Iwhen stege (ce poêle est aujourd'hui, par suite
d'une fausse traduction» l'hôtel de la Elaule-Montce^); enfin
dans une maison près de Sainl-Pierre-le- Vieux, à l'entrée de
la Grand'rue. Les gardes qui se tenaient en armes près du
parvis de la cathédrale furent obligés, à cause de la violence
du vent, de se réfugier sur le marché aux poissons (de nos
jours place Gutenberg).
Ce récit est suivi de la description de l'incendie survenu
le jour de Noël 140U dans la rue du Maroquin (Kurbengasse).
Elle est identique à celle du manuscrit C (Hegel, p. 756).
Sont ensuite énumérés les trois incendies près de Sainle-
Aurélie, les deux incendies de Rosheim (cf. Schilter, 290-
291); puis viennent toute une série de passages, la plupart
inédits, — deux seulement ont été donnés en abrégé par
* Le mot montée correspondrait à steige; steg, c*est une planche Jetée
sur un ruisseau, un petit pont; on gagnait le poêle par un pont de ce
genre jeté sur le rindsûter graben^ quand on venait du barfûsser platZj
la place Kléber actuelle.
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30 REVUE D* ALSACE
Schnéegans, d'après la continuation de Kœnigshofen, qui se
trouve aux archives municipales de Strasbourg.
Fragment 5. — Der Brant zu sancù Lenen.
Do man zalte nach Gottis geburt MCCCV ior an dem karfritag
noch dem imbise also man bredigete, domabtent clein kint ein
fûrlin uff dera estricb bi sant Helena und wegete ein grosser wint
und warf das fur in einen zun und flôg von dem zune in einen
stal und verbrantent xv hertstette und xiiii schùren. Wanne jeder-
mann was zu bredigen gangen, dovon kundent [die Lûte nit ge-
lôschen.
En Van de grâce 1305 , le vendredi saint (16 avril), après le
repas, pendant qu'on prêchait, de petits enfants firent un petit feu
sur le pavé près de Sainte-Hélène ; il soufflait alors grand vent qui
jeta le feu sur une clôture; de la clôture Tincendie gagna une
écurie ; quinze maisons et quatorze granges furent ainsi consumées.
Comme tout le monde était au prêche, on ne put pas éteindre
le feu.
Sainte-Hélène, appelée encore £fu guten leuùen, était situé
hors de ville, devant la porte de Pierre. L'emplacement est
aujourd'hui occupé par le cimetière. Cf. Silbermann, Local-
Geschichée der Stadt Straszburg, p. 138. Peut-être faut-il lire
ici 1405 au lieu de 13U5. On est étonné de voir cité dans
notre chronique un fait qui serait si ancien et qu'on ne
trouve pas dans Kœnigshofen.
Fragment 6. — Der Brant zur Dumingen.
Darnach in dem selben iore an dem heiligen Ostertage, die wile
man messe sang, do ging ein fur uff zu Dûrningen von eime
cleinen ferlin das lag in eime herde in der eschen und gingent im
die bûrsten an und lief in den hofî do lag vil strowes inné und
verbranntent xv hertstette one schûren und stellen.
Ensuite, dans la même année, le saint jour de Pâques (18 avril),
pendant qu'on chantait la messe, un incendie éclata à Dûrningen,
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MANUSCRITS ALLEMANDS 31
par suite d'un petit cochon qui était couché sur un foyer dans la
cendre. Ses soies prirent feu : il courut alors dans la cour, où
beaucoup de paille était entassée. 15 maisons brûlèrent, sans
compter les granges et les écuries.
Dûringen est un village du canton de Truchtersheim, dans
l'arrondissement de Strasbourg.
Fragment 7. — Ber Brant eu Bern.
Do man zalte MCCCLXXXXII ior^ umb des heilgen crutztag
noch Ostern verbrantent zu Berne wol uf xv^' Hertstetten und der
barfussen closter gerwe abe und etwie vil Lûte.
En Vannée 1392, le jour de la Sainte-Croix après Pâques
(3 mai), 1500 maisons brûlèrent complètement à Berne, ainsi que
le couvent des Cordeliers ; beaucoup de personnes périrent dans les
flammes.
Cet incendie fut terrible; la population se trouva sans
abri et sans nourriture ; les villes voisines furent obligées de
venir à son secours. Cf. de Golbery, Histoire et description
de la Suisse (dans l'univers pittoresque), p. 90. 91.
Un petit paragraphe raconte ensuite les incendies survenus
en Saxe en 723 : c'est la dale donnée par notre manuscrit,
tandis que les imprimés portent 803 (cf. Schiller, 291;
Hegel, 758).
Fragment 8. — Ber Brant in iredigergessdin.
Do man zalte von Gottis geburte MCCCCXVII jor, an der mit-
wuch nach sant Marcustag, noch vesperzit, do brante es in clein
brediger gesselin und doch nit vaste, wanne es brante in fur
Hûsern nuwent die Dach obenan abe, wanne aber das ander
behebet wart mit grosser helffe : anders es mûsste grôsser schade
do gescheen sin.
En Tannée 1417, le mercredi après la Saint-Marc (28 avril),
après le moment des vêpres, un incendie éclata dans la petite rue
des Dominicains ; mais il ne fut pas considérable, puisque le feu
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32 REVUE d'alsace
n'abatlît que les toits de quatre maisons et que le reste fut pré-
servé, grâce aux grands secours : sans eux, il y aurait eu un plus
grand dommage.
La petite rue des Prêcheurs ou des Dominicains conduisait
de la place des Dominicains (Temple-Neuf) à la place des
Cordeliers (place Kléber). Cf. à ce sujet, Straszburgische
Archiv chronik. Schnéegans, p. 140.
Fragment 9. — Ein Brant jsu Basil.
Do man zalte von Gottis geburte MGCGGXVII ior, an dem
nehsten tage nach sanct Ulrichstage, do brante Basil gar schede-
lich, wanne do brante der Spittil und sant Alban closter und die
dûtschen Heren und ce und xx hûser die aile die schônsten hôfe
worent die in der stat zu Basil worent, und sol man wissen das
gros unzelich gut verbrante und verstolen wart, wanne das fur gar
zu snelle was das nieman geflôhen kunde oder môhte, wanne ouch
gar ein snelle wint do was.
En Tannée 4417, le jour après la Saint-Ulrich (5 juillet), la
ville de Bâle fut très fortement éprouvée par un incendie : alors
brûlèrent l'hôpital, le monastère de Saint- Alban, la maison des
chevaliers teutoniques et 220 maisons, les plus belles qui étaient
alors dans la ville de Bâle, et Ton doit savoir que des biens, en
nombre incalculable, brûlèrent ou furent volés; car le feu fut
rapide que personne ne put ou n'osa fuir; car il y avait alors un
vent fort violent.
Après le grand tremblement de terre de 1358, qui éprouva
si fortement Bâle, les maisons avaient été très rapidement
reconstruites en bois : c'est ce qui explique la violence de
l'incendie. Voir à ce sujet Cn. Wûrstisen, Baszler Chronick^
p. 179 (nouvelle édition de Holz). On y lit que 250 maisons
brûlèrent.
Fragment 10. — Der Brant zu den gcrten vischer.
Do man zalte MGGGGXVIII ior, an der mitwuch vor dem pfin-
gestage umb vesperzit^ do branten fier Hûser zwùschent der bade-
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MANUSCRITS ALLEMANDS 33
stube zu dem eber und zwûschent dem wûrtzhuse zu den gerten
vischer jeosit der schintbrucken und inan sol iwissen wer es by
nabt gebranty es wer noch vil grôsser schadea gescbeen.
Incendie à V auberge t awn pêcheurs à la gaule ».
En Tannée 1418^ le mercredi après la Pentecôte (18 mai), vers
le moment des vêpres, quatre maisons brûlèrent entre le bain
<Âu Sanglier» et l'auberge c Aux Pécheurs à la Gaule», de l'autre
côté du pont du Corbeau, et il faut savoir que si cet incendie avait
éclaté la nuit, il aurait causé un dommage beaucoup plus grand.
La t8<Ainibriicke% portait ce nom, à cause du voisinage du
schinihus, c'est-à-dire de Tabattoir; ce pont a été appelé
depuis pont du Corbeau, à cause de Tauberge du Corbeau
voisine du quai. L'auberge a jen^ den gerten vischer n^ située
au quai Saint-Nicolas, avait été nommée ainsi, par suite
d'une allitération. Au xui® siècle, la maison appartenait à
Gérard le pêcheur {curia quœ dicitur domus Gerardi piscor
toris). Depuis, on a nommé l'auberge : zu dem gerten fisch
et on a traduit celte expression par: cà la carpe bridées.
L'enseigne représentait un amour assis sur une carpe et la
conduisant par la bride ! Cf. Strassburger Gassen und Hàuser-
namen im Mittdaiter. Slrassburg, 1881, p. 173.
Fragment 11. — Der Brant gegen sanct Nidausbriickc
n^nt dem briefe.
Do man zalte MCCCCXL ior uff den nehsten sundag vor dem
vrinahtage, do branlent fier Hûser abe, zwûschent der stuben zum
briefe und der herbergen gegen sant Niclaus brûcke, und yrer nit
grosse HelfTe do gewesen, es mûsste ailes abegebrant sin, windes
halp.
En Tannée 1440, le dimanche avant Noël (18 décembre), quatre
maisons brûlèrent entre le poêle «A la Lettre» et l'auberge en face
du pont Saint-Nicolas et, s'il n'y avait eu de grands secours, tout
aurait été consumé^ à cause du vent.
8
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34 REVUE d'alsace
Zu dem Briefe était un poêle où se réunissaient les nobles;
il était situé au coin de la rue de TEsprit {Drenkegessdin).
Fragment 12, — Der Brant gegen den diitschen Heren an
der Ringmuren.
Do man zalte nach Gottis gebburte MCCCCLIX ior, am dunrs-
tag zu Miternaht nach halp vasten, do branlent fier Hûser und ein
Schûr und zwen Stellen gegen den dûtschen Heren an der ring
muren und \vas so finster dieselbe Naht, das man glich donach
die ordenunge malite mit den liehtem den swebil isen, die do
stont umb und umb in den gassen an den hûssern, das man die-
selben isen mit swebil ringen bestecken sol, darumb das menge-
lich in der stat davon gesehen sol, so ein fur usgot oder obe sus
sich etwas unfuge erhube in der stat, so wer es ein mitze ding und
ein noturfft.
L'incendie en face de la Comtnanderie de TOrdre teutonique
près du mur d'enceinte.
En l'année 1459, le jeudi après la mi-carême (28 février), vers
minuit, quatre maisons, une grange et deux écuries, en face de la
commanderie de l'ordre Teutonique, près du mur d'enceinte, furent
la proie des flammes. Celte nuit, il régnait une telle obscurité
qu'immédiatement après on fit l'ordonnance suivante : on devait
garnir de flambeaux les lanternes en fer qui, çà et là, étaient
accrochées dans les rues, pour qu'on pût bien voir dans la ville, si
un incendie venait à se déclarer ou si quelque chose de funeste
éclatait dans la ville, soit un méfait, soit un malheur.
La commanderie de Tordre teutonique était située près de
la porte Blanche, non loindeSainte-Âurélie. Cf. Silbermann,
ouvrage cité, p. 135.
cLa page auparavant j'ai parlé des incendies; je veux
maintenant dire comment les Juifs furent brûlés. > C'est par
cette transition bizarre que Kœnigshofen en arrive à nous
raconter les persécutions dont furent victimes les enfants
d'Israël. Cette partie de notre manuscrit est conforme à
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MANUSCRITS ALLEMANDS 35
rédition de Schiller. Il en est de même de la partie de Tou-
vrage consacrée aux processions des pénitents et aux épidé*
mies qui ravagèrent Strasbourg ^. Mais ici, il y a deux com-
pléments : nous lisons les récits de Tépidémie de 1o97 et de
1403, tels qu'ils sont publiés dans Hegel (p. 773 et 772).
Nous passons aux chapitres de Kœnigshofen relatifs à la
constitution de Strasbourg : ici le manuscrit suit pas à pas
celui qu'avait employé Schilter. Nous arrivons de la sorte
aux récits des diverses expéditions faites par Strasbourg. Ici
encore nous sommes en présence d'une copie exacte des
manuscrits A; même division des chapitres, même suite des
paragraphes; mais le codex 82 a été complété; ii la suite des
grandes guerres de 1389, on trouve de nouveaux chapitres :
quelques-uns figurent dans d'autres manuscrits et ont été
publiés par Mone ou Hegel; d'autres sont encore inconnus.
Voici l'ordre de ces chapitres, avec l'indication de l'endroit
où ils ont été publiés.
Wie man sich in diesem Krieg hielt in der stat zu Stroz-
hurg, — Der Krieg wart verrihtet und fiem tant frieden
geswom, — Schilter 358-360 ; c'est la fin du récit de la guerre
de 1389 et là où s'arrête le ms. Schilter.
Ein Stritt zu Glaris. 1388. — C'est le récit publié par Hegel,
p. 831-832 sous les titres : Aher ein Strit und gesigetent die
Schwitzer zu Glarys; et^ Die Schuntzer gelogent under.
Ein reise in die heidenschafft mit dem kunigen von Ungam.
1396. — C'est l'histoire de la croisade de Nicopolis. Le texte se
rapproche beaucoup de celui de Hegel^ p. 854-858.
Herrenstein die veste wart gewonnen, — Cf. Hegel, p. 813.
Notre codex donne la date de 1398, au lieu de 1397.
Gemer die burg wart gewunnen und hei^ Rudolff von Hohen-
stein daruff gevangen. 1400. — Cf. Hegel, p. 789.
2 Notre manuscrit place à tort en 1363 répidémie survenue en 1358
(Schilter, p. 302, in fine). Il n*est pas admissible que deux épidémie»
aient sévi la même année sur la ville. Pour l'épidémie suivante, notre
manuscrit porte 1306 au lieu de 1381.
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36 REVUE d' ALSACE
Ein Zugfûr die Stat Gemer. 1396. — Notre récit est différent
de celui de Hegel, p. 789. En voici le texte :
Fragment 13.
Do man zalte MCCCLXXXXVI ior, do zugent die von Stroszburg
und der Hertzoge von Oesterrich fur die stat gemer in dem her-
best uff her brunen von roppilstein, wenne er der stette vigent
was und leitent sich ussewendig fur die vesten an das werlicheste
ende an aller stat und logent fier wuchen dervor und gewunnent
su nit und das was der hôbet lûte schult, wanne su es angingent
an dem aller werlichesten ende do in nieman getun môhte, und
wurdent vi oder me erschossen, und soll man wissen das der Her-
zoge nit starck do was und darnach was der krieg gerihtet. Doch
wart gemer vaste geschediget mit geschûlzede.
En Tannée 4396, les gens de Strasbourg et le duc d'Autriche
firent une expédition contre la ville de Guémar, pendant les ven-
danges, marchant sur le seigneur Brunon de Ribaupierre^ qui
était l'ennemi de la ville. Us campèrent au dehors, à l'endroit qui,
de tous, était le plus facile à défendre : ils y restèrent quatre
semaines et ne gagnèrent rien^ et c'était la faute des capitaines,
puisqu'ils attaquèrent la ville à l'endroit le plus facile à défendre,
où personne n'aurait pu entrer : six personnes et davantage furent
tuées. L'on doit savoir que les troupes du duc n'étaient pas fortes.
Plus tard la guerre fut apaisée. Pourtant Guémar eut beaucoup à
souffrir de l'artillerie *.
^ Il y a encore du même fait un récit différent dans le manuscrit 99
du fonds allemand de la bibliothèque nationale. « 1396, vor aller heyligen
tag, do zogten dye von Stroszburg usz fur Gemern dye statt und hellent
zu Hylff den Hertzogen von Osterich gênant Lupolt und do sye wol achlt
tage vor der obgeschriebene statt gelogen , do kam des hertzogen barst
aller erst. Ouch schicken in dye von Basel XX glaffen und do sye wol
dry wochen do gelogen und man fast schos zu beden sytten mit bûchsen
und mit armbrusten und vil schadens geschach, do kam der Hertzog
selber herab gon Bergheym und besant her Bninnen von Rappilstein
und ouch dîe statt von Stroszburg fur sich und wardt gerichtett das dye
von Stroszburg wyder her heym furent. » En 1396, le jour de la Tous-
saint, les habitants de Strasbourg firent une expédition contre la ville
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MANUSCRITS ALLEMANDS 37
Brunon de Ribaupierre, après être devenu, le 2 octobre
1383, bourgeois de Strasbourg, avait emprunté à la ville une
somme d'argent très forte et lui avait donné en gage la ville
basse de Ribauvillé. Vers la même époque il emprunta d'un
citoyen de Strasbourg, Henri de Mûllenheim, 6500 florins* et
lui livra en gage la petite ville de Guémar. On a vu plus haut
comment Brunon se déclara contre la cité, quand elle eut
été mise par sa faute au ban de l'Empire. Il profila de la
guerre où la ville se trouvait impliquée pour se saisir de la
partie inférieure de Ribauvillé et, le 24 août 1392, il reprit
traîtreusement Guémar aux Mûllenheim. Quand Strasbourg
eut été délivré du ban qui pesait sur elle, elle chercha à
recouvrer les localités dont Brunon s'élait emparé ou à se
faire restituer l'argent prêté : elle mit main basse sur les
sujets des Ribaupierre, s'ils s'aventuraient hors de leur ville;
enfin, le 1*' novembre 1396, elle vint assiéger Guémar. L'at-
taque ne réussit pas; le fils d'un ammeister, le frère d'un
autre furent faits prisonniers. Le duc d'Autriche, Léopold III,
landvogt de la Haute-Alsace, imposa sa médiation. Guémar
resta au seigneur de Ribaupierre, qui mourut en 1398. La
petite ville subira, peu de temps après (1400), un second
siège qui lui fut aussi funeste que le premier (voir Hegel,
p. 789).
de Guémar et ils avaient comme auxiliaire le duc d'Autriche nommé
Léopold. Et quand ils furent déjà depuis huit jours devant la ville, arriva
en premier lieu l'armée du duc. Les gens de Bâle envoyèrent aussi vingt
hommes d'armes, et, après qu'ils eurent campé là environ trois se-
maines et qu'on eût beaucoup tiré des deux côtés avec des canons et
des arbalètes et qu'on eût commis grand dégât, le duc descendit lui-
même jusqu'à Bergheim, fit venir devant lui le seigneur de Ribaupierre
et des délégués de Strasbourg, et il fut décidé que les gens de Stras-
bourg rentreraient dans leurs foyers.
^ D'après les belles recherches de l'abbé Hanauer, le florin valait à
cette date 9 fr. 70 c. (valeur intrinsèque) ; 6500 florins représentent
donc 63,050 fr. de notre monnaie.
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38 REVUE d' ALSACE
Frôdenedce wart gewunnen und aerbrochen. Ce récit est
conforme à celui qu'a publié Mone, 1. 1, d'après le manuscrit
844 de Strasbourg. Fragment 58.
Fragment 14.
Von Walter Erbe und wie Wddesperg gewunnen wart.
Le fait a été relaté en cinq lignes par la Strasaburgische
Archivchronih (Schnéegans, p. 139), et a été ajouté par une
main plus récente au manuscrit C de Kœnigshofen (Hegel,
p. 801, variantes). Notre récit est beaucoup plus développé.
Do man zalte MGCC[C]V ior, do fing Walther Erbe eins Ritters
sun von Stroszburg und des eillesten besten Geslehtes, der bette
etwas Stôsse und Spenne mit der stat Stroszburg; und eins mois
do woltent ritter und knehte von Stroszburg riten zu tage gon
Ebenheim *. Das was Hans Sturms des lonheren und her heiricbs
von Mûlheim in Branlgasse und her heirich von Mûlheim, dem
man sprichet von Landesperg und der alte Lûtolt von Mûlheim
und sin sûn ôch ein ritter und den het er verhalten" und
fing den allen LûtoU und her heirich von Mûlheim unwiderseites
Dinges und furt her heirich von Mûlheim uff ein veste gênant
Waldesperg und der ander Lûtolt von Mûlheim der swur
sich zu antwurten, wanne er sere wunt was. Und des wurtent die
von Stroszburg gewar und zugent mit Gewall fur die vesten und
stûrmetent su mit Geschûtze und mit Bûssen und gewunnent su
in aht tagen. Doch hetlent su sich gewert, die uff der vesten
worent, die von Stroszburg hettent in die veste mit aller Gewalt
in ior und in tage nit angewunnen, wenne su essen und trin-
cken genug uf der vesten (hettent) ', wanne ir worent fier darulTe
^ Le manuscrit 83 de la Bibliothèque nationale publie le même récit.
Au début on trouve : do batte Walther Erbe eins Ritters sun von Strasz-
burg etwas spenne mit der statt Straszburg und eins moles wollent
erber ritter und knehte von Straszburg riten zu einem tage gon Eben-
heim, etc.
> Manuscrit 83 uff die bette er gebalten.
' Hettent manque ; nous Tavons suppléé d'après le manuscrit 83.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 39
und Walther Erbe keis ^ : -wanne wer er daruff gewesen, es wer
nit also ergangen, wie es der besten hûser eis was das in dero
gaatzen lande was, und man nit voile gesagen ban wie gut es was.
Und also brochent es die von Stroszburg in den grunt abe, wie
wol das merteil der vesten der von Rotzenhusen was und noment
was su daruff fundenl und das dotlent su Walther. Erbe zu leide.
En Tannée 1405^ Walther Erbe, fils d'un chevalier de Stras-
bourg et qui appartenait à Tune des meilleures et des plus nobles
familleSy avait quelques discussions et quelques disputes avec la
ville de Strasbourg. Un jour des chevaliers de Strasbourg avec
leurs serviteurs voulaient se rendre à Obernai pour s'accorder avec
lai. C'étaient Jean Sturm, maître artisan, le seigneur Henri de
MuUenheim de la rue Brûlée^ le seigneur Henri de Mullenheim
qu'on appelle de Landsberg, le vieux Lûtolt de Mullenheim qui
était aussi chevalier. Il leur dressa une embuscade et prit le vieux
Lûtolt et Henri de Mûlbeim sans aucune déclaration de guerre et
il emmena Henri de Mûlheim sur un château fort nommé Walds-
burg: l'autre prisonnier, Lûtolt de Mûlheim, promit de donner
caution, car il était très gravement blessé. Les habitants de Stras-
bourg apprirent la chose et en force ils se rendirent devant le châ-
teau fort, amenèrent de l'artillerie et des canons, et l'emportèrent
au bout de huit jours. Mais si les assiégés s'étaient défendus, les
gens de Strasbourg^ malgré tous leurs efforts, ne se seraient pas
emparés du château en an et jour : car ils avaient assez à manger
dans le château ; et ils étaient quatre au château et Walther Erbe
ne s'y trouvait pas. S'il y avait été, les choses ne se seraient pas
passées de cette manière; car c'était l'un des meilleurs châteaux
qui fussent dans le pays et l'on ne peut pas trouver de mots pour
dire combien il était bon. Et ainsi les gens de Strasbourg le dé-
truisirent de fond en comble, bien que la plus grande partie du
château appartînt à ceux de Rathsamhausen, et ils s'emparèrent
de tout ce qu'ils trouvèrent dans la forteresse au détriment de
Walther Erbe.
Specklin, dans ses CoUectanées, a raconté la même histoire.
> Manuscrit 83 nit.
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40 REVUE d' ALSACE
(Voir l'extrait dans Beschreibung von Hohenburg oder dem
Sanct'Odilienbergy von Silbermann, ^^ édition publiée par
Strobel, Strasbourg, 1835, p. 113.) Le château de Walds-
berg était situé sur le versant nord du groupe de Sainte-
Odile; il a été élevé à l'une des extrémités du mur païen.
Depuis le xv® siècle, il est resté en ruines, sur un rocher
escarpé, d'un abord très difficile. On appelle aujourd'hui ces
ruines cHagelscbloss». Walther Erbe, dont le château avait
été détruit, chercha à obtenir justice des Strasbourgeois,
mais sans succès, ce semble. Cf. Strobel, Vaterlàndische
Geschichte des Elsasses, t. m, p. 91. Voir encore Herzog,
Ghronicon Alsatiœ, das achle Buch, p. 134.
Il faut noter que Specklin et la note de Hegel donnent à
tort la date dé 1406, au lieu de 1405.
Fragment 15. — Von Benféld und Dachstein.
L'histoire de la guerre de Dachstein est racontée ici en
termes beaucoup plus sobres que dans la Strasjsiburgische
Arckivchronik (Schnéegans, p. 141)^ que dans le ms. 83 de
Paris (cf. infra) et dans le ms. de Cologne (Mone, III, 519).
Do man zalte MCCCCXX ior, do hatte her claus Bernhart Zorn,
dem man sprichet juncher Ottenian von Richstein und Juncher
hartung von wangen sin swoger einen span mit der stat von
Stroszburg von des vares wegen zu Grofenstaden und ander zu-
gehôrde wegen, das der kûnig Sigemunl von ungern rômsch kunig
das selbe var und die andre zugehôrde her claus Bernhart Zorn
geluhen hat zu lehen, und es her claus Bernhart zom der stat
angewan, und zu Kostentz vor des kuniges hoch geriht uber das
ailes so ging die stat zu und kouflte das var und die zugehôrde
umb den vorgenanten kunig umb nûn tusend guldin. Do wart her
claus Bernhart Zorn und sin swoger zornig und sammeltent ein
volck vfo\ G pfert und woUent Benfelt erslichen han ufT fritag noch
sant Anthonigentag frûge und widerst eilen do erst do es in nit
reht geroten was aiso su es hettent angeslagen. Do furent su gon
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MANUSCRITS ALLEMANDS 41
Dachstein und do wurdent su in gelossen von Hans von Mûlheiniy
der her Heitzen sun von Mulheim was, dem das slosz und die stal
pfandes stunt, von her lûtolt hans von Mulheims frowen und darus
kriegeient su ufT die stat und die stat ufif sie mit roube und brande
ufif beden siten untz ufT den pfingest oben.
En l*année 1420, le seigneur Nicolas Bemhard Zorn, celui qu'on
appelle l'écuyer Ottenian de Reichenstein, et Téouyer Hartung de
Wangen, son beau-frère, eurent un démêlé avec la ville de Stras-
bourg, à cause d'un péage à Grafenstaden et d'autres droits. Le
roi Sigismond de Hongrie, roi des Romains, avait loué à titre de
fief ce péage et ces droits au seigneur Nicolas Bemhard Zorn et
celui-ci s'en était emparé au détriment de la ville. Mais à Con-
stance, devant la haute justice du roi, la ville comparut pour
toutes ces affaires; et elle acheta du susdit roi le péage et les
autres droits pour une somme de 9000 florins. Aussi le seigneur
Claude Bemhard Zorn et son beau-frère furent- ils furieux'; ils
rassemblèrent une armée d'environ cent chevaux et voulurent
s'emparer deBenfeld le vendredi après la Saint-Antoine, de grand
matin (19 janvier). Puis, quand la chose n'eut pas réussi après
qu'ils eurent attaqué la ville, ils tinrent campagne. Ils allèrent
devant Dachstein, où les laissa entrer Jean de Mûlheim, qui était
fils du seigneur Heitz de Mûlheim, auquel le château et la ville
avaient été donnés en gage par la femme du seigneur Lûtolt Jean
de Mûlheim. De cette ville ils firent la guerre à Strasbourg et Stras-
bourg, à son tour, les combattit : des deux côtés, on commit force
pillages et on alluma des incendies, jusqu'à la Pentecôte au soir
(26 mai).
^ Il y a dans le texte un jeu de mot sur zorn et zomig qu'il est im-
possible de rendre en français.
Ch. Pfister.
(A suivre,)
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LES COMBATS DE 6ERSTHEIH
(1793)
Récit de II umpigne ei Alsiee da corps da prince de Coidé
(Suite et /în*.)
Etat des Gentilshommes tués et blessés le 2 décembre.
CAVALERIE.
TUÉS.
Officiers supérieurs, S« Division noble.
Le comte de DrueiL
Le Baron d' Allonville, maréchal de
camp, aide major général de la
cavalerie.
Le bailli de Saint Solpice.
Le chevalier d'Oville, lieutenant
colonel des chevaliers de la cou-
ronne.
ire Division noble.
du Lys.
Vicomte de Blot.
Marescot.
de Briante.
de Chaperon.
Chevalier de Juverliac.
Chevaliers de la Couronne, 2« Division noble.
Baron d'Armur.
de Nélaton.
Comte de Kerespert.
de Farjonnel.
de Pradines.
de Laval fils.
d'Anglars Taîné.
de Mellonny.
de Fleury.
de Sainte-Croix,
de Boulac, alsacien,
de Jaille.
de Cette,
de Saint-Martin,
de Chaptueil.
Konig. C. M.
Voisin. C. M.
1 Voy. pages 309 et suivantes de la livraison Juillet — Août — Sep-
tembre 1888.
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LES COMBATS DE BER8THE1M
43
BLESSÉS.
S. A. S' le duc de Bourbon.
d'Aigremont, maréchal de camp.
Comte de Mellet, id.
Auguste d'Auteuil, aide de camp
du prince.
Charles d*Auteuil, id.
Comte de Saint-Marsault, id.
Chevalier de FrancUeu, Id.
4re Division noble.
M. de la Morinière.
Chevaliers de la Couronne^ S^ Division noble.
Chevalier d'Hoffelize, lorrain.
Comte de Chateisgnler.
d'Henriet.
de Saint-Aulaire.
de Géronvilliers.
de Faiconnel.
de Malseigne.
de Boisragon.
deChatiUon^.
de Longe ville.
Eugène de Sainte-Croix.
de Prémeaux.
de Charbonneau.
Le chev de Nettancourt, lorrain.
de Pontpierre.
Le chevalier de Saint-Maurice.
Ferrier.
Comte de Verthamont.
Lasnières de Javille,
Chevalier de Verthamont.
Vicomte de Laubespin.
de Cœlus.
Chevalier de Kerespert.
Comte de Nettancourt, lorrain,
mort de ses blessures.
Comte de Toustain, id.
de Vigneion, id.
Chevalier d'Anglars.
Comte d'Hoffelize, Théobald, lor-
rain, depuis pair de France.
Chevalier de Foustain, lorrain.
S® Division noble.
Comte d'Astorg.
de la Biche.
de Lichy.
de Miranbel.
de Fayard , mort de ses blessures.
de Saint-Vidal.
Duranquet.
de Laulanier.
Chevalier de Laulanier.
du Vigneau.
de la Ferrière.
de Beau vais.
Graner. C. M.
Quirin. C. M.
Gaspard d'Hoffeliie.
Désiré Javel.
de Bonûls.
du Mas.
du Bouzet.
Chevalier de Chasteigner.
1 La blessure du comte de Cbatillon fut envenimée par le couteau
qui se trouvait dans sa poche. Il parvint à se guérir, et on le vit, en
1799, se distinguer en Bretagne, lors du coup de main de Nantes.
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44
REVUE D ALSACE
INFANTERIE.
TUÉS,
ier Bataillon noble.
d'Averton.
de Laubies.
Texier.
Narbonne-Lara.
d'Audy du Breuil.
d'Aymar.
de Bonneûns.
de Huttinel.
La Secherie.
de Pages.
Robert.
2^ Bataillon noble.
de la Selve.
de Tartonne.
de la Brosse.
BLESSÉS,
i®*" Bataillon noble.
d'Anglars.
de Mestre.
Le chevalier de Guilhem.
Le chevalier de Barras.
de Cauferer.
de la Grange.
de Bériguel.
de Lesnot.
de Carré.
de Bon.
de Bourville.
de Laage.
de Boyer.
Rousseau.
de Rocart.
de Weighold.
de Queysac.
de la Chaise.
de Villefranche.
Baron de Kuisberg.
de Narbonne.
du Teil.
de Gherisey, lorrain.
d*Angereau.
de Courtin.
de Chateauneuf.
d'Hédouville.
Le chevaher d'Ecart.
Le chevalier de la Faire,
Le chevalier de Bonnet.
de Malran.
d'Anselme.
Baudot.
du Vignau.
de Ponteves.
La Brugière.
de Keryvert.
de Chamont.
de Lavaulx, lorrain.
de Bernay.
de Milleville.
du Jong.
Le chevalier de Ravenne.
La Brousse.
de Chamouroux.
de Nodet.
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LES COMBATS DE BERSTHEIM 45
de Jan ville.
de Rameau.
de Brunville.
du Quarestier.
Le chevalier de la Tour.
de Laignan.
Le Ver.
Duchal.
de Blanc.
de Gellenoncourt, lorrain.
de Seconder.
de Grasse.
de Querelles i.
Cl. Durand ^
de Ratzarohausen, Alsacien.
Baron de Ferrette, »
Ghev. de Reinach, •
Chev. de Trion.
État-major de VInfanterie,
Baron de Dieffenthaler, blessé.
.Légion de Mirabeau.
de Faure, lieutenant-colonel de Tinfanterie, tué.
de Montzey, blessé.
Régiment d'Hohenlohe.
d*Hellimer, Lorrain, lieutenant-colonel de la légion, blessé,
de Firmas, blessé.
^ Le Chevalier de Querelles, chasseur noble, publia en 1797 à Cons-
tance Les Troubadoura modernes ou Amusements littéraires de l'ar"
mée de Condé (in-S^, XVI. 902), volume dédié au Roi et publié en
collaboration de M. de Q..., chasseur de la môme compagnie (n» 17),
du Gh. de B. de L. N. de Tezmonville et de T. D., secrétaire de la So-
ciété littéraire.
Non pas, dit Clio, d'un illustre guerrier,
Du vainaueur de Berstheîm. je veux à la mëmoire
Transmeitre les hauts faits, la vertu et la gloire,
Et pour écrire son histoire. . . .
(Apothéose du manteau de M, de Pelleport, chasseur noble,
parti pour PAméri^pue en 1795, par M. de O.)
Le lieutenant réformé Richard de Querelles fut de la Gonspiration de
Strasbourg Hortense de Beauharnais, vicomtesse de Querelles, de-
manda au chancelier Pasquier la permission de voir son cousin, le
prince Louis-Napoléon, détenu à la Conciergerie (5 septembre 1840).
* Le chevalier Durand. Il avait servi dans Metz-Artillerie et était vé-
téran d'Amérique. Il avait eu dans sa batterie le général Pichegru
comme engagé ; il Tavait toujours protégé. Aussi, c*est à lui qu'il attri-
buait un propos de son hôte de Haguenau, républicain connu ; il
Eouvait rester sans crainte dans cette ville, si les armées de la Repu*
lique l'occupaient. Il ne profita pas de cet avis, car il suivit la retraite.
11 avait eu la main, sauf le pouce, emportée par un boulet. Lorsqu'on le
portait tout sanglant hors du champ de bataille, il ne pouvait s'em-
pêcher de se retourner pour voir TefTet de ses pièces.
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46
REVUE D'âLSACE
ARTILLERIE.
de Guyeuran, tué.
BLESSÉS.
de Foucaud. 1 Chev, de Ligny.
Ghev. de Bonnard. | de Reynauld.
RÉCAPITULATION.
Tués. Bleaaëa.
Etat-major 4 6
Cavalerie noble .... 17 45
Infanterie noble .... 14 56
Artillerie 1 5
Ghevaliers de la couronne. 5 1
Hohenlohe » 2
Mirabeau 1 1
Total. ... 39 tués 116 blessés.
Un repos nécessaire aurait été bien dû à la petite armée
royaliste après un combat aussi sanglant; mais malgré les
instances de son chef^ elle ne put l'obtenir, et dès le lende-
main elle dut être prête à marcher.
Le 3 décembre, il n'y eut cependant que des attaques
d'avanl-poste. Le 4, les républicains parurent vouloir mar-
cher en avant, mais les deux pièces de 18, les deux obusiers
envoyés par Wurmser et les deux compagnies autrichiennes
d'Olivier Wallis les tinrent en respect. Les tirailleurs de
Ferino s'avancèrent sur Berstheim et une balle vint frapper
au pied le comte Charles de JBéthisy, colonel de la légion
d'Hohenlohe. L'artillerie du redan dispersa les tirailleurs. Le
général Hotze repoussa aussi les républicains à l'extrême
gauche des lignes. Le 5, le corps condéen, par ordre de
Wurmser, fut encore sur pied. A 10 heures, il rentra au
camp.
Le 6, Gouvion Saint-Cyr eut le commandement de la bri-
gade Pierre et il promit à Pichegru de prendre Berstheim le
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LES COMBATS DE BERSTHEIM 47
9 et non le 8, comme le voulait le général; il se rendit le 7
à Hinwersheim et il disposa ses troupes à Tattaque. Des
déserteurs vinrent annoncer au prince de Condé qu'il serait
attaqué, car on avait fait une répétition d'attaque de village
à la baïonnette. La brigade de Saint-Cyr avait été augmentée
d'un bataillon du 27® régiment et de deux escadrons du
19* régiment; augmentation jugée nécessaire par suite des
pertes éprouvées le 2 et parce que la brigade de droite ne
devait pas coopérer à l'affaire.
Le 8 décembre, dés huit heures, des patrouilles annon-
cèrent que les républicains s'avançaient ; ils traversaient la
plaine couverte encore des cadavres qui n'avaient pas été
enterrés. Ils venaient de Minv^ersheim et ils passèrent le dé-
filé qui sépare ce village de celui de Huttendorf, où ils ren*
forcèrent un petit détachement des 2<) et 3"* hussards récem-
ment arrivés et qui avaient déjà fait le coup de feu avec des
patrouilles royalistes.
La brigade de Saint-Cyr s^avança dans la plaine qui la
sépare de la forte position occupée par l'armée de Condé, qui
s'était mise en bataille à 9 heures. Des escadrons royalistes
vinrent aa-devant des assaillants et les tirailleurs des deux
côtés commencèrent le feu. Les royalistes demandèrent aux
tirailleurs républicains si on leur amenait encore du canon;
puis, reconnaissant des sous-ofBciers du 19* cavalerie (ex-
Royal-Normandie), devenus alors officiers et les appelant par
leurs noms, ils demandèrent la place que, disaient-ils, ils leur
avaient prise. Ils jugèrent à la contenance de cette troupe
qu'on ne leur préparait pas un nouveau trophée. En effet,
les condéens furent rejetés sur Berstheim et les républicains,
se formant sur quatre colonnes, se précipitèrent sur le village
que défendaient les régiments à pied de Hohenlohe et de
Mirabeau, et des hussards de Salm, sous les ordres de M. de
Vioménil. Les premières maisons seules furent occupées et
dans la retraite, le baron de Seebach, major de Hohenlohe,
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48 REVUE d'alsace
fut tué. M. de Gelb, commandant Tinfanterie noble formant
la seconde ligne, força les républicains à reculer. Il avait
fait marcher sa troupe à la baïonnette. Cette petite affaire
fut très sanglante, plus de quarante gentils hommes furent
tués ou blessés.
Les républicains^ chassés deBerstheim, avaient eu le temps
de s'assurer qu'il y avait très peu de troupes autrichiennes
mêlées aux royalistes. Le général en chef Wurmser étant
au milieu de celles-ci^ il ne dédaigna pas de donner quelques
ordres. Les canons qu'avaient envoyés les Autrichiens ne
changeaient guère le l'eu de l'arlillerie.
A trois heures, Saint'Cyr ordonna la retraite, ayant son
plan pour le lendemain et sûr de triompher de la vaillante
noblesse française commandée par des princes guerriers. La
retraite se fit sur deux lignes, l'une d'infanterie, l'autre de
cavalerie et l'artillerie régimentaire en arrière d'elle sur ses
flancs.
Le duc d'Enghien, commandant la cavalerie royaliste,
suivit la même route que le 2; il se porta entre Berstheim et
Keffendorf. La canonnade fut violente et une pluie d'obus et
de boulets couvrit ses hommes. Le prince avait cherché à
tourner la gauche, mais celle-ci; constamment appuyée sur
l'escarpement formé par le ravin au milieu duquel se trouve
le hameau de Nieder-Altrof et flanquée par les tirailleurs du
capitaine Cazan, répandus le long de cet escarpement, ne
pût être entamée.
Arrivés près de village du Huttendorf, les cavaHers roya-
listes commencèrent à battre en retraite. La cavalerie répu-
blicaine fit volte-face et accompagna jusqu'à portée des
batteries de Berstheim. Elle revint bivouaquer entre Min-
wersheim et Huttendorf pour être plus près du rendez-vous
sur lequel elle devait se trouver le lendemain.
La perte des Français fut de quelques hommes; les con-
déens eurent à déplorer la mort de plusieurs gentilshommes,
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LES COMBATS DE BERSTHEIM 49
entre autres celles du général de Gelb et du maréchal de
camp de Martignac.
Comme on le voit, cette affaire du 8 fut une répétition
moins sanglante que celle du 2. Le prince de Condé avait
encore voulu marcher à la tête de son infanterie, mais cette
fois ses soldats ne le voulurent pas. Ils croisèrent même la
baïonnette devant lui et un gentilhomme lui dit :
« Monseigneur, des enfants ne consentent pas deui fois au
sacriûce de leur père. D'ailleurs les républicains ont déjà
Tair d'hésiter. Ils ne continuent pas leur marche, réservez
votre vie si précieuse, si chère, si adorée, pour des circon-
stances plus désespérées. > Ce fut le général de Gelb qui
remplaça le prince, il fut tué.
Le duc d'Enghien se mit à la tête de la cavalerie, dont un
seul détachement donna.
Dans cette journée, le duc d'Enghien, âgé seulement de
21 ans, montra déjà un coup d'oeil militaire remarquable.
Le village de Keffendorf avait de Tartillerie républicaine prête
à mitrailler les condéens s'ils s'avançaient comme le 2.
H. de Klinglin, Alsacien, maréchal de camp français au
service de l'Autriche, détaché à Tétat-major royaliste, engagea
le prince à charger sur ce village. Mais le jeune héros, se
méfiant de l'embuscade, voulut d'abord, avec quelques offi-
ciers, reconnaître le danger. On tira sur eux et ses prévisions
furent réalisées *.
M. de MartignaC; maréchal de camp, fut tué d'un coup de
canon, le soir, après l'action, près du feu de bivouac où il
causait. Le prince de Condé, M. d'Ecquevilly et d'autres gen-
tilshommes étaient à côté de lui.
M. de Goy-Duvivier fut mortellement blessé. — Pansez,
Monsieur, dit-il au chirurgien en lui montrant un gentil-
1 Je dois ce renseignement et beaucoup d'autres à M. J. Cottreau de
Paris ; qu'il veuille bien recevoir mes bien sincères remercîments.
4
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50
REVUE D ALSACE
homme. — Je ne suis que légèrement blessé, répondit
celui-ci. — Je n'en reviendrai pas, répliqua M. de Goy, c'est
à celui qu'on peut rendre à la vie qu'il faut donner des
soins. M. d'Ecquevilly, qui commandait la charge, ne perdit
que deux chevaux. Deux cavaliers nobles furent blessés.
L'attaque sur le colonel de Klenau ne réussit pas non plus.
État des gentilshommes tués et blessés le 8 décembre.
M. de Gelb, lieutenant général, colonel de Tinfanterie noble, Alsacien,
fut tué d'un éclat d'obus en conduisant la colonne d'attaque, à l'entrée
du village. Le matin, il avait communié à Haguenau. Un gentilhomme,
annonçant sa mort au baron de Vioménil, prononça le mot de
« malheur», « Lui, malheureux, dit le général, mourir d'un boulet de
canon à 80 ans, après avoir rempli ses devoirs religieux ! n
de Martignac, maréchal de
camp,
de Beauvais.
de la Poterie,
de Montrevault.
de Bellet.
de Longchamps.
des Préaux,
de Kerdaniel.
de Mathereau.
de Saint-Maurice,
de Saint-Varand.
de Mansord.
BLESSÉS.
Le marquis de Vauborel ,
maréchal de camp,
de Combes,
Leigel.
Pontirac.
de Juvalta.
de Rangousse.
Le chevalier de Goy-Duvivier.
Le chevalier de Saye.
de Taste-Marin.
d'Espeyron.
d'Esquincourt.
de Berenzac.
de Gonsidom.
du Peyron,
de Sylvain.
de Rangousse.
de la Salle, lorrain.
Le chevalier Legroing.
Blondin.
de Lesquen.
de Richier.
de Reste.
de Beaugendre.
La Horessaye.
de Vaudry d'Ouince.
de la Gourraye.
de Riobleau.
de Julliot.
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LES COMBATS DE BERSTHEIM 51
CAVALERIE,
BLESSÉS.
Le chevalier de la Brisse.
De Tavant.
RÉCAPITULATION pour le 8.
Infanterie 13 tués 26 blessés*
Cavalerie — o 2 »
Total ... 13 tués 28 blessés.
Total des tués et blessés des deux afTaires : 392, dont
52 gentilshommes et officiers tués et 144 blessés, plus 123
tués et 73 blessés des sous-officiers et soldats des troupes de
ligne.
Comme toujours, l'attaque avait été sans résultat. Le vil-
lage restait au pouvoir des condéens, qui allaient l'évacuer
pour toujours le 9.
Ce jour-là, Gouvion Saint-Cyr réunit sa brigade en avant
(le Huttendorf et prit toutes ses dispositions pour l'attaque
qu'il différa un moment pour juger de l'effet d'une tentative
des troupes de Klenau sur les troupes du général Frimont ^
qui formait la droite du général Halry. A onze heures, la
charge des cuirassiers de Klenau fut repoussée et les dragons
républicains commencèrent à les reconduire. Ce brusque
mouvement en avant impressionna vivement le prince de
Condé et les troupes de Saint-Cyr qui étaient en bataille dès
la pointe du jour 2.
^Le général Frimont, né près de Toul, était maréchal de camp du
5 décembre 1781. U avait été anobli par Louis XV. Il mourut à Hars-
kirchen près de Saar-Union. Son cousin le capitaine de cavalerie de
Frimont, né à Fénétrange, depuis feld-maréchal, servait dans Tarmée
autrichienne.
^ On ne se rend pas assez compte de la situation misérable des sol-
dats répubUcains, mal payés, mal nourris et mal équipés. L'amour de
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52 REVUE D'ALSACE
Le colonel de Klénau, ému de la déroute de ses carabiniers,
demajida au prince de Condé de mettre de la cavalerie sur la
hauteur la plus voisine de sa gauche pour opérer une diver-
sion. M. d'Ecquevilly s'y rendit avec sa division et celle des
chevaliers de la Couronne; mais TafTaire était trop engagée
et il aurait fallu du canon, et quand les deux pièces arrivèrent,
il était trop tard. La déroute des Autrichiens était complète
et les villages de Dauendorf et d'Ohlungen avaient été em-
portés de vive force.
La retraite du corps autrichien à Schweighausen laissait
en Tair la division condéenne. M. d'Ecquevilly s*empressa de
rentrer au camp et de sauver les deux pièces.
Pendant ce temps, les républicains attaquaient Berstheim,
sous la protection de leur artillerie ; la joie brillait dans leurs
yeux, mais, ô surprise, le village est abandonné, on ne le
dispute, ainsi que les redoutes, que pour la forme. La cava-
lerie républicaine s'élance alors et gravit au trot les flancs du
long plateau que les royalistes occupaient.
Ainsi, le corps de Condé, après avoir dépensé beaucoup de
sang et d'héroïsme pour conserver Berstheim, était obligé de
l'abandonner définitivement par suite de la défaite des Autri-
chiens.
La cavalerie condéenne couvrit la retraite, mais les hus-
sards de Salm furent culbutés par un escadron du H® hussards
qui déboucha du village de Hochstelt.
La petite armée royaliste se réunit derrière Wintershausen
et Batzendorf et se dirigea vers les redoutes construites au-
dessus de Haguenau. — Trois kilomètres plus loin.
La cavalerie, après avoir couvert la retraite de l'infanterie
et de Tarlillerie, opéra la sienne par échelon avec beaucoup
la patrie les soutenait et leur faisait prendre leur sort en patience. Du
14 au 22 décembre, le maire Monet, présidant le Comité de sûreté gé-
nérale, prend des mesures pour envoyer à l'armée des souliers. . . .
Les émigrés n'étaient guère mieux partagés.
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LES COMBATS DE BERSTHEIM 53
de sang-firoid, sous un feu très vif de canons et d'obusiers^
qui fit tomber quelques chevaux. Les républicains ayant
démasqué 18 pièces de canon dès qu'ils avaient vu la retraite
des divisions condénnes et autrichiennes, ce fat M. de Jobal,
jadis lieutenant-colonel et alors simple fourrier-major, qui
dirigea cette belle manœuvre.
— Qui vous a donné le commandement? lui demanda son
colonel, le comte de Lannans, maréchal de camp.
— La nécessité, mon général, lui répondit-il.
Les hussards de Salm et de Mirabeau formèrent l'arrière-
garde et se firent remarquer par leur calme au milieu d*un
feu très vif.
On eut à regretter la perte de M. de Brachet, officier des
chasseurs de Hohenlohe et de M. de Verteuil, colonel en
second au même régiment, plus une trentaine d'hommes de
Mirabeau et de Hohenlohe.
M. de Bruslart, volontaire à Mirabeau, revint sur ses pas,
franchit la ligne des tirailleurs et parvint à se saisir de M. de
Verteuil, gisant dans un retranchement, la veine cave coupée
par une balle. Il le chargea en travers sur son cheval et le
porta à Fambulance, où malheureusement on ne put sauver
le blessé.
La retraite des condéens excita la plus vive admiration du
général Wallis, qui vint témoigner au prince sa satisfaction
pour un aussi beau fait d'armes.
La retraite commença sur la route de Haguenau à la tuilerie
{Ziegdhutte [Râlberbrûck] ban de Wintershausen), en avant
d'un petit bois où était la redoute n^ 12; la redoute n* 13
était sur le même plateau au-dessus de la Moder, en avant du
petit bois; le no 11 à gauche de la route de Haguenau à Bru-
math, près de la maladrerie. Le no 10 n'était pas loin, au-
dessus d'un petit moulin, etc.
Comme le prince de Condé venait de quitter Wintershausen,
nne famille de paysans vint se jeter à ses pieds. L'artillerie
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5i REVUE d'alsace
républicaine avait brûlé sa maison. Le prince fit donner
mille francs à ces panvres gens : N'estil pas singulier, dit-il
à un colonel hongrois qui se trouvait là, que je sois le répa-
rateur des torts de MM. les républicains et encore dans quelle
circonstance ? C'est quand nous sommes en retraite ! Vrai-
ment c'est bien ici le cas de dire que les battus payent
l'amende.
Et comme on lui disait que le chef de cette famille était un
des jacobins les plus enragés du pays : Eh bien I reprit-il,
cela prouve en ma faveur d'humanité. Cet homme a plus
compté sur un Bourbon que sur les citoyens représentants et
il n'a pas tort. Que n'ai-je assez d'argent pour indemniser
tous ces bons villageois sans distinction de parti !... La seule
différence que je mettrais entre eux, c'est que je commencerais
par les royalistes.
On ne peut s'empêcher, dit Gouvion Saînt-Cyr, de remar-
quer à quelles petites causes tiennent les événements de la
guerre. Un se battait avec acharnement depuis quinze jours
sur tous les points de l'armée, repoussé sur l'un, vainqueur
sur l'autre; il n'y avait jamais de résultats; puis enfin le
9 décembre, pour ainsi dire sans combat, on en obtient un
très grand. On vit une armée brave et aguerrie quitter tout
à coup une grande ligne, où elle avait obtenu des succès, se
retirer de toutes parts, parce qu'un seul point de sa position
avait été non pas forcé , mais abandonné, sans qu'on pût en
assigner la véritable cause. Le poste confié au prince de Condé
était d'une grande importance et pour ainsi dire la clef de la
position de l'armée. Il faut remarquer que c'était le premier
mouvement rétrograde de Wurmser et par conséquent celui
qui était le plus difficile à lui faire exécuter.
Avant la retraite, Huttendorf, Hochstett et Wallenheim
étaient occupés par les républicains, qui avaient pris position
en arrière de Niederaltroff et de Keffendorf.
; Dauendorf, l'abbaye de Neubourg, Uhlweiler, Ohlungen,
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LES COMBATS DE BERSTHEIM 55
Schweighausen étaient au pouvoir des Autrichiens. Une
batterie était au-dessus d'Uhlweiler, l'infanterie autrichienne
était baraquée à côté. La cavalerie autrichienne était en
amont de Schweighausen.
L'armée de Condé se tenait & Berstheim, Batzendorf et
Wintershausen ayant le lieutenant- colonel des dragons de
Klenau à sa droite et le général Kospoth à sa gauche, dont
la division s'étendait de Griesheiin à Batzendorf, en avant de
Niederschâflblsheim. L'artillerie était à l'intersection des
routes de Haguenau à Brumath et à Mommenheim, menaçant le
village de Uochstett, d'où venaient les tirailleurs républicains.
L'armée de Condé occupa donc les redoutes n^' 11 13 et
13, sa cavalerie couvrant les intervalles. Le prince s'établit
à Haguenau dans la maison qu'avait habitée son fils, parti
pour Rastatt.
Arrivé à Haguenau, le prince ne songea d'abord qu'à son
armée si rudement éprouvée, il demanda pour elle quelques
jours de repos et qu'elle fût envoyée en quartier d'hiver sur
la rive droite du Rhin. Ce ne fut que le 14 que l'armée roya-
liste reçut une légère satisfaction. Un bataillon de grenadiers
hongrois vint relever les gentilshommes dans la garde des
redoutes.
Les républicains commencèrent devant les redoutes les
mêmes manœuvres que devant Berstheim. Dès le 10, les
tirailleurs vinrent faire le coup de feu avec les condéens. Le
lendemain, ils élevèrent un petit redan dans le bois en face de
la redoute n<^ 11. Le service était fort pénible pour les roya-
listes campés en plein air par la saison la plus rigoureuse.
Les postes autrichiens étaient quotidiennement attaqués et
chaque jour l'audace des Français augmentait.
Le 15, la précision du feu des redoutes fit taire l'artillerie
républicaine. Les tirailleurs durent se retirer. Une tentative
sur Marîenthal échoua également
Les jours suivants, ce furent toujours les mêmes attaques,
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56 REVUE D' ALSACE
auxquelles on ne répondait qu'en se maintenant sur la mal-
heureuse défensive adoptée. Enfin, le 22 décembre, l'opi-
niâtreté des républicains eut un plein succès, le général Hotze
était forcé à Reichsboffen.
Le général Taponnier enleva les redoutes de Reichshoffen,
Wœrdtet Freschwiller, prit 16 canons et 500 prisonniers. La
prise de ces trois redoutes faisait une grande trooée dans la
ligne des Autrichiens et anéantissait leur système de défense.
Elle fit évanouir leur espoir de passer l'hiver en France et les
força de commencer leur retraite.
Le vieux Wurmser fut accablé en apprenant cette nouvelle.
Il devait s'attendre à ce résultat, car, malgré les conseils du
duc de Brunsv^ick, il avait persisté à conserver un mauvais
campement entre le Liebfrauenberg et la Wantzenau. Le
résultat obtenu par les républicains était facile à prévoir.
Leur nombre augmentait tous les jours et tous les jours
ils cherchaient à épuiser leurs adversaires. Il fallait à la fin
qu'une de leurs tentatives réussit. Celait dans l'ordre des
choses et on ne Tavait pas caché à Wurmser, qui, voyant sa
ligne coupée et pouvant se trouver entre deux feux, donna
l'ordre de battre en retraite. Les fameuses redoutes, dont il
était si fier, ne servirent pas longtemps, comme on le voit.
A cinq heures du soir, à l'entrée de la nuit, toutes les divi-
sions furent prévenues de se diriger sur Wissembourg. Le
corps de Condé dut gagner le bourg de Seltz. On commença
dans la nuit à obéir aux ordres du général en chef.
La nuit était des plus obscures et rendait encore plus triste
le spectacle de ces malheureux soldats mal vêtus, suant la
fièvre et la faim, engagés dans de mauvais chemins au miUeu
de l'encombrement de l'artiller*'' et des équipages ^
^ Dès le grand matin, Desaix poursuivit les Autrichiens et leur prit
beaucoup de bagages. Michaud et Ferino prirent position à droite et à
gauche de Hagueuau et ensuite dans la forêt, balayant tout ce qui se
trouvait devant eux. Le général Hatry se mit à leur hauteur.
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LES COMBATS DE BERSTHEIM 57
Le tableau de la ville de Hagaenau, dit Ecquevilly, quand
l'ordre arriva, était déchirant. Wurmser avait toujours assuré
les gens honnêtes de cette ville, qui étaient en grand nombre
et qui l'avaient consulté sur le parti qu'ils devaient prendre,
qu'il se regardait comme certain de maintenir sa position et
que, si quelque circonstance qu'il ne prévoyait pas le forçait
à les abandonner, il les préviendrait à temps pour qu'ils
eussent celui de mettre en sûreté leurs personnes et leurs
effets les plus précieux. La plupart d'entre eux avaient, en
conséquence, vécu dans une sécurité d'après laquelle ils
n'avaient pris aucune précaution, de manière que tons les
malheureux, avertis seulement par l'ordre donné à l'armée,
se trouvèrent dans la nécessité d'abandonner leurs propriétés
à la rage des républicains et ne parvinrent à y échapper eux-
mêmes qu'avec la plus grande peine, le déblaiement des ma-
gasins occupant tous les chevaux que l'on enlevait de force;
beaucoup de femmes furent obligées de se sauver à pied,
et plusieurs d'elles, harassées, succombant sous le poids de
la fatigue et de la frayeur, furent secourues pendant la nuit
par les gentilshommes, qui les prirent en croupe sur leurs
chevaux.
Les fameuses redoutes furent tout de suite occupées parles
républicains ivres de joie^ tandis qu'ils voyaient la terreur
dans les rangs des Autrichiens. Le corps de Condé dut former
l'arrière-garde dans cette pénible nuit.
La ville de tiaguenau reçut les républicains le 23 à huit
heures du matin. Quelques maisons de royalistes furent pil-
lées et, parmi elles, une des plus belles de la ville, celle du
conseiller du roi. Maréchal, procureur fiscal des eaux et
forêts, chez qui avaient demeivN^ tour à tour le duc de Bourbon
et son père. Elle^ut complètement dévastée par les soldats.
Ce ne fut que le 23, à midi, que le corps de Condé put
entrer à Seltz.
Après une alerte causée par des chasseurs républicains qui
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58 REVUE d'alsace
furent chargés par quelques genlilshommes cantonnés à Bein-
heiro, on put prendre un peu de repos jusqu'au lendemain à
une heure du matin ; on gagna alors Mothern.
Les équipages et l'artillerie ayant rejoint, on se dirigea le
25, à deux heures du matin, vers Neubourg, au-dessus de
Lauterbourg, pour y passer le Rhin afin de se diriger vers la
ville de Lahr, fixée comme quartier d'hiver où l'on devait
jouir enfin d'un repos bien mérité. La campagne était finie
en Alsace.
Après le départ des émigrés, la Terreur montra dans
cette province, dit M. L. Spach, son hideux cortège de dénon-
ciateurs et de satrapes de bas étage. Cinquante mille habi-
tants à l'avance effrayés, du sort qui les attendait eux et leurs
familles, avaient suivi les Autrichiens et les condéens; les
terres restaient en friche pendant que leurs propriétaires
allaient mourir de misère sur le sol étranger !
APPENDICE.
1.
Berstheim 1, par suite des combats acharnés dont il fut le
théâtre, fut presque entièrement détruit. Les habitants s'étaient
presque tous sauvés. L'église, le presbytère, le corps de garde
et l'école furent dévastés et en 1842 ils étaient encore dans
un étal pitoyable. Ce n'est qu'à force de travail que les habi-
tants purent se relever de leurs pertes.
Du petit coteau sur lequel ce village est bâti, la vue s'étend
agréablement sur un espace assez étendu. On voit au milieu
1 L'abbé Herzog, né à Soultz-les-Bains, était curé en 4789. Il y re-
vint au Concordat; il mourut en 4830, à l'âge de 94 ans, après avoir
administré la paroisse pendant 40 ans.
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LES COMBATS DE BERSTHCIM 59
d'un nid de verdure, Keflendorf, Batzendorf, Winlershausen,
Hochstett, etc. Vers l'ouest, les montagnes bleuâtres des
Vosges et à l'est, à cinq lieues, la flèche élancée du munster
de Strasbourg et le Scbwarzwald. En 1844, Muret visita
Berstheim; les maisons étaient relevées; mais on voyait
encore des boulets sur les murs de l'église et la tradition des
combats n'était pas éteinte. En se plaçant sur le chemin
entre Wintershausen et Berstheim, on peut suivre les phases
des affaires du 2 et du 8 décembre.
Bien qu'il fàt dominé par Huttendorf <, Berstheim est le
point central du plateau entre les rivières de la Moder et de
la Zom. Les eaux du côté de la charge de la cavalerie noble,
le 2, se dirigent vers la Moder; un ruisseau prenant sa source
près du redan à l'entrée du village, sur le chemin deWitters-
heim, est un affluent de la Zorn. Bafzendorf est au-dessus de
ce ruisseau, dont la rive droite en face de Hochstett était
occupée par des détachements de M. de Kospoth.
Au point de vue historique, Berstheim, Wintershausen et
les villages voisins faisaient partie des Beichsdcerfer de la
préfecture impériale de Haguenau. Le premier de ces villages
a 327 habitants et 60 maisons. Il est à 9 kilomètres sud-ouest
de Haguenau, chef-lieu du canton. Sous le rapport religieux,
il est du diocèse de Strasbourg, archiprétré du Haut-Hague-
nau. Le landgrave de Hesse-Darmstadt nommait le curé.
' La position d'Huttendorf (245 m.), occupée par les républicains,
domine le pays. Berstheim n*est qu'à 221 mètres. Les hauteurs de
Dauendorf et d'Uhrweiler, occupées par Elenau, ont 238 et 239 mètres.
Hochstett, au-dessus du Sellenbach, est à 202 mètres ; les deux rives
du ruisseau étaient occupées par les tirailleurs autrichiens. Les con-
déens et le général Kospoth campaient à 180 et 198 mètres. Winters-
hausen est à 187 mètres. Enfin, les fameuses redoutes, œuyre de
Wurmser, et qui ne servirent à rien, sont à 160, 170 et 175 mètres.
(Carte du dépôt de la guerre.)
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60
REVUE d' ALSACE
ARMÉE DU RHIN.
Situation de la division commandée par le général Fbbiho au î^ décembre
179B.
GouviOH Samt-Ctb, acBudant gënëral, chef de rëtat-major.
OhefÉ de bHgMle.
Oorp& Bâ
teillone.
Eaeadrons
. Effectif.
1« batoUlon du 27*
—
413
4e
}>
de Saône-et-Loire.
—
552
PlBRRE.
9«
»
des Vosges
-j-
475
a»
»
dlndre-et-Loire. .
—
678
2e
>i
du 13«
—
491
11« de cavalerie. .
Total. . . .
—
3
3
294
2903
2e bataillon de la MoseUe. . .
—
515
26
tt
du 27»
—
538
1er
■
de rindre
—
642
Thévehot.
lOe
>i
des Vosges ....
—
640
1er
II
de la Haute-Saône.
—
696
7«
1»
d'infanterielëgëre.
—
427
18»
11
des Vosges ....
—
749
artillerie volante
—
—
74
18® de cavalerie
—
4
875
2e
M
—
4
478
7e de chasseurs achevai.
—
2
134
Total. . . .
7
10
5268
Totol génëral. . . .
12
13
8171
ARMÉE DU RHIN.
Situation de la divition commandée par le général Fbriko au 8 décembre
1793,
Gabobiau, ac^udant gênerai, chef de Tëtat-major.
DoHiELOT, adjudant gënëral, attache à la brigade de gauche.
Chefs de brlgmde. Corpe. Betalllons. Eseadrons. Effectif.
l^bataUlon du 27« 1 — 413
GouvioK 2« » ■ 1 — 538
SAiHT-Gn, 2« • du 13» 1 — 491
adjudant gënë- l^ » du 105« 1 — 665
rai, 9« » des Vosges 1 — 476
remplaçant le 3® >» d'Indre-et-Loire. . l — 678
gënëral Pierre, artillerie volante — — 36
destitué. 11* de cavalerie — 1 294
18® « — 2_ 187
Total (à reporter) ... 6 3 3777
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LES COMBATS DE BERSTHEIU
61
Report
6
3
8777
3« bataillon de U Moselle. . .
—
515
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de la Haute-Saône.
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de brigade.
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des Vosges ....
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—
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—
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7« de cbasseun à cheval.
—
2
134
>
—
2
210
Total général. ... 12
13
8419
COUPLETS
présentés à S. A. S. Monseigneur le Cardinal Louis de
RoHAN, lorsque V armée de Condé vint prendre ses can-
tonnements dans ses États^ au 7nois de mars i796.
Mars récompense notre zèle ;
En nous rappelant aux combats,
C'est dans une France nouvelle
Que lui-même a guidé nos pas ;
Rohan règne sur ce rivage,
Tout s'y ressent de ses bienfaits ;
Il plaint nos maux^ il les partage,
Et comme nous il est Français.
Doux Printemps, après tant d'alarmes
Aux yeux de nos vaiUans Guerriers,
Tu répands ici tous tes charmes ;
Tu promets de nouveaux lauriei*s.
C'est la présence de leur Maître
Qui donne à ces lieux tant d'attraits !
Les fleurs pour nous semblent renaître
Sous un ciel où règne un Français.
Dans sa cour, aujourd'hui l'asile
De la vertu , de la valeur ;
Le plaisir est pur et tranquille.
La beauté sourit à l'honneur^
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62 REVUE D'ALSACE
Un ancien preux à sa devise
Croyait devoir tous ses succès ;
Un seul des regards de LOUISE ^
Rendroit invincible un Français.
A son Roi , Rohan fut fidèle,
Et son peuple apprend, sous ses lois,
A sentir tout le prix du zèle
Des dignes serviteurs des rois.
Le Dieu qui donne la victoire,
Par sa bouche entend nos souhaits.
Et sous les drapeaux de la gloire
Ses neveux guident les Français.
Au sang des Rois leur sang s'allie,
Il en est plus cher à nos cœurs.
Il a formé pour la patrie
Et des Bourbons et des Vengeurs I
ROHAN , ton nom toujours illustre
Devient la terreur des forfaits
Et donne encore un nouveau lustre
A la gloire du nom Français.
^ La princesse Louise-Charlotte de Bohan-Rochefort, mariëe secrëte-
ment plus tard au duc d'Enghien.
Arthur Benoit.
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CORRESPOHDIRCES POLITIQUES
ET
CHRONIQUES PARISIENNES
adressées à
Christophe GONTZER
Synclio royal cle la. ville cle Strasbourg
(1681 — 1685)
(SuiteK)
— Paris, 22 Septembre 1683. — ....L'on demande à Cal-
cavi, gardien de la Bibliothèque du Roy et des médailles,
qu'il rende compte de l'argent qu'il a receu pour achepter
des médailles, dont on trouve un grand nombre d'égarées, y
en ayant beaucoup de doubles qui ne se trouvent plus et Ton
ne dit point qu'il en ait beaucoup achepté de nouvelles. L'on
ne scait point aussi ce qu'il a fait des livres doubles qu'on
met dans cette bibliothèque, qu*on a trouvée en fort mauvais
ordre. M. le coadjuteur de Rouen, qui en est garde, y tra-
vaille avec soin pour remettre toutes choses en meilleur
ordre.
— Paris, 25 Septembre 1683. — La levée du siège de
Vienne est très-assurée, mais il est très incertain de quelle
manière les choses se sont passées. Les premières nouvelles
publioient que les InGdelles avoient pris la fuitte dès la pre-
1 Voy. pages 262 et suiv. de la livraison juillet-août-septembre et
pages 429 et suiv. de la livraison octobre-novembre-décembre 1888.
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64 REVUE D' ALSACE
miëre charge. Ce combat a commencé le 12 du courant à
trois heures après -midy, et qu'à sept heures les janissaires
avoient abandonné la tranchée , voyant que leur cavallerie
avoit pris la fuite et on dit que l'on en avoit fait un grand
carnage, mais quelques lettres marquent qu'il n'y en a eu
que six mille de tués et que le reste s'est retiré en fort bon
ordre, et qu'on n'avoit pas osé les attaquer, les Impériaux
n'étant pas si forts qu'eux. Ils ont laissé 12 pièces de leur
grosse artillerie, quantité de petites; toutes les tantes sont
restées et presque tous les équipages ; que le prince Charles
avoit couché dans les magniGques tantes du grand-vézir pen-
dant que le roy de Pologne estoit à la poursuitte des fuyards;
que l'on avoit trouvé de grands trésors dans les coffres-forts
qui étoient dans ces mêmes tantes, mais qu'on n'avoit pas
voulu les ouvrir qu'en présence de l'Empereur... L'honneur
de cette action est deue au vaillant roy de Pologne qui a été
très-bien secondé du prince Charles ; pour le bon Empereur
il étoit par-de là le Mont Pagnotte (?) avec une trouppe de
moines, à implorer la miséricorde de Dieu. Il était temps que
le secours arrivât, la place n'aurait pu tenir encore deux
jours, étant ouverte en plusieurs endroits, les InGdelles logés
sur le haut des bastions et il ne restoit pas dans Vienne
4000 hommes en état de se déffendre, y ayant perdu plus de
22,000 hommes, tant par les armes que par les maladies. Ce
comte de Starhemberg emporte une gloire immortelle d'avoir
soutenu près de deux mois cet effroyable siège.... L'ambassa-
deur d'Espagne qui est icy et la comtesse de Mansfeldt ont
fait faire des illuminations et feux de joie pendant trois jours.
...Les huguenots des Sévennes sont devenus sages par
l'exemple de leurs voisins, ils se sont remis dans leur devoir
et ont obtenu pardon.
M. de Louvois a laissé à M. de Senelay ' le commerce et
^ Le marquis de Seignelay, ûls de Golbert.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 65
les manufactures; il a aussi les choses qui regardent la ville
de Paris. Le Roy est très-satisfait de luy et les impertinents
discours que la populace a fait icy luy auront été avantageux ;
le Roy ne veut pas détruire son ouvrage.
Le Roy a la bonté d'instruire luy-mème M. Pelletier pour
l'administration des finances, en ayant des connaissances
au-delà de ce que Ton peut s'imaginer. Il s'est tenu le 23 du
courant un grand conseil des finances, principalement au
sujet de la Caisse des emprunts.
....Un gentilhomme du Bas-Haine, appelant d'une sen-
tance du Mans pour quantité de blasphémies et d'autres
crimes, a été condamné aux gallères, à faire amende hono-
rable et avoir la langue percée.
— Paris, 28 Septembre 1683. — Les frégates de l'Élec-
teur de Brandebourg qui croisaient dans les mers d'Espagne
dans le dessein de faire des prises pour se payer des sommes
que le Roy d'Espagne luy doibt, ont laissé passer un des
vaisseaux de la flotte de la Nouvelle-Espagne, riche de trois
millions, croyant que ce n'estoit qu'un vaisseau danois.
L'on instruict toujours l'affaire de cette fille de Cha-
renton. Elle rend toujours des insectes par la bouche et aussi
par derrière. On n'a point encore mis hors de prison la
Poulain, accusée de ce maléfice.
L'imagination de la première présidente de la Cour des
Aydes a esté si offencée qu'elle a creu estre empoisonnée, par
l'impertinence d'un chirurgien qui luy dit qu'elle l'estoit, et
elle prit tant d'orviétan qui l'a tellement échauffé qu'elle en
est véritablement malade depuis ce tetnps-là. Elle n'a point
voulu voir son fils, qui est au désespoir de ce fâcheux acci-
dent^ quoy qu'il soit le plus innocent des hommes.
— Paris, 28 Septembre 1683. — ...L'alarme est bien
grande par tout le pays espagnol. M. de Grana a fait prendre
les armes à Bruxelles^ à tout le peuple et mesme aux moines.
5
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66 KEVUE D ALSACE
Il a fait publier des deffences par tout le pais d'obéir aux
ordres envoies par les François de payer aucune chose, sans
avoir moyen de s*opposer aux maux qui leur en pouvoient
arriver.... Chacun se mettant en devoir d'empescher les exé-
cutions militaires, nous continuons (nos) exploits.... Il n'y a
pas eu jusque à présent un coup de pistolet tiré. Celte expé-
dition désole plus le pais que trois années de guerre.
— Paris, ce 2 Octobre 1683. — On voit un estât des biens
de feu M. Colbert, qui se monte à 28 millions. On dit qu'on a
trouvé dans un de ses portefeuilles un rôle de certaines gens
capables, en cas que l'ont eust besoing d'argent, de fournir
des sommes considérables. Il est apostille de sa main et des
raisons que Ton auroit de leur demander de l'argent.
Quatre bouchers sont en fuite pour s'estre voulu obstiner
à persuader leurs camerades de ne plus aller au marché de
Sçault, mais à Poissy. Il y a décret contre eux.
— Paris, le 6 Octobre 1688. — On dit que le S"" Ruth a
esté un peu trop viste en Languedoc et que s'il eust creû
M. l'Intendant, que les huguenots eussent accepté l'amnistie.
Il y a eu quelque chocq, où environ une centaine en a esté
tué et 12 de pendus
On dit qu'on a tiré de la Bastille quantité de prisonniers
pour les renvoyer dans des lieux esloignez, afSn de diminuer
la dépence, dont le gouverneur n'est pas trop content. On dit
aussi que M. Le Peletier est déclaré ministre, sa place au
Conseil en qualité de contrôleur-général des finances n'estant
qu'au bas de la table, et lorsqu'il rapporte, il a la tête descou-
verte, mais en qualité de ministre, il est placé au-dessus du
doyen du Conseil.
— Paris, le 13 Octobre 1683. — Le pape fut réveillé la
nuict pour luy apprendre la levée du siège de Vienne. Cette
nouvelle le surprit si fort et luy donna tant de joie qu'il en
eut une espèce de défaillance
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CORRESPONDANCES POUTIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 67
Mademoiselle de Vaillac est mariée à M. Le Ser, conseiller
aax requestes du Palais, qui a esté obligé de quitter son nom,
sa charge et ses inclinations. On l'appelle présentement
M. Delser. Il a achepté les terres de Montault et La Hotte-
Ste-Hernye à M. de Parabel. Il s'appellera le comte de Mon-
taut. II confesse avoir receu — — livres de la demoiselle, qui
auroit esté religieuse si elle avoit eu de quoy payer sa dot. La
veille des noces il luy envoya le présent dans la cassette,
où il y avoit quatre mille louis d'or, des boucles d'oreille
de mille louis et un fil de perles de deux mille et le reste à
proportion.
— Paris, 46 Octobre 1683. — Les mouvements de ceux de
la Religion aux Sévennes sont apaisés; ces pauvres gens ont
accepté l'amnistie ; il en coustera pourtant la vie à un ministre
séditieux et peut-être encore il y aura quelques temples
razés. On parle aussi de quelque argent, et il y aura des
trouppes en quartier dans les boutières. Tout cela a retardé
quelques jours les Estats du Languedoc.
On a achevé l'inventaire des biens de M. Colbert; il ne se
trouve point de si grands biens que l'on s'estoit immaginé.
On a trouvé un journal escrit de sa main, de toutte sa vie, à
commancer du temps qu'il entra au service de M. le Chance*
lier^ lors secrétaire d'Estat. Il rend raison de tout ce qu'il a
amassé, article par article, et des moyens dont il s'est servy
pour faire valoir ce qu'il avoit acquis du temps du cardinal
Mazarin et des dons que Sa Majesté luy a faicts.
M. de Courlenveaux, fils de M. de Louvois, a commencé
de signer comme secrétaire d'Estat. Mme de Senelay est
accouchée d'un filz; il est nommé Jean-Baptiste, en mémoire
de son ayeul. Le Roy va présentement à la chasse, mesme à
pied et tire en volant, ce qui faict voir qu'il est très-bien
remis de son bras.
— Paris, 20 Octobre 1683. — On dit icy que la joye est
grande dans l'armée, parce que les Espagnols ont déclaré la.
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68 REVUE d' ALSACE
guerre; le soir du i4^oiù de ce mois, trois de leurs esqua-
droDS de la garnison d'Audenarde, ayant attaqué la garde
avancée du corps que commande M. d'Augé, qui estoit posté
au pont d'Arle. Cette garde estoit composée d'un destache-
ment deConigsmarc et 4e dragons d'Hasselt, qu'ils trouvèrent
partie endormis, comme gens qui ne songeoient pas à la
guerre. Ils en tuèrent huict, firent cinq ou six prisonniers, et
emmenèrent 14 chevaux
Si on a eu de la joye à l'armée de Tenlreprise des Espa-
gnols on n'en a pas moins eu à la Cour, dans l'espérance
que cela attirera la guerre que tout le monde souhaitte
Le Roy a envoyé une chaisne de 500 écus au Signor
Camille, escuyer de Mgr le Nonce et 200 louis d'or aux autres
domestiques, qui ont porté les langes que le pape a envoyés
pour Mgr le Duc de Bourgogne.
Monsieur de Louvois a osté à l'abbé Vizot le balancier où
l'on frappe dans les galleries du Louvre les jettons et les mé-
dailles, quoyqu'il en soit très capable, parce qu'on le soup-
çonnoit de donner la retraitle à des gens qu'il ne devoit pas
souffrir avec luy. On continue de faire pendre de faux-mon-
noyeurs. 11 y en a désja 5 ou 6 d'expédiez. Le chevalier de
Brac, appelant de la mort où il avoit esté condamné au
Chastelet, pour quantité de faux titres qu'il a fabriquez, par
lesquels il faisoit voir que plusieurs terres avoient esté
autrefois du domaine du Roy, ce qui intimidoit si fort les
propriétaires que l'on menaçoit de donner ces titres entre les
mains de M. Berrier, qu'ils donnoient des sommes considé-
rables, afin que l'on jettast les prétendus titres dans le feu,
en leur présence. La sentence du Chastelet n'a pas seule-
ment esté confirmée par arrest de la Cour, mais il a aussy
esté ordonné qu'il seroit appliqué à la question, où il a dit
tant de choses qu'on a esté obligé de retarder l'exécution.
La chambre des vacations fut assemblée mardy dernier
jusqu'à 5 heures du soir, pour ce sujet. 11 y a beaucoup de
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 69
complices^ et même des officiers. C'estoit une compagnie
formée de faussaires. Ce prétendu chevalier de Brac^ qui
faisoit l'homme de qualité, est fils d'un greffier d'une petite
ville, sans aucune importance, mais qui sçait escrire à mer-
veille.
— Paris, 23 Octobre 1683. — L'on envoyé dans les Sé-
vennes et dans les quartiers là où il y a beaucoup de hugue-
nots, un célèbre missionnaire, qui est docleur de Sorbonne
et qui se nomme Mr ^ fils d'un conseiller de la cour;
on en espère de grands fruits et beaucoup de conversions
On a aussy depuis peu pris plusieurs voleurs dont il en a
desjà d'éxécntéz, entre autres on en a pris un habillé en
hermitte, qui dévoilement voloit et assassinoit les passants.
H. d'Albertus, maistre des requestes, qui a près de
80 ans, espouse Mlle de St-Thyeris qui n'a que 18 ans ; il dit
estre capable du devoir de mariage.
— Paris, le 30 Octobre 1683. — Sans que la guerre soit
déclarée^ l'on pille, brusle, abat des maisons, enlève des
gardes, fait des prisonniers, prend des chasteaux dans les
Pays-Bas et le Luxembourg.
...On a pendu en Languedoc un dragon et un autre homme
pour viol qu'ils avoient fait après que l'on eust mis en
déroute ceux de la religion.
— Paris, 3 Novembre 1683. — Le Roy a touché celte feste
de Toussaint plus de 500 malades... L'on fait des calesches
pour le Roy d'une nouvelle invention, avec lesquelles on
peut facilement courrir la poste.
— Paris, 3 Novembre 1683. — L'Empereur doit déclarer
prince le comte de Staremberg el le Roy d'Espagne luy doit
donner l'ordre de la Toison. Tous les gens sçavants luy
doivent estre obligés du grand soing qu'il avoit pris de con-
^ Le nom est resté en blanc dans l'original.
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70 REVUE D'aLSACE
server la Bibliothèque de l'Empereur, une des plus belles de
la Chrétienté, comme aussi une trés-graade quantité de
tableaux des meilleurs maistres.
— Paris, 17 Novembre 1683. — On a exécuté le 16* cou-
rant une femme et son Gis pour avoir estranglé et tué à coup
d'alaines le mary; ils ont eu la main coupée, la femme a esté
pendue et le fils roué tout vif, et à Rouen on a pendu le
père, la mère et la fille pour fausse monnoie et le prétendu
gendre s'est sauvé, qui leur avoit enseigné le meslier.
— Paris, 20 Novembre 1683. — Mercredy cy du courant
jour de la naissance de madame la Dauphine, le Roy à cette
occasion fit une grande feste à Marly, où il y eust grand
appartement; on y avoit porté en chaise Madame la Dau-
phine. Après la promenade, il y eut une magnifique colla-
tion et ensuitte le Roy suivy de tous les seigneurs et dames
entra dans les apartemens plains de toutes sortes de riches
bijous et d'esloffes de la Chine,' fort rares, à fonds d'or ou
chacun joua ce qu'il voulut. Il n'y eut que des gagnans, ce
qui est deu à la magnificence de Sa Majesté qui avoit fait
préparer ce divertissement par le S' Bontemps.
On a changé les meubles de Tappartement de Madame la
Dauphine, de crainte que le noir ne l'incommodât pendant
ses couches.
Monsieur de Barillon, ambassadeur en Angleterre, a mandé
icy que Sa Majesté Britannique et le duc d'Jork ont esté
surpris des honnêtetés que l'on a fait à un certain docteur
anglois appelé Brunet ^ qui est un homme séditieux et fort
dangereux, qui a toujours esté opposé au Roy d'Angleterre
et a esté dans toutes les factions qui se sont faites et aussy
tost que l'on a seu les belles qualitéz de cet homme, il a eu
ordre de sortir de France.
1 II s'agit de Gilbert Barnet, évoque de Rochester et Tun des plus
dévoués adhérents au parti whig, avant la Révolution de 1688.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 71
On vient tout présentement d'apprendre la mort de
M. de Vermandois, dont tonte la Cour et tout le monde sont
fort affligez.
— Paris, 26 Novembre 1683. — Le Roy hérite de 4 à
5 millions qui sont dans la Caisse des emprunts, des
espargneSy des revenus de feu M. le comte de Yermandois.
On croit que Sa Majesté laissera le comté et tous les meubles
de la succession à Madame la princesse de Conty.
On mande de Languedoc que les gens de la Religion,
de Vivarets et des Sévennes y sont ruinés par les loge-
mens des dragons, qui en ont réduit grand nombre au
désespoir. On marque que trois à quatre mille ont abjuré
leur religion pour se tirer de l'oppression. On a retiré les
dragons de Nismes; on a voulu espargner celte ville à cause
du commerce.
— Paris, 27 Novembre 1683. — Monsieur de Vauban a
trouvé moyen de visiter quelques places espagnolles, entre
autres Luxembourg. Un ingénieur de l'Empereur en a
voulu faire de mesme à Strasbourg, pour examiner Testât
de cette place, et les fortifications que Ton y a faittes. Le
Roy ayant sceu les ordres qu'avoit reçeu cet ingénieur, a
envoyé les siens à M. de Chamilly, qui pour les exécuter,
cet ingénieur estant arrivé déguisé en marchand, l'envoya
prier par un officier de le venir trouver, dont ce pauvre
homme demeura extrêmement surpris et espouvanté, voulant
s'excuser, mais enfin fut obligé d'obeyr. M. de Chamilly
l'appela par son nom, dit qu'il connoissoit bien son mérite
et savoit le sujet de son voyage, qu'il vouloit luy oster la
moitié de la peine et toutte la peur qu'il pourroit avoir, luy
donna un plan de la place qu'il avoit fait faire expressé-
ment pour luy, vouloit qu'il le vérifiât sur les lieux, accom-
pagné d'un ayde-major et d'un ingénieur, qui luy firent
voir par dehors et par dedans la ville, la citadelle, le fort
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72 REVUE d'alsace
de Kiel (sic ^) et tous les autres forts et généralement tous
les ouvrages et fortifications qui ont esté faites» ce qui ne se
fit pas en un seul jour. Il luy fit aussy voir l'Arsenal et
tous les magasins et tout Testât de la place, et luy en donna
mesme un mémoire. Il vit aussy toute la garnison sous les
armes, aux différans lieux qu'elle occupe, le traitla toujours
très-bien et l'a ainsy renvoyé à l'Empereur pour luy rendre
un compte exact de tout ce qu'il a veu^ qui apparamment ne
plaira pas beaucoup à ce prince
L'on a envoyé une amnistie en Languedoc et en Dauphiné
pour tous ceux de la Religion qui ont en part aux derniers
mouvemens, le Roy ne voulant plus que l'on parle de
tout ce qui s'est passé, pourveu qu'ils se contiennent dans
leur devoir. On accuse M. de St. Ruth d'avoir esté trop
précipité.
Monseigneur, Monsieur et Madame, au sortir du Valide-
Grâce furent voir Madame de La Vallière aux Carmélites.
— Paris, le 3 Décembre 1683. — On fait désarmer en
Provence et Languedoc tous les catholiques aussi bien que
ceux de la Religion, sans distinction.
— Paris, 15 Décembre 1683. — Monsieur de Strasbourg
est à la Cour; le Roy l'a très-bien receu; il est logé dans
l'appartement de feu M. le comte de Vermandois.
— Paris, 18 Décembre 1683. — On a résolu de changer
les habits des soldats; ils doivent avoir à l'avenir au lieu de
justeaucorps une veste et un surtout; ils n'auront plus de
baudriers mais des ceinturons avec lesquels ils agiront plus
librement.
....Par arrest on pend aujourdhuy par sous les bras en
Grève un jeune garçon de dix ans, qui à l'instigation d'une
autre personne, avoit jeté du poison dans un pot, qui s'en
1 Kehl.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 73
est enfui ; tous ceux qui en ont mangés en ont estes bien
malades et une femme en est morte. II est encore trop
jeune pour qu'on lefacemourrir.... Madame la Dauphine est
en travail
— Paris, 22 Décembre 1683. — Madame la Dauphine qui
avoit commencé à se trouver mal dès le Vendredy 17, ce qui
avoit continué assez foiblement presque tout le samedy, les
douleurs ayant augmenté la nuict du samedy au dimanche,
nous a enGn donné sur les quatre heures du matin, au grand
contentement de tout le monde, un nouveau prince, que le
Roy a nommé duc d'Anjou. Le Roy en a eu autant de joye
qu'à la naissance de M. le duc de Bourgogne; tous les princes
et princesses y estoient présents, comme de droict ils y
doivent estre. La cloche du palais et celle de l'Hôstel-de-Ville
en ont sonnez, comme il se pratique à la naissance des
enfans de France. Aussy sera-t-il traité de mesme, mais on
oe fera point de feu de joye, estant dans l'année du deuil de
la Repe. Madame la Dauphine se porte aussi bien qu'on le
peut souhaifter. On oublioit de dire que le Roy fut toujours
en action pendant le travail de Madame la Dauphine et ne
s'en alla qu'entre les 5 et 6 heures du matin....
Année 1684.
Paris, 5 Janvier 1684. — Une belle courtisane à
Rome a suby les peines ordonnées par les nouvelles ordon-
nances contre les dames qui ont trop la gorge découverte et
a esté mise au carcan.
Le Collège Electoral à la diette de Ratisbonne a déclaré
aux commissaires de l'Empereur et au Collège des Princes
qu'il voulloit traitter avec la France, avec laquelle il ne
vouloit nullement entrer en guerre et l'Eslecleur de Brande-
bourg a escrit trois lettres, une à l'Empereur, les deux
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74 REVUE d'alsace
autres au Collège Electoral et à celuy des Princes, par les-
quelles il déclare qu'il employera toutes ses forces contre
ceux qui voudront troubler la paix de l'Empire et les joindra
aux autres puissances qui sont dans les mesnies sentimens.
Présentement le duc de Saxe est dans les mesmes desseins
et fera la mesme déclaration. C'est l'ouvrage du comte de
Crécy, plénipotentiaire de France à la diète. Il y a mesme
des membres qui à cette diète ont proposé de prendre le
Roy de France pour pro lecteur de l'Empire.
Le Roy a donné la charge d'intendant de la maison de
Madame la Dauphine à Daquin, premier médecin. C'est un
présent de 50,000 escus.
Carcani est hors de la bibliothèque du Roy et son fils
hors de l'employ qu'il avoit dans les forests de Normandie.
— Paris, 3 Janvier 1684. — Monsieur de Montai a esté
jusqu'aux portes de Bruxelles ; il a fait réduire en cendres
cinquante villages.... les ennemys nous ont bruslé sept vil-
lages près de Valentienne. Les pauvres paysans qui sont au
désespoir assomment indifféremment tout ce qui se trouve
sous leur main... Le Roy s'est voulu donner un divertisse-
ment qu'il y a longtemps qu'il n'avoit esté en usage, c'est de
faire les Roys. Cela se fit dans les appartemens par les seings
de Bontemps, avec toute la magnificence possible. Il y avoit
cinq tables, en différens endroits et la dernière estoit pour
les seigneurs de la Cour. Mademoiselle de Rembure, fille de
Madame la Dauphine, a esté la reyne à la table du Roy
Les glaces ont bien fait des désordres dans la rivière ; il y a
plus de trente batteaux fracassez.
— Paris, ce 12« Janvier 1684. — .... M. de Strasbourg *
qui a esté quelque temps à la cour de France est retourné
en diligence trouver l'Electeur de Collogne que l'on dit estre
fort malade Le Roy n'a pas aprouvé la prétention des
* L'évoque Guillaume de Fûrstemberg.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 75
evesques d'avoir des fauteuils dans Téglise en présence des
Princes du sang.
Le premier jour de l'an les fermiers généraux ont offert
pour estreines à M. le Controlleur-général 150 commissions
pour estre remplies de ceux qu'il luy plairoit. Il les a bon-
nestement remerciés, leur disant qu'ils dévoient y mettre des
gens de leur connaissance et dont ils feussent assurez.
Le Roy va faire faire un aqueduc qui aura 22 toises de
hauty plus beau qu'aucun autre que les Romains ayent
jamais fait, quoyque moins nécessaire ; le prix en est fait à
700,000 livres.
— Paris, 15 Janvier 1684. — Partie de l'équipage de
Foscarini, à présent ambassadeur de Venise en Espagne, a
esté pillé dans Madrid, le peuple croyant que c'estoil celuy
de l'ambassadeur de France, parce qu'il s'est logé dans le
mesme palais où estoit Taultre. Il n'en a encore peu avoir
aucune raison.
— Paris, 15 Janvier 1684 (autre lettre). — Le Roy a
trouvé à propos que Monsieur le Contrôleur-général acceptât
le présent que messieurs les fermiers-généraux luy ont voulu
faire au premier jour de l'an. Il y a une femme dans la
Conciergerie, accusée d'avoir fait périr quantité d'enfans
trouvés, que l'on portait à THospital-général, dont elle se
chargeoit, et les portait à des nourisses à la campagne
qu'elle avoit soin de payer et pour retenir l'argent, elle en
faisoit mourir plusieurs. Elle devoit avoir la question pré-
paratoire.
Le duc de Richelieu a eu permission de vendre sa charge
de chevalier d'honneur de Madame la Dauphine; il veut
payer ses debles, on dit que le marquis d'Angeau la pourra
bien acbepter.... On a trouvé plusieurs pauvres personnes
mortes dé froid le matin dans les rues et quelques personnes
se sont tuées des chuttes qu'elles ont faittes.
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76 REVUE D'ALSACE
— Paris, 29 Janvier 1684. — .... Mardy dernier le Roy
entrant dans son cabinet avec Monsieur, fit appeler Made-
moiselle et luy dit que le Duc de Savoye la demandait en
mariage ; mais que luy et Monsieur n'avoient pas voulu le
conclure, sans savoir son sentiment, quelle seroit heureuse
avec un jeune prince qui promettoit tant de luy et qu'elle ne
trouveroit pas grande différence entre la Cour de France
et celle de Savoye et que c'estoient presque les mesmes
maximes. Cette jeune princesse asseura avec quelques larmes
qu'elle estoit résolue d*obéir à Sa Majesté et à Monsieur en
tout ce qu'ils auroient agréable de luy ordonner et alors
le mariage fut déclaré, et à soupper elle fut plassée à la
gauche de Monseigneur. Madame ne s'y trouva pas. Pen-
dant tout le repas elle respendit quantité de larmes. Elle
reçeut toutes les visittes de la Cour et Madame mesme Talla
visiter. L'ambassadeur de Savoye luy alla rendre ses devoirs
et faire des compliments de son maistre
L'on a veriffié et enregistré cette semaine à la Chambre
des Comptes une déclaration du Roy par laquelle il déclare
pour ses enfants natures (sic) Louis Alexandre et Marie
Françoise. Cela s'est fait dans les mêmes formes que les
autres ; c'est M. le comte de Toulouse et M"* de Blois.
— Paris, 2 Febvrier 1684. — ... Le Parlement de Guienne
a envoyé un commissaire à Xaintonge pour informer des
contreventions faittes par ceux de la Religion aux dernières
déclarations du Roy pour ce qui les regarde. On dit que sans
l'intendant de Guienne ils vouloient s'assembler dans les
lieux que l'on a depuis peu destruits. Par arrest du Conseil
donné contre les secrétaires du Roy qui sont de la Religion,
le seul Fromont en est excepté, à cause des grands services
qu'il rend journellement à Sa Majesté. Le 28 du passé, Tabbé
Pelletier, fils de M. le Contrôleur-général a soustenu une
thèse en Sorbonne où toute la Cour et toute la ville se
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 77
trouva.... Le froid a esté si excessif qu'on a couppé le bras
à un page d'un seigneur de la Cour pour avoir porté un
flambeau de Versailles à Paris.
— Paris, 2« Febvrier 1684*. — ....L'Empereur ne peut
parvenir à la paix ou bien à une trêve avec la Porte, quelques
offres qu'il ait peu faire. Il a voulu obliger le cercle de Suabe
de donner des quartiers d'hyver à ses trouppes, mais il l'a
reffusé et est résolu si on vouloit luy contraindre de se
deffendre et appeler à son secours les cantons des Suisses
avec lesquels il a alliance et si cela ne luy suffit, d'autre
secours ne luy manquera pas.
— Paris, 5 Febvrier 1684. — La garnison de Luxembourg
ayant brûlé trois moulins, pour représailles on leur a bruslé
trois villages. Beaucoup de nos gens ont gelés dans* les
marches qu'on leur a fait faire, mesme des officiers à qui
Ton a coupé des bras et des jambes. Toutes les lettres qui
viennent de Flandres ne parlent que de cela et des désola-
tions qu'on a faittes dans le pays. Le Roy dit ces jours passez
que l'obstination des Espagnols estoit cause de tous ces
malheurs
Le comte de Roussy, fils du comte de Roye^ s'est fait catho-
lique. Un ministre près d'Orléans a fait un presche fort
séditieux dont ceux mesme de la Religion ont estes fort scan-
dalisez. On informe contre ce ministre.
— Paris, 9 Febvrier 1684. — .... La ville de Basle est fort
alarmée du pont qu'on bastit à Hunningen. Le maréchal de
Chombert' est destiné pour aller commander une armée en
Catalogne, et celui de Navaille Testoit pour aller en Italie^
mais Dieu en a disposé aultrement, estant mort samedy au
soir d'une hairoorragie de sang qui luy est sortie par la
bouche. Son mal ne luy a pas duré 10 heures^ et il estoit
^ Cette lettre est d'un autre correspondant que la précédente.
* Schomberg.
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78 REVUE D' ALSACE
indisposé depuis deux jours, et on attribue sa mort à quel-
ques remèdes qu'un certain homme, qui se mesloit de méde-
cine, luy faisoit prendre depuis quelque temps. Par son
testament, qui est fait il y a plus de deux ans, il laisse plus
de 40,000 escus aux pauvres et à ses domestiques. Il avoit
depuis peu fait imprimer en Hollande son voyage de Candie.
Madame la princesse de Carignan a supplié le Roy de luy
donner la conduitte de madame la duchesse de Savoye pour
la mener à Thuriii. Le mariage se fera sans cérémonie pour
éviter les diiTicultez qu'un ambassadeur extraordinaire pour-
roit apporter, auquel on ne voudroit pas donner un prince
pour le conduire à Taudience. La maison du Roy conduira
la jeune duchesse jusqu'au pont de Beauvoisin. C'a esté dans^
l'égHse de la paroisse de Versailles que le comte de Roussy a
fait son abjuration.
— Paris, ce 12® Febvrier 1684. — ....Le ministre de
Chastillon-sur-Loing a esté condamné par arrest du Parle-
ment à faire amande honorable et au ban perpétuel, pour
avoir dit dans ses presches plusieurs choses fort sédicieuses
et contre le respect qu'il doit. Il y a eu des voys à la mort.
Une femme relapse a esté condamnée par arrest au bannis-
sement, mais comme elle demande à se faire catholique , on
espère que le Roy luy donnera sa grâce.... M. le Procureur-
général est cause que l'on ne mangera point de viande ce
quaresme....
— Paris, 26 Febvrier 1684. — Le contrat de mariage de
Mademoiselle est fait et signé, le Roy luy donna 300 mil
escus et Monsieur 100 mil, éprendre sur ce que le Roy
d'Angleterre luy doit du dot de feu Madame. Il luy donne
encore plusieurs pierreries et il est venu icy pour faire faire
toutes les choses nécessaires pour la princesse, linges, habits
et toillettes, etc. Le tableau du duc de Savoye est dans [la
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 79
chambre de la princesse et on remarque qu'elle le regarde
souvent.
Il ne tiendra pas aux Petits Pères que nous n'ayons bien-
tost un nouveau saint, c'est le frère Fiacre^ qui est mort le
raercredy des cendres et il y a un religieux de cet ordre qui
travaille à faire sa vie, qui sera remplie de merveilles.
— Paris ce !•' Mars 1684. — La Tamise estoit si forte-
ment gelée qu'on s'est avisé par divertissement d'y faire
faire toutes sortes d'exercices, jusqu'à imprimer des livres....
— Paris^ SMars 1iB84. — Monsieur de Louvoy fut vendredy
au collège des Quatre Nations, qui veut faire exécuter le
testament du Cardinal Mazarin et faire faire sou mausolée, à
quoy on n'avoit pas pensé depuis sa mort. Il avoit avec luy
plusieurs architectes, visita tous les lieux et particulièrement
la bibliothèque.
— Paris, 15 mars 1684. — Le mariage de Mademoiselle
est fixé pour la semaine des fesies de Pasques ; elle espousera
le mercredy ; le jeudy se fera le festin royal, le vendredy, les
compliments et les adieux, et le samedy le départ se fera.
Monsieur la doit accompagner quelques journées, le Roy fera
toute la despence jusque au dernier village de la frontière.
Madame de Lislebonne, surinlendante, la conduira... Le fils
du prince de Monaco a esté arresté par ordre du Roy, par la
supplication qu'en a fait le père, dans la citadelle de ^
qui vouloit épouser W^^ de Roubais, de la maison de Mont-
morency, qui a son nom, sa vertu et sa beauté en partage.
La Roche-Tulon et deux autres, accusés d'avoir voulu empoi-
sonner W^ de Beauregard ont eu la question ordinaire et
extraordinaire. Ils sont condamnez à un banissement de
neuf ans : ils n'ont rien confessé.
— Paris, 18 Mars 1684 Dans l'assemblée des Hauts
1 Le nom est en blanc.
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80 REVUE d' ALSACE
Alliez à La Haye on a dressé un projet de paix que l'on a
donné à l'ambassadeur d'Angleterre, aflin qu'il l'envoyé au
roy, son maistre. Ce projet porte que le Roy rendra Dixmade
aux Espagnols, et retiendra Gourtray, qu'il sera tiré une
ligne pour marquer ce qui appartient à la France et à
l'Espagne, depuis la mer jusque à Namur et de là au travers
du Luxembourg, mais de telle manière que la ville de Luxem-
bourg demeurera aux Espagnols et qu'il y aura une trêve de
huit ans et à Tesgard de l'Empire, une pareille trêve de
huit ans, que la France rendra Fri bourg, Brisac et le fort de
KieP, que les fortiGcations de Strasbourg seront rasées ou
que l'on mettra en séquestre cette ville entre les mains des
Suisses, et que l'Empereur fera raser Filisbourg^, et le tout
aflin que le Rhin soit la borne naturelle entre la France et
l'Empire. On peut juger de quelle manière ce beau projet
serait reçeu ici ; la perte de quatre batailles ne nous y
obligeroit pas et il n'y a pas d'apparence que le roy d'Angle-
terre le veuille envoyer ici.... Quand le Roy l'a sceu, il a dit
que c'estoit une seconde déclaration de guerre qu'on luy fai-
soit et qu'il partiroit le 10* d'Avril.
On apprend... de Strasbourg que le débordement du Rhein
a ruisné quelques ouvrages du fort de Kiel et endommagé
les ponts, mais que l'on travailloit à réparer les uns et les
autres , que plusieurs bataillons partiroient d'Alsasse pour la
Lorraine
1 Kehl, en face de Strasbourg. — ^ Philippsbourg.
(A suivre.) RoD. Reuss.
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MATÉRIAUX
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE U GUERRE DE TREHTE ARS
tirés des archiives de Colmar
{Suite^)
28 septembre — 31 décembre 1646.
Le D"" Marc Otto, de Strasbourg, substitué à
J.-B. Schneider pour représenter Cohnar;
griels ecclésiastiques; négociations entre les
catholiques et les protestants; vaines tenta-
tives des Impériaux pour les faire aboutir in-
dépendamment de la satisfaction suédoise;
nouveaux éclaircissements sur la constitution
de la Décapole; Colmar réclame en vain le
maintien de sa supériorité territoriale à Sainte-
Croix ; situation militaire en Bavière.
Schneider avait quitté Osnabrûck dès le 23 septembre.
Avec l'autorisation de ses commettants, il avait, en partant,
laissé ses pouvoirs au député de Strasbourg, le D' Marc Otto,
qui accepta de voter à sa place. Il se chai^ea également de
poursuivre sa correspondance et, grâce à son exactitude^
le congé qui retint pendant quelque temps notre envoyé à
Colmar ne priva nullement le magistrat des nouvelles qui
l'intéressaient.
L'accord avec la France n'aurait guère été qu'un premier
pas de fait. La pacification de l'Allemagne tenait avant tout au
1 Voy. pages 99 et suivantes des livraisons Janvier — Février— Mars,
p. 199 et suiv. d'Avril — Mai — luin, p. 249 et suiv. de Juillet,
— Août — Septembre et p. 409 et suiv. d'Octobre — Novembre —
Décembre 1888.
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82 REVUE D' ALSACE
redressement des griefs, qui avaient soulevé les états pro-
testants contre la maison d'Autriche. Les médiateurs avaient
été saisis des réparations qu'ils proposaient; mais quoique
les catholiques en eussent délibéré, ils ne se pressaient pas
d'en dire leur sentiment. Il leur répugnait de mêler les Sué-
dois à ces questions d'ordre intérieur, dont, à leur avis, les
puissances étrangères auraient dû s'abstenir. Les revendica-
tions des protestants leur semblaient d'ailleurs de tout point
dépasser la mesure. Leur condusum du 30 juin s'en était
ressenti, et ils savaient mauvais gré aux Impériaux, qui, pour
le rendre plus acceptable, y avaient apporté quelques atté-
nuations ; ils prétendaient que leur conscience ne leur per-
mettait pas de ratifier ces concessions. Si on ne parvenait
pas à s'entendre, ils préféraient laisser les protestants jouir à
titre précaire des droits qu'ils s'étaient arrogés, plutôt que
de les sanctionner par un traité en forme.
Pour sortir de cette impasse, les députés protestants accré-
dités à Osnabrûck se réunirent, le mercredi 23 septembre,
chez leur collègue de Magdebourg, qu'ils avaient constitué en
directoire. Ils tombèrent d'accord de remettre les négocia-
tions entre les mains des Impériaux et des Suédois.
Mais les plénipotentiaires impériaux n'eurent pas l'air
d'abord de se soucier de ce rôle. Ils n'auguraient rien de boa
de négociations pareilles, et soutenaient qu'il fallait absolu-
ment que les parties intéressées trouvassent elles-mêmes leurs
moyens d'accommodement, si elles tenaient réellement au ré-
tablissement de la concorde. Cependant ils finirent par accep-
ter leur proposition, sauf à en référer au chef de leur ambas-
sade, le comte de Trautmansdorf.
De leur côté les Suédois firent également des objections :
aux termes de son alliance avec la France, la Suède était
tenue de n'entrer dans aucune négociation sans lui en faire
part; or y aurait-il avantage à mêler aux questions religieuses
qui divisaient l'Allemagne un gouvernement régi par une
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 83
femme, laquelle, en vertu de Tadage : Fœniinœ natura super-
stUwres sunt tnascidiSy était journellement soumise aux in-
flaences ecclésiastiques, et dont les ambassadeurs à Munster
étaient plus ou moins circonvenus par le nonce ?
Les mêmes questions se traitaient à Munster. Là les avis
tarent différents, et, sans recourir aux bons offices de la
Saède, les protestants décidèrent de soumettre leurs propo-
sitions à une nouvelle révision pour en conférer ensuite avec
les catholiques (Lettre du 28 septembre 1646).
A Osnabrûck cependant les plénipotentiaires impériaux
finirent par démasquer leurs batteries. Le dimanche 27 sep-
tembre, ils offrirent aux Suédois, pour leur satisfaction^ la
partie antérieure de la Poméranie, avec le condominium de
Wismar, avec les deux évêchés de Brème et de Verden. Cette
cession devait &ire l'objet d'un récès de la diète de l'Empire;
sinon Tempereur engagerait personnellement sa garantie pour
maintenir ces territoires à la Suède. C'était une offre ferme,
qu'ils proposèrent de sceller sur l'heure. Mais les Suédois
ne se laissèrent pas prendre à ces avances. Ils répondirent
qu'à leurs yeux le rétablissement de la paix tenait moins aux
dédommagements qu'on leur accorderait, qu'au redresse-
ment des griefs de leurs coreligionnaires. Pour arrivera cette
pacification si désirable, il fallait commencer par ne pas se
départir de la procédure convenue, aux termes de laquelle
les états étaient admis à participer aux négociations. Et
cependant ils ont appris que le comte de Trautmansdorf avait
formé le dessein de les concentrer entre ses mains et d'en
confier la direction à l'électeur de Saxe, qu'ils ont justement
sujet de suspecter : l'exécution de ce plan aurait pour pre-
mier effet de transférer à Munster la discussion de ces ques-
tions, ce qui ne pouvait convenir en aucune façon à la Suède.
Les Impériaux protestèrent qu'ils n'avaient jamais songé à
se substituer aux états pour la direction des affaires ecclésias-
tiques. Ils ajoutèrent cependant que si les états étaient le plus
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84 REVUE D' ALSACE
compétents pour les régler, personne n*élait mieux qualifié
pour diriger leurs délibérations que l'électeur de Saxe, lequel,
quoique protestant, inspirait beaucoup de confiance aux
catholiques.
Cet aveu confirmait toutes les appréhensions des protestants.
Us jugèrent qu'ils ne devaient pas se prêter à cette manœuvre
des Impériaux, et commencèrent par mander la chose à leurs
collègues à Munster. En même temps ils convinrent de sonder
les députés catholiques qui négociaient à Osnabrûck, sur ce
qu'ils pensaient de ces ouvertures, et de coucher par écrit
les points dont leurs coreligionnaires étaient tombés d'accord
et ceux qu'il y aurait lieu de réviser derechef (Lettre du
!•' octobre.)
D'un autre côlé^ ils n'avaient pas été peu surpris d'ap-
prendre que, sans être assurés du consentement des inté-
ressés, les Impériaux avaient si cavalièrement disposé de la
Poméranie antérieure, et ils s'en expliquèrent avec les pléni-
potentiaires suédois. Ceux-ci les rassurèrent: ils savaient
fort bien que l'empereur ne pouvait céder des terres et des
vassaux de l'Empire sans l'aveu de ceux à qui ils apparte-
naient, et ils affirmèrent que jamais leur gouvernement n'ac-
cepterait d'agrandissement dans ces conditions, dénué de
toute garantie pour l'acquéreur. Tout ce qu'on pouvait inférer
de cette offre, c'est qu'elle tendait à rendre la Suède moins
vigilante sur le redressement des griefs. Une fois désinté-
ressée, on espérait qu'elle ne prêterait plus le même appui à
ses coreligionnaires.
Pour mieux dérouter les protestants, Trautmansdorf inter-
vint lui-même. Le samedi 3 octobre, les Impériaux firent part
à leurs députés que le chef de leur ambassade ignorait encore
l'accueil qu'on avait fait aux contre-propositions des catho-
liques. Leur modération pourrait beaucoup pour Taplanisse-
ment des difiicultés et pour le rétablissement de la confiance
réciproque entre les deux confessions. Une fois que les pro-
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HISTOIRE DE LA GUERKE DE TRENTE ANS 85
testants se seront expliqués, il n'y aurait plus qu'à s'aboucher
avec leurs députés à Munster, qui ne demanderaient pas
mieux que d'en finir avec ces controverses. Son Excellence
leur donnait pour cela jusqu'à la fin du mois; mais passé ce
délai, elle n'attendrait pas davantage et quitterait Munster.
Cette mise en demeure n'émut guère les députés : ils se bor-
nèrent à en prendre acte, non sans faire remarquer toutefois
que la déclaration en date du -^ juillet , où les Impériaux
avaient résumé le condusum du 30 juin, que l'on recommandait
comme base de la transaction à intervenir, ne leur avait
même pas encore été notifiée (Lettre du 5 octobre).
Cependant on ne laissa pas, le 6 octobre, de discuter ces
ouvertures. Dans les dispositions où l'on était, on y vit tout
d'abord l'intention d'évincer la Suède d'une partie des négo-
ciations où son action était le plus nécessaire. Il parut aux
députés protestants que l'extrémité où la patrie allemande
était réduite, ne permettait pas de revenir sur la marche des
négociations, telle qu'elle avait été convenue. Le mode de
procéder importait moins que les dispositions qu'on y appor-
tait. L'important, c'était d'en venir au fond et, sous ce
rapport, les protestants ignoraient encore si les catholiques
avaient ratifié le quasi-engagement du-^juillet. On ne peut
exiger d'eux qu'ils reviennent à la charge avant de connaître
les sentiments de leurs adversaires sur leurs propositions, ni
qu'ils passent outre à ce qui avait été convenu à Lengerich.
Du reste cette partie des négociations avait été jusque-là
entre les mains des Suédois comme des Impériaux. Le
redressement des griefs ecclésiastiques leur tenait à cœur,
et s'ils ont vengé, les armes à la main, l'injure qu'on leur
avait faite en ne les appelant pas aux négociations de Prague,
que n'aurait-on pas à craindre de leur ressentiment, si on
les excluait actuellement de celles où ils sont déjà engagés?
Coûte que coûte, il faut éviter de fournir aux Suédois de
nouveaux prétextes pour continuer les hostilités.
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86 REVUE D'ALSACE
Pour se confirmer dans leur résolution, les députés pro-
testants firent part à Oxenstirn de ce qu'ils venaient d'arrêter
entre eux. L'ambassadeur suédois ne pouvait manquer de
les approuver et il leur donna l'assurance que son gouverne-
ment n'abandonnerait pas leur cause, nonobstant la tiédeur
des Français, qui ne la soutenaient pas toujours comme il
faudrait. Forts de cette promesse, les députés décidèrent de
mander ce qui venait de se passer à leurs collègues de Munster
(Lettre du 8 octobre).
Ce n'était pas là Tunique sujet qui alimentait la correspon-
dance du Dr Otto avec notre ville. Les vicissitudes du pro-
testantisme à Colmar ne pouvaient la laisser indifférente au
terme auquel le traité de paix ramènerait la situation réci-
proque des deux cultes. Selon la date qu'il fixerait, l'état de
choses rétabli à l'arrivée des Suédois pouvait être maintenu
ou renversé. L'église des Franciscains dont les jésuites
avaient pris possession, en 1628, pouvait être enlevée dere-
chef aux protestants. Il paraissait à Marc Otto qu'en fixant le
terminus aquo k l'année 1624, où l'empereur Ferdinand II
avait commencé à restituer aux catholiques les établissements
dont ils avaient été dépossédés, Colmar n'aurait aucune
réaction à craindre, et il en avait même fait l'objet d'un
mémoire longuement médité, où, sans entrer dans aucun
fait particulier, il suivait pas à pas les éclaircissements dont
les catholiques avaient accompagné leurs propositions du
30 juin et en se servant des propres termes qu'ils avaient
employés. Seulement cette disposition qui fixait un staùu quo,
menaçait de limiter les droits des états en matière de réforme
et leur interdirait à l'avenir de séculariser les biens ecclé-
siastiques, ce qui constituerait une restriction à leur auto-
nomie. Sur cette question de l'autonomie, l'accord se ferait
malaisément, parce que chaque parti cherchait à l'étendre à
son profit. Cependant Otto se rendait compte que là où les
ressortissants protestants n'avaient pas encore eu l'exercice
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 87
public de leur culte, ils ne pourraient pas le prétendre, pas plus
que de participer aux fonctions publiques. Mais les nouveaux
convertis devaient être tolérés, s'ils se conduisaient paisible-
ment, et ne pas risquer d'être exilés en tant que protestants.
Les idées de tolérance naissaient ainsi spontanément de ces
discussions sur l'étendue des droits de la conscience, et,
dans sa lettre du 12 octobre, le jurisconsulte Otto arrive à for-
muler cette vérité à laquelle les théologiens de son temps ne
nous ont guère habitués, c qu'il serait inouï que, parmi des
chrétiens, un vassal fût puni, parce qu'il ne partageait pas la
foi de son seigneur, comme il était arrivé jadis parmi les
païens». Cependant, dans une lettre postérieure du 19 oc-
tobre, il reconnaît que, dans les provinces dont la Suède
allait être investie du chef de l'Empire, cette tolérance pour-
rait fort bien ne pas être observée à l'égard des catholiques,
en raison des lois constitutives du royaume : un bourgmestre
et des conseillers de Stockholm n'avaient-ils pas eu naguère
la tête tranchée, et un jésuite n'avait-il pas été jeté dans la
mer, parce qu'ils lui avaient permis de célébrer la messe en
son particulier?
Il serait trop long de reproduire, d'après cette correspon-
dance, tout ce qui se disait des dispositions des deux partis,
sans faire avancer sensiblement les négociations. Salvius
s^était rendu à Munster pour en conférer avec les plénipo-
tentiaires français (Lettre du 19 octobre). Avant son départ
d'Osnabruck il avait engagé quelques députés protestants à
le rejoindre. Le D' Otto avait été l'un des premiers à le suivre
(Lettre du 30 octobre). Le comte de Trautmansdorf saisit
l'occasion et, dans un entretien avec les envoyés de l'électeur
de Saxe, il se plaignit de ce que l'entente ne se faisait pas
sur la question des griefs, faute par les protestants de se
prononcer catégoriquement sur les propositions commu-
niquées le ^juillet : c Leurs premières ouvertures sont si
prolixes et elles renferment de telles nouveautés, qu'il n'est
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88 REVUE d' ALSACE
pas possible d'en, faire la base de négociations sérieuses, i En
conséquence il engagea ses interlocuteurs à profiter de la
présence des envoyés d'Osnabrttck pour en finir, afin que, si,
jusqu'au nouvel an, la paix avec les deux couronnes n'était
pas signée, on n'eût du moins plus à s'occuper de difficultés
confessionnelles.
Comme il fallait s'y attendre, les Saxons n'acceptèrent pas
le reproche que le plénipotentiaire de l'empereur adressait à
leurs coreligionnaires. Mais ils n'en firent pas moins part au
directoire, soit à Saxe-Altenbourg, de la conversation qu'ils
venaient d'avoir avec lui. L'Allemagne était réduite à une
telle extrémité, que l'assemblée ne s'arrêta pas à la question
de forme. Si même il avait été décidé que les griefs ecclé-
siastiques seraient examinés à Osnabrûck^ on s'était per-
suadé, sur la foi de Salvius, que la Suède ne s'opposerait pas
à la reprise des négociations à Munster. On se montra donc
tout disposé à conférer de nouveau avec les catholiques, sauf
à s'entendre préalablement avec les plénipotentiaires suédois
et avec les envoyés des électeurs de Saxe et de Brandebourg,
et à inviter les collègues protestants restés à Osnabrûck à se
transporter à Munster. On ne laisserait pas ignorer cette
résolution aux Français ; m^is on décida que les conférences
seraient orales et qu'on n'en dresserait pas de protocole.
L'après-midi, les députés se rendirent chez les deux pléni-
potentiaires suédois. Ce fut Oxenstirn qui prit la parole;
mais sa réponse ne fut pas telle que Salvius l'avait fait prévoir.
Il rappela la peine qu'on avait eue pour arriver à fixer à
Osnabrûck le siège des négociations relatives aux griefs, et il
ne cacha pas que si l'on revenait sur ce vote, c'était à l'in-
fluence de l'électeur de Saxe qu'on le devrait. Quoi qu'il en
fût, il n'enlendait nullement dicter aux protestants la conduite
à tenir. Mais quant aux ambassadeurs suédois, ils ne s'étaient
rendus à Munster que pour présenter leurs devoirs à MM. les
Français, et ils ne pouvaient rester davantage. Cependant ils
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 89
ne se désintéressaient pas pour cela de ces négociations
et seront prêts à assister les députés, s'il en était besoin. On
le voit, sans désapprouver absolument les nouvelles confé-
rences, les Suédois marquaient suffisamment le déplaisir
qu'ils en ressentaient. Ce n'était pas sur cela que les députés
comptaient : ils les remercièrent néanmoins de ne pas leur
refuser leur concours, en les priant de retarder leur départ
jusqu'à ce qu'on se fût entendu avec les Impériaux.
Tout autre fut l'accueil de ces derniers. Ils étaient ravis
de la communication de MM. les protestants; ils avaient tou-
jours estimé qu'il ne serait pas possible de pacifier l'Empire,
tant que ce différend ne serait pas réglé. La présence des
ambassadeurs suédois et celle de la majorité des députés ne
pouvaient manquer d'avancer la conclusion de la paix. Ils ne
doutaient pas du bon vouloir des catholiques : si cependant
les deux partis ne parvenaient pas à s'entendre, ils étaient
prêts à s'aboucher avec MM. les Suédois pour les mettre
d'accord. Dans tous les cas leur intention n'était pas que les
envoyés de la reine Christine fussent privés de l'honneur de
libeller l'instrument de la paix, et ils espéraient qu'avant de s'en
retourner à Osnabrûck, ils attendront que la marche de cette
nouvelle négociation fût assurée (Lettre du 6 novembre).
Le samedi 6 novembre, lés députés protestants se réu-
nirent en assemblée pléniaire. On se promit de ne rien
négliger pour faire aboutir ce nouvel essai de rapproche-
ment, mais aussi de ne s'engager à rien sans Taveu des
Suédois, dont il importait extrêmement de ménager la suscep-
tibilité à rencontre des Impériaux, qui, eux au contraire, ne
demanderaient pas mieux que de les tenir au second rang.
Il faudrait pour cela faire en sorte que Salvius au moins pro-
longeât son séjour à Munster. On convint aussi d'attendre les
propositions des catholiques, et, quand les commissaires
délégués viendraient à les discuter, de se tenir à leur portée,
catholiques et protestants, pour pouvoir se prononcer,
séance tenante, sur les questions qui se présenteraient.
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90 REVUE D' ALSACE
En levant la séance, on se rendit directement chez les
catholiques, qui, le jour mêmey exprimèrent officiellement
leur joie de voir MM. les protestants dans de si bonnes dispo-
sitions. Cependant, ayant déjà fait part aux Impériaux de
leurs sentiments sur le redressement des griefs, ils ne se
croyaient pas tenus de débattre de nouveau ces questions ;
toutefois, par égard pour leurs collègues, ils se prêteront
volontiers à tous les compromis compatibles avec leurs
devoirs de conscience. Cependant, tout en s'en tenant à des
conférences orales, il serait bon d'en dresser double procès-
verbal, afin de n'avoir pas à s*en rapporter uniquement à la
mémoire des négociateurs. Quant à leur nombre, ce sera à
MM. les protestants à le fixer et, pour le directoire, on pourra
le déférer aux envoyés de l'électeur de Saxe.
Tout en prenant acte de ces déclarations, les protestants y
répondirent point par point. Sur la question du protocole, ils
objectèrent que ces écritures feraient traîner les négociations,
qu'on voulait des deux parts mener rondement : s'il y avait
des inconvénients à ne pas tenir de procès- verbaux, les délé-
gués pourraient y suppléer au moyen de leurs notes. Des
propositions des catholiques ils ne savaient rien de plus que
ce que les Impériaux leur en ont dit de vive voix : comme
leurs collègues sont déjà saisis* des moyens des protestants, il
n'y aurait plus qu'à confronter les deux déclarations et à
voir les points sur lesquels il faudra les mettre d'accord. Enfin
ils ne pouvaient accepter l'intermédiaire de l'électeur de Saxe,
parce que ce serait froisser gratuitement les Suédois.
De chez les députés catholiques on passa chez les plénipo-
tentiaires suédois. Sur la nouvelle assurance qu'on leur
donna, qu'en s'engageant dans ces conférences on n'avait
d'autre vue que de leur rendre plus facile leur tâche de rétablir
la paix religieuse en Allemagne, Oxenstirn parut se radoucir.
Il remercia les délégués de la confiance qu'ils lui témoignaient,
en ajoutant que rien ne prouvait mieux le bon vouloir des
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 91
protestants que leur zèle à renouer avec les catholiques. Il
promit même de rester encore à Munster, si ces négocia-,
tions ne duraient pas plus de huit ou quinze jours ; mais,
passé ce délais les intérêts de la reine de Suède l'obligeaient
à retourner à Osnabrûck.
Pendant ce temps d'autres délégués s'étaient rendus chez
les Français : ils en reçurent le meilleur accueil. Les pléni-
potentiaires les engagèrent fortement à en finir avec ces
négociations pendant que la fortune de la guerre était encore
favorable aux deux couronnes, et ils promirent de faire de
leur mieux pour décider au moins Salvius à rester entre
temps à Munster.
Les n^ociations n'avaient pas encore été poussées aussi
activement. Le dimanche 8 novembre, après midi, les pro«
testants se réunirent derechef en assemblée plénière et il fut
décidé que, pour s'aboucher avec les catholiques, on main-
tiendrait leurs pouvoirs aux précédents délégués, sauf à leur
adjoindre le député de Wurtemberg, en raison des opéra-
tions militaires dans le cercle de Souabe. La première confé-
rence se tint le mardi 10 novembre, sur la base des der-
nières propositions protestantes. Les catholiques ne firent
aucune objection contre les deux premiers articles, ce qui
parut de bon augure pour la suite. C'est ainsi que le ter-
minus a quo fut définitivement fixé au l^r janvier \&iA (Lettre
du 10 novembre).
Malheureusement on ne fut pas long à remarquer que si
les catholiques se prêtaient à toutes les discussions et
tenaient pour acquises toutes les concessions de leurs inter-
locuteurs, chez eux tout se passait en conversations. Ils ne
s'engageaient à rien, revenaient sur ce qu'on croyait déjà
convenu et mettaient en avant leurs coreligionnaires, de
l'acquiescement desquels ils ne pouvaient pas répondre.
Déjà le 11 novembre les protestants exprimèrent vertement
leur déplaisir de voir ainsi leurs adversaires se jouer de leur
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92 REVUE d' ALSACE
boQne foi : s'ils ne voulaient pas tenir compte de leurs griefs,
ils devraient du moins avoir égard à la patrie qui agonisait
et des milliers d'hommes qui succombaient pendant ces
débats et prendre à cœur les responsabilités que ces lenteurs
calculées leur faisaient encourir. Ce mode de procéder était
injurieux pour MM. les Suédois, comme pour leurs collègues
protestants. Que MM. les catholiques négocient donc comme
on en était convenu, qu'ils fassent connaître leurs senti-
ments et se prêtent aux ouvertures des protestants, à qui il
serait impossible de prolonger leur séjour à Munster, si,
Oxenstirn une fois parti, Salvius allait également quitter.
La tournure que prenaient les conférences affecta tout
autant les députés, quand leurs commissaires leur en ren-
dirent compte. Cela conGrmait leur précédente appréhension,
que les catholiques ne cherchaient qu'à gagner du temps, afin
de permettre aux deux couronnes de conclure la paix avec l'em-
pereur, sans plus s'inquiéter des questions religieuses, dont
la solution reviendrait alors de droit à la diète de l'Empire.
Cependant, comme pour excuser leur irrésolution les catho-
liques avaient allégué leur nombre et la diversité des opinions
qu'il fallait accorder, les protestants consentirent à patienter
encore; mais s'il était prouvé que ces lenteurs affectées
n'étaient qu'une échappatoire, on s'adresserait à la fois aux
plénipotentiaires impériaux et aux Français. Entre-temps on
examinera de nouveau les points sur lesquels les deux partis
ne parvenaient pas à s'entendre et on se reportera aux
instructions dont les députés protestants étaient porteurs,
pour voir jusqu'où l'on pourrait transiger. Si après cela on
n'arrivait encore à rieo, on rendrait compte de l'échec tant
aux Suédois qu'aux Impériaux et aux Français, qui auraient
alors à prendre l'affaire en main (Lettre du 13 novembre).
De la présomption que des négociations directement enga-
gées entre les deux partis n'aboutiraient à rien, les protes-
tants arrivèrent bien vite à la certitude. Les catholiques
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 93
avaient encore plus sujet d'en être persuadés, si bien que le
D' Krebs, qui représentait le nouvel électeur de Bavière, s'en
ouvrit aux députés de Saxe-Altenbourg. Il fallut aviser à
trouver une autre voie et, pour commencer, les délégués
protestants confrontèrent leurs propositions avec celles des
catholiques, pour en tirer une troisième rédaction propre à
satisfaire également les uns et les autres; puis, le vendredi
13 novembre, d'après le conseil de Saxe-Altenbourg, on
décida que, sans renoncer formellement aux pourparlers avec
les catholiques, on prierait Salvius et Trautmansdorf de se
charger eux-mêmes des négociations.
L'un et l'autre firent bon accueil aux députés. Salvius con-
sentit à retarder son départ de Munster, mais il exigea qu'on
écrivit à la fois à Oxenstirn et aux envoyés restés à Osnabrûck.
Quant à Trautmansdorf, qui venait d'être l'objet d'une dé-
marche semblable de la part des catholiques, il fit remarquer
que si MM. les protestants avaient voulu se contenter des
concessions que les Impériaux leur offraient, le -^ juillet,
celte question des griefs ecclésiastiques serait actuellement
vidée; mais puisqu'elles ne leur ont pas convenu, il acceptait
volontiers la mission dont ils le priaient. Cependant il trouva
à redire à la coopération de Salvius, vu que la couronne de
Suède n'avait à vrai dire aucun intérêt dans cette affaire et
que la présence des états protestants dans une salle voisine,
prêts à répondre sur les points contestés, suffirait pour la
bonne marche des négociations. Tout ce qu'il demandait,
c'était que les protestants ne soulevassent pas de nouvelles
exigences de nature à prolonger la guerre civile entre les
étals et qu'ils tinssent compte de tout ce qu'il avait fallu de
diplomatie pour obtenir le consentement des catholiques à
tant d'innovations, que jamais aucune diète de l'Empire
n'aurait accordées.
Les délégués remercièrent le chef de l'ambassade impé-
riale de ses dispositions à leur égard; mais ils insistèrent
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94 REVUE d'alsace
néanmoins pour que, dans l'inlérêt même des négociations,
Salvius n'en Tût pas exclu. Pour renforcer la commission, les
députés lui adjoignirent encore deux des leurs, le représen-
tant de Saxe-Altenbourg et celui de Strasbourg, et ce fut
avec Salvius à sa tête qu'elle se rendit, le 16 novembre, chez
les plénipotentiaires.
Les intérêts opposés, les idées préconçues en présence
rendaient Tentente bien difficile. Les protestants réclamaient
des garanties pour les droits acquis et des moyens de les
consolider et de les étendre. Les catholiques cherchaient à
les restreindre ou à n'en reconnaître que le moins possible,
et ne désespéraient pas du rétablissement final de l'unité reli-
gieuse. Voilà pourquoi ils auraient voulu n'accorder que des
concessions temporaires, limitées dans leur durée, qui n'au-
raient pas engagé l'avenir. Dans cette première séance, ce fut
contre cette visée secrète, contre cette illusion que Salvius
eut à lutter d'abord. Si l'empereur tenait à conclure une
paix durable avec les deux couronnes, il fallait aussi asseoir
la pacification de l'Allemagne sur des bases que rien ne pût
ébranler* Le comte de Trautmansdorf protesta que, sans
renoncer à l'espoir de ramener les dissidents dans le giron
de l'Église, les catholiques ne demanderaient pas mieux;
mais qu'il fallait savoir auparavant les conditions que les
protestants jugeraient nécessaires à la perpétuité de leur
culte (Lettre du 17 novembre).
La limite des concessions réciproques fut bientôt atteinte.
Après que les catholiques eurent consenti notamment à la
sécularisation définitive des biens ecclésiastiques que les
protestants s'étaient appropriés depuis le traité de Passau et
depuis la paix de religion, et à la restitution de ceux qui
leur avaient été enlevés depuis 1624, les Impériaux notifièrent
aux protestants que leurs instructions ne leur permettaient
pas d'aller au delà et que, quelles que fussent les consé-
quences qui en résulteraient, ils s'en remettaient du reste i
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 95
Dieu : somme toute, ils s'en tenaient aux termes de leur
If
déclaration du -^juillet. Salvius jugea dès lors inutile de
continuer des pourparlers où, sans discuter le fond, on
pouvait tout au plus mesurer les divergences qui séparaient
les uns des autres et, le 18 novembre, il communiqua aux
Impériaux une lettre par laquelle son collègue Oxenstirn
protestait contre ces négociations sans issue et lui enjoignait
de le rejoindre à Osnabrûck (Lettre du !20 novembre).
Cependant les Impériaux ne voulaient pas d'une ruptm*e
définitive: ils s'entendirent avec les principaux députés
catholiques pour rédiger, sous la date du 20 novembre, une
nouvelle déclaration que le D^ Volmar se chargea d'aller
discuter à Osnabrûck (Lettre du 24 novembre). Avant son
départ les protestants relevèrent encore les points sur lesquels
on se rapprochait et ceux sur lesquels on était encore par*
tagé (Lettre du 26 novembre).
Dans la pensée que les négociations allaient reprendre à
Osnabrûck, le D' Marc Olto s'était empressé d'y retourner
avec plusieurs de ses collègues. Malheureusement Oxenstirn
refusa de ti*aiter avec Volmar, sous prétexte qu'il n'était pas
accrédité près de l'ambassade suédoise. C'était à se demander
si la paix était réellement dans les vœux des puissances qui
en traitaient. Quoi qu'il en fût, si elle n'était pas signée avant
le printemps, les Français auraient le loisir de renouveler
leurs approvisionnements et, dans ce cas, une nouvelle cam-
pagne serait inévitable (Lettre du 30 novembre). Le voyage
de Volmar fut contremandé et tout ce que les députés purent
conclure de ce revirement, c'est que moins que jamais il
convenait à la Suède de scinder le règlement des questions
religieuses de celui de sa satisfaction* Elle ne rabattait rien
de ses prétentions et, de son côté, l'électeur de Brande-
bourg, obligé de céder la Poméranie, avait des exigences
tout aussi démesurées pour le dédommagement auquel il se
croyait droit (Lettre du 3 décembre).
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96 REVUE d' ALSACE
La suite montra que cette supposition était fondée. Le
A décembre, les plénipotentiaires impériaux réunirent chez
eux les députés protestants et leur expliquèrent que, d'un
côté, les Suédois ne voulant rien conclure, quant à leur
satisfaction, avant que les griefs ecclésiastiques eussent été
redressés et, de l'autre, les états protestants se défendant de
passer outre sans être d'accord avec les Suédois, il s'agissait
de savoir si, nonobstant les difficultés que ces derniers fai-
saient, les députés ne seraient pas disposés à poursuivre et à
mener à bonne un les négociations pour lesquelles le
Dr Volmar devait se rendre à Osnabrûck.
Le but de cette ouverture était évident: les Impériaux
essayaient encore une fois de créer une scission entre les
états protestants et le plus zélé de leurs protecteurs étrangers.
Mais les députés ne se laissèrent pas prendre à ce piège, et,
sans se refuser à de nouveaux pourparlers, ils déclarèrent
néanmoins qu'ils ne pourraient souscrire à rien de définitif,
sans le su et le consentement de la Suède (Lettre du 7 dé-
cembre). Même pour ces pourparlers où rien ne pouvait
aboutir, ils ne voulurent pas s'en rapporter à eux-mêmes et
ils insistèrent auprès des Suédois pour qu'ils se chargeassent
de traiter en leur nom avec les Impériaux, en offrant tout au
plus de leur adjoindre quelques-uns des leurs à titre consul-
tatif (Lettre du 10 décembre). En persistant à commettre la
défense de leurs intérêts aux plénipotentiaires suédois, les
protestants suivaient l'exemple des catholiques qui, de leur
côté, avaient donné mandat aux Impériaux. Les députés
s'ouvrirent de leurs résolutions, le mardi 29 décembre, tant
chez les Suédois que chez les Impériaux, en même temps
qu'ils leur présentaient leurs compliments du jour de l'an. A
ce moment les plénipotentiaires avaient déjà repris la discus-
sion de la satisfaction suédoise. Le comte de Trautmansdorf
était même accouru de Munster pour la diriger; mais ses
collègues déclarèrent aux protestants qu'ils avaient jugé inu-
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 97
tile de faire venir des députés catholiques, attendu qu'ils ne
pouvaient se départir de leurs. concessions antérieures du
•^juillet (Lettre du 31 décerat)re). Pour notre ville, Tintérél
de cette correspondance était considérable. II est naturel
cependant qu'elle la rapportât surtout à ses intérêts immé-
diats. Ainsi, dans la question des griefs ecclésiastiques, elle
expliqua à Marc Otto, dans une lettre du 12 décembre (Prot.
missiv. f^ 78), que les concessions des catholiques ne lui
paraissaient pas suffisantes pour avancer la solution. En son
particulier elle n'était pas rassurée par les dispositions qu'ils
proposaient d'appliquer aux villes impériales que les deux
cultes se partageaient et où la paix de religion n'avait pas été
observée à l'égard de l'une des confessions. Elle trouvait par-
ticulièrement à redire au rétablissement des processions
publiques, là où elles étaient depuis longtemps abolies.
Dans une lettre antérieure du 28 octobre (ibid. ff« 65-67),
elle était revenue incidemment à la question de la satisfaction
prétendue par la France, et, dans les déductions où l'on
entra, il est facile de reconnaître l'effet des dernières
recherches faites dans les archives de la Décapote : c II nous
importe extrêmement, est-il dit, que, dans le futur traité de
paix, on n'assimile pas le grand bailliage de Haguenau avec
les villes qui y ressortissent, aux pays antérieurs de la rive
gauche et à la place de Brisach qui sont des domaines patri-
moniaux de la maison d*Autriche.» Si les empereurs ont
placé les villes impériales d'Alsace sous la protection du
grand bailli de Haguenau, c'était pour qu'il les défende
contre les agressions du dehors; ils ne lui ont attribué
aucune supériorité sur elles et il leur prête serment de res-
pecter leurs droits et leurs privilèges. Telles sont leurs immu-
nités à son regard, qu'il existe des mandements impériaux
qui autorisent la ville de Haguenau à prendre en main la
défense des vassaux du grand bailliage, c'est-à-dire des vil-
lages impériaux contre les exactions du grand bailli et de
7
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98 REVUE D'ALSACE
ses officiers. Vis-à-vis du grand bailli, l'immédiateté de la
Décapole était entière, si bien que jamais les cités dont elle
se compose ne lui ont rendu hommage à titre de villes enga-
gées » quoique le grand bailliage proprement dit le fût.
Dans son argumentation, Colmar finit même par prendre ses
vœux pour une réalité et en arriva à soutenir que, depuis la
mort de l'empereur Ferdinand II et de l'archiduc Léopold, la
maison d'Autriche avait laissé périmer ses droits et en était
déchue, faute d'avoir présenté un sujet pour recueillir la
succession du dernier grand bailli.
Dans une lettre du 11 novembre (ibidem, fF* 68-69)
Colmar expliqua encore que le grand bailli n'exerçait sur la
Décapole qu'un droit d'advocatie ou de protection, qui ne
comportait ni juridiction ni supériorité. Mais si peu impor-
tante au fond que fût sa suprématie, il n'en serait pas
moins imprudent et dangereux de la transférer à une puis-
sance étrangère, aujourd'hui surtout qu'avec l'organisation
nouvelle de l'Empire le colonel du cercle pouvait, en vertu
de sa charge, remplir vis-à-vis des Dix villes le même office
que le grand bailli, bien mieux même que tous les princes
qui en avaient été investis. Voilà pourquoi son représentant
en Westphalie devait tout mettre en œuvre pour les affran-
chir de cette sujétion surannée.
Tout en s'efforçant de dégager son immédiateté des faits et
des circonstances qui prêtaient au doute et pouvaient la rendre
contestable pour ceux qui avaient intérêt à la nier, Colmar
ne perdait pas de vue d'autres droits secondaires, mais qui
lui tenaient à cœur. On se souvient peut-être qu'il avait
obtenu du chancelier Oxenstirn la supériorité territoriale de
la villette de Sainte-Croix, qui jusque-là avait ressorti aux
pays autrichiens, quoique le domaine utile appartint à
Colmar. C'était la conversion d'un fief autrichien en terre de
l'Empire et, dans le principe, la France n'avait pas fait diffi-
culté de reconnaître ce nouvel état de choses. Notre ville crut
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 99
possible d'obtenir la confirmation de cette faveur et de la
faire insérer dans l'instrument de la future paix.
Le comte Pontus-Gabriel de la Gardie, nommé ambassa-
deur extraordinaire de Suéde à Paris, venait de passer en
Alsace et il avait eu à Colmar un entretien avec le magistrat.
En même temps qu'on écrivit à M. Beck, qui avait remplacé
M. de Polbelm comme agent de la vflle à Paris, on s'adressa
à M. de la Gardie pour le prier d'intervenir de son côté. Le
comte s'entremit volontiers en faveur d'anciens clients de la
couronne de Suéde. Le cardinal Hazarin se montra d'abord
assez bien disposé et il demanda un mémoire dont Le Tellier
ferait le rapport en conseil. Beck entreprit de le présenter
lui-même à son Éminence et, pendant quinze jours, il se
rendit régulièrement à son audience. Ce ne fut que le 15 no-
vembre qu'il trouva enfin occasion de parler au premier mi-
m'stre, au moment où il allait monter en voiture. Il lui remit sa
requête, dont il lui exposa l'objet en peu de mots. Mazarin
lui répondit qu'il n'avait pas de conseils à donner; mais
qu'il devait lui faire remarquer que toutes les donations
faites par la Suède en Alsace seraient révoquées de plein
droit et que ce serait donner un exemple fâcheux, si l'on
faisait une exception en faveur de Colmar. Cependant il
voulut savoir les raisons sur lesquelles la ville se fondait.
Beck répliqua qu'il n'y avait aucune analogie entre la dona-
tion dont elle se prévalait, et celles qui étaient passibles de
révocation, que celles-ci consistaient en terres, en villages,
en châteaux enlevés à leurs légitimes possesseurs et con-
cédés à des tiers, tandis que Colmar n'avait reçu que la
supériorité territoriale sur la seigneurie de Sainte-Croix, qui
lui appartenait depuis de longues années, supériorité dont la
Suède lui avait fait don comme étant aux droits de la maison
d'Autriche. Tous ces discours se tenaient au milieu d'un groupe
de courtisans, qui entouraient Hazarin et son interlocuteur.
Sans se tenir pour battu, Beck se rendit chez le comte de
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100 REVUE D' ALSACE
Brienne, qui ne voulut même pas accepter son mémoire.
«Toute l'Alsace, lui déclara ce dernier, aurait dû nous
revenir, y compris Colmar et les autres villes impériales.
Mais comme on a objecté que c'étaient des villes libres, qui
ne pouvaient pas être distraites de l'Empire, on s'est résigné
à leur laisser leur indépendance. Que Colmar s'en contente
et ne réclame rien de plus, de peur de s'attirer des déboires.
Pour Sainte-Croix, «nottô serions folSy si nous faisions cda:
nous en tirerons de bonnes contributions. » Si péremptoire que
fût cette réponse, Beck ne crut pas que ce serait le dernier
mot; il pensa que, présentée par l'ambassadeur suédois, la
demande serait mieux accueillie et, à sa prière, le comte de
la Gardie se chargea d'en parler une seconde fois au cardinal
Mazarin (Lettre du 19 novembre). Son Éminence s'engagea
au moins de ne pas prendre de décision sans avoir ouï le
rapport de Le Tellier. Elle comprenait sans doute qu'une
ville qui avait tant fait pour le service de son maître et à
laquelle le gouvernement français n'avait même pas encore
remboursé toutes ses avances, méritait mieux qu'une (in de
non-recevoir et, le 29 novembre, Elle manda au magistrat de
faire parler de l'affaire aux plcnipoteniiaires français en
Westphalie pour avoir leur avis. En terminant sa lettre
(copie simple), Mazarin promit de faire pour le contente-
ment de la ville tout ce qui dépendra de lui < qui ne sera
point contraire au bien des affaires de Sa Majesté».
En apprenant de quelle manière la cour avait accueilli
une demande de si peu d'importance, Colmar comprit qu'il
avait fait fausse route. Le 17 décembre (Prot. missiv. ff^ 80-81),
la ville écrivit à M. Beck qu'elle s'adresserait à Munster, où
elle espérait trouver des juges moins prévenus; mais elle
n'en fit rien et tout indique qu'elle ne donna pas d'autre
suite à sa demande.
Toutes ces préoccupations ne faisaient pas perdre de vue
les opérations militaires dans l'Allemagne méridionale, qui
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 101
marchaient parallèlement avec les négociations de la paix de
Westphalie et qui souvent les primaient. D'un côté Turenne,
de l'autre Wrangel combinaient leurs mouvements, de ma-
nière à tenir en échec le nouvel électeur de Bavière» Maxi-
milien, l'unique champion que l'empereur Ferdinand pût
encore opposer aux armées des deux couronnes. L'action
combinée des généraux et des diplomates finit par aboutir au
traité de neutralité du 14 mars 1647. Ce fut pendant les péri-
péties de leurs doubles manœuvres que, le 22 novembre au
soir, Colmar reçut de Bâle la nouvelle que les alliés allaient
se replier sur le Rhin et que leurs troupes prendraient en
partie leurs quartiers d'hiver sur la rive gauche. Cela confir-
mait les nouvelles, dont la gazette s'était rendue l'écho, qu'un
armistice avait été conclu et que les Français allaient occuper
de nouveau l'Alsace. Avant de prendre l'alarme, la ville voulut
savoir au juste ce qui en était et, le jour même, elle écrivit
au nouveau résident de Suède à Benfeld, Georges Snoilski,
que la reine Christine avait accrédité auprès de nos magis-
trats par une lettre du 13 juin 1646. Cet agent répondit deux
jours après, qu'on avait en effet entendu parler, depuis huit
jours, d'une marche en arrière des deux armées qui opéraient
en Bavière et qui devaient s'être repliées dans l'Algau : des
lettres de Bâle avaient même annoncé que quelques détache-
ments français s'étaient déjà montrés à Ehingen sur le Da-
nube ; mais d'après les dernières nouvelles que le courrier
ordinaire venait d'apporter seulement le mardi 24, à midi,
quand on aurait dû les recevoir la veille au soir, les deux
armées étaient encore postées sur le Lech, près de Kauf*
beuren : TAlsace n'avait donc rien à craindre d'un mouve-
ment rétrograde qui clorait la campagne.
X. MOSSMANN.
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LA
DAME BLANCHE DE PASSAVANT
LEGENDE FRANC-COMTOISE
Nous sommes en Tan de grâce 1785. Le jour où com-
mencent les événements que nous allons raconter se trouvait
être le 13 mai et tombait justement, un vendredi. Or, si
nous en croyons un bien vieil adage de nos ancêtres — et
l'on sait que les proverbes sont la sagesse des nations — il
en résulte que le nombre 13 est néfaste par sa nature et
qu'il en est de même du vendredi. Donc, lorsque ces deux
circonstances se trouvent réunies dans un seul et même jour,
on est d'ores et déjà certain qu'il ne peut alors rien y arriver
que de très malheureux.
La nature cependant, loin de s'être mise en deuil, semblait,
au contraire, avoir étalé ce jour-là ses plus belles parures,
car on était dans le mois des fleurs, et c'était une belle et
chaude journée que celle du 13 mai 1785. Du reste, on
aurait pu voir en rase campagne de nombreux cultivateurs
qui, mettant à profit le beau temps, s'occupaient activement
de leurs travaux agricoles. Ce qu'ils redoutaient le plus, ce
n'était pas la mauvaise renommée du jour, mais bien les
rayons d'un soleil brûlant dont l'ardeur n'était tempérée par
aucun nuage.
Ce même jour, vers 6 heures du soir, on aurait pu aperce-
voir, sur les hauteurs de Passavant et près des ruines de
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LA DAME BLANXHE DE PASSAVANT 103
Tancien château fort, situé entre Champagney et Plancher-
Bas» une grande et belle jeune fille de 18 à 19 ans, occupée
à faire paître un petit troupeau, composé d'une dizaine de
brebis aux toisons longues et grossières et de cinq ou six
chèvres capricieuses dont Tembonpoint n'était pas la qualité
dominante. Cette bergère avait pour compagnon un grand
chien au regard intelligent et au pelage fauve, moitié chien
de garde et moitié chien de berger, qui marchait constam-
ment sur ses talons tout en paraissant épier ses volontés et
attendre ses ordres.
Bien que le soleil fût alors à son déclin, on éprouvait
encore le besoin d'éviter ses rayons ardents ; aussi Geneviève
— c'était le nom de la jeune fille — n'hésita-t-elle pas à
franchir, par une de ses nombreuses brèches, le mur d'en-
ceinte de l'ancien castel, et à venir y chercher de l'ombrage
derrière un pan de mur à moitié écroulé.
Il fallait cependant, à cette époque, une certaine audace
pour oser pénétrer bénévolement parmi ces ruines de sinistre
renommée, car c'était un lieu hanté. Les paysans, serfs ou
manants, des villages voisins racontaient, dans leurs longues
soirées d'hiver, sur ce château d'étranges choses aperçues,
disaient-ils, de loin, par eux, au milieu des ténèbres pro-
fondes des nuits les plus obscures.
L'un affirmait avoir vu, mais de ses yeux vu, une vive
lumière se promenant seule circulairement autour des murs
d'enceinte. Cette lueur, après en avoir fait lentement trois
fois le tour, disparaissait au milieu d'une explosion soudaine,
eu laissant derrière elle, avec une traînée lumineuse, une
forte odeur de soufre, ce qui évidemment indiquait une
origine infernale. Un autre affirmait qu'il avait aperçu, bien
distinctement, au sommet des murailles crevassées et lézardées
de la grande tour, un long fantôme blanc, affectant tout
d'abord la forme d'une femme de taille ordinaire. Mais si
on le considérait pendant un certain temps, d'une manière
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104 REVUE D'ALSACE
attentive, on ne tardait pas à le voir s'étendre, d'une fagon
indéfinie, jusqu'à atteindre de sa tête les nuages dans lesquels
il disparaissait, en jetant de vives lueurs phosphorescentes
qui éclairaient, d'une clarté étrange, toute la contrée environ-
nante.
11 y en avait qui disaient avoir entendu, en passant sur le
chemin qui contournait la butte du château, ce qu'ils ne fai-
saient jamais sans se signer, des bruits sinistres, des voix
qui n'avaient rien d'humain, des cris plus ou moins étouffés,
des pleurs, des jurements et des imprécations diaboliques,
voire même des cliquetis de chaînes. Plusieurs affirmaient,
de la manière la plus complète, avoir ouï, à leur grand scan-
dale, des chants infernaux, des refrains bachiques et d'orgie,
avec des intonations surhumaines et, enfin, pour tout dire,
puisque c'est notre tâche, on racontait, mais cela se disait
dans le tuyau de l'oreille, que des gens haut placés dans le
pays et dont le témoignage faisait foi, y avaient distingué le
roi des enfers, messire Satanas lui-même, coiffé de deux im-
menses cornes et porteur de son pied fourchu. Pour ne
laisser aucun doute à cet égard, ils en avaient, dès le lende-
main, reconnu la trace, siYacile à constater, dans les sentiers
qui descendent du château.
On parlait encore dans la contrée, mais plus vaguement,
d'immenses trésors enfouis dans les souterrains du château,
d'une dame blanche qui apparaissait à certaines époques
fixes et de mille autres faits plus ou moins étranges, mais
que personne n'osait révoquer en doute.
C'était généralement vers Tépoque de la Toussaint que les
apparitions étaient les plus fréquentes. Tout le monde, bour-
geois et manants, s'accordait â dire que les âmes des anciens
seigneurs de Passavant venaient se réunir à ce moment, dans
les lieux jadis habités par eux, pour y danser, en compagnie
de farfadets et de gnomes, sortis eux aussi de leurs tombeaux,
des sarabandes effrénées et des rondes infernales.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 105
Les incrédules pouvaient, disail-on, s'en convaincre, en
y allant, s'ils Tosaient, entre onze heures et minuit, dans la
nuit du l^** au 3 novembre, jour des Morts. On sait, en effet,
qu'à ce moment tous les morts ont le droit de sortir de leurs
étroites et sombres demeures pour venir se mêler pendant
quelques instants au monde des vivants.
Mais personne n'aurait été assez osé pour entreprendre
une pareille aventure, car malheur, trois fois malheur au
mortel trop curieux qui aurait cherché à pénétrer les secrets
de l'autre monde! S'il n'avait pas été étranglé sur l'heure
par Satan ou l'un de ses suppôts, on lui aurait tout au moins
et sans rémission tordu le cou. Sa tête serait restée tournée
sens devant derrière et, séchant sur pied, il serait mort
infailliblement au bout de l'an et jour. Les anciens du pays
disaient en avoir vu, dans leur jeunesse, de nombreux
exemples, et personne ne mettait leur parole en doute.
Aussi tout passant, bourgeois ou manant, dès qu'il appro-
chait de la butte du château maudit, ou même dès qu'il
apercevait le sommet penché de sa grande tour, faisait-il
dévotement et benoîtement le signe de la croix et recom-
mandait-il intérieurement son âme, soit à la belle Notre-
Dame-du-Haut, près de Ronchamp^ dont on voyait la cha-
pelle, soit à saint Pancrace ou à saint Laurent, tous les deux
martyrs et protecteurs, l'un de Champagney et l'autre de
Plancher-Bas.
Ceci, bien entendu, n'avait lieu que de jour. De nuit, mais
seulement jusqu'à 9 heures du soir, il fallait un cas de
force majeure et des hommes d'un courage à toute épreuve
pour se hasarder sur le chemin qui contournait la butte mau-
dite. Mais depuis ce moment jusqu'au lendemain au jour,
on n'aurait pas trouvé de chrétien, à dix lieues à la ronde,
assez hardi pour entreprendre une pareille aventure.
Malgré la sinistre réputation dont jouissaient ces ruines,
Geneviève, habituée dès son enfance à venir faire paître son
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106 REVUE D'ALSACE
ti'oupeau au milieu des maigres et chétives broussailles qui
entouraient le château de Passavant, y entra, sans aucune
émotion. JSlle alla s'asseoir sur une petite éminence formée
de débris de murs écroulés et ombragés par ceux qui, encore
debout, avaient bravé les injures du temps et des hommes.
De là elle pouvait surveiller son petit troupeau que son chien
vigilant, couché à ses pieds, se chargeait, lorsqu'il y avait
lieu, de mettre à la raison.
Rassurée entièrement sur ce point, la jeune fille se laissa
aller à une profonde rêverie. On prétendait, du reste, à
Champagney, où elle était née, qu'elle avait les plus grandes
dispositions à cet égard et que cela lui venait de naissance.
On racontait même à ce propos que sa mère, après dix ans
de mariage, affligée de n'avoir pas d'enfant, s'était rendue à
la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, sanctuaire vénéré depuis
de longues années dans la contrée, et que là elle avait adressé
à la Vierge mère une ardente prière, en lui demandant de
lui accorder une fille. On ajoutait qu'elle avait fait des vœux
et des promesses si sérieuses à la madone que celle-ci, émue,
les avait prises en considération et qu'elle les avait exaucés.
De là, la naissance de notre jeune bergère.
Mais ce qui était certain, c'est que chaque année, à la
même date, cette femme faisait, avec sa fille unique Geneviève,
un voyage à la sainte chapelle, sans doute en souvenir de la
faveur qu'elle y avait reçue.
Quoi qu'il en fût à cet égard, à l'époque dont nous parlons,
notre bergère passait pour la plus belle fille de Champagney,
comme aussi pour la plus sage. Son pasteur se plaisait à la
citer comme modèle aux autres jeunes QUes de sa paroisse.
Depuis quelque temps déjà le soleil avait disparu à Tho-
rizon, et la nuit s'approchait à grands pas, sans que la jeune
bergère . y apportât la moindre attention, car pendant ce
temps-là sa rêverie s'était peu à peu transformée en une
douce somnolence. Son troupeau s'était instinctivement et à
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 107
l'heure habituelle groupé à quelques pas d'elle, et son chien,
qui ne la quittait pas de vue, avait déjà donné quelques signes
d'inquiétude. II trouvait, sans doute, qu'il était grand temps
de regagner le logis.
Ud certain temps se passa ainsi et la nuit était venue, lors-
que Geneviève fut réveillée brusquement par un bruit sourd
qu'elle ne pouvait déGnir et qui lui paraissait sortir de l'in-
térieur même du massif sur lequel elle était assise. Tout
d'abord, elle n'y attacha pas une grande importance, peut-
être était-ce quelque animal attardé qui, en se glissant dans
son étroite demeure, y avait déplacé une pierre qui, en
tombant, avait causé ce bruit. Mais, tirée par ce fait même
de la torpeur dans laquelle elle avait été plongée et voyant la
nuit venue, elle se levait pour se mettre en route et regagner
son logis, lorsque tout à coup elle aperçut une forme blanche
qui se dressait devant elle.
Effrayée par cette apparition si brusque, toutes les légendes
plus ou moins terrifiantes que la jeune fille avait entendu
narrer pendant les soirées d'hiver lui revinrent subitement
à la mémoire; c'est pourquoi elle se hâta de faire le signe de
la croix afin de renvoyer au plus vite ce fantôme d'où il
sortait, et en même temps elle recommanda son âme à Dieu.
Cela fait, elle sentit ses jambes se dérober sous elle et elle
se laissa retomber à la place même qu'elle venait de quitter.
Voulant s'assurer si elle n'avait pas été le jouet d'une illu-
sion, Geneviève se hasarda à ouvrir les yeux, mais elle put
se convaincre qu'elle ne s'était pas trompée^ une forme
blanche, dont les yeux brillaient du plus vif éclat dans
l'obscurité, était bien devant elle, la tenant sous son regard
ardent dont elle pouvait à grande peine supporter la vue. La
jeune bergère referma alors les yeux et se cacha la figure
entre ses mains.
A ce moment même, son chien, qui, lorsqu'elle $'était
levée, avait été passer l'inspection du petit troupeau, revenait
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108 REVITE D'ALSACE
près d'elle; mais apercevant à son lour la yision, il s'assit
brusquement et se mit à hurler à la mort. A la première
audition de ces accents épouvantés et désespérés, brebis et
chèvres, prises de frayeur, disparurent dans un clin d'œil.
Le silence ne fut plus troublé que par les lentes et sonores
vibrations de la vieille horloge de Ghampagney qui sonnait
neuf heures.
Après quelques instants d'une horrible anxiété, notre
jeune bergère, soupçonnant qu'on avait seulement voulu
l'épouvanter, se décida à ouvrir les yeux, afin de chercher,
si faire se pouvait, à reconnaître les traits de l'étrange per-
sonnage qu'elle avait devant les yeux. Elle put constater cette
fois qu'elle avait affaire à une femme de grande taille, à l'air
grave et imposant, d'un âge mur, mais qui avait dû être
d'une grande beauté. Elle était complètement vêtue de blanc
et loin d'avoir une apparence infernale, elle semblait respirer
la douceur et la bonté. Son regard était, du reste, si doux et
si suppliant que la jeune fille, en eût-elle eu la force, n'aurait
plus eu la volonté de s'enfuir.
La voyant un peu remise de sa frayeur première et amenée
au point où elle l'attendait, le fantôme fit un pas en avant et
d'une voix où il semblait avoir mis toute son âme, il lui dit :
c Jeune enfant, je vous connais, vous n'avez rien à craindre
de moi, au contraire, je suis venue à vous pour faire votre
fortune et votre bonheur. »
Après une courte pause, et sans attendre de réponse, elle
continua: cJe suis bien celle que l'on nomme la Dame
blanche de Passavant. Vous avez dû entendre parler de moi
sans y croire; maintenant que vous aurez vu, vous croirez.
Je suis venue ce soir vous demander le plus grand ser-
vice que l'on peut attendre d'un chrétien. Mais je dois,
avant tout, vous expliquer ma situation et ce que j'attends de
vous. Veuillez, je vous prie, m'écouter attentivement et bien
fixer dans votre mémoire ce que j'ai à vous raconter.
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LÀ DAME BLANCHE DE PASSAVANT 109
€ Je suis cette Berthilde dont on a tant parlé. J'ai été la
femme du dernier souverain de la seigneurie de Passavant»
où nous sommes actuellement. Il y a donc plus de mille ans
que j'ai quitté cette terre de malheur et d'iniquité. Nous
étions parmi les plus puissants de la Burgundie et nous habi-
tions, mon mari et moi» alternativement nos châteaux forts
de Chalonvillars et de Passavant. Celui-ci, à cause de sa
proximité des montagnes, était notre demeure d'été. Nous
vivions on ne peut plus heureux, avec nos quatre fils, qui
étaient le gage d'une longue postérité, lorsque Verfaire, mon
mari^ homme d'un caractère brusque et emporté, osa s'atta*
quer à saint Desle, homme de Dieu et fondateur de l'abbaye
de Lure.
cCet éminent personnage avait, à la vérité, un peu empiété
sur nos droits, mais c'était pour le bien de la religion et le
salut des âmes. Verfaire, qui ne pouvait souffrir que l'on
touchât à ses privilèges, en tira une atroce vengeance, à la
suite de laquelle le saint homme appela sur nous la malédic-
tion du ciel. Dieu nous punit alors par la perte presque
subite de nos trois aines, emportés peu de temps après par
un mal inconnu, et contre lequel la science des médecins
fut impuissante.
«S'humiliantsous la main qui le frappait, Verfaire fit sa
paix avec saint Desle, en lui cédant notre domaine de Lure,
sur lequel il s'était établi. Mais la colère divine n'était pas
encore satisfaite, le malheur continua à nous poursuivre. A
quelque temps de là, mon mari, faisant une partie de chasse
dans les grands bois de Frahier, y fut blessé mortellement
par un énorme sanglier.
c A la suite de ce dernier événement, je concentrai toute
mon affection sur le dernier des miens, sur mon Rudolph
bien-aimé, et je n'eus plus qu'une ambition, c'était de le
laisser, à ma mort, un des plus riches et des plus puissants
seigneurs de la Burgundie. C'est pour arriver à ce but que
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410 REVUE D'aLSACE
j'ai pressuré mes vassaux. Sans avoir égard à leurs plaintes,
ni à leur misère, je leur ai, par tous les moyens possibles,
extorqué des sommes énormes en or et en argent que j'ai
ajoutées à nos trésors de famille. J'en ai rempli trois grands
coffres, un d'or et de pierres précieuses et deux autres
d'argent, que j'ai fait descendre dans un caveau voûté, qui,
à une grande profondeur, se trouve encore sous nos pieds.
Moi seul en connaissais l'existence, car j'avais eu grand soin
de faire disparaître tous ceux qui m'avaient aidée dans cetle
entreprise et les clefs de ce souterrain ne me quittaient
jamais. Depuis cette époque ces trésors sont encore à leur
place, mais Dieu, qui est juste, m'a cruellement punie de
mes méfaits dans ce monde-ci et dans l'autre.
«Un jour, on me rapporta sanglant et sans vie mon dernier
Gis, mon bien-aimé Rudolph, pour lequel j'avais entassé
toutes ces richesses. 11 avait été assassiné, dans les forêts de
Granges, par des serfs révoltés contre mes exigences. Aucun
coup ne pouvait m'être aussi sensible ; c'était toute ma vie,
tout mon bonlieur et mon orgueil. C'était le dernier de ma
noble race et il n'avait pas encore 20 ans! J'étais donc mau-
dite. Désespérée, doutant de tout, de la justice de Dieu
même, j'ai osé me révolter contre les décrets de la divine
providence et contre la main qui me frappait.
< Revenue avec le temps à des sentiments meilleurs, je me
jetai alors dans les bras de la religion et de ses ministres,
dont je devins l'esclave. Je cédai même, pour mieux marquer
mon repentir, au vénérable abbé de Lure, successeur de
saint Desle, tous mes droits sur la seigneurie de Passavant
et sur les villages qui en dépendaient, mais à une condition,
c'est qu'il répondrait du salut de mon âme et de la béatitude
de tous les miens, dont il devenait l'unique héritier. Il fut,
en outre, convenu que chaque jour, tant que l'abbaye exis-
terait, on célébrerait à notre intention trois messes, une pour
le repos de mon âme, une pour celle de mon mari et la der-
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LÀ DAME BLANCHE DE PASSAVANT 111
nière pour mes fils, qui tous m'avaient précédée dans la
tombe.
c Quant à moi, cédant à une dernière et fatale passion
pour les biens de la terre, je n'ai jamais confié à personne,
pas même à mon confesseur, l'existence de ces trésors. Je
pensais que j'aurais toujours le temps, à mon heure der-
nière, de lui en révéler la présence, mais le Seigneur ne me
l'a pas permis. J'ai été enlevée subitement de ce monde et
tous ces trésors, amassés avec tant de soin, gisent là ignorés
et inutiles.
«Mais la justice divine ne permet pas que les biens que la
Providence a mis à la disposition de tous soient accaparés et
cachés par quelques-uns au détriment des autres. Pour
obtenir une rémission pleine et entière de cette faute, il faut
préalablement qu'ils soient rendus à la lumière et remis en
circulation. C'est pourquoi, cette condition n'ayant encore
pu être accomplie, le seigneur m'a tenu rigueur jusqu'à ce
jour.
c Cependant, prenant en considération les prières qui lui
sont adressées chaque jour en ma faveur depuis plus de
mille ans et surtout eu égard aux conditions arrêtées, de mon
vivant, avec son serviteur, l'abbé de Lure, Dieu a bien voulu,
dans sa bonté, me ménager un moyen bien faible, il est vrai,
mais possible néanmoins, d'obtenir l'entrée du royaume des
cieux. Il m'a donc été promis, en son nom, par saint Desie,
mon protecteur, que le jour où ces trésors maudits seraient
remis en des mains chrétiennes, la porte du ciel me serait
toute grande ouverte.
c Et pour me faciliter ma tâche, il a été convenu que tous
les cent et un ans, je serais renvoyée sur la terre, pendant
huit jours, et que durant ce temps-là j'aurais toute liberté
pour chercher le messager de ma délivrance, avec pouvoir
de lui indiquer le lieu où se trouvent enfouis ces trésors
et en le guidant dans sa tentative.
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H2 REVUE D' ALSACE
c Toutefois, à cette faveur est attachée une condition bien
difficile à remplir, il faut que cette entreprise soit tentée par
une jeune fille exempte de toute souillure et en état de grâce.
De plus, celte opération doit avoir lieu entre onze heures et
minuit d'un jour indiqué qui, pour cette fois, tombe dans la
nuit de vendredi à samedi prochains. Le temps de l'épreuve
est si rapproché que je suis forcée de mettre tout mon espoir
et toute ma confiance en vous. Je sais que vous remplissez
toutes les conditions exigées, car, n'étant plus de ce monde,
j'ai la faculté de pouvoir lire dans les cœurs et d'en découvrir
les plus secrètes pensées. Je sens aussi que vous n'êtes pas
insensible à mon malheur et je crois que vous ferez tout ce
qui vous sera possible pour m'être utile. En échange, je
vous fais mon héritière et je vous lègue des trésors qui
feraient l'orgueil des plus grands rois de la terre, i
Ici Geneviève l'arrêta en lui disant: «Gardez vos richesses,
madame,jen'en veux pas, pauvre je suis, pauvre jeveux rester. >
Mais la Dame blanche, sans se déconcerter, reprit : € En
refusant mes offres, ma fille, vous allez contre la volonté de
Dieu même, qui m'a permis de choisir parmi les mortels une
personne secourable. C'est lui qui, en quelque sorte, dirige
mon choix et il est tombé sur vous. Les desseins du Seigneur
sont insondables; et vous ne pouvez pas lui désobéir sous
peine de manquer grandement à vos devoirs, et je suis con-
vaincue que vous ne voulez pas le faire. Vous n'avez pas le
droit de refuser les richesses que je veux mettre en votre
possession, car lors même que vous les mépriseriez pour
vous-même, vous ne pouvez pas les refuser pour votre mère et
surtout pour les pauvres et les nécessiteux de la contrée,
dont vous serez la providence. 11 faut que ces trésors, mal
acquis, fassent autant de bien et d'heureux qu'ils ont autre-
fois fait de malheureux. Et c'est vous qui serez chargée de
les distribuer; quelle belle et noble lâche! »
Voyant alors faiblir la résistance de notre jeune bergère.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 113
la Dame blanche continua en ces termes: cCependant^ ma
fille, je ne voudrais, dans aucun cas, vous tromper, car si la
récompense est magnifique, l'épreuve semble, en elle*méme,
au premier abord, assez difficile. C'est à Salan que revient,
par la volonté divine, la mission de veiller sur les trésors
enfouis dans le sein de la terre, et il s'en acquitte à merveille.
Donc, dans le cas présent, sur chacun des coffres renrermés
dans le caveau qui se trouve sous nos pieds, il y a un suppôt
de Tenfer qui est chargé de le garder* Ces démons doivent
veiller nuit et jour sur le dépôt qui leur est confié et dont ils
ont à rendre un compte rigoureux. C'est un poste de faveur
qui est vivement sollicité, car pendant leurs fonctions leurs
souffrances sont suspendues. Ils affectent des formes plus ou
moins étranges et tiennent entre leurs griffes les clefs de ces
coffres. Pour en devenir propriétaire, il ne s'agit que de
s'en emparer.
fCes monstres, quelque redoutables qu'ils puissent paraître,
ne présentent en réalité aucun danger pour vous, au con-
traine votre contact au moment décisif leur serait plus dou-
loureux que celui d'un fer rougi au feu sur une créature
humaine. Ils ne pourront alors qu'employer toutes leurs
ruses et tous leurs artifices — et Dieu seul sait tout ce que
les suppôts de Satan peuvent en avoir — pour vous épou-
vanter. Mais dès que vous avancerez la main, ils reculeront
et aussitôt que vous aurez saisi une clef, le gardien infernal
disparaîtra en vous laissant en possession des trésors qu'il
avait pour mission de surveiller.
€ Du reste, vous ne serez pas seule à ce moment difficile,
je serai là pour vous guider et vous soutenir, et si j'en crois
mes pressentiments, nous serons, avec l'aide du Seigneur,
vainqueurs de Lucifer et de toutes ses légions. Les portes du
ciel me seront alors ouvertes et je pourrai quitter le purga-
toire pour aller rejoindre les miens, après lesquels je soupire
depuis si longtemps.
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114 REVUE D' ALSACE
c Je suis donc à peu près certaine que vous me viendrez en
aide dans ma détresse et que vous accepterez mes proposi-
tions, seulement il faut que je sois fixée sous peu. Je viendrai
dans deux jours, c'est-à-dire dimanche soir, chercher une
réponse. Nous nous rencontrerons ici à la même heure.
Souvenez-vous qu'après Dieu, c'est en vous seule que je mets
mon espoir et tout me dit qu'il ne sera pas trompé. >
La peur, d'abord effroyable de Geneviève, avait diminué
peu à peu et elle s'était ensuite graduellement transformée
en une tendre pitié pour une si grande infortune.
Elle put donc répondre à son interlocutrice que pour elle,
avec l'aide de Dieu, elle était bien décidée à lui venir en
aide, mais qu'avant de prendre une décision quelconque,
elle devait préalablement consulter sa mère et le directeur
de sa conscience, sans lesquels elle ne pouvait s'engager à
rien. Néanmoins elle promit de venir, dans toutes les condi-
tions possibles, donner une réponse à l'heure et au lieu dits.
Sur cette assurance, la Dame blanche disparut, comme elle
était venue, sans laisser aucune trace.
Geneviève, après s'être recueillie un instant et avoir ré-
fléchi sur les événements si étranges qui venaient de se
passer, se mit en devoir de rentrer dans le monde des
vivants en rejoignant son troupeau, que son chien était par-
venu à rassembler au pied de la butte du château. A la vue
de sa maîtresse, il poussa un hurlement prolongé et il hésita
pendant quelques instants à se rapprocher d'elle. La soirée
était déjà bien avancée lorsqu'elle rentra au logis et là elle
eut encore à essuyer les observations de sa mère sur sa
venue si tardive; mais sans rien lui répondre, de peur de
trahir son secret, elle gagna son lit, où elle passa la nuit sans
dormir.
Le lendemain, dès le matin, elle alla, après avoir entendu
la messe, trouver son confesseur, auquel elle raconta de point
en point toute son étrange aventure.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 115
Celui-ci ût d'abord la sourde oreille et traita sa pénitente
de visionnaire et de lunatique. Mais devant les affirmations
réitérées de la jeune fille et surtout à l'audition du récit des
incidents de son entretien avec la Dame blanche, où il ren-
contrait des faits légendaires qui ne pouvaient avoir été
connus de Geneviève, il se laissa enfin convaincre. Du reste,
faisant appel à ses souvenirs, il reconnut que ce qui lui était
raconté était bien conforme à la tradition antique du pays»
sans être contraire aux croyances de l'Église catholique.
C'est pourquoi il demanda à réfléchir et il dit à la jeune fille
de venir le lendemain avec sa mère, à la même heure, et
qu'alors il leur donnerait une réponse.
Nos deux femmes furent fidèles au rendez-vous donné. La
mère, sollicitée par l'appât d'une grande fortune, était toule
gagnée à l'avance. Quant au pasteur, il était rayonnant. Il
avait, en effet, réfléchi et longuement sur les événements
bizarres qui lui avaient été racontés. Non seulement la possi-
bilité des faits énoncés par la jeune fille lui paraissait pro-
bable, mais bien encore il les considérait comme possibles
et même certains. Du reste, que risquait-il à laisser tenter
l'aventure? Rien.
En cas d'insuccès, comme le plus grand secret serait gardé
à cet égard, personne ne pourrait se moquer de sa crédulité,
et cela seul était à craindre ; mais aussi si le succès couron-
nait l'œuvre, outre les avantages pécuniaires qu'il y voyait
et qui, certes n'étaient pas à dédaigner, quelle plus belle
réponse pouvait-on faire aux incrédules et aux esprits forts
qui sous le nom de philosophes faisaient alors tant de mal à
la religion? Quelle belle victoire à remporter sur les impies
et les athées que de pouvoir leur dire comme le Christ à
saint Thomas : «Venez, voyez et vous croirez ensuite. >
Serait-il possible après coup de nier, comme on le faisait
alors, rimmortalité de l'âme, l'existence du paradis, du pur-
gatoire et de l'enfer, lorsque par le moyen du premier on
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116 REVUE D'ALSACE
aurait vaincu les deux autres. Une personne morte depuis
plu s de mille ans allait apparaître pour rendre un témoignage
éclatant à la vérité et aux dogmes de TÉglise catholique. Elle
allait prendre par la main une mortelle pour la conduire à
la lutte et à la victoire contre Satan et ses suppôts. Pourrait-
on nier Texistence de ce dernier et son rôle dans le monde?
C'était Dieu même qui allait combattre ici pour sa cause, en
confondant les incrédules, et c'était lui, humble ministre de
ses autels, qu'il avait choisi pour manifester sa puissance, car
si dans cette entreprise la richesse devait être le lot de la
jeune fille, il était bien entendu que tout l'honneur de la vic-
toire serait pour lui.
Dans ces conditions, il était facile de s'entendre; il fut
donc décidé à l'unanimité que l'entreprise aurait lieu et que
l'on prendrait toutes les précautions possibles pour la faire
réussir. Le plus grand secret devait être gardé de part et
d'autre, et une réponse affirmative donnée le soir même
par la jeune fille à la Dame blanche, ce qui eut lieu, en
effet.
Enfin le grand jour est arrivé ! Dès le matin, Geneviève se
prépara à son aventureuse entreprise en allant dévotement
entendre la sainte messe et y communier. Son directeur lut
remit alors un chapelet et un scapulaire bénits à Notre-
Dame-des-Ermites, en Suisse, où ils avaient touché l'image
vénérée de la Vierge. Munie de ces objets sacrés, elle pouvait
défier Satan et toutes ses légions. Toute la journée fut passée
par elle en prière et en exercices de piété et sur le soir elle
vint prendre les dernières instructions de son pasteur, qui
l'encouragea de son mieux. Il lui recommanda de se confier
à la garde du Seigneur et de se mettre sous la protection de
la sainte Vierge et de saint Laurent, martyr et patron de la
paroisse. De son côté, ajouta-t-il, il allait se rendre à l'église
et y brûler un cierge devant chacun de ces puissants pro-
tecteurs et il lui promit d'adresser, pendant toute la nuit.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 117
d'ardentes prières à rÉternel pour la réussite de sa grande
entreprise.
Pleine de cette foi qui, dit-on, peut transporter les roon-
tagnes» la jeune fille, forte et courageuse, quitta la maison
paternelle, vers les dix heures du soir, et se dirigea rapide-
ment vers les ruines de l'antique manoir.
La nuit était sombre et le vent du sud-ouest soufflait avec
fureur. La lune, à son déclin, était noyée dans de nombreux
nuages gris cendré; elle ne projetait plus qu'une lumière
vague et incertaine qui donnait aux choses les plus ordi-
naires un aspect fantastique. La nature tout entière semblait
être en deuil, et tout était d'accord pour porter dans l'âme
une certaine tristesse. Dans le lointain, on n'entendait plus
que les aboiements virulents et répétés des chiens de ferme
et les houhoulements bruyants et prolongés des hiboux,
chats-huants et autres oiseaux nocturnes.
Néanmoins et malgré tous ces présages de mauvais augure,
auxquels elle n'accordait, du reste, aucune attention, Gene-
viève continuait sa marche et avançait rapidement vers son
but. Absorbée en elle-même^ et pleine de la grandeur de la
mission qu'elle allait accomplir, elle semblait ne plus appar-
tenir à ce bas monde. Cependant, arrivée à l'entrée du
sentier qui conduit aux ruines, elle fut obligée de ralentir
sa marche. Elle entendit alors, dans les buissons voisins,
un certain bruit qui l'inquiéta, mais elle en comprit bien
vite la cause, en voyant arriver son chien, qui avait rompu
son attache pour venir la rejoindre.
Arrivée sur le plateau où les grands pans de mur à demi
écroulés paraissaient lui tendre les bras, notre jeune ber-
gère eut un moment d'hésitation, bien permis en pareille
circonstance. Cependant elle se remit bien vite de son émo-
tion et, décidée à aller jusqu'au bout, elle pénétra hardiment
dans l'enceinte du château. Son chien, qui jusque-là l'avait
suivie pas à paS| s'arrêta brusquement, dès qu'il la vit dispa-
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118 BEVUE d' ALSACE
raitre dans rornbre, et se mit à pousser un hurlement pro-
longé.
A peine avait-il cessé qu'une pierre arrachée du sommet
de la grande tour vint rouler aux pieds de Geneviève et en
même temps elle entendit, avec effroi, un bruit sinistCe
planer au-dessus de sa tête; c'était un hibou qui, effrayé par
le cri du chien, venait de quitter, un peu brusquement, le
lieu qu'il avait choisi pour y passer la nuit. Impressionnée
par cet événement, la jeune bergère s'arrêta brusquement,
ne sachant si elle devait avancer ou reculer.
C'est à ce moment qu'elle s'aperçut qu'elle n'était plus
seule : la Dame blanche venait, en effet, de faire son apparition,
qui avait été calculée de manière à couper la retraite à Gène*
viève, au cas qu'elle eût eu l'intention de s'enfuir. Effrayée
par cette manœuvre, et voulant éviter autant que possible
le contact de ce fantôme d'une blancheur éblouissante,
elle recula instinctivement jusqu'à ce qu'elle rencontra un
pan de mur auquel elle s'appuya.
A cette vue, la Dame blanche tressaillit, elle crut qu'elle
allait échouer au port; mais comprenant qu'il n'y avait pas
un seul instant à perdre, elle prit sa voix la plus caressante
et lui dit: «Rassurez-vous, mon enfant, le moment pro-
pice est venu. Ne craignez rien, Dieu est avec nous et il
combat pour nous, la victoire nous appartient. Votre pré-
sence ici m'est un sûr garant de votre courage. Dans une
heure, vous serez la plus riche héritière de la contrée. A
l'œuvre donc ! Suivez-moi, et allons ensemble combattre le
bon combat pour Dieu contre Satan et sa troupe infernale.
En avant donc et chargeons contre l'enfer ! >
A ce moment même, on entendit dans le lointain une
vibration métallique : c'était la vieille horloge de Cham-
pagney qui commençait à sonner lentement onze heures
du soir.
Chaque coup de marteau retentissait douloureusement au
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 119
food du cœur de Geneviève qui, au dernier moment, se
repentait amèrement de s'être engagée dans cette sombre et
périlleuse aventure. A peine le bruit avait^il cessé que l'on
entendit au loin le cri d'un hibou effrayé, auquel il fut
répondu par un hurlement du chien de la bergère.
Mais au même moment, la Dame blanche lui ût com-
prendre d'un geste que le moment était venu et qu'il fallait
partir et, en même temps, elle s'avança vers un pan de mur
debout à quelque distance devant elle. La jeune fille, obéis-
sant à l'étrange fascination qui était exercée sur elle, se mit
à marcher automatiquement sur les pas de son étrange
compagne. Arrivée en face d'un mur qui semblait vouloir lui
barrer le passage^ celle-ci y appuya la main et l'on entendit
aussitôt un bruit métallique, provenant d'un ressort qu'elle
avait fait jouer, et une certaine portion de la muraille s'étant
déplacée, on aperçut une ouverture étroite, il est vrai, mais
su£Ssante pour donner passage à une seule personne.
L'ex-châtelaine, qui était familière avec celte entrée,
commença à descendre les premières marches d'un escalier
tournant. Elle s'arrêta au bout de quelques secondes, et
tira d'une petite cavité une lanterne qu'elle alluma rapide-
ment. Geneviève put alors se guider, elle en profita pour
venir, à pas lents, rejoindre son guide. Elle fut cependant
forcée de s'arrêter, car un air méphytique venait de la
saisir à la gorge et, de plus, les marches de pierres de
l'escalier étaient rendues très glissantes par l'humidité.
Encouragée par sa compagne, sur laquelle ces inconvé-
nients n'avaient aucune prise, la jeune fille se mit à
descendre, mais lentement, les degrés; souvent, pour ne
pas rouler jusqu'au bas, elle était forcée de s'appuyer au
mur. Du reste, elle avait le front comme serré dans un étau
et ses tempes battaient vivement, le cœur lui défaillait, de
telle sorte qu'elle croyait à chaque instant s'évanouir.
On finit cependant par descendre de cette manière une
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120 REYUE D'ilLSACE
centaine de marches et Ton arriva à une première porte qui
fermait complètement ]e passage; mais elle fut bientôt
ouverte au moyen d'un trousseau de clefs que portait à la
main, la Dame blanche.
Derrière cette porte se trouvait un autre escalier plus
étroit et plus rapide encore, peut-être, mais toujours taillé
en spirales dans le roc. Plus on s'enfonçait dans l'in-
térieur de la terre, moins l'air était respirable pour la
jeune fille, que l'on eût prise pour une blanche statue de
cire. Sentant ses jambes se dérober sous elle, elle voulait
s'arrêter pour se reposer un instant; mais son guide, qui la
devançait toujours, lui jeta des regards si suppliants qu'elle
se remit en marche et la descente continua.
Après avoir franchi encore une centaine de degrés, on
arriva à une deuxième porte garnie de lames de bronze et
munie d'un système de serrures assez compliqué, ce qui
prit un certain temps pour l'ouvrir. C'est à grande peine
qu'elle se décida à rouler sur ses gonds rouilles.
Une ouverture béante se montra derrière cette porte
donnant accès a un troisième escalier tellement étroit
qu'une personne seule avait quelque peine à y passer. On
ne put, du reste, s'y engager immédiatement, car l'air qui
s'en échappait faillit éteindre la lampe qui éclairait la marche.
Aussi, malgré son impatience, Tex-châtelaine crut prudent,
pour ne pas compromettre le succès de son entreprise, de
donner quelque répit à sa compagne.
Dès que ce fut possible, on continua à s'enfoncer dans
l'intérieur du rocher ; mais on voyait les forces de la jeune
fille décroître à vue d'œil, et il était évident que si l'on
n'arrivait pas bientôt au caveau, le succès de l'entreprise,
était bien hasardé. C'est ce que comprit parfaitement la
Dame blanche, car elle descendit rapidement un certain
nombre de degrés et annonça à sa compagne qu'elle aperce-
vait la dernière porte.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 121
Il en élail temps, car au même instant sa lanterne
s'éteignait par suite de la raréfaction de Tair, et Geneviève,
à demi-aspbyxiée, roulait sur les marches glissantes de
l'escalier. Surprise, mais non déconcertée, par ces deux acci-
dents, l'ex-châtelaine, comprenant que le salut était dans le
caveau, se précipita sur la porte pour Touvrir.
Saisissant vivement son trousseau de clefs, elle chercha, à
tâtons, celle qui lui parut le mieux convenir à la serrure.
Après plusieurs essais inutiles, elle finit par en trouver une
qui parut s'y adapter. Elle s'efforça, mais en vain^ de faire
jouer le pêne, celui-ci résistait. Supposant qu'il était
rouillé, elle voulut donner une impulsion plus vive. Dans
ce mouvement mal calculé, elle brisa l'anneau qui retenait
ses clefs et celles-ci s'éparpillèrent en tombant sur les der-
nières marches de l'escalier.
Épuisée, haletante, elle fut un instant déconcertée par cet
accident. Mais bientôt, reprenant courage, elle essaya une
seconde fois, en pure perle, d'ouvrir la porte avec la
clef qu'elle avait adaptée à la serrure; elle la retira alors et
constata avec douleur qu'elle s'était trompée dans l'obscurité.
Elle se mit alors à la recherche des clefs éparpillées et elle
finit par en réunir un certain nombre. En les comptant,
elle vit qu'il ne lui en manquait qu'une; après les avoir
essayées successivement, elle reconnut que celle-là valait
mieux que toutes les autres, car c'était la clef du caveau.
Elle recommença ses recherches ; mais ce fut en vain, elle
ne trouva rien. Folle de douleur, elle s'élança contre cette
porte qui formait le dernier obstacle à sa délivrance, et
essaya de l'ébranler. Vains efforts! Elle ne fit que s'y
meurtrir les mains. Au même moment, il lui sembla
entendre des ricanements partir de l'intérieur du caveau.
Désespérée par ce contretemps , elle fut près de s'avouer
vaincue ; alors elle se jeta, plutôt qu'elle ne s'assit, sur
l'escalier et laissa ses bras tomber h ses côtés. Tout à coup
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122 REVUE D' ALSACE
elle sentit un contact plus froid que celui de la pierre et elle
voulut se rendre compte de ce que ce pouvait être. 0 bon-
heur! c'était la clef qu'elle avait tant et si vainement cherchée.
Elle se releva vivement et se hâta d'essayer d'ouvrir la
porte qui, cette fois, céda sous ses efforts, et bientôt l'escalier,
si obscur avant coup, fut inondé d'air et de lumière.
Remontant alors jusqu'au point où Geneviève gisait inani-
mée, elle la saisit dans ses bras et l'emporta en courant
jusque dans le caveau. Là elle la déposa sur un banc, où l'air
et ses soins la firent promptement revenir à elle.
Dès que la jeune fille put ouvrir les yeux, un étrange spec-
tacle vint s'offrir à sa vue. Contre une des faces de ce réduit
étaient rangés trois grands coffres de chêne sculptés et
scellés en partie dans le mur. Sur chacun d'eux se trouvait,
comme l'avait annoncé la Dame blanche, un étrange animal
dont les lueurs phosphorescentes jetaient un jour lugubre
dans ce lieu. Tous les trois avaient quelque chose de la
forme d'un serpent ailé, d'une taille monstrueuse. On n'aper-
cevait d'eux que leurs têtes menaçantes et leurs pattes puis-
santes armées de griffes effilées. Tout le reste de leurs corps
était enroulé en larges spirales et comme replié sur lui-même.
Leurs immenses queues, lorsqu'ils les balançaient ou les
projetaient en avant au-dessus de leurs têtes, semblaient
lancer un dard enflammé.
Cependant et malgré cette ressemblance générale dans
leurs formes, chacun de ces monstres avait sa physionomie
particulière. Ils différaient surtout par la forme de la tête.
Celle du premier présentait une certaine analogie avec
celle d'un énorme serpent, mais elle était surmontée par
une puissante crête, d*un rouge cramoisi, d'où semblaient
sortir des rayons lumineux. Ses yeux, d'un ton verdâtre,
paraissaient lancer des éclairs et ses griffes puissantes étaient
de force et de taille à étrangler l'imprudent qui aurait été
assez osé pour venir se mettre à leur portée.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 123
La figure du deuxième avait plus de rapport avec celle
d'un chat monstreux ou plutôt d'un jeune tigre. Ses mouve-
ments étaient brusques et saccadés. Ses yeux rouges bril-
laient d'un éclat infernal et une sorte de rictus continuel
contractait ses lèvres puissantes qui laissaient à découvert
deux rangées de dents affamées. Son œil féroce semblait
toujours chercher quelque part une proie à dévorer.
Enfin celle du troisième ressemblait, par certains points,
à celle d'un lion, dont ce monstre avait la crinière et les
longues moustaches, sur lesquelles il passait, de temps à
autre, une de ses énormes griffes, d'un air de satisfaction. A
chaque contact, il paraissait en sortir des flammes bleuâtres.
Ce dernier se trouvait dans l'angle le plus éloigné de la porte.
C'était le gardien de l'or et des bijoux.
A chaque mouvement un peu brusque de ces monstrueux
animaux, une pluie d'étincelles phosphorescentes en sortaient
et se répandaient au loin. En même temps une odeur nau-
séabonde, qu'on ne pouvait trop définir, s'exhalait dans le
caveau et montait au cerveau, qu'il étreignait avec force.
Repliés sur eux-mêmes, ces monstres semblaient parfaite-
ment sûrs d'eux-mêmes et paraissaient se rire des attaques
prochaines dont ils allaient être l'objet. En agitant leurs
queues énormes et en secouant vivement les ailerons qu'ils
portaient de chaque côté de leurs corps, ils disparaissaient
entièrement au milieu des milliers d'étincelles qu'ils faisaient
jaillir.
Entre leurs griffes énormes, on apercevait les clefs des
coffres qu'ils gardaient. Elles paraissaient aussi rouges que
si elles avaient été chauffées à un violent feu de forge. Cha-
cun d'eux portait ses pattes repliées sous son corps immonde
et sa vaste gueule, qui rendait un air empesté, se portait en
avant pour couvrir et protéger les trésors commis à leur
garde.
Geneviève, remise au physique et au moral des rudes
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124 REVUE D'ALSACE
secousses qu'elle avait éprouvées et encouragée par sa
compagne, s'arma de courage et de résolution, et s'avançant
résolument vers le dragon le plus rapproché, elle avançait
déjà la main pour se saisir de la clef. Mais, à ce moment, le
monstre Gt de tels efforts pour se défendre, et battit si vive-
ment des ailes qu'elle disparut sous une pluie d'étincelles.
La jeune bergère prit peur alors et recula vivemegt vers le
fond du caveau.
Ramenée à la charge par l'ex-châtelaine et, sur son avis»
elle changea cette fois de tactique. Saisissant de la main
gauche son scapulaire et son chapelet bénits, elle les pré-
senta au monstre, qui recula épouvanté, en abandonnant la
clef confiée à sa garde depuis si longtemps et dont la jeune
fille s'empara à l'instant même. Il disparait subitement, mais
en laissant derrière lui une forte odeur de soufre.
— Et d'un ! dit la Dame blanche.
Enhardie par ce premier succès, la jeune bergère se dirige,
sans hésitation, vers le deuxième coffre gardé par le dragon
à face de tigre. Celui-ci, effrayé par la défaite et la fuite de
son voisin, parait disposé à prendre le même chemin. A la
vue des objets bénits, il recule et fait tous ses efforts pour
éviter leur contact odieux. 11 se couvre alors d'une telle
quantité d'étincelles multicolores que son adversaire en est
un instant déconcerté. Geneviève revient pourtant vivement
à la charge et pousse le monstre dans ses derniers retranche-
ments. Celui-ci cherche à se lever pour mettre la clef con-
voitée hors d'atteinte; mais dans ce mouvement désordonné,
il se frappe si rudement la tête contre le sommet de la voûte
du caveau qu'il la laisse échapper. Elle est aussitôt saisie
par la jeune fille et le suppôt de Satan disparait à son tour,
mais en exhalant une odeur tellement insupportable que,
pour ne pas être asphyxiée, elle fut forcée de reculer de
quelques pas.
— Et de deux I dit la Dame blanche.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 125
Excitée et soutenue par cette dernière, Geneviève, ûère de
ses deux premières victoires, se porte courageusement en
avant, bien décidée à en finir au plus vite. Sa main gauche,
toujours armée des objets sacrés, est projetée en avant^ elle
s'approche du dragon à figure de lion, qu'elle va bientôt
toucher. A cette brusque et franche attaque, celui*ci com-
prend que tout est perdu et il recule brusquement jusqu'à
l'antre extrémité de son coffre en laissant à découvert la clef
du trésor. Déjà la jeune fille victorieuse avançait la main
pour la saisir, lorsque tout à coup un rire satanique se fit
entendre et une voix infernale s'écrie : c Arrête, jeune témé-
raire ! tu as voulu, mais en vain, lutter avec Satan, tu es
vaincue ! Tu arrives trop tard maintenant, le temps d'épreuve
est passé ! La douzième heure est sonnée !
A ces mots, qui retentissent bruyamment sous la voûte,
Geneviève s'arrête glacée d'épouvante et de terreur. En
même temps elle entend un cri déchirant poussé par la
Dame blanche, qui disparait en s'écriant : c Me voici encore
condamnée pour cent et un ans ! >;
La jeune fille, brisée par tant d'émotions diverses, chan-
celle alors, tombe lourdement sur le sol et s'évanouit
Le lendemain, dès l'aube du jour, sa mère qui, toute la
nuit, avait attendu son retour avec la plus vive impatience,
ne la voyant pas revenir, alla frapper à la porte de son
pasteur, qui, de son côté, était plongé dans une mortelle
inquiétude. Ils se demandèrent l'un l'autre des nouvelles de
l'aventureuse expédition de la nuit et ils durent s'avouer
qu'elle avait été malheureuse, puisque Geneviève n'avait pas
reparu. Pour en avoir des nouvelles, ils durent se diriger vers
les ruines du vieux château.
La ils trouvèrent la jeune fille évanouie ou plutôt plongée
dans un sommeil cataleptique, à l'endroit même où, pour la
première fois, elle avait aperçu la Dame blanche. Son chien
fidèle était couché à ses pieds. A leur vue, il se leva et, tout
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126 REVUE d'alsace
en témoignaat quelque contentement de leur venue, il les
salua par des cris lugubres.
Leurs soins empressés parvinrent bientôt à ramener la
jeune bergère à la vie. Elle parut alors s'éveiller d'un long et
pénible sommeil. Ayant rassemblé ses esprits , elle leur
raconta, séance tenante, les faits tels qu'ils s'étaient déroulés
dans cette nuit fatale et la part qu'elle y avait prise. A l'appui
de sa narration, elle leur montra les deux clefs qu'elle avait
eu tant de peine à conquérir et qu'elle tenait encore dans sa
main crispée
Un an et un jour après les événements que nous venons
de raconter, c'est-à-dire le 22 mai 1786, les cloches de
Cbampagney éveillèrent de bonne heure les bourgeois et
manants de ce bourg, en sonnant un glas funèbre. C'était
Geneviève qui venait de quitter cette vallée de larmes pour
entrer dans un monde meilleur.
Depuis la nuit terrible qu'elle avait passée au milieu des
ruines du château de Passavant, en compagnie de la Dame
blanche, la santé de la jeune fille avait été en s'altérant de
jour en jour. Dès ce moment, le sourire avait complètement
disparu de ses lèvres et jamais on ne l'avait vue retourner
près de la butte maudite. A l'été, avait succédé l'hiver et
alors on vit journellement diminuer ses forces. Bientôt elle
fut obligée de s'aliter et on put remarquer que la vie se
retirait d'elle, sans secousse ni douleur, exactement comme
une lampe qui s'éteint faute d'huile.
Mais on était encore bien loin de prévoir une fin pro-
chaine, lorsque arriva la journée du 21 mai. Nul ne pensait
que Geneviève savait exactement le jour où l'on était, ni
qu'elle eût conservé si fixement l'idée de son aventureuse
entreprise à Passavant ; aussi sa mère fut bien étonnée lors-
qu'elle lui dit : € C'est aujourd'hui l'an et jour ! > Peu après.
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LA DAME BLANCHE DE PASSAVANT 127
elle parut s'endormir et Ton était ea droit de s'attendre que
tout se passerait comme de coutume. Mais, vers onze heures
du soir, son sommeil fut agité et elle s'éveilla en sursaut en
portant ses bras en avant comme pour repousser une appari-
tion. Bientôt ses yeux brillèrent d'un éclat fébrile et elle
s'écria, en donnant des marques de la plus vive terreur :
c Je la vois ! je la vois ! Elle vient me chercher, pour me
conduire au château, la Dame blanche; je ne veux plus y
aller, défendez-moi ! au secours ! au secours ! »
On parvint cependant à la calmer un peu et elle entra
même dans une espèce de somnolence; mais au premier
coup de minuit, elle se souleva brusquement et, d'un air
rayonnant, elle s'écria : « J'ai cette fois la troisième clef,
victoire ! victoire ! » Cela dit, elle laissa retomber sa tète sur
l'oreiller : elle était morte.
X. POLY.
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ENUMERATION
des
Droits utiles que possédait sur la commune de Saint-Dizier
(Haut-Rhin) Mademoiselle Louise -Jeanne DUREFORT DE
DURAS, Héritière du duc de MAZARIN.
(1T41)
Je trouve ce renseignement dans le procès-verbal de re-
connaissance dressé, le 3 novembre 1741, par le grand-bailli
Noblal, à la requête de Pallalieu de Beauregard» tuteur oné-
raire de Mademoiselle Durefort de Duras, dont les excentri-
cités avaient sérieusement compromis la fortune seigneuriale.
Le Bailly et le tuteur procédaient donc à ce que nous appelle-
rions aujourd'hui inventaire de la fortune active de ladite
dame, afin de remédier aux désordres de son administration
et d'éteindre les deltes contractées, surtout envers les Bâlois
dont Tabbé Larue avait été le négociateur.
Ce document n'est pas dépourvu d'intérêt pour l'histoire
de la (grande-mairie) de la seigneurie de Delle. C'est pour-
quoi je demande en sa faveur l'hospitalité de la Bevt^
d'Alsace.
Ce recensement ou nouvelle constatation fut fait avec le
concours des principaux habitants du mont et du val de
Saint-Dizier, au nombre de 22, dont les noms sont inscrits
dans le préambule du procès-verbal de reconnaissance ^ Je
1 Pierre Michelot, juré; Thiébaud Verne, Jean- Jacques Verne, Ni-
colas Verne, Claude Villaumié, Jean-Pierre Verne, Jean-Claude Verne,
Jean Talion, Georges Stolz, Vaubert Macabre, Jean-Pierre Talion.
François Prenez, Jean Moinat, Géant Talion, Maurice Maître, Joseph
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DROITS FÉODAUX 129
fais grâce aa lecteur de ce préambule, pour arriver directe-
ment à l'énumératioa des droits féodaux reconnus par le
bailli et les principaux habitants.
P. J. Tallon.
II a été reconnu :
«Que ledit lieu de Saint-Dizier est composé de Saint-Dizier
le Haut et le val Saint-Dizier ne composant qu'une seule et
même communauté ayant un ûnage commun jouissant en-
semble de tous les émoluments communaux sans aucune
distinction des résidens au Haut-Saint-Dizier ou au Val.
«Qu'à Saint-Dizier le Haut est une Église paroissiale
pour lesdits lieux ensemble pour le village de Lebetain et
(Villars le sec) et mère Église de la paroisse de Croix, village
voisin, que M. l'abbé de Mourbach et de Lure est patron et
collateur desdites deux églises, où néanmoins M^e de Duras
en sa qualité de dame de Délie a tous droits honorifiques
immédiatement après le patron, comme d'avoir un banc dans
le chœur de ladite église^ ou la place la plus convenable
pour elle ses successeurs seigneurs de Delle, leurs officiers
et gens de justice ; d'aller les premiers à l'offrande et rece-
voir le pain béni avant tous autres à l'exception du Patron,
la préséence ez processions, et cérémonies publiques, de tout
Quoy le maire de la seigneurie jouit à l'absence des autres
officiers et qu'en cas que le seigneur se trouverait en per-
sonne dans ladite église, le sieur curé est tenu de lui pré-
senter le goupillon comme l'encens ez jours de cérémonie et
en cas de mort dudit seigneur, l'on doit sonner pendant
quarante jours dans ladite paroisse et le seigneur a le droit
Fatamariat, Jacques Michelat, Pierre YUlaumié, Maurice Riche, Claude
Pemez, Nicolas Michelat le vieux, « tous bourgeois et vassaux compo*
« sant la majeure partie de la communauté du Mont et du Val de Saint-
« Dizier. ensemble le sieur Claude Demoignat, prétre-curé dudit lieu. »
9
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130 REVUE D' ALSACE
dit mettre des ceintures funèbres sur le contour et au dehors
écussonnées de ses armes.
€ Que dans ladite égljse sont les reliques de Saint-Dizier
qui attirent une infinité de péllerins, surtout les personnes
qui sont attaquées de folie et fureur qui très souvent y
trouvent du soulagement et reviennent dans leur bon sens
après avoir fait les cérémonies usitées.
cQue le jour de la dédicace de l'église qui tombe le
dimanche après Texaltation de Sainte-Croix y il se tient une
foire où la seigneurie a droit de vente sur tout ce que l'on
expose en vente à raison de 4 deniers sur chaque sorte et
espèce de denrées et marchandises, ou la valeur d'ycelles, le
produit duquel droit se partage moitié entre la seigneurie de
Délie et celle de Morvillars comme provenant de la confisca-
tion des seigneurs de Pierrefontaine en laquelle ceux de
Morvillars ont toujours participé pour moitié.
c( Que le lendemain de ladite dédicace ou tel autre jour
plus prochain et non festé on doit célébrer dans ladite église
^ un anniversaire fondé par les anciens seigneurs de Delle et
trois grandes messes Tune de sancto spiritu l'autre de beata
virgine et la troisième de defunctis et six messes basses de
requiem pendant la célébration des trois grandes» toutes les-
quelles messes doivent être précédées d'un nocturne de
l'office des morts. Le tout pour le repos des âmes des
seigneurs de Delle défunts , de tout quoi ledit sieur curé
est tenu d'avertir les officiers de la seigneurie pour qu'ils
assistent audit service et doit leur donner à dîner convenable-
ment et leur mettre sous l'assiette à chacun un sol monnoy
de Ferrette; pour rétributions desquels services et autres
frais, le sieur Curé jouit de certains héritages situés au ban
de FescJie qui seront reconnus ci-après, dont il tire annuelle-
ment 36 paires de quartes blé et avoine, mesure de Delle.
« Qu'il appartient à madite mademoiselle les anciennes
dixmes novales par moitié, ainsy qu'elles seront déclarées
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DROITS FÉODAUX 131
cy-après, sans que pour raison d'ycelles elle soit tenue de
contribuer en aucune façon aux bâtimens réparations et
entretiens des églises ornemens vaissaux sacrés pensions
congrues et maison curialle qui sont à la charge des Gros
déciniateurs.
€ Que tous les vassaux résidans audit Saint-Dizier et le
val sont jurtsdidMes de ladite seigneurie en l'auditoire de
Délie et qu'il appartient toute justice sans part d'autrui, tous
droits honnorifiques et aux officiers de ladite seigneurie toute
police indistinctement sur tout le ban et iinage de même
que toutes amandes grosses ou petites et pour quelles causes
et délits elles puissent être édictées, même les chatois n'ap-
partenant à la communauté que les simples gagealles, toutes
Épaves, corvées, droit d'Ëminage et autres, généralement
quelconque énoncées et reconnues en notre dit procès-verbal
du 18 aoust dernier appartenant à ladite seigneurie. Qu'au
sieur fiailly appartient le droit de permettre les danses et
jeux publics, d*audiencer les comptes de communauté et
de Fabrique, permettre de vendre vin et tuer viandes de
boucherie et que nul ne peut recevoir des étrangers dans sa
maison sans l'en avertir dans les 24 heures, ni la com-
munauté recevoir aucuns bourgeois ni habitans sans la per-
mission dudit Bailly ez mains duquel ils doivent prêter
serment, le tout à peine de 10 livres bâlois d'amende et de
plus grande si il y échet.
cQu'à M^e de Duras appartient le droit de chasse à
l'exclusion de tous autres sur tout le ban et iinage dudit
Saint-Dizier de même que sur ceux de Croix, Villars-le-sec et
Lebetaîn dépendans de ladite Mairie, le droit d'un florin
d'héritance payable par les forains et étrangers qui viendraient
recueillir des successions dans ladite mairie pour le tout ou
pour partie.
cLe droit de cours d'eau n'étant loisible à personne
d'édiGer aucune usine sans sa permission. Le droit de faire
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132 REVUE D'ALSACE
tirer des mines de fer et tous autres métaux à Texclusion de
toutes autres personnes.
€ Que les carrières de pierres de tailles lui appartiennent
sans préjudice à celles dont la communauté jouit.
€ Qu'il est due à la seigneurie par tous ceux qui sèment
des terres tant au dit Saint-Dizier que dans toute la mairie
soit vassaux ou étrangers une gerbe de grain de Vespèce qu'il
sème appelée la gerbe au chien ^ pour raison de laquelle les
bourgeois et habitants de ladite mairie prétendent être
exemps de payer tous droit de géolage lorsqu'ils sont
constitués prisonniers ez prisons de Délie de laquelle gerbe
sont exems les francs de Bocourt^.
« Qu'il est pareillement due à la seigneurie le droit d'um&-
géU de tous les vins qui se vendent en détail dans la mairie à
raison de deux pots par mesure et au prix que le vin se vend
par ceux qui le débitent.
€ Que tous bourgeois et habitans doivent livrer annuelle-
ment au receveur ou fermier à Délie à la Saint-Martin
d'hyver chacuns deux poules de même que les femmes
veuves tenans labourage et celles qui ne labourent point
n'en livrent qu'une.
« Que la communauté doit conjointement avec tous les
autres de la mairie a chacuns jour et fête de Pentecoste cinq
1 On appelait gerbe aux chiens une gerbe d'épautre (on ne semait pas
de blé) que les collecteurs venaient chercher à domicile; mais le paysan
avait le droit de jeter cette gerbe du perchi (plafond de la grange) sur
le grenier à foin et de là sur Taire de la grange, de manière à l'égrener
tant qu'il pouvait. Le collecteur avait ce qui restait de grains dans « la
gerbe aux chiens. »
* Estevenin et Guenin, dits Grangiers, sujets de TÂutriche antérieure,
habitant la partie Est du village de Beaucourt qui appartenait à la fa-
miUe autrichienne. Estevenin et Guenin étaient, eux et leurs descen-
dants , affranchis dès 1324. En 1741 les familles Ghoquard et Pernot
étaient les descendants des Grangiera en faveur desquels la Dame de
Délie, MU« de Durefort-Duras , devait confirmer l'exemption à laquelle
il est fait allusion sous le vocable de a francs de Bocourt».
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DROITS FÉODAUX 433
livres 8 sols 8 deniers bâiois pour bouvins et par toutes
lesdites communautés 11 livres bâloise pour taille de mars
et pareille somme pour celles d'automne faisant toutes les-
dites sommes celles de 27 livres 8 sols 8 deniers bâiois à
répartir par les communautés sur toute la mairie.
c Que la seigneurie a droit de créer un maire audit Saint--
Dizier.
c Qu'il lui appartient sur le finage un pré, appelé le pré
de la mairie, une forêt dite les Genèvres^^ une autre appelé la
forêt au Prévost, un moulin banal granges et héritages y
annexés lesquels fonds seront déclarés et déconfrontés
ci-après à l'article des fonds.
cDe toutes lesquelles déclarations reconnaissances et
avons donné acte aud M. Gérardez au nom qu'il agit et
ont lesdits comparans ayant l'usage des lettres , signés avec
nous après nous avoir présenté pour experts, indicateurs,
les personnes de Joseph Fatomariat, Jean Moinat, Jean-
Claude Villaumié, Jean Talion, Pierre Riche auxquels avons
fait prêter le serment en tel cas requis.
c Et avant de signer, les comparants nous ont requis de
vouloir ordonner qu'il sera mis des poids et balance aux
moulins bannaux de la seigneurie moyennant quoi ils se
soumettent volontier à la bannalité, ce que nous avons
ordonné estre fait pour la satisfaction des bannaux > .
(Suivent les signatures et la formule exécutoire.)
' La forêt des Genevrayes a 336 arpents à raison de 100 perches l'ar-
pent. Il y a 83 bornes hautes et apparentes, taillées et blasonnées aux
armes de Mazarin, exceptés les n»* 44, 49, 55, 59 et 60 qui sont aux
armes d'Autriche et de Montbéliard avec les initiales des communes
riveraines. Cette forêt appartient aujourd'hui à M. Paul Japy.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
I.
jMtn-Danlel Schœpflin. — Étude biographique, par Charles
Pfister, professeur à la faculté des lettres de Nancy. — Imprimerie
de Berger- Levrault et G'«. — Paris , rue des Beaux-Ârts , 5. 1888 ,
in-8« de 135 pages.
Cette étude est un tirage à part des Annales de VEst. Elle
est la plus complète des biographies de Schœpflin. On sent,
à la lecture de ce travail, que l'écrivain est un admirateur
éclairé de la noble figure qui, pendant un demi-siècle, a
occupé une place magistrale dans Tancienne Université fran-
çaise de Strasbourg, et qui, de nos jours surtout, domine de
toute sa hauteur les lettres alsaciennes ; on sent que, respec-
tueux disciple de Técole du pays natal, l'auteur n'a voulu
aborder le sujet qu'après l'avoir étudié avec ardeur et s'être
entouré de tous les éléments se rattachant à l'origine, aux
études, à la vie privée, à la vie publique et aux travaux du
Maître.
On est agréablement entraîné par le biographe à faire
connaissance plus intime avec son sujet et à percevoû* une
idée exacte de ce que furent, au temps de Schœpflin et
avant lui, les conditions de la vie matérielle, de la vie morale
et intellectuelle au centre universitaire, rayonnant dans
toutes les directions, n'excluant aucune nationalité, aucune
langue^ aucune confession, les accueillant toutes avec une
égale tolérance, une égale douceur, une égale cordialité et
se créant dans toute l'Europe de puissantes relations dont
l'Université même et la ville de Strasbourg devaient retirer
de précieux avantages.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 135
Abordant ensuite Texamen des travaux de Schœpflin,
H. Pfister en donne la synthèse, les apprécie, les soumet à
la critique de la science moderne, les dégage du milieu
moral et politique dans lequel ils ont dû se produire et la
figure du savant professeur n'en sort que plus glorieuse,
plus grande et plus respectable au milieu du désintéresse-
ment et du saint patriotisme d'une vie bien remplie, consa-
crée tout entière à la science, à l'amour de l'Alsace et de la
France.
Pour qui aime l'une et l'autre, pour qui aime nos livres,
l'étude critique dont vient de nous doter le brillant profes-
seur de la faculté des lettres de Nancy, a droit au premier
rang de nos biographies alsaciennes.
II.
Un conventionnel en mission, Bernard de Saintes, et la réu-
nion de la principauté de Montbéliard à la France, d'après
des documents originaux et inédits, par Armand Lods. — Paris,
librairie Fischbacher, société anonyme, 33, rue de Seine, 1888, 1 vol.
in-8o, titre rouge et noir, de 301 pages, avec portrait gravé et fac-
similé d'une lettre du conventionnel. — Prix : 6 fr.
Ce volume a le mérite d'un recueil documentaire et le
démérite d'être marqué, c^ et là, de l'estampille commune
aux passions politiques de nos jours. Comparé aux terro-
ristes de haute lice, le héros de M. Lods n'est qu'une figure
relativement vulgaire dans le groupe des farouches conven-
tionnels envoyés en mission dans les provinces et près des
armées. 11 y a bien dans ses états de service deux ou trois
opérations au baume d'acier, mais qu'est-ce que cela en
comparaison des fusillades de Lyon, des noyades de Nantes,
des prouesses défroquées du Bas-Rhin, etc.? Pioche-fer
Bernard s'est conduit comme un petit saint Jean dans la
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13& REVUE d'aLSAGE
bonne ville princière de Monlbéliard, el les Héricourtois avec
les Belfortains comme des braves en prenant d*assaut la
vieille résidence princière dont le conventionnel devait opérer
la liquidation mobilière, avec l'aide de Naudet et de Dreyfus.
Il fit bien incarcérer un honnête citoyen de celte ville, maïs,
touché des remontrances de celui-ci, son bon cœur lui fit
ouvrir les portes de la prison quelques jours après el dès ce
moment le prisonnier et le conventionnel devinrent une paire
d'amis. Le € couteau nationalt ne fonctionna point à Hont-
béliard ni dans les environs et M. Lods prouve, au moyen de
documents, aussi prolixes que nombreux, que le pays sortit
de répreuve révolutionnaire moyennant la contribution iné-
vitable, la dépossession du Prince et la dispersion de ses
richesses mobilières entre les mains des brocanteurs.
Grâce à M. Â. Lods, Pioche-fer Bernard apparaît à la géné-
ration actuelle moins farouche que son prénom terroriste
semble l'indiquer. Aussi M. Lods ne le maltraite-t-il qu'avec
modération et lui tient-il grand compte d'avoir c conquis à
la France» l'ancienne principauté de Montbéliard, alors que
déjà la petite République de Mandeure — probablement en
souvenir de ses origines gallo-romaines — avait déjà pris
les devants. Il y aurait bien quelques réserves à présenter au
sujet de cette prétention du «Jacobin» Pioche-fer; mais
M. Lods ne lui conteste pas cet honneur, au contraire. Fai-
sons comme lui, et laissons aux Vésuliens, aux Bisontins et
aux Dijonnais le soin d'aulner^ après la chute de Robespierre,
la moralité et l'humanité du conventionnel. Les Vésuliens
prennent l'initiative de Tattaque : ils arrivent; la bouche enfa-
rinée, à Montbéliard pour recueillir, au sein de la société
populaire, les griefs de cette ville contre le terroriste. Au
lieu de dégénérer en tumulte passionné, la séance est calme
et l'on se borne à donner aux questions posées par les Vésu-
liens une réponse laconique et précise qui les renvoie bre-
douilles à Vesoul, ce qui n'empêche ni ceux-ci ni les Dijon-
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 137
nais de rédiger contre Pioche-fer de longues, de passionnées
et byperboliquement ampoulées dénonciations demandant la
guillotine pour le missionnaire que la plupart des dénoncia-
teurs avaient adulé dans les moments suraigas de la Révo-
lution.
C'est dans la lecture des pièces justificatives, remplissant
les deux tiers du volume, qu'il faut chercher si, dans son
travail personnel, l'auteur est demeuré impartial, s'il a ou
non subi l'influence des passions politiques de notre temps.
Quoi qu'il en soit, comme publication documentaire, son
travail a des droits à l'attention des historiographes de la
grande époque.
m.
Précis de l'histoire de l'Église d'occident pendant le moyen âge,
par Charles Schmidt, professeur émérite à la faculté de théologie de
Strasbourg. Paris, librairie Fischbacher, société anonyme, 33, rue de
Seine, 1885, 1 vol. in-8» de XI-452 pages. — Prix : 42 fr.
Écrit en vue de faciliter Tétude de l'histoire pendant le
moyen âge, ce manuel est d'un grand secours non seulement
pour les étudiants, mais encore pour les médiévistes en
général. Il ne s'agit pas que de l'histoire de l'Église, comme
le titre l'indique trop exclusivement, mais aussi de l'histoire
politique pendant les premiers et les derniers siècles de ce
moyen âge. Il ne pouvait en être autrement par la raison que
les chefs en qui TÉglise était incarnée ont toujours voulu
maintenir la question temporelle étroitement soudée à la
question spirituelle. Le précis ne va pas au delà du xvi'' siècle.
Il comprend quatre grandes divisions constituant chacune
une période historique ainsi définie :
Première période: 771 à 1294. De Charlemagne à Gré-
goire VII.
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138 REVUE D' ALSACE
Deuxième période: 1073 à 1294- De Grégoire VII à Boni-
face VIII.
Troisième période : 1294 à 1409. De Boniface VIII au con-
cile de Pise.
Quatrième période : 1409 à 1507. Du concile de Pise à la
Réforme.
C'est dans ce cadre que sont groupés des aperçus précis et
instructifs : sur les évolutions religieuses et politiques chez
les nations de l'Europe occidentale; sur la situation de
l'Église d'Occident après sa séparation de l'Église d'Orient;
sur le mode d'élection des évèques de Rome d'après les
anciens canons; sur la constitution de l'Église franque par
Charlemagne; sur la situation de l'autorité spirituelle au
regard de l'autorité temporelle ; sur les avantages territoriaux
dont la papauté fut gratifiée; sur les fausses décrétales attri-
buées à Constantin ; sur les empiétements de la papauté sous
les faibles successeurs de Charlemagne ; sur la doctrine de
suprématie ouvertement professée par les papes; sur la résis-
tance ouverte opposée à cette doctrine par les empereurs, les
roiSy les évêques et les seigneurs séculiers; sur les conflits
armés qui en résultèrent pendant des siècles dans tous les
États de l'Europe et dont la guerre des investitures fut la
phase caractéristique; sur les conciles, les papes et les anti-
papes ; sur les richesses et les vices du monde religieux ; sur
les tentatives particulières de la Réformation, dont les apôtres
furent les victimes; sur les corporations monastiques de
tous les ordres mêlées aux luttes sanglantes et contribuant
pour leur part à hâter l'avènement d'une ère nouvelle; sur la
constitution des églises nationales et leur indépendance ; sur
le mouvement des idées, l'enseignement, la théologie, la
scolastique et enfm le réveil classique destiné à apprendre
aux fils du moyen âge que le recours aux leçons de l'anti-
quité offrait les moyens de marcher d'une allure plus
assurée dans les voies de la civilisation.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 139
Le profane et Thomine d'étude qui aborderont sans pré-
venUon la lecture de ce livre sauront gré à la Revue cC Alsace
de le signaler spécialement à leur attention.
IV.
Thnnn- and Glocken'weihe der Neuen-Kirche bu Strassbnrg.
15. Juli 1888. — Zur Thurm-^ und Glockenweihe ^ etc. — 20 et 14
pages.
Ces deux opuscules, publiés en 1888 chez Heitz et Mûndel,
concernent l'inauguration de la tour du Temple-Neuf et de
ses cloches. Le premier renferme un aperçu historique de la
reconstruction du Temple, incendié par le bombardement,
avec toutes les richesses réunies dans l'ancien chœur affecté
à la bibliothèque publique de la ville. Celte publication de
circonstance renferme nécessairement les sermons, discours
et chants congratulatoires usités en pareille occasion. Le
second opuscule appartient au genre poétique. Il prête aux
tours de chacune des nombreuses églises de la métropole, et
à l'adresse de celle du nouveau Temple-Neuf, un salut de
bien venue, approprié aux sentiments particuliers des
anciennes. Dans notre bibliographie locale, ces plaquettes
ont leur place parmi les minuscules se rarttachant à l'histoire
reUgieuse en Alsace.
De l'ancienne construction, il ne nous reste, hélas ! que le
souvenir, la pierre de fondation retrouvée dans les déblais
et posée le 26 juin 1254 par l'évéque Henri de Staleck, puis
un débris de l'ancienne marmite au brouet des Zurichois.
V.
Bulletin de la Société philomathique vcagienne, 13* année,
1878-88. — Saint-Dié, imprimerie L. Humbert, 1888. 1 vol. in-8'» de
386 pages et 11 planches.
Les années se suivent et se ressemblent de mieux en mieux
au sein de cette société. Outre le coup de cloche sonné par
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140 REVUE D'ALSACE
M. Henri Bardy au sujet de l'abandon des sources minérales
de Saint-Diéy et dont nous avons dit un mot dans la Revue^
page 218 de Tannée 1888, nous trouvons de remarquables
études dans le volume qui vient de paraître. M. Gaston Save
lui en a fourni trois qui sont de celles que l'imagination et
les étincelles de plume n'improvisent pas, mais que le travail
sérieux, le savoir et la réflexion seuls peuvent produire.
M. le chanoine Hingre, qui pense, avec raison, que la vie
populaire a autant de droit que la vie princière à l'attention
des savants et des lettrés et M. Arthur Benoit, qui ne sub-
ordonne pas ses recherches aux allures pédantesques, ont,
de leur côté, fourni au Bulletin des travaux de réelle valeur.
Le contingent de M. Save se compose : 1^ de la relation
d'un procès de sorcellerie que l'on ne saurait lire sans être
cruellement édifié sur les aberrations de l'esprit public quand
il est dominé par de fausses idées religieuses et par l'intérêt
temporel; 2o d'une série de notes descriptives de monuments
gallo-romains des environs de Saint-Dié, avec huit planches
représentant ces monuments; 3^ d'une étude bien intéres-
sante sur le costume rustique des Vosges et la dénomination
patoise des différentes parties du vêtement. Les deux der-
nières études soulèvent des questions historiques qui seront
l'objet de deux notes communes à l'Alsace et aux Vosges.
La part de M. l'abbé Hingre n'est ni la moins importante
ni la moins neuve des travaux de laphilomathique; elle con-
siste dans le recueil des cris et cJiants traditionnels des pâtres
(dits vachers) de la Bresse. C'est un domaine sur lequel on
ne saurait trop l'encourager à nous faire connaître le résultat
de ses recherches et de ses observations. On lui doit déjà
une grammaire étonnamment compétente de l'idiome de cette
localité et quelques pages de sa littérature. Aujourd'hui ce
sont les cris et les chants, avec notations musicales, qu'il ne
dédaigne pas d'offrir à la curiosité des membres de la société
et à celle des philologues. Tous lui en seront reconnaissants
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 141
et nous sommes de ce nombre. Nous pensons qu'une besogne
qui est encore presque tout entière à faire doit être entre-
prise, non par le quart, le tiers, le milieu ou la fin, mais
par le commencement; et s'il était permis de conjuguer le
roman ou patois belfortain en signe d'applaudissement, nous
hietUcherions le ioû-ioû!I vosgien en l'honneur de M. Hingre,
en le faisant suivre, sans passeport, du iôhéï amical de
l'Alsace.
A M. Arth. Benoit le soin d'ajouter d'intéressantes parti-
cularités à ce que M. d'Avezac et M. Ch. Schmidt surtout
nous ont appris concernant la première imprimerie de Saint-
Dié et les premiers livres qui en sont sortis. La description
des premiers opuscules qui parurent d'abord à Saint-Dié,
puis de ceux qui parurent à Strasbourg, avec le matériel
vosgien après l'éclipsé de l'imprimerie cbapitrale et enfin de
ceux qui sortirent dès 1625 des nouvelles presses de Saint-
Dié forment ensemble un complément précieux pour l'histoire
de l'imprimerie dans les Vosges.
Notons encore que M. l'abbé Ch. Chapelier et H. P. de
BoureuUe ont aussi contribué à donner de l'intérêt au
Bulletin de la Philamathiqtée vosgienne, le premier, par ses
notes archéologiques sur les ruines du château de Mathieu
de LfOrraine et la vie de ce triste personnage; le second, par
un aperçu sur la démonologie de dom Cal met, les vampires
et les opinions qu'à tort on lui attribuait.
VI.
Bnltetin de la Société des sciences historiques et naturelles
de rTonne. — 38* volume^ 8« de la 3« série. Paris, 6. Masson, 20,
bouleTard Saint-Germain, 1884, in-8» de 340 + 49 + LXIX pages,
ayec trois gravures hors texte. 22 dans le texte et une carte.
Tardivement nous arrive ce bulletin auquel sont dûs,
d'ancienne date, de la part de la Revue, un accueil empressé
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142 REVUE d' ALSACE
et de bien sympathiques souvenirs. Âmbroise Challe» qui
fut Tun des fondateurs de la Société des sciences historiques et
natureiles de V Yonne, fut aussi l'un de ceux qui s'intéres-
sèrent le plus vivement au réveil de la Revt^ d'Alsace apvès
nos désastres de 1870. Outre le dévouement dont il était
animé pour les travaux de l'esprit en général et pour ceux de
chaque province en particulier, Ghalle se rattachait à l'Al-
sace par les souvenirs de 1814 et de 1815. Né le 13 juin 1799,
il avait alors 15 ans; il déserta, à l'insu de sa famille, la
classe de rhétorique du collège d'Auxerre pour s'enrôler dans
l'armée de Lecourbe au poste avancé de la défense des fron-
tières d'Est contre les Alliés. Son premier contact avec
l'ennemi eut lieu à l'avancée de Belfort, aux environs de
Chèvremont, dans l'espace occupé aujourd'hui par les forts
de Bessoncourt et de Vézelois. Challe en fait le récit avec
une précision topographique et ortographique irréprochable
dans sa biographie militaire du général Lecourbe. Le jeune
volontaire avait été plus loin que Belfort à la rencontre de
l'ennemi, car c'est de Colmar, le 14 mai 1815, qu'il écrit à
son père pour lui demander pardon d'avoir abandonné
spontanément la réthorique pour prendre part au dernier
effort de la patrie contre l'envahissement qui devait lui
ramener les Bourbons. Challe est mort le 28 février 1883,
âgé par conséquent de près de 84 ans. C'est la biographie
que lui consacre son digne successeur à la présidence de la
Société, M. Max. Quantin, qui nous fournit l'occasion de
revendiquer, à notre tour, le droit d'apporter notre tribut à
la mémoire du jeune patriote accouru à la défense de l'Alsace
et particulièrement de Belfort dans un des moments les plus
périlleux de son histoire militaire.
A la suite de cette biographie, M. Quantin fournit une
notice sur une nouvelle édition de la chronique de Saint-
Marien d'Auxerre^ insérée dans le tome xxvi (1882) des
Manumenta Germaniœ historica, par M. 0. Holder-Egger, de
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BULLETIN bibliographique; 143
Berlin et M. le professeur Alfred Schone. Il établit qae Fau-
teur de cette chronique n'est pas Robert de Saint-Marien;
comme le prétend Holder-Eg^er dans lesdits MonutnentUy
mais un moine de Prémontré, nommé Robert et mort au
commencement du xiii^ siècle.
Une promenade aux établissements industriels et artis-
tiques d'Âuxerre, le catalogue du musée lapidaire de la ville,
un travail étendu sur des questions d'histoire et de géogra-
phie anciennes soulevées par les commentaires de Jules
César se rattachant au département de l'Yonne et ses environs,
puis un compte rendu concernant la géologie au congrès
scientifique de Rouen, donnent au Bulletin le cachet sérieux
de la vie intellectuelle encouragée par la société au chef-lieu
du département.
VIL
Rimes de Hongrie, par Georges Danzas. — Rouen, imprimerie de
Espérance Gagniard, 1888 ; in-8o de 22 pages.
Écarté de la terre natale par la rigueur des temps et
garder au fond du cœur des regrets qui ne s'éteindront pas;
demander aux choses contemporaines un adoucissement
qu'elles ne peuvent donner ; se replier vers le passé de
famille pour y chercher un soulagement réconfortant, voilà
un acte de piété commun à beaucoup de nos compatriotes,
et qui se manifeste avec une grande discrétion chez ceux qui
pensent et savent souffrir sans bruit. Allons un moment avec
M. Georges Danzas dans le voisinage des Kalmouks, où il
retrouvera [après quatre ou cinq générations?] sa patrie et
sa famille aux pieds des Karpathes.
Gagner les sommets du mont Tatra^ dans un ciel sans
nuages, embrasser d'un coup d'œil une vaste étendue du
pays et s'écrier : < sol magyar soit bénit » cela soulage une
âme en deuil du pays où les beaux jours ont disparu.
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144 REVUE d'alsace
Revenir au village, un jour de fête, y trouver le Tsigane
avec son violon pour faire danser la csardas, entraînante
comme une marche hongroise, animée comme l'ouragan et
qui se prolongera, alternée de chants, jusqu'au moment où
la corne du slovàk^ veilleur de nuit, aura prévenu les dan-
seurs que d'aurore blanchit les sommets», voilà une scène
qui rajeunit et adoucit les souvenirs.
Écouter, une autre fois, la délicieuse voix d'une fillette,
modulant un récit populaire, suivi d'un gai refrain; puis,
dans de nouvelles courses, demander aux fleurs des champs,
aux senteurs de la verdure, aux beautés du vallon, aux
oiseaux des bois, des rimes et des strophes à foison que l'on
mettra un moment en musique et auxquelles c le vent four-
nira la réplique, les merles l'accompagnement!, voilà de
quoi s'oublier soi-même, pendant bien des jours, en retrem-
pant l'être moral dans les sources bienfaisantes delà création.
Mais, ainsi que toute chose en ce monde, les meilleures
sensations ont une fin, et bientôt il faudra, par un chaud
matin de Tarrière-saison, se conGer aux ailes de la vapeur,
jeter un dernier regard sur la belle plaine Puesta et regagner
la chère Normandie, d'où partira l'écho du pèlerinage au
pays des ancêtres;
Car c'est bien une loi de l'existence humaine,
Que les chers souvenirs dont Tâme est pleine.
Dès l'instant des adieux, se changent en regrets.
Fréd. Kurtz.
Btrubourg, typ. Q. Fiachbach — il4.
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LES
MANUSCRITS ALLEMANDS
DR LA
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
RELATIFS A L'HISTOIRE D'ALSACE
(SuiteK)
Nicolas Zorn, dit de Reichenstein, était le vi« de ce nom. Il
était fils de Nicolas IV, stettmeistre en 1349 et en 1353, et il
fut l'auteur de la ligne de Bulach (Lehr, L'Alsace noble,
p. 245). Il épousa Walpurge, fille d'Erhard de Wangen,
sœur de Uarlung. — Le péage sur TIll à Grafenstaden, avec
le village même de Grafenstaden et les deux localités d'Illkirch
et dlllwickersheim, étaient la propriété directe de TEmpire.
Cette propriété avait été engagée par les rois des Romains à
divers seigneurs, lorsque le 12 janvier 1369 Charles IV, pour
récompenser les services du chevalier de Strasbourg, Jean
Erb, Tautorisa à la dégager : les biens lui devaient appartenir,
à lui et à ses héritiers, jusqu'à ce que l'empire leur eût rem-
boursé les sommes dépensées. (Schœpflin, AlscUica diplama-
tica, II, 255.) Mais Jean Erb ne réussit pas tout à fait dans
son opération: il ne dégagea qu^une partie de ces droits;
aussi, le 24 août 1370, Charles IV promit de lui rembourser,
ï Voy. pages 15 et suiv. de la livraison janvier — février— mars 1889.
10
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146 REVUE d'alsace
outre les débours, cent marcs d'argenl (Schœpflin, zbid.,
p. 263) ; la promesse fut confirmée le 3 juillet iSTi (SchœpQin,
ibid.y p. 266). Malgré ces engagements envers la famille de
Jean Erb, Tun des successeurs de Charles IV, le roi des
Romains Sigismond, livra, sans bourse délier, le péage et les
trois villages, en l'année 1415, à Nicolas Zorn de Reichen-
stein; la ville de Strasbourg protesta; elle se rendit au
tribunal du roi à Constance; et, enfin, par un acte daté de
Strasbourg le 19 juin 1418 (Schœpflin, ibid., p. 329), Sigis-
mond cassa les cessions antérieures; et, pour une somme de
9000 florins du Rhin (78,490 fr. en monnaie actuelle, le
florin ayant alors une valeur intrinsèque de 8,61), il engagea
tous ses droits à la ville de Strasbourg. La famille des Zorn
protesta à son tour avec énergie. En ce momeni, la ville de
Strasbourg était engagée dans une lutte très vive avec les nobles
dont elle voulait secouer le joug; irrités d'une série de me-
sures fort justes en soi,mais peut-être imprudentes, les nobles
avaient quitté Strasbourg et déclaré la guerre à la cité. La
famille Zorn qui, outre les griefs généraux, avait contre la
ville les griefs particuliers dont il vient d'être question, se mit
à la tête du mouvement. Elle tenta d'abord de surprendre
Benfeld, que depuis quatorze ans l'évêque avait livré à la
ville ; après cet échec, les nobles cherchèrent une autre base
d'opération. Précisément, la femme de Ludolf Jean de Mûl-
lenheim venait de donner en gage la ville et le château de
Dachstein — au canton de Molsheim — à un de ses parents,
Jean de Mûllenheim, dit de Landsberg, le fils de Henri II® de
nom, mort en 1412. Jean ouvrit aux nobles le château; et
ceux-ci ravagèrent aussitôt tous les environs. Les Strasbour-
geois de leur côté firent aux confédérés beaucoup de torts.
Une guerre d'escarmouches s'engagea dès lors ; mais le mar-
grave Bernliard de Baden imposa sa médiation au mois de
mai; et^ pris pour arbitre, il se déclara contre les Zorn pour
la ville, qui resta maîtresse du péage de Grafenstaden.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 147
Wie hohenzoulere gehrochen wart. 1422. — Le récit a été
publié par Schséegans, l. L, p. 127. Les leçons de notre man.
sont bien meilleures. Le Strasbourgeois qui fut tué devant Uohen-
zolem s'appelle ici Behtolt Mansse, non Behtolt Schônmans.
Ein reise uffden marggrofen und fur Mulle^berg. 1424. — ■
Schneegans, p. 148 et Mone, t. I, p. 255, d'après un ancien man.
de Strasbourg, n® 859.
Wie Ramstein in awohen gehrochen vjart, von des grofen
wegen von fiirstemberg, 1420. — Notre récit est le même que
celui de l'ancien man. de Strasbourg 844, Mone, t. I, fragm. 59,
p. 275. Il a été abrégé dans la Strasshiirgische Ârchiv-Chronikt
Schnéegans, p. 149. On donne à tort en cet endroit la date de
1425.
Fragment 16. — Die rivbrucke wart getounnen. i4f2S.
Do man zalte MCCCCXXVIIII ior uff mendag fruge, do wart die
rinbrucke gewunnen vor unser frowentag der hundre * von jun-
cher Ludewig von Liehtenberg und dem von Bitsche siner swester
Sun wider Got und wider reht unbewarnter ir eren. Doch behiel-
tent su die brucke nit ein stunde. Die von Stroszburg iltent mit
schifTen ufT dem wasser hinzu mit bûssen und mit anderm ge-
schûtze und tribent su mit gewalt abe der brucken dass su wichen
mustent^ wanne ir Anslag in nit reht geroten also su es hettent
£n Tannée 1428, le lundi avant la Nativité de Notre-Dame
(6 septembre) le pont du Rhin fut emporté par Fécuyer Louis de
Liehtenberg et le seigneur de Bitsche, fils de sa sœur^ contre Dieu
et contre tout droit^ au détriment de leur honneur. Mais ils ne
gardèrent pas le pont plus d'une heure. Les gens de Strasbourg
accoururent à la hâte avec leurs vaisseaux sur l'eau, apportant de
Tartillerie et des canons ; et ils les forcèrent à se retirer et à
quitter le pont : leur attaque ne réussit point comme elle avait
commencé.
1 C'est la dernière fête de Notre-Dame dans Tannée : la Nativité , qui
se célèbre le 8 septembre.
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148 REVUE D'ALSACE
Le même événement est raconté en termes différents dans
la chronique de Strasbourg publiée par Schnéegans, p. 144,
et dans Mone, t. I, p. 256. Mone au t. Il, p. 139, a publié
du même fait un récit plus détaillé, d'après un manuscrit de
Strasbourg : il a intitulé la chronique contenue dans ce
codex : Strassburger JahrgescJiichten. Depuis longtemps la
ville de Strasbourg était en hostilités avec le margrave de
Bade; elle avait pour alliés dans cetle guerre le landvogt et
d'autres cités alsaciennes. En 14128, ces puissances confé-
dérées marchèrent contre le château de Mûhiberg, au pays
de Bade, et s'en emparèrent. Le margrave Bernhard voulut
se venger de Strasbourg; il s'allia à l'évêque Guillaume de
Diest, au comte palatin Etienne, au sire de Lichtenberg
Louis IV, qui mourut en 1434, au comte de Bilche, neveu du
précédent. Louis, qui vivait d'ordinaire en bonne intelligence
avec la ville, s'approcha du pont du Rhin, le 6 septembre;
on le laissa passer sans défiance; mais aussitôt ses cavaliers
se jetèrent sur les gardiens et s'emparèrent du pont. Noire
texte nous apprend comment les Strasbourgeois, accouiiis
par eau (probablement par le Rhin tortu), reconquirent cette
importante position. La guerre se poursuivit des deux côtés :
le margrave de Bade essaya en vain de prendre le village
d'Oberkirch, qui avait été donné en gage par l'évêque aux
Strasbourgeois; ceux-ci conquirent Rhinau sur leur prélat,
brûlèrent, sur la rive droite du Rhin, Linx et le clocher de
Bischofsheim, propriétés du sire de Lichtenberg. Les deux
factions rivalisèrent de cruautés. Enfin on fut las de toutes
ces horreurs; le 23 mars 1429, Louis de Lichtenberg signa
un traité séparé avec la ville; Tévêque juillaume et le mar-
grave de Bade, à leur tour, s'accordèrent avec la cité à Spire,
au mois de mai, sous la médiation de l'archevêque de
Mayence.
Von Schowenburg. 1432. — Cf. Schnéegans, L L 150.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 149
Fragment 17. — Rinfelden die hurg wart gewunnm.
Do man zalte MCCCCXLV ior, do wart rinfelden die burg
gewunnen und zerbrochen von den Switzern und von den von
Basil.
Fragment 18. — Rinfdden die stat wart gewunnen.
Do man zalte MGCGCXLVIII ior, uff mitwuch vor sanct Simon
und Judastagy do wart Rinfelden die stat gewunnen und erslichen
von Hans von Rechberg von des hertzogen wegen von Oesterrich.
En l'année 1445, le château de Rheinfelden fut pris et détruit
par les Suisses et les gens de Bàle.
En Tannée 1448, le mercredi avant la Saint-Simon et Saint-
Jude (8 mai), la ville de Rhinfelden fut prise et saccagée par Jean
de Rechberg, à cause du duc d'Autriche.
Ces deux événements sont simplement mentionnés; dans la
chronique publiée par Schnéegans (p. 172 et 174), dans
celle de Mone (l. III, p. 526 et 542), dans le manuscrit 83 de
la bibliothèque nationale, ils sont racontés longuement.
Irrités de Tappui prêté par le duc d'Autriche aux Armagnacs,
les Suisses entrèrent en guerre avec lui et ses alliés; le
17 août 1445, ils vinrent mettre le siège devant le château
de Rheinfelden, situé dans une ile au milieu du Rhin et que
Guillaume de Grûnenberg détenait au nom du duc. Au bout
de quatre mois de siège, la garnison se rendit (14 septembre)
et le château fut rasé au sol. Les habitants de la ville avaient
fait cause commune avec les assiégeants, car ils avaient eu
beaucoup à souffrir de la part de leur seigneur. Guillaume
de Griinenberg jura de se venger. En 1448, aidé du chevalier
Jean de Rechberg, il s'empara par traîtrise de la ville de
Rheinfelden, en massacra les habitants et leur enleva leurs
biens; le duc d'Autriche donna la ville à Guillaume, pour le
dédommager de la perte de son château. Ces événements
avaient ruiné Rheinfelden. Gomme il est dit dans la chro-
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150 REVUE D'ALSACE
nique de Mone: «Le riche devint pauvre et Rheinfelden n
fut plus jamais ce qu'elle avait été. >
Der erste Zug fur Wasselnheim. — Der ander Zug fur
Wasseînheim, — Der dirte Zug fur Wasselnheim. 1448. — Ce
long récit est à peu près conforme à celui du manuscrit de Co-
logne, publié par Mone, III, p. 539-542. Le récit de la chronique
de Strasbourg, Schnéegans, p. 177 et sq., présente d'assez nom-
breuses variantes. Une partie du récit seulement est dans Mone I,
p. 275.
Fragment 20. — Dos fiche wart genumen in der wantzenawe,
1447. — Le récit du manuscrit est notablement différent de
celui de Mone III, 539 et de Schnéegans, 177.
Do man zalte MCCCCXLVII ior, an sundag vor sanct Michils-
tage, do nam Wilhelm von Vinstingen und sin bruder her Johan
von Vinstingen das fiehe in der Wantzenowe und uff dem sôrae,
uff die hohe stiffl zu Stroszburg, uff etlich ansproche die er meinde
an die stifït zu habende. Und also noment su ein grosse sume
fiehes und tribent das enweg und do reit Walther von Tan fur
den Kochersperg und rette zu dem fout^ das er der stat soit sagen,
was fiehes der stat oder der burger were, das wolt man in ailes
wider geben. Aber dis geschach nit^ wanne die stat santé ir burger
gon Diemeringen dem fiehe noch; men wolt in aber nût geben
und spottet ir darzu. Do dis nu geschach und die stat und die stifït
sach wie der bischoff ûbil wolte und siner eren vergessen bat, und
wider su sin wolte und es mit den fîgende bette, do verbundent
sich die stifït und die stat zusamene zehen ior, dem bischofe zu
leide und sinen helffern. Item die ansproche die Schan von Vin-
stingen batte an die stifït was also. Der von Busenach wart erwelt
zu einem bischofe und ouch er Johans von Ohssenstein. Do rette
Gerhart Schôp mit her Johan von Vinstingen, das er solte dem
von Ohssenstein helffen, das er by dem bistum blibe. Darumbe
wolt er im ein sum geltis geben. Nu ist er nit bischoff bliben und
bat ouch nie kein pfert durch sinen willen gesattilt, und wolt
doch das gelt haben unverdient. Das doch der tumprobest geme
mit im furkeme an gelegen enden, so sleht er im ailes reht abe
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MANUSCRITS ALLEMANDS 151
und wolt also sinen hoben mut mit der stat und der stiflt ailes
unwiderseit und in das ir nemen. Item die stat und sliiït wider-
seiten ime in der hundersten wuchen der messen. Item darnoch
zoch die stat us ufT her Johan von Vinstingen uiî zistag noch sant
Ulricbestag und herscheten ein tag und ein naht und brantent fier
dôrffer^ aber das vibe battent su ailes enweg geflôbet. Das kunde
in nit werden, su battent das ir fier milen weges bûnder sicb
geflôbet.
Der Krieg war verrihtet,
Hie nocb also der Krieg lange bette gewert und grosser scbade
was gescbeben mit robe und mit brande zu beden siten, do warp
der lantfout umb die stat und oucb umb er Joban von Vinstingen
umb einen frûntlichen tag dar in zu reden. Also wart der tag gon
Hagenowe geleit uff mendag vor sant Jocopstag do man zalte
M CCGG XLVIIl ior und wart der krieg also verribtet : wer do
hatte verlorn, der bette verlorn und solte kein parte der andern
Dût nocb geben. Es solte glicb uff sin und die gevangen zu beden
siten lidig gelossen one scbatzunge.
En l'année 1447, le dimancbe avant la Saint-Micbel (24 sep-
tembre), Guillaume de Fénétrange et son frère, le seigneur Jean
de Fénétrange, s'emparèrent du bétail à la Wantzenau et sur le
sôme* , au détriment du baut chapitre de Strasbourg, par suite de
certaines revendications qu'ils prétendaient exercer sur ledit cha-
pitre. Et ainsi ils s'emparèrent d'une grande quantité de bétail et
le poussèrent devant eux. A ce moment, Waltber von Tbann alla à
cheval au Kocbersberg et parla au bailli, pour qu'il prévînt la
ville ; tout le bétail qui appartiendrait à la ville ou aux bourgeois,
il promit de le rendre fidèlement. Mais la chose n'eut pas lieu,
encore que la ville eût envoyé des bourgeois à Diemeringen", pour
chercher les bêtes ; on refusa de les leur rendre et, par-dessus le
marché, on se moqua d'eux. Lorsque ces faits arrivèrent et que la
^Le texte de Mone porte : uff dem Somen. Nous ne savons pas ce
qu'il faut entendre par ce mot ; probablement c'est le nom d'un pâtu-
rage près de Wantzenau.
* Canton de Dnilingen , arrondissement de Saverne.
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152 REVUE d'alsace
ville et le chapitre s'aperçurent des mauvaises dispositions de
Tévêque ; quand ils virent qu'il avait oublié l'honneur, qu'il était
contre eux et qu'il prenait le parti de leurs ennemis, ils s'allièrent
. à leur tour, pour une période de dix ans, contre l'évêque et ses
auxiliaires. Les prétentions que Jean de Fénétrange avait contre
le chapitre étaient les suivantes. On avait élu à la fois comme
évêques le seigneur de Bussnang et le seigneur Jean d'Ochsenstein .
Dans ces circonstances, Gerhart Schœp entra en pourparlers avec
Jean de Fénétrange pour qu'il aidât le seigneur d'Ochsenstein à
rester maître de l'évèché : celui d'Ochsenstein promit à Jean une
somme d'argent pour prix de son concours. Mais voici qu'il ne put
rester évoque et bien que Jean ne lui eût pas sellé un cheval, il
prétendit néanmoins à l'argent, sans l'avoir gagné. Le prévôt du
chapitre serait volontiers entré en accommodement avec lui ; mais il
repoussa toute avance ; et il exerça scéravage contre la ville et le
chapitre, sans déclaration de guerre, et il voulut leur prendre
leurs biens. Mais la ville et le chapitre lui firent la guerre dans les
dernières semaines delà foire (après la Saint-Jean 1448). Plus tard,
la ville fit une expédition contre Jean de Fénétrange le mardi
après la Saint-Ulrich (9 juillet 1448), et ils restèrent les maîtres
un jour et une nuit et ils brûlèrent quatre villages; mais les
ennemis avaient mis tout le bétail en sûreté; les Strasbourgeois
ne purent le reprendre; car Jean de Fénétrange l'avait fait
emmener, à quatre milles derrière soi.
La gxiei^e fui accordée.
Après que la guerre eut duré longtemps et que grand dommage
eut été fait des deux côtés par suite de pilleries et d'incendies, le
landvogt pria la ville et aussi le seigneur Jean de Fénétrange de
fixer un jour et un lieu, pour y traiter do la paix. On désigna
Haguenan et le lundi avant la Saint-Jacques (22 juillet), en l'année
1448. A cette diète, la guerre fut accordée. Celui qui avait perdu
avait perdu et aucun parti ne devait rien restituer à l'autre. Les
hostilités devaient cesser immédiatement et des deux côtés les
prisonniers devaient être rendus sans rançon.
A la mort de Tévêquc Guillaume de Diesi en 1439, les
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MANUSCRITS ALLEMANDS 153
voix de la plupart des chanoines tombèrent sur Conrad de
Bussnang, descendant d'une très noble famille de Thurgovie.
Cependant quelques chanoines mécontents, soutenus par
les nobles, voulurent imposer comme prélat au diocèse
le seigneur Jean d'Ochsenstein, prévôt du chapitre. Les deux
compétiteurs furent consacrés le même jour et presque au
même moment dans la cathédrale ; mais Conrad de Bussnang
abdiqua en faveur du comte palatin Robert, qui resta défi-
nitivement maître de la place. Pendant ces querelles, Jean
d'Ochsenstein avait promis une certaine somme à Jean de
Fénétrange, pour que celui-ci soutint sa cause; le comte de
Fénétrange ne fil rien, réclama néanmoins la somme et rendit
le chapitre responsable du payement. Il attira en Alsace les
Armagnacs; puis, profitant d'une occasion favorable, il enleva,
le 34 septembre 1447, le bétail du haut chapitre et celui de
la ville de Strasbourg à la Wantzenau, au canton de Brumath.
Il avait pour complice dans ce bel exploit Walther de Thann,
qui détenait en fief de l'empereur la ville de Wasselonne. En
vain ce dernier promit au bailli, Rudolphe Lumbhart, de
restituer le bétail qui appartenait à la cité; sa promesse ne
fut pas exécutée et, dès lors, la ville et le chapitre qui, au
demeurant, soupçonnaient l'évoque Robert de Bavière d'être
d'accord avec leurs ennemis, firent une alliance de 10 années.
La ville attaqua d'abord Wasselonne: elle y fit plusieurs
expéditions qui ont été racontées dans notre manuscrit au
chapitre précédent. Elles amenèrent, le 29 juin 1448, la prise
de la ville ^ Puis le 9 juillet, la ville déclara la guerre à Jean
^ C'est à cette prise de Wasselonne que fait allusion notre texte : c Item
die stat und stiffl widerseiten ime in der hundersten wuchen der
messen. » La foire de Strasbourg avait alors lieu quinze jours avant la
Saint- Jean {vor singiten) et quinze jours après. Cf. Strassburgische
Archivchronik . p. 440. Or les habitants de Strasbourg firent leur troi-
sième expédition contre Wasselonne le 26 juin et le 29 ils prirent la
ville.
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154 REVUE d'alsace
de Fénétrange et marcha contre lui : elle lui brûla quatre
villages et commit dans son pays bien des dégâts; le landvogt,
qui était alors le comte palatin Louis, invita les deux parties
à se réconcilier; il leur fixa jour à Haguenau le 22 juillet:
Jean de Fénétrange renonça à toutes ses prétentions sur le
seigneur d'Ochsenstein et le chapitre; chaque parti gardait
ce qu'il avait acquis. Tous ces faits ont été racontés d'après
Specklin par Strobel, t. III, p. 224-229.
Fragment 21. — Von denersten Gecken.
Do man zalle MCCCCXXXIX ior, uff den nehsten dunrslag
noch sant Mathistag, in der vasten, do kam ùber zabern steige in
eilsas ein unzelich grosz volck, die nante man die armen gecken*,
und aiso su ûber die steige koment her in dis lant, do erschussent
su wer in werden môhte an der ersten, und floch iedermann in die
stetle mit libe und mit gule wer anders môhte entrinnen. Sus
ranlent su in dem lande wider und fur. Item an dem nehsten
sundage noch der grossen vastnaht, in dem morgen imbis, do
koment su fur Stroszburg und verslugent sich hûnder die Kart-
hùseler und sus in die glamen das ir nieman enwuste. Sus ranlent
vil nacketer buben do und liessent sich sehen. Do liefTent wol sehs
hunderl gesellen us Stroszburg von etlichen burgern und burgers
knehten und lantlùten die in der stat logent und woltent das volck
sehen, und liefTent also one harnesch hin us. Als su koment [zu]
^ Le manuscrit 83, fol. 386, a suivi le môme récit, mais Ta interpolé.
Nous donnons les principales interpolations. Die nante man die armen
gecken und worent by in herr Tchan von Vinstingen und andere
lûtschen die in Anwysunge gobent berusz zu zyehende und worent ir
by zwolff tusend pferde und legertent die ersle naht in den dôrffern
unvern von Zabern und zugent am andern tag darnach furbasz in die
dôrffere unvern von Straszburg, und also su ûber die steige..., etc. On
les appelait les Armagnacs, et il y avait avec eux Jean de Fénétrange et
d'autres seigneurs allemands qui les avait invités à sortir de leur pays,
et ils étaient au nombre de 12,000 cavaliers et la première nuit ils
logèrent dans les villages près de Saverne ; le lendemain ils se diri-
gèrent dans les villages aux environs de Strasbourg.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 155
sanct Gailen, do rantent die her fur die hûnder den karthûselern
logent und sich in die glamen verslagen hettent, und do die
Gesetlen us der stat koment, do hortent su das des bôsen voickes
so vil do was. Do wollent su wider in die stat wichen, do rante
das b6sen voickes so vil an su und rantent von einander. Do wur-
dent erslagen von burgern und das merteil von burgers knehten
und lant lûten, das ir zusammen was ufTxLvni man; die ûberigen
koment wider in die stat. Item man sol ôch wissen heltent su dem
houbetman gevolget, das was juncher RudolIT Barpfennig, so
werent su sicher mit gewerter hant one allen schaden in die slat
kumen. Dar nach am andern tage und am dirten tage zoch das
bôse voick das lant uff enweg*.
Les premiers Armagnacs.
En l'année 1439, le jeudi qui suivit la Saint'Mathias (26 février)
pendant le carême, il arriva par le col de Saverne une grande et
innombrable bande qu'on appelait les Armagnacs (armengecken),
et lorsqu'ils eurent passé par le col dans notre pays, ils fusillèrent
tous ceux qu'ils rencontraient les premiers, et chacun, parmi ceux
qui purent s'échapper, s'enfuit dans les villes avec corps et bien.
Ainsi ils coururent çà et là dans la contrée. Le second dimanche
de carême (31 mars), pendant le repas du matin, ils arrivèrent
devant Strasbourg, se cachèrent derrière la Chartreuse et dans le
klammen, de façon à ce que personne ne les vit. Puis un certain
nombre d'entre eux désarmés battirent la campagne et se lais-
sèrent voir. Alors environ 600 compagnons, soit des bourgeois,
soit des domestiques, soit des campagnards qui s'étaient retirés
dans la ville, sortirent de Strasbourg et voulurent voir ces soldats :
ils quittèrent la ville sans armes. Lorsqu'ils furent arrivés à Saint-
Gall, ceux qui s'étaient mis derrière la Chartreuse et s'étaient
* Le manuscrit 83 jgoute : und worent also by viertzehen tagen in
tûtschen landen one aile ervorderunge und bewarunge, und volbrohten
vil boszheit und mordes mit totslegen, klenrissen, rouben und brennen...
et ils furent ainsi pendant quinze jours dans les pays allemands , sans
garder nul ménagement, commettant beaucoup de méchanceté et de
meurtres, mettant à mort, emprisonnant, dérobant, brûlant.
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156 REVUE d'alsace
cachés dans le klammen sortirent de leur embuscade; et quand les
compagnons arrivèrent hors de la ville, ils s'aperçurent à quel
nombre d'ennemis ils avaient affaire. Alors ils voulurent rentrer
dans la ville : mais ce méchant peuple leur courut après et ils se
dispersèrent. Alors furent tués quarante-huit hommes parmi les
bourgeois, mais surtout parmi leurs serviteurs et les campagnards.
Les autres rentrèrent dans la ville. On doit aussi savoir que —
s'ils avaient obéi à leur capitaine — c'était alors l'écuyer Rudolf
Barpfennig — ils se seraient armés et seraient rentrés en ville
sans dommage. Après cela, le jour suivant et le troisième jour, le
méchant peuple quitta les environs de Strasbourg, en remontant
le pays.
On connaissait déjà un certain nombre de récits sur
l'invasion des Armagnacs en 1439. Herzog, Elsàsser ChroniTc^
IL Theil, p. 103, en avait composé un d'après le témoignage
d'un contemporain qui assista à ces événements. On con-
sultera aussi avec fruit le fragment publié par Schilter^ dans
ses observations sur Kœnigshofen, p. 1000; la narration de
Maternus Berler, Code historiqtie de la ville de Strasbourg^
p. 54; enfin la continuation de Kœnigshofen, éditée par
Mone, t. III, p. 522. Si notre fragment n'ajoute pas grand'
chose à nos connaissances, il présente du moins des variantes
intéressantes. Parmi les récits modernes on lira avec plaisir
ceux de Slrobel, Vaterlàndiscke GeschicUe des ElsasseSj
t. III, 188; de Tuetey, Les écorcheurs sous Charles VII^ p. 99;
enfin la dissertation de Witte, Die armen gecîcen oder scJdnder
und ihr EinfaU ins Elsass im Jakre 1439, Slrassburg, 1883.
Notre récit confirme ceux qui ont été publiés antérieurement
sur le nombre des écorcheurs, sur la date de leur arrivée,
sur le rôle de Jean de Fénétrange, enfin sur le combat de
Strasbourg. La chartreuse derrière laquelle se cachèrent les
Armagnacs était située au nord-ouest de Strasbourg, sur la route
d'EckboIsheim ; le Matnmen était le nom d'un chemin creux
situé près de celte route, derrière la chapelle de Saint-GalL
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MANUSCRITS ALLEMANDS 157
Fragment 22. — Von den anderen Gecken.
Do man zalte MCCCCXLIIIl ior in dem ougeste do zoch Ludewig
der telfGn, kunig karlen sun, von franckenrich in dûtsche Jant wol
mit fûnffzig tusent Mannen zu rosse und zu fusz. Und koment zu
dem ersten gon Mumpilgarte, do wurdent su in gelossen mit
gutem vvillen und zugent in ôberlant und woltent an die Switzer
sin. Do su koment gon Seckingen und gon Louffenberg und gon
Walshut, do wurdent su ingelossen mit gutem willen und
nmhtent in zu naht Fuszwasser und sattent in ir silberin geschirre
fur und leitent su an ir bette. Also wurdent su zu rote des nahtes
das su nil an die Switzer woltent. Des morgens fruge stiessent
die frômden die heimschen us und noment in was su hettent,
und zugent ochdai'us und zugent wider herabe gon Basil und
logent ûber naht in den dôrifern obenwendig Basil und do umb.
Also koment der switzer wol xv^ an mitwuch frûge an sant bartho-
lomeuslag des vorgenanten jores und erslugent der gecken vil und
zugent fur abe her und woltent gon basil. Do su koment an den
bûrsich und ûber das wasser koment, do kam des bôsen voickes
also vil an su und slugent sich mit einander by den guten lûten,
und was des bôsen voickes so vil, wanne ein huffe mûde wart,
so kam ein ander huffe der geruget was. Do koment die switzer
zu den guten lûten in das hus und wertent sicli von prime untz
vesper, und wurdent die switzer^ erslagen, das ir gar wenig der
von kam und wurdent der gecken gar vil erslagen und enweg
gctragen und gefûrt in ein clein slôsselin und verbrant, das man
Dit solte wissen das ir so vil erslagen wer. Ouch sol man wissen
das vil dûlschen under den gecken was in diser slaht von etlichen
herren in disen Landen und sunderlich her burckart Munch der
wart geworffen mit eime steinc das er slarp^ der doch des bôsen
voickes ein fùrer was, und werent die dûtschen nit gewesen , die
switzer werent on aile schaden vor allen walhen wol gon Basil
kumen. Do das zerging, do zugent die dûlschen Herren von in ;
do woltent su ouch nit me nohe by den Swilzern sin und zugent
das lant her abe gon Endeszheim in der bertzogen slosz von Oester-
rich und noment den armen lûten was su ^lettent und stiessent sfi
us, wip und kind. Ouch wurdent su ingelossen zu Altkirch und zu
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158 REVUE D'ALSACE
Wallwilere, und zu erlisheim und zu eigelsheim, und zu dem
heilgen crûtz und tanbach^ und zugent das lant her abe, und
gewunnent Marckoltzbeim mit trowen und sant Pûlte. Item ufl
den nebsten tag nocb unser frowentag der bûnder, koment su gon
Ërstbeim und logent darinne mit sehsz tusent mannen uffder
illen und roubetent was in werden môbte und floch iederman in
die stelte wer do môbte. Docb fmgent su vil lûtes und scbetzetent
die umb gelt; wer das nit bette zu geben, der mûste rosz^ isen^
oder ducb oder was er bette. Der das nit enbet zu geben, dem
snittent su die kele abe oder hingent in an einen boni oder mar-
tiltent in das er starp. Item uff samstag vor sant Matheustag etc...
Notre récit est ensuite assez conforme à celui qu'a publié
Mone, t. m, p. 527-529. Au § 29 de Mone, il faut lire Gugen-
heim au lieu de Ingenheim. La dernière phrase de notre ma-
nuscrit est : Item man sol wissen fur wor, wer den gesellen,
die dis ding dottent^ also not gewesen nach den lûten, also
nach dem gule, su bettent vil me erslagen denne su erslugent.
Es was kein reisig man hie hy, es worent aïs arm knehte,
also vor ist geseit.
Les seconds Armagnacs.
En Tannée 1444, le daupbin Louis, fils du roi Cbarles, alla de
France dans les pays allemands ; il avait bien avec lui 50,000
hommes à pied et à cheval. Us arrivèrent d'abord à Montbéliard,
où on les laissa entrer volontiers. Puis ils remontèrent le pays et
voulurent marcher contre les Suisses. Ils arrivèrent ainsi à Seckin-
gen, Laulîenbourg et Waldshut ; là encore, les habitants les lais-
sèrent entrer de bon gré ; ils leur préparèrent pendant la nuit des
bains de pied, les servirent dans de la vaisselle d'argent et les con-
duisirent jusqu'à leur lit. Pendant la nuit, les soldats délibérèrent
qu'ils ne voulaient pas marcher contre les Suisses. Le matin de
bonne heure, les étrangers chassèrent les indigènes, leur prirent
tout ce qu'ils avaient, sortirent à leur tour de la ville et redescen-
dirent vers Bâle et les environs. Alors les Suisses, bien au nombre
de 1500, arrivèrent le mercredi matin de bonne heure, le jour de la
Saint*Barthélemy de l'année précitée (26 août); ils exterminèrent
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MANUSCRITS ALLEMANDS 159
un grand nombre d'Armagnacs^ poursuivirent leur chemin et vou-
lurent aller à Bâle. Après qu'ils furent arrivés à la Birse et qu'ils
eurent franchi Teau, une quantité innombrable de ces méchants sol-
dats arrivèrent à eux et ils se battirent près de la maladrerie et il y
avait tant d'hommes de ce méchant peuple que, lorsqu'une bande
était fatiguée, accourait aussitôt une seconde bande qui venait de
se reposer. Alors les Suisses entrèrent dans la maladrerie et ils se
défendirent de six heures du matin jusqu'à vêpres et les Suisses
furent exterminés au point que bien peu d'entre eux en échap-
pèrent. Un nombre fort considérable d'Armagnacs périt ; on em-
portait leurs cadavres du champ de bataille et on les conduisait
dans un petit château où on les brûlait^ pour qu'on ne pût pas
savoir combien d'entre eux avaient péri. On doit aussi savoir que
dans cette bataille il y avait dans le rang des Armagnacs beaucoup
d'Allemands, parmi les seigneurs de ces pays et particulièrement
le seigneur Burckard Mûnch, qui fut frappé d'une pierre et en
mourut. Il était devenu l'un des conducteurs de la méchante
bande, et, si les Allemands n'avaient pas été, les Suisses auraient
pu parvenir sans dommage à Bâle^ devant tous ces Welsches.
Après ces événements, les seigneurs allemands les quittèrent; et
eux ne voulurent pas non plus rester dans le voisinage des Suisses ;
ils descendirent le pays jusqu'à Ensisheim^ au château du duc
d'Autriche, prenant aux pauvres gens tout ce qu'ils avaient^ les
expulsant, eux, leurs femmes et leurs enfants. Ou les laissa péné-
trer à Altkirch, à Watwiler, à Herlisheim, à Éguisheim, à Sainte-
Croix, à Dambach^ ils descendirent ainsi la région, prirent Mar-
kolsheim avec menaces ainsi que Saint-Hippolyte. Item, le jour
après la fête de Notre-Dame (9 septembre), ils arrivèrent à Erstein
et ils campèrent là sur l'Ill, avec 6000 hommes, et ils prirent tout
ce qu'ils pouvaient et chacun qui le pouvait s'enfuit dans les villes.
Ils s'emparèrent de beaucoup de personnes et les rançonnèrent
pour de l'argent ; celui qui ne pouvait donner la somme exigée,
devait livrer un cheval^ du fer, de la toile ou ce qu'il avait. A celui
qui ne pouvait donner ces objets, ils coupaient la gorge; ou bien
ils le pendaient à un arbre ou le torturaient jusqu'à ce qu'il
mourût. . .
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160 REVUE d'ALSACE
Noire chronique n'a pas parlé des molifs qui ont poussé
le dauphin Louis à venir du côté de TÂlsace: ces motifs ont
été racontés longuement dans d'autres continuations de
Kœnigshofen (Strasjsiburgische Archiv-Ckronik dans le Gode
historique de la ville de Strasbourg^ p. 153; manuscrit de
Cologne dans Mone, III, 522 et suiv. ; manuscrit allemand 83
de la bibliothèque nationale). Dans tous ces écrits on lit
l'histoire de la guerre que firent les Suisses à Zurich, alors
allié du roi des Romains Frédéric III; on y apprend comment
en juin 1444 les confédérés vinrent mettre le siège devant
cette ville; comment, au mois d'août, ils bloquèrent en outre,
entre Seckingen et Lieslal, le château de Farnsburg que
défendait un chevalier de l'empire, Jean de Rechberg. Fré-
déric, ne pouvant secourir ses alliés, s'adressa au dauphin et
les Armagnacs vinrent dans nos régions. Notre texte, comme
celui de Mone, fixe leur chiffre à 50,000 hommes; Tuetey
{Les écorcheurs sous Charles VII, 1. 1, p. 150) avait admis le
chiffre de 30,000, qui est sans doute trop bas. Noire docu-
ment nous donne ensuite des renseignements tout à fait
nouveaux sur la manière dont s'engagea la bataille de Saint-
Jacques. Le 18 août 1444, Louis était entré dans Montbéliard ;
ses bandes n'y demeurèrent pas longtemps : elles marchèrent
lout de suite en avant pour délivrer Zurich et Farnsburg;
elles furent reçues en alliées dans les villes de Seckingen,
Lauffenburg et Waldshut; mais là elles se mutinèrent tout
d'un coup et tournèrent le dos aux Suisses. Celte retraite
enhardit ceux-ci à leur courir sus : ils marchèrent en avant,
culbutèrent à Pratteln le corps que commandait Antoine de
Chabannes et le forcèrent à se replier sur Muttens; puis ils
franchirent la Birse et là se heurtèrent au gros de l'armée
des écorcheurs. Notre chronique prétend que 1500 Suisses
prirent part à la bataille. Peut-être, pour exaller leur
héroïsme, a-t-elle diminué leur nombre. Tuetey s'est arrêté
au chiffre de 2000. Notre texte rapporte seulement que
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MANUSCRITS ALLEMANDS 161
fiurckhart Mûncb périt d'un coup de pierre; 11 ne nous le
montre pas, comme la légende, se promenant en triomphateur
au milieu des mourants, criant à ses victimes : cNous nous
baignons aujourd'hui dans des roses.» Ensuite, le fragment
indique bien pourquoi le dauphin, abandonné du reste des
seigneurs allemands, se détourne de la Suisse, dont les habi-
tants se sont montrés si héroïques, et se rejette sur l'Alsace.
Sur cette invasion même de TAIsace, il ne nous apprend rien
de nouveau.
Après ces longs fragments, le manuscrit 82 se termine par
les paragraphes suivants :
Fragment 23. — GetviUer die stat wart gewunnen. 1448.
Do man zalte M CCCC XL VIII ior, ulT sanct Martinstag, do
gewan der appet von Murbach Gehwiler das stetlclin by naht
ungewarnter eren. Die doch zu sinem closter i;ehortent unver-
schult und trengete su von ir friheit und ait harkumen mit gewalt.
En l'année 1448, à la Saint-Martin (H novembre), Tabbé de
Mûrbach conquit, pendant la nuit, la petite ville de Guebwiller,
au mépris de son honneur. Ces gens, qui dépendaient de son
abbaye, étaient innocents et il les priva de leur ancienne liberté et
de leurs anciennes coutumes avec violence.
Le même fait est raconté dans la continuation de Kœnigs-
hofen, chez Mone^ t. III, p. 543, fragment 65, en termes un
peu plus développés. L'abbé de Murbach était à ce moment
Barthélémy d'Andlau. Après s'être emparé de la ville, il
réunit le conseil et le somma de renoncer à ses antiques pri-
vilèges. Mais les bourgeois refusèrent de faire aucun change-
ment à leur constitution. La cause fut portée devant la
Régence d'Ensisheim. Celle-ci donna raison à l'abbé: de
nouveaux membres nobles, tous dévoués au monastère, furent
ajoutés au conseil communal; tous les membres de ce
conseil, ainsi que les chefs des corporations, devaient être
nommés désormais par le prince-abbé : il fut interdit de pré-
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162 REVUE d'alsace
senter à Tabbé-seigneur des réclamations collectives. La
perte de ses libertés fut fatale à Guebwiller; comme le dit la
chronique de Mone, c jamais la ville ne devint plus aussi
prospère qu'elle Tétait le jour où la conquit ce méchant
homme. > Cf. X. Mossmann, Mmhach et GudmiUer^ Colmar,
1866, p. 71,72.
Fragment 24. — LUUeThurg die stat war getvunnen. 1443.
Do man zalte MGCGGXLIII ior, uff dunrstag noch sant Martins-
tag, do wart Lutzilburg die stat gewunnen und wart verroten von
den die in der stat des rotes woren und wart dem hertzogen von
Burgin ingeben.
En Tannée 1443, le jeudi après la Saint-Martin (14 novembre),
la ville de Luxembourg fut prise et elle fut trahie par ceux de la
ville (jui étaient du conseil et elle fut livrée au duc de Bourgogne.
La duchesse douairière de Luxembourg, Elisabeth, avait
cédé tous ses droits à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne :
celui-ci sut les faire valoir. La ville fut prise d'assaut par ses
troupes et réunie à son empire. Cf. de Baraute, Histoire des
ducs de Bourgogne, 1825, L VII, p. 149.
Lutzilstein wart gewunnen von dem PfaUzgrofen, 1452. —
Cf. Mone, t. I, fragment 62 de Tancien manuscrit de Strasbourg,
n«844.
Fragment 25. — Der strit vor Jente.
Do man zalte MCGGCLIII ior, do streit der Hertzoge von Bur-
gine mit der stat von .Tente und wurdent der von Jenge erslagen
und ertrucket xxii tusend man, und do der strit also geschach^ und
die von Jente dernider gelogent, und erslagen wurdent, do ergobent
su sich erst an den hertzogen von Burgin und man sol wissen
werent su nit geflohen und werent by einander bhben, das in nût
gescheen wer, wanne ir was me und worent stercker im felde
dan der Hertzoge von Burgine mit sime Volcke.
En Tannée 1453, le duc de Bourgogne combattit contre la ville
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MANUSCRITS ALLEMANDS d63
de Gand et les gens de Gand furent battus et perdirent 22,000
hommes; et, comme le combat avait ainsi tourné, comme ceux de
Gand étaient vaincus et accablés, ils se livrèrent au duc de Bour-
gogne. L'on doit savoir que, s'ils n'avaient pas pris la fuite et s'ils
étaient restés ensemble, la chose ne leur serait pas arrivée, car ils
étaient plus nombreux et plus forts dans le combat que le duc de
Bourgogne avec ses troupes.
11 s'agit ici de la bataille du Gavre, où 45,000 Gantois (non
pas 2î2,000, comme dit notre texte) se heurtèrent contre les
troupes de Philippe-le-Bon, le 22 juillet 1453. Un chariot de
poudre prit feu dans le camp des Gantois et cette explosion
détermina leur fuite. H ne resta plus, après cette déroute,
aux habitants de la ville qu'à se rendre à merci au duc.
Fragment 26. — Constantinopel die grosse stcU tvar
hingeben.
Do man zalte MCGCCLIII ior, umb sanct Martinstag, do wart
die grosse stat Constantinopel gewunnen und hingeben mit ver-
reterige den Turcken.
En Tannée 1453, vers la Saint-Martin, la grande ville de Con-
stantinople fut prise par les Turcs et livrée à eux par trahison.
Il y a ici une erreur sur la date du jour . Constanlinople
fut conquise le 29 mai 1453; peut-être celle nouvelle ne
parvint-elle à Strasbourg qu'au début de novembre. Peut-être
aussi faut-il lire sanct Maximstag.
Fragment 27. — Nidecke wart gewunnen.
Do man zalte MGCGCLIIII ior, uff aller heilgentag, do wart das
slosz gross Nidecke gewunnen von juncher Ludewig von Liehten-
berg und gewan es on aile Gezug von juncher Andres Wirich,
was juncker Ludewiges figent und hat uff in angegriffen, der was
ôch uff dem slosse und wer sin frowe nit gewesen, die was ouch
uff dem slosse und ging grosz kindes, und bat fur in, also warel
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164 REVUE d' ALSACE
die frowe geeret von juncher Ludewig von Liehtenberg und wer
das nit gewesen, so mûsle juncher Andres Wirich darumb gestor-
beu sin.
En Tannée 1454, à la Toussaint (l®"" novembre), le château de
Grand-Nideck fut pris par récuyer Louis de Lichtenberg et il s'en
empara, sans aucun matériel de guerre, sur Técuyer André
Wirich. Celui-ci était l'ennemi de l'écuyer Louis et l'avait attaqué.
Wirich se trouvait au château ainsi que sa femme qui était alors
enceinte et qui alla prier pour lui. Louis de Lichtenberg respecta
la femme et, sans elle, l'écuyer André Wirich aurait été mis à
mort pour ses méfaits.
Il s'agit ici de Louis V de Lichtenberg^ qui mourut en
1471 ; le château de Nideck était situé au fond de la vallée de
Hasiach. Ristelhueber-Baquol {L'Alsace ancienfie et moderne^
art. Oberhasiach) place à tort ce fait en 1449. Le château de
Nideck fut détruit probablement peu après; mais nous
ignorons l'époque exacte de cette destruction.
Fragment 28. — Boh Kunigsperg das Shs wart gewunneih
Do man zalte MGCGCLIITI ior, do wart hoh kunigsperg das
sloss gewunnen von den von Golmar, wanne ir fîgende dar uff
enthalten worent und su darabe geschediget wurden.
En l'année 1454, le château de Hohkônigsbourg fut pris par les
habitants de Golmar, parce qu'on y avait donné asile à leurs enne»
mis et qu'ils avaient éprouvé des dommages de la part des gens
descendus du château.
Depuis la fin du xiv° Siècle, le château de Hohkônigsbouiç
relevait des évêques de Strasbourg; il devint bientôt le siège
d'une bande de brigands qui dévastaient les environs et
détroussaient les voyageurs. En l'année 1454, ces singuliers
châtelains, d'accord avec Walther de Dhan, Amman de Mar-
kolsheim tombèrent sur une noce composée d'environ cent
personnes et qui se rendait de Fribourg en Brisgau à Colmar ;
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MANUSCRITS ALLEMANDS 165
ils retinrent les personnages les plus riches prisonniers dans
les cachots de la forteresse. La ville de Colmar, dont quel-
ques habitants avaient été victimes de cette agression, s'émut;
d'accord avec Strasbourg et Schlestadt^ elle assiégea le châ-
teau; les brigands durent capituler et Hohkônigsbourg fut
vendu; mais ses nouveaux possesseurs imitèrent l'exemple
des anciens: en 1462, toute l'Alsace, villes et seigneurs,
assiégèrent derechef le château, qui fut détruit et qui fut
placé sous la suzeraineté du duc Sigismond d'Autriche. Cf.
sur ces événements la petite brochure : Die Hohkônigdnirg
im Elsass. Strassburg, Schullz, 1878, p. 7 -9.
Fragment 29. — Eine Eeise fur Mutzig.
Do man zalte MCCCGLIIII ior uff sant chorcheientag do wart
Mutzich gewunnen oder gestolen von hertzoge Steffan von Peigern,
unsers herren von Stroszburg vater und juncher Schoffart von
Linyngen und dem grofen von Sarvverde und dem Bischôfe von
Mentze und gewunnent es juncher Wirich an und wusste er doch
nul mit in zu schafTende zu han und der bischoff von Stroszburg
lech in bûssen und bulfer, dass su das Slosz ouch soltent gewinnen,
wanne su nit me danne* das stettehn inné battent. Also zoch die
slat von Stroszburg und juncher Ludewig von Liehtenberg us am
sundag frûge und wider seiten allen den in dem stettelin worent^
und also su gewar wurdent das die Stat us zoch^ do fluhent su
schemmelicher us dem stettelin wie vil der herren darinne was
und was in also not zu fliehen, das su abe dischc fluhent und
gesottens und gebrotens liessent ston. Und das kam den von
Stroszburg gar eben; da su dohin koment, do fundent su die kost
bereit und es v^ante kurtz man hette su darinne ergriffen. Also
&nd man ein grosse und drige cleine busse die worent des Bi-
scbofes von Stroszburg gewesen. Die furtent die von Stroszburg
mit in wider heim uff mendag darnach.
En Tannée 1454, à la Sainte-Géorgie (15 février), Mutzig fut
* Le manuscrit porte wanne.
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166 REVUE d' ALSACE
pris OU plutôt volé par le comte de Bavière Etienne, père de notre
seigneur de Strasbourg, par Schoffart de Linange, le comte de
Saarwerden et l'évêque de Mayence. Ils conquirent la ville sur
récuyer Wirich, qui ne sut pas avoir affaire à eux. L'évêque de
Strasbourg leur prêta ensuite des canons et de la poudre, pour
qu'ils s'emparassent du château ; car ils n'avaient pris que la petite
ville. Le dimanche suivant, de bonne heure, la ville de Strasbourg
et l'écuyer Louis de Lichtenberg sortirent des murs et marchèrent
contre tous ceux qui étaient dans Mutzig et quand les seigneurs
apprirent que la ville faisait une expédition, ils se sauvèrent
honteusement, bien qu'ils fussent très nombreux, et ils éprouvaient
un tel besoin de se sauver qu'ils s'enfuirent de table et y lais-
sèrent leurs fricassées et leurs rôtis. Les gens de Strasbourg trou-
vèrent la chose à point : à leur arrivée, leur repas était préparé et
peu s'en fallut que les seigneurs ne fussent pris. L'on trouva un
grand canon et trois petits, qui avaient appartenu à l'évêque de
Strasbourg : les gens de Strasbourg les ramenèrent avec eux le
lundi suivant.
Le récit du même événement a été ajouté au manuscrit
de Cologne que Mono a publié l. III. p. 545, fragment 73;
mais il est fait en termes différents. Les dates ne sont pas
identiques; le fragment de Mone donne le mardi après la
Sainte-Agathe, soit le 12 février; ici nous trouvons la date
du vendredi 15.
Le château el la ville de Mutzig avaient été donnés en
gage par l'évêque de Strasbourg au seigneur Wirich de
Hohenbourg. L'évêque Robert de Bavière et quelques
seigneurs formèrent le projet de les reprendre. Parmi eux
étaient le père de Robert, Etienne de Bavière, Schoffart ou
Geoffroi de Linange, fils d'Enrich VI, de la ligne de Linange-
Ilartenbourg, et le comte Jacques de Saarwerden. Ils réus-
sirent dans leur dessein; mais Wirich s'adressa à la ville de
Strasbourg, dont il était citoyen; la ville lui donna des
secours et le dimanche suivant ses troupes, commandées par
Louis de Lichtenberg, reprirent la cité. Le même fait est
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MANUSCRITS ALLEMANDS 167
raconté dans Sirobel, III, «178, d'après un manuscrit ayant
appartenu au pasteur Brunner. Strobel place la prise de
Hutzig au 6 février.
Fragment 30. — Eine Reise fur liergbietenheini.
Do man zalte MCCCCLV ior ufF rnitwuch nehst nach aller hei-
ligentag, do zoch die stat von Slroszburg gon Bergbietenhcim und
gewunnent das stettelin und fingent wol sehs reisiger Gesellen
darinne. Aber su wurdent wider lidig in der Rahtung also man
geriht wart mit juncher Ânthennien von Hohenstein. Man seite
ouch die armen Lùte wider lidig ires eides, wanne su der stat
gesworn battent do man es ihm wider gap.
En l'année 1455, le mercredi après la Toussaint (5 novembre),
la ville de Strasbourg fit une expédition sur Bergbietenheim, elle
conquit la petite ville et fît prisonniers environ six cavaliers. Mais
elle les relâcba, après que la cause entre elle et l'écuyer Antoine
de Hohenstein eut été jugée. On délivra aussi les pauvres gens du
serment qu'ils avaient prêté à la ville, lorsqu'on rendit Berg-
bietenheim à l'écuyer.
Le même fak a été raconté par Strobel, III, 379, d'après
Specklin. Bergbietenheim est situé au canton de Wasselonne.
Antoine de Hohenstein avait à plusieurs reprises attaqué des
bourgeois de Strasbourg: voilà pourquoi la ville marcha
contre Bergbietenheim.
Das fiche wart gewunnen. 1455. — Ce paragraphe est iden-
tique à celui publié par Mone, t. I, p. 276, fragment 63, d'après
le manuscrit de Strasbourg, 844.
Der Kurtnig von Zipern kam gon Stroszhurg. 1363. — C'est
le même texte qu'a publié Scbilter, dans son édition de Kœnigs-
hqfen, p. 366, et qui diffère beaucoup de celui de Hegel, p. 858.
Der Kunig von Dennenmarg kam gon Stroszhurg, Cf. Scbil-
ter, p. 367.
Yon Herr Cuntz Muller dem ammeister. 1393. — Le passage
est le même que dans l'édition de Hegel, p. 785.
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168 REVUE d'alsace
Der stette huch uff der pfaltzen wart gemaht von zwôlff
wisen mannen, — Schiller, p. 366, avait publié ce texte. Notre
manuscrit donne à tort ]a date de 1422 au lieu de 1322.
Fragment 31 . — Die Orgde in sant Cathrinen capclle die
deine wart gemaht.
In dem iore do man zalte noch Gottis geburt MCCCCLI ior, do
wart die clein orgel in sant Kathrinen cappelle gemaht zu dem
munster zu Strosburg und gab dieselbe orgil an das werck ber
Dietrich von Ertpfert, ein priester des werckes zu dem munster,
ein orçeler als er starp, und koste die orgele in aile we^e uff hun-
dert guldin.
Le petit orgue dans la cJiapeUe Sainte-Catherine fut fait.
En l'année de Tlncarnation 1451, le petit orgue de la chapelle
Sainte-Catherine fut fait, dans la cathédrale de Strasbourg, et
fut exécuté par Dietrich d'Erfurt, prêtre de l'œuvre Notre-Dame,
et, au moment de sa mort organiste, et l'orgue coûta en tout cent
florins.
Ce fait était déjà connu : il est cité par Schad et Grandi-
dier à l'année 1400 (Cf. Kraus, Kunst und AUerthum in
Elsass-Lothringen t. I, p. 386), mais notre chronique donne
formellement la date de 1451 et c'est celle que nous adop-
tons. L'orgue de Dietrich d'Erfurt est resté jusqu'au xviii*'
siècle dans la chapelle Sainte-Catherine, au bas-côté sud de
la caihédrale. De 1425 à 1465, la valeur intrinsèque du florin
était de 7 fr. 35 c. L'orgue coûta donc 735 francs.
Telle est l'analyse Adèle de notre manuscrit. Le fait le plus
récent dont il y soit question est l'incendie de 1459. C'est
donc après cetle date qu'il a été copié. D'autre part, le qua-
trième chapitre s'arrêle brusquement, après avoir raconté
l'entrée de Tévêque Robert de Bavière à Strasbourg, en 1440.
Le manuscrit 844 de Strasbourg, qui a relaté le même événe-
ment en termes identiques, continuait le récit et le poussait
jusqu'à la mort de ce prélat en 1478. Il semble bien que notre
copiste ne connaissait pas encore cette mort et que, par con-
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MANUSCRITS ALLEMANDS 109
séquent, il a écrit avant 1478. Ainsi, la date de notre livre
est entre 1459et1478,et sans doute plus rapprochée de 1459
que de 1478. Le copiste a eu sous les yeux un manuscrit de
la classe A de Kœnigshofen. Mais où a-l-il puisé pour les
continuations? Il est très difficile de le dire; probablement
un peu partout. Pour les grands faits, des récits détachés
devaient circuler de main en main. Les petits étaient ajoutés
en marge ou sur les blancs laissés dans les manuscrits de
Kœnigshofen: après avoir copié un manuscrit A, notre
écrivain a, je suppose, réuni d'autres manuscrits; sur
l'un il a pris telle indication, sur l'autre telle autre. Puis
il a changé parfois la première narration, et, pour les évé-
nements dontlui*méme a été témoin, il y a ajouté du sien.
Le compilateur est, à coup sûr, un Strasbourgeois. Il insiste
sur les faits qui ont eu cette ville pour théâtre ou sur les
expéditions des Strasbourgeois au dehors. Puis il indique
brièvement les faits qui se sont déroulés dans les pays voi-
sins. A cette époque, les deux États avec lesquels l'Alsace
avait le plus de rapports, étaient la Suisse et le duché de
Bourgogne avec ses annexes de Flandre. Tout ce qui se pas-
sait dans ces régions avait un contre-coup dans la nôtre; et
voilà pourquoi dans nos chroniques alsaciennes les historiens
de la Suisse ou de la Flandre trouveraient beaucoup à
glaner. La chronique du manuscrit 82 ne fait pas exception :
elle nous a transportés à Rheinfelden aussi bien qu'à Gand.
Le second des manuscrits de Kœnigshofen que possède la
bibliothèque nationale a été acheté en juin 1845 à la vente
Roibin. Il portait autrefois le n^ 3171 du supplément français
et aujourd'hui il est coté n"" 99 du fonds allemand. Il est de
moyen format, comprend 229 feuilles qu'a numérotées une
main récente; il est écrit sur une seule colonne; les titres
sont en rubrique; la première lettre de chaque paragraphe
devait aussi être peinte en rouge; mais ce travail n'a été
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170 REVUE d'aLSACE
exéciUé que pour le début. Gomme nous le verrons plus
loin, le manuscrit a été écrit en 147â.
Le manuscrit 99 commence ex abrupto^ sans aucun titre,
par la préface de Kœnigshofen. La copie est défectueuse; le
scribe était pressé et il laisse volontiers de côté des phrases
du texte original. Le premier chapitre^ qui s'étend sur 48
feuillets^ a pour nous peu d'intérêt, puisqu'il rpule sur l'his-
toire ancienne jusqu'à la mort d'Alexandre. Le second cha-
pitre (fol. 48-102) est très incomplet; le dernier empereur
qui y est cité est Charles III le Gros, et le dernier paragraphe
a pour rubrique : Keysers Karles frowe sant Richart kam
gan Andelo in dos Gloster. (Schilter, p. 105-106.) Le copiste,
avec raison, n'a pas compté Jules César parmi les empereurs;
mais, à grand tort, il a oublié quelques princes en route,
par exemple Nerva : si bien que sa numération est tout à fait
différente de celle des autres manuscrits de Kœnigshofen.
Au folio 112, il passe immédiatement du second au cinquième
chapitre. Il raconte successivement les légendes relatives aux
origines de Strasbourg, les trois agrandissements de la ville;
il énumère les couvents, les incendies, les persécutions des
Juifs, les épidémies, les orages, et les années de disette ou
d'abondance. Dans cette dernière partie qui, dans les autres
manuscrits de Kœnigshofen^ a été rejetée à la fin, on pour-
rait relever quelques détails inédits.
Fragment 1.
Do man zalt nach Gottes Geburt tusend CCXXXIII^ do gab man
ein fyertel weissen umb m sol. Ô., das fyrtel korne umb ii sol. 8.
und ein fyertel gersl umb xiiii S. und ein fyrtel habern umb x 8.
Do man zalt nach Gottes Geburt tusend CCLXIUI ior, do gab
man ein vierttel weissen umb mi sol. B, und ein fyrtel korne umb
III sol. S., und ein fyrtel habern ouch umb un sol. S.
En Tannée de Tlncarnation 1233, on vendît le rézal de fro-
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MANUSCRITS ALLEMANDS 171
ment 3 schellings, le rézal d'orge 2 schellings, le rézai de seigle
14 pfennigs et le rézal d'avoine 10 pfennigs.
En Tannée de l'Incarnation 1264, on vendit le rézal de froment
4 schellings, le rézal d'orge 3 schellings et le rézal d'avoine
aussi 4 schellings.
D'après les recherches de M. l'abbé Hanauer, qu'il faut
toujours citer en ces matières, la valeur intrinsèque du d.
élail au xiii* siècle de 0,129<:. Un schelling valait donc 0,129
X 12 = 1,548. En 1233, les prix respectifs du froment, de
l'orge, du seigle, de l'avoine auraient été de 4,65; 3,20;
1,80; 1,30. En 1264, le froment et l'avoine auraient coûté,
d'une façon tout à fait exceptionnelle, le même prix 6,20 ;
l'orge aurait valu, la même année, 4,65. Le viertd ou rézal
était un peu plus grand qu'un hectolitre; le rézal pour
l'avoine n'était pas identique au rézal pour le blé. Il était
plus fort. Nous ne savons pas où notre manuscrit a puisé ces
renseignements; il n'est pas impossible qu'il y ait des er-
reurs de date ou de chiffre.
Après rénumération de ces désastres, on trouve les cha-
pitres :
Der Btett huch wart uff der pfaltzen gemacht von zwôljf
ivysen manen von Stroszhurg. — Schiller, p. 366.
Der Konig von Zyppern kam gon Stroszhurg. — Ib., ib.
Von den ameistern zu Stroszhurg und ouch etwas das h\j
innen geschehen ist. Ce dernier passage est inédit; nous le
publions ici, en avertissant toutefois que le même fait est raconté
très brièvement dans Mono III, p. 512, d'après le manuscrit de
Donaueschingen.
Fragment 2.
In dem jor do man zalt nage gottes geburt tusend CGC XC IX
jor, do wartt zû Stroszburg ameister her Rûlman Barpfennig der
jung. Do kam meister und rott fur, das fûnff gessellen werend
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172 REVUE d' ALSACE
dye zusameii hettent gesworen einen brieff zu haltten, den sy
selber gedecht hetlen ; das doch nieman iun soit, dan nieman sol
sich verbinden zu Stroszburg zû dem andern one irieister und
rots willen und wissen, und derselbe Brieff ward vor dem rott
gelesen und stund der also — ein teyl — ich hye beschriben als wil
dye vorgenanten fûnfî gesellen solUtent einander hellffe wo einer
wiste das der ander einer frouwen oder jungfrouwen holtt wer, so
soUte er im helffen wo er kunde oder mochtte, sy wer joch wer
sy wer oder wye nohe sy im zugehortte uszgenomen eins eliche
wib oder sin mutter oder sin swester und siù kinde und anders
nieman sol usz genomen sin. Item stund ouch in dem selben
Brieff wer es das einer ùtt hortte von dem andern sagen, das
sinem gesellen an sine ère rûrtte oder im ubel kara, das er das
verantwurten sollte und dasselbe ouch sinem gesellen fur bringen
und im ouch beholffen sin. Item es stunde ouch in dem selben
brieffe das sy nit me in ir gesellschafiTt soltent lassen dan ufiT
XX manne und ouch so vil von frouwen und ouch niemans in dye
geselschafft lossen er were dan vopens gènes imd wan sye an
XX kemen, so solltent sy einen kunig und ein kunegin under inen
setzen. Item ouch stund es in demselben brieff wer es das zwen
umb ein frouw wurben, so solltent funff daruber gesetzt werden,
und welechem dyeselben funff erkantent der do dan wichen soltt,
der sollt dan abston und soit wichen und soit den andern unge-
hinder lan und soltt im ouch darzû helffen gegen der frouwen und
jungfrouwen wen so er beste mochtte.
Do nu diser bryeff also gelessen ward, do wurden ir vier zu rede
gesetztt und woren dièse Luwecklin von Mulheym, Hans Rudolf
von £ndigen, Grosz Burckgroffe, aile edel knechtt, und Hans
Blumlin ein burger der funffle was dot. Do disse nu also zu rede
worden gesatztt, do veranttwurtent sy sich das sy es in keinem
argen hatten geton und ouch nit darumb das sy do mit dèr statt
fryheitt krencken woltent. Nach vil rede, do verurtelte in der
rott das sy sweren solltent das sye es nit in der mosz geton hetten
wider den artickel als in dem stattbryeff statt den man aile jor
vor dem Munster lysett und desz dotten sy und mûst ir j^licher
dem rottefûnffzig pfunt stroszburger pfennig geben etc..
En Tannée de Tlncarnation 1399, Rulmaun Barpfennîg le jeune
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MANUSCRITS ALLEMANDS 173
étail ammeistre à Strasbourg. A cette époque, rammeistre et le
conseil apprirent que cinq jeunes gens avaient juré d'observer un
pacte qu'eux-mêmes avaient rédigé. Mais la chose était défendue;
car personne à Strasbourg ne doit s'engager à un autre^ sans la
volonté de Tammeistre et du conseil ou sans qu'ils en soient
informés. Et Ton lut ce pacte devant le conseil et il était conçu en
ces termes (j'en copie ici une partie). Les cinq compagnons en
question devaient s'entr'aider ; dès que l'un d'eux savait que son
compagnon était amoureux d'une femme ou d'une jeune fille, il
devait l'aider de toutes ses forces et de tous ses moyens, quelle
qu'elle fût et quel que fût le degré de parenté qui le liât à elle, à
l'exception toutefois de sa femme légitime, sa mëre^ sa sœur ou sa
fille ; mais aucune autre femme n'était exceptée. Item, il y avait
dans ce pacte que, si l'un d'entre eux entendait tenir de l'autre un
propos qui touchât à son honneur ou qui pût lui faire tort, il devait
se porter garant pour son compagnon, l'en informer et l'aider dans
celte affaire. Item, on y lisait qu'on ne pourrait recevoir dans la
société plus de vingt hommes et autant de femmes, qu'on ne pour-
rait y laisser entrer que ceux qui étaient à même de porter les
armes; une fois que la société compterait vingt membres, elle
devait se choisir un roi et une reine. Item, on y lisait que si
deux compagnons désiraient la même femme, cinq d'entre eux
devaient être pris pour arbitres; celui-là même qui, au jugement
de ces cinq, devait se désister, était tenu de le faire, il ne devait
susciter aucun obstacle à l'autre; bien plus il le devait aider,
contre la femme ou la jeune fille, du mieux qu'il pouvait.
Lorsque donc ce pacte fut lu, quatre d'entre eux furent accusés :
c'était Luwecklin de Mûllenheim, Jean-Rodolphe d'Ëndingen,
Gross Burggraf, tous nobles écuyers. Le cinquième, Jean Blum-
lein, bourgeois, était mort. Quand ils eurent été accusés, ils se
justifièrent, en disant qu'ils ne l'avaient pas fait dans une mau-
vaise intention et qu'ils ne voulaient, en aucune manière , porter
atteinte aux libertés de la ville. Après bien des discours, le conseil
leur fit jurer qu'ils n'avaient point agi contre l'article de la consti-
tution de la ville qu'on lit chaque année devant la cathédrale : ils
le jurèrent et chacun d'eux dut payer au conseil cinquante livres
en monnaie de Strasbourg.
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174 REVUE d'alsace
Nous n'avons aucun autre renseignement sur cetle curieuse
association. L'ammeistreRùlman ouRûlin Barprennig appar-
tenait à la tribu du Miroir. C'était un citoyen très estimé qui
remplit cette chargea différentes reprises, en 1399, 1405,
1409, 1416, 1419 et 1426. L'amende à laquelle furent con-
damnés les quatre associés est assez considérable. A la fin
du xiv*^ siècle, le schilling avait une valeur intrinsèque de
0,765. (Hanauer, Études économiques sur V Alsace, 1. 1, p. 375.)
La livre valait donc 0,775 x 20= 14,50 et 50 livres donnent
725 francs.
Après ce long développement, notre manuscrit revient tout
d'un coup en arrière et nous y trouvons le chapitre quatre de
Kœnigshofen sur les évoques de Strasbourg. Le début du
chapitre est assez semblable à celui de l'édition Schilter;
mais, tout d'un coup, sous l'épiscopat de Henri de Veringen
(1202), des additions assez importantes se rencontrent dans
notre codex. Comme dans le manuscrit Barlholdi, aujourd'hui
à la bibliothèque de Colmar, on y lit le récit du supplice
infligé en 1212 à quatre-vingts hérétiques de Strasbourg et
l'histoire de la croisade d'enfants, qui eut lieu la même année.
Comme Mone a publié ces textes (t. III, p. 486-487), nous
n'insistons pas. Le récit est de nouveau semblable à celui
qu'a publié Schilter; mais, à la fin du chapitre, on voit un
changement curieux; Kœnigshofen, dans le texte C, avait fort
malmené l'évêque Frédéric de Blankenheim ; ici, au contraire,
nous lisons son apologie. C'est le même texte que celui du
manuscrit de Donaueschingen (Mone III, p. 505). Il se ter-
mine par ces mots : « Dis was der groste Kryeg, den die von
Stroszburg je gehalten, wan mencklich was ir feit. Dise kro-
nicke erwindett hye. »
Le chapitre iv étant terminé, nous reprenons la suite du
5° chapitre. Le manuscrit raconte les changements de la con-
stitution de Strasbourg et les expéditions faites par la ville,
dans le môme ordre que Schiller (p. 313-323). Ce récit est
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MANUSCRITS ALLEMANDS 175
ensuite interrompu ; puis, tout à coup, nous nous trouvons
au milieu de la narration des guerres entre les villes de
Souabe d'une part, les ducs de Wurtemberg et de Bavière
d'autre part, au chapitre: Der schwebshen stette ûbermut
(Scbilter, p. 348), et le récit est conforme à celui de Schiller
jusqu'à la page 360. Puis nous trouvons :
Fragment 3. — Ein reysse gen Lienberg.
Do man zalt nach gottes Geburtt tusent CGC XC VIIII jor^ do
zogte biscbofî Wilhelm von Diesthe mit des riches lantwogt gênant
Dyeterich zur witlen mûllen und dye stroszent[burger] usz fur
Lienberg dye burg und woltent sye gesturmett haben und do sy
darkomen, do duchte sye wie sye dye burg nicht gesturmen
mochtent und verbrantent den vorhofT und logen nit me dan ûber
nacht, do des morgens brochen sy uff und verbranten ettwe manig
dorff und zugen wider heym.
En Tannée de l'Incarnation 1399, Tévêque Guillaume de Diest
avec le landvogt de l'Empire, nommé Dietrich zur xvitten mûlleyi
et les Strasboui^eois, fît une expédition contre le château de Lem-
berg ; ils voulurent s'en emparer par force ; mais, quand ils furent
arrivés, ils s'aperçurent qu'ils ne réussiraient pas à le prendre et
ils brûlèrent les ouvrages extérieurs et ils ne campèrent, en cet en-
droit, pas plus d'une nuit. Le lendemain matin, ils se retirèrent,
brûlèrent maint village et rentrèrent à Strasbourg.
Ce fragment est assez analogue à celui qu'a publié Mone
d'après le manuscrit de Donaueschingen, t. III, p. 512. Il en
est de même du suivant. Si nous le donnons ici, c'est pour
qu'on remarque bien la singulière composition de ces chro-
niques, qui ajoutent à Kœnigshofen des passages pris par-
lout, sans qu'il soit possible d'en découvrir l'origine première.
Au demeurant, ces faits sont très peu connus : il n'en est pas
question dans Slrobel. Lemberg est situé aujourd'hui au
canton de Bitche, arrondissement de Sarreguemiues. Dietrich
jsur tvitten mullen était en réalité unterlandvogt.
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176 REVUE d' ALSACE
Fragment 4. — Mn reysse uff die heren von Bitsche.
Darnach an des heilgen crùtztag, zu herbste des vorgenanten
jores, do zugent dye vorgenanten heren und dye von Stroszburç
aber usz uff dye heren von Bitsche in dem weslirich und Ic^en
fier nacht in der selben herren lant'und verbrantent und verherg-
tent was inen oder iren hellfern zugehôrte und dotten wast grossen
schaden, wan dye dôrffer woren vol kornes, haberns und aller
hande frucht. Item sye verbrantent ouch lxxii gûtter dorffer on
ander grosse schûren in den welden.
Une expédition contre les seigneurs de Bitche.
Ensuite, le jour de la Sainte-Croix (14 sept.), pendant l'automne
de Tannée précitée, ces mêmes seigneurs et les gens de Strasbourg
firent une seconde expédition contre les seigneurs de Bilche dans
le westrich et campèrent quatre nuits dans leur pays, brûlant et
saccageant tout ce qui leur appartenait, à eux et à leurs alliés, et
causant de grands dommages, car, à ce moment, les villages
étaient remplis de blé, d'avoine et d'autres fruits. Us brûlèrent de
la styrie 72 biens et villages, sans compter de vastes granges dans la
campagne.
Le westrich était le nom donné par les Alsaciens à tous les
pays de FOuesl, mais d'une façon particulière à la Lorraine.
Après ces fragments, nous trouvons : Ein reysse fiir Gefnery
(voir plus haut, p. 36, noie 1); Eingrosser strytt stoisten den
cristen und den heyden genanù die Turckel àls man kunig
Sigmuyit von Ungam eu Jiélffe wolte Jconieii; c'est le récit de la
croisade de Nicopolis, à peu près tel qu'il est publié dans Mone,
t. m, p. 511, d'après le manuscrit de Donauescbingen. Le récit
est suivi de l'énuraéralion des tremblements de terre, des
grands vents et autre intempéries ; le texte est à peu près celui
de Schiller, seulement les dates sont embrouillées. Notre ma-
nuscrit raconte ensuite les guerres de la France et de l'An-
gleterre (Schilter, p. 323-325); les expéditions contre les
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MANUSCRITS ALLEMANDS 177
Suisses (ici le manuscrit reproduit plutôt le texte deC. Hegel,
821-832); les autres expéditions de Strasbourg (Schilter,
327-348). La narration est interrompue au milieu de la lutte
des villes de Souabe contre le duc de Wurtemberg, après le
chapitre : Ein Anbse wart hye getan; un renvoi indique qu'il
faut chercher la suite plus haut : nous l'avons déjà signalée.
Le manuscrit se termine par le paragraphe suivant, qui
nous donne quelque éclaircissement sur la date de sa compo-
sition.
Fragment 5.
Es ist zu wissen das in dem jor do man zalt nach gottes geburtt
tiisend GGGG L VIII jor, min gnediger ber der raargroff Bernhartt
voQ Baden ist usz geritten, an mendag nach dor pfingst wochen in
das lantt gon Genowund bat sine sachen wol usz gerichtt und was
an der heinfartt wider herusz bizin das herzogthum zu orlientz. Do
ward der obgenant her kranck selb vierd, de ouch aile tôt mit
im blyben. Mit namen juncker kunratt von Schellenberg starp ufT
den zinstag vor sanct Margrettentag im tag und lilt gensylt der
statt Âst ein tag reyse» und Heinrichne Schulteiss starb an mitt-
woch darnach in der nacht gegen tag und lytt hye disett der sLalt
Ast uff ein halb mille, und myn gnediger hère obgenannt starb ulT
sant Margreden tag zu nacht zwistent zwelfTcn und eym in der
roitnachtt und litt in der statt Munckalier in der Herschaflft von
Sophie; Gunrat Schlegel uff sant Maria Magdelena obent und lyett
hye dysett sant Bernhardsberg by eym castell heist visitzect. Gott
der Hère wollen inen allen barmherzig sin.
Disz Bûch hatt hye ein ende. Gott der allmechtig uns allen sine
grundlosse barmherzikeit sende. Amen.
Und ist usz geschriben an zinstag nachtt nach sacift Mathistag in
der fasten anno LXXII. Amen.
On fait savoir que dans Tannée de l'Incarnation 1458, mon gra-
cieux seigneur le margrave Bernhard de Bade est parti, le lundi
après la semaine de la Pentecôte (29 mai), contre Gênes et qu'il y
arrangea bien ses affaires. Il revint jusqu'au duché d'Orléans;
mais là il tomba malade, lui le quatrième^ et les trois autres mou-
12
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178 REVUE D'ALSACE
rurent avec lui. Nommément l'écuyer Conrad de Schellenberg
mourut le mardi avant la Sainte -Marguerite (18 juillet) et il souf-
frit en deçà de la ville d'Asli, à une journée de voyage. Et Henri
Schultheis mourut le mercredi suivant dans la nuit, vers le jour
(19 juillet), et celui-ci souffrit au delà de la ville d'Asti, à un
demi-mille. Et mon gracieux seigneur susnommé mourut le jour
même de la Sainte-Marçuerite (20 juillet), dans la nuit entre
minuit et une heure, et il souffrit dans la ville de Moncalieri, en
Savoie; Conrad Schlegel mourut le jour de la Sainte -Marie -Made-
leine (22 juillet) vers le soir et il souffrit au delà du mont Saint-
Bernard vers le soir, dans un château nommé Wisigot. Que le
Seigneur leur fasse à tous miséricorde.
Ce livre se termine ici. Que le Dieu tout-puissant nous envoie à
tous sa miséricorde sans bornes.
Et il a été terminé le mardi, dans la nuit après la Saint-Mathias
en Carême (25 février) l'année 1472. Amen.
Le margrave Bernhard dont il est question ici était fils du
margrave Jacques (1431-1453). Il régna dans les étals de
Bade avec son frère aîné Charles et son cadet Georges :
Georges entra bientôt dans les ordres, laissant le pouvoir à
ses deux frères. (Schœpflin, Historia Zaringo-Badensis^ t. II,
p. 154 et ss.) En 1458, le doge de Gènes, Louis Frègose, sur
le point de succomber contre la faction des Adorni, avait
persuadé à ses compatriotes de se soumettre de nouveau au
roi de France. L'affaire fut conclue : Charles VII envoya à
Gênes le duc de Lorraine, Jean, fils du roi René : celui-ci
pénétra à Gênes et reçut au nom du roi de France le serment
de fidélité des habitants. Bernhard, sembie-t-il, raccom-
pagna dans celte expédition. A son retour, il mourut au
comté d'Asti qui appartenait au duc d'Orléans, depuis le ma-
riage de Valentine Visconti avec le frère de Charles VI, d'où
l'expression hereogthum £su Orlienùjs employée dans notre
texte. Bernhard laissa une grande réputation de piété.
Par ce fragment, nous voyons que notre manuscrit a été
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MANUSCRITS ALLEMANDS 179
copié en 1472, trente-deux ans après la découverte de l'im-
primerie. Le copiste appartenait au duché de Bade, et c'est
lui qui, selon toute probabilité, a rédigé le dernier passage
que nous avons publié. Son manuscrit n'a, du reste, pas
grande valeur. Le scribe était pressé, il a souvent laissé de
côté des paragraphes importants; il a oublié tout le troisième
chapitre sur les papes; dans les paragraphes qu'il a trans-
crits il a sauté parfois des phrases, pour aller plus vite en
besogne. En outre, il n'a pas suivi dans sa copie l'ordre
même de la chronique. Il a commencé par transcrire le texte
de Kœnigshofen; puis il a eu hâte d'arriver à des parties qui
l'intéressaient davantage; il a laissé quelques feuillets en
blanc et a sauté aux temps plus modernes. Puis il est revenu
en arrière, pour transcrire les passages négligés ; mais voilà
que les feuillets blancs ne lui ont pas sulB : il a donc laissé
tout à fait de côté partie de ce qu'il avait omis tout d'abord
ou bien il en a rejeté la copie à la fin du tome : si bien que
le manuscrit présente un fouillis très grand. A quelle classe
appartenait le œdex dont il s'est servi pour sa copie? Il est
difficile de le dire. Il rappelle beaucoup le manuscrit Bar-
tholdi deColmar; mais il ne contient pas toutes les additions
de ce manuscrit. Les continuations sont à peu près celles du
manuscrit de Donaueschingen ; il n'est pas impossible que
notre copiste y ait pris le récit de la croisade de Nicopolis et
l'éloge de l'évêque Frédéric de Blankenheim; mais quelques
passages ont été développés singulièrement par lui^ tel celui
qui concerne l'association formée à Strasbourg en 1399.
Si le manuscrit 99 n'a pas une importance considérable, le
manuscrit 83 nous fournira beaucoup de fragments inédits.
Nous l'examinerons dans un prochain article.
(A suivre.) Ch. Pfister.
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SOUVENIRS D'ALSACE'
i78e~i84e
L
Jusqu'au siècle dernier et même jusqu'au commencement
de ce siècle, les Hausbucher, livres domestiques, n'étaient
pas rares dans les familles bourgeoises, grandes et petites,
de l'Alsace. C'était une habitude patriarcale de consigner
dans ce livre tout ce qui intéressait la famille et d'en trans-
mettre, par ce moyen, le souvenir à la descendance ; c'était,
en quelque sorte, l'état civil domestique auquel on avait par-
fois utilement recours sans sortir de chez soi ; c'était l'his-
toire du foyer, la consécration du lien du sang, qui se trans-
mettait de père en fils, de génération en génération, jusqu'au
dernier représentant^ ou bien jusqu'à ce que des circon-
stances majeures aient prescrit les droits de la tradition.
Souvent aussi ces livres tenaient compte de faits locaux no-
tables et de fails sociaux intéressant la vie collective du pays.
En l'absence de gazettes, la bourgeoisie écrivait son journal
pour l'usage particulier de la famille, mais qui finissait tou-
jours par acquérir une publicité, plus ou moins étendue,
par la voie orale et l'intermédiaire de parents, de voisins,
d'amis ou de connaissances étrangers à la localité. Du bour-
geois à l'ouvrier, de l'ouvrier au mendiant, la pensée faisait
lentement son chemin et donnait ses fruits.
^ Souvenirs d'Alsace, Correspondance des demoiselles de Berckheini
et de leurs amis, précédée d*un extrait du journal de M"« Octavie de
Berckheim et d'une préface de M. Ph. Godet; illustrée de quatre por-
traits. Neufchatel, Delachaux et Niestlé, éditeurs. — Paris, P. Mon-
nerat, libraire, 48, rue de Lille, 1889. 2 tomes, petit in-8» de xix-325 et
347 pages.
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SOUVENIRS d'alsace 481
Dans le monde privilégié , la chronique évoluait de ia
même façon que dans les classes inférieures. Mais l'évolution
visant un intérêt de caste, le Hausbuch devint Arcfnves de
famille. Ces archives ont fourni beaucoup de renseignements
aux historiens et aux biographes , tandis que le Hausbuch
bourgeois passait inaperçu ou dédaigné. On finit cependant
par lui accorder une certaine attention et quelquefois une
valeur historique égale au crédit dont nos anciens chroni-
queurs sont en jouissance. C'est ainsi qu'insensiblement il
a été élevé à la hauteur d'un document très utile à l'histoire
démocratique de la province. Beaucoup de ces livres sont
encore ignorés et iront, comme tant d'autres objets mécon-
nus, se perdre en des mains profanes à la suite de liquida-
tions successorales. Il fut un- temps où des amis, soucieux
de la tradition, veillaient, avec une émulation jalouse, au
sauvetage de ces documents et en faisaient bénéficier leurs
compatriotes. Mais la grande liquidation qui a suivi les der-
niers événements politiques a profondément troublé la vie
alsacienne, en tuant les uns, ruinant les autres et en dispersant
au loin le grand nombre. Aussi, n'est-ce plus qu'à de longs
intervalles que surgissent, çà et là, quelques échos de la vie
passée. Si des rigueurs d'un autre âge ont pour un instant la
vertu de produire un résultat appréciable à la surface, il n'en
demeurera pas moins éternellement vrai qu'elles donneront,
au fond, des résultats contraires, parce qu'elles révoltent la
conscience. Les individus disparaissent, la pensée survit.
Est-ce à un sentiment de ce genre que l'on est redevable
de l'impression des Souvenirs d'Alsace par la typographie
suisse? On serait tenté de le croire; venus de voisins neu-
tralisés politiquement, ils n'en seront que plus favorable-
ment accueillis par tous.
Ces mémoires procèdent des deux sources auxquelles il est
fait allusion plus haut : le Hausbuch ou livre domestique et
les archives de famille. Ils sont presque exclusivement du
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482 REVUE D'ALSACE
genre féminin. On a, sans doute, voulu leur conserver ce
caractère, car il n'est pas douteux que les archives ne soient
abondamment fournies de documents et de souvenirs concer-
nant le sexe fort de la famille. Les mentions qui sont faites
de lui dans le cours des deux volumes sont d'une sobriété
telle qu'il passe, pour ainsi dire, inaperçu et que l'esprit du
lecteur se trouve souvent en face de lacunes qu'il ne peut
combler. Il semble que l'éditeur a eu surtout en vue de mettre
en relief la vitalité du sentiment familial chez le sexe féminin,
la solidité de sa foi religieuse, sa philosophie et ses qualités
épistolaires. D'ailleurs, il faut convenir que ces dames avaient
des droits à de pareils égards.
II.
Une paisible maison de campagne, Schoppenwihr, à trois
kilomètres au nord de Colmar, est le berceau de notre Batis-
buch et le premier point de départ de l'édifiante correspondance
qui en est la suite. Schoppenwihr appartenait en 1789 à M. de
Bergheim, qui avait épousé W^^ Louise-Sophie de GlaubiLz.
Trois autres sœurs de M^^"^ Louise-Sophie avaient épousé :
l'une M. de Bergheim-Lœrrach, l'autre M. Jean de Dietrich,
et la troisième M. de Mûllenheim. La mère de ces dames
était une Landsberg. M. de Bergheim-Schoppenwihr possé-
(lait en outre le domaine de Jebsheim, qualifié le bocage dans
la correspondance. Du mariage de M. de Bergheim avec
M"® de Glaubilz étaient issus sept enfants, dont trois garçons
et quatre filles.
A. Sigismond, qui fit, dans la cavalerie, les campagnes de
la République, du Consulat et de l'Empire, parvint au grade
de général de division, épousa M^e Bartholdi et mourut à
Paris le 28 décembre 1819.
B. Fritz, qui servit dans un régiment de carabiniers et au
sujet duquel les lettres ne fournissent pas de renseigne-
ments, sinon qu'il laissa deux fils, dont l'un s'appelait Sigis-
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SOUVENIRS d'alsace 183
iDond, comme son oncle, et parvint également au grade de
général*.
G. Gustave, le cadet des fils, fit aussi partie de Tarmée,
arriva au grade de capitaine de cavalerie et fut tué à la ba-
taille de la Moscowa.
D. Octavie était l'aînée, parait-il, des quatre demoiselles.
C'est elle qui a écrit le livre domestique, dont le dernier
fragment mis au jour est daté de Stotzheim, le 24 décembre
4795. En janvier 1798, elle épousa le baron Frilz de Stein,
grand propriétaire foncier, résidant à Nordheim, Saxe-Mei-
ningen. Frilz de Stein était le frère de M°** de Waldner,
E. Henriette fut recherchée par un jeune Dauphinois dont
l'éducation avait été confiée au poète Pfeffel, qui avait fondé
à Colmar un pensionnat, qualifié plus tard éccie milUaireK
Ce jeune homme s'appelait Augustin Périer ; il était le frère aîné
de Casimir Périer qui fut ministre dans les premières années
du règne de Louis-Philippe. Le mariage d'Augustin Périer
eul lieu en juin (25 ou 26) 1798.
F. Amélie était déjà mariée quand ses sœurs épousèrent
Fritz de Stein et Augustin Périer. Le journal ne fournit au-
cune indication concernant ce mariage ; mais une lettre de
xMii<i Henriette permet d'en indiquer la date. Il eut lieu en
juin (avant le 12) 1797. Amélie avait épousé Fritz de Die-
irich, l'un des maîtres des forges du Jsegerthal et fils aîné de
Philippe-Frédéric de Dietrich, maire de Strasbourg, dont le
salon fut, comme on sait, le berceau de la Marseillaise.
G. Fanny était la dernière arrivée des Bergheim-Schoppen-
wihr. Vivement sollicitée, en 1800, par ses sœurs de donner
son assentiment aux fiançailles avec le mari qu'on lui dcs-
^ Des informations complémentaires, dues à l'obligeance de M. A. de
Dietrich, nous apprennent que Fritz de Bergheim avait épousé Augusta
de Stumm et que Faîne de ses fils s'appelait Christian.
* Voy. au sujet de l'organisation de cette école, Bévue cV Alsace,
année 1859, p. 210.
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484 REVUE D'ALSACE
tinait, Fanny ajourna au printemps suivant la réponse dési-
rée. Mais la jeune fille ne vit pas les premières feuilles de
ce printemps; elle mourut au mois de février 1801. Une
lettre de M«ie Henriette Périer, pleurant la mort de sa sœur,
à laquelle elle était particulièrement attachée, laisse entre-
voir que le mari destiné à Fanny n'était autre que Scipion
Perler, le frère d'Augustin et de Casimir, t Scipion la perd
deux foisy dit la lettre d'Henriette, remarque qui s'explique
par le choix de Fritz de Landsberg, préféré par la famille
pour le futur mari de Fanny. Scipion épousa plus tard Louise
de Dielrich, cousine des dames de Bergheîm-Schoppenwihr.
Du côté paternel, celles-ci avaient des tantes, à Ribeauvillé
M™° de Béer.
Dans le voisinage, à Schlestadt, elles avaient une amie
intime, Annette de Rathsamhausen, devenue M"® de Gérando.
Près de Strasbourg, à Stotzheim, elles en avaient une autre,
Marie d'Oberkirch, devenue M™® de Monlbrison.
Puis, dans un voisinage plus rapproché, la famille de
Waldncr, dont le chef, dit une lettre, c n'était bien que là
où il n'était pas», et les de Golbéry, dans leur château de
Kientzheim, et enfin, au premier rang des vrais intimes,
Pfeffel et son intéressante famille, sa fille Frédérique tout
particulièrement, qui, dans la bonne et la mauvaise fortune,
ne cessa pas d'être la fidèle compagne de ses amies, tandis
qu'au milieu de la famille de Dielrich, du Bas-Rhin, M^^*Seitz
occupait à peu près la même place. Les assez nombreuses
lettres de Bique (Frédérique) publiées dans les Souvenirs en
sont une partie remarquable, alors que, dans ces mêmes
Souvenirs, Fallas (M"*" Seilz) apparaît comme amie digne de
beaucoup d'attentions. On sent que BMisaire (Pfeffel) vit tout
entier dans sa bonne et vertueuse Frédérique. Ida (Oclavie),
Églantine (Henriette) et Fanny de Bergheim en sont les bien
tendres et affectueuses amies. On peut en dire autant de le
Laurier (Augustin Périer), qui apprit à connaître la famille de
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SOUVENIRS d'alsace 185
Bergbeim-Scboppenwihr pendant son séjour à Técole dePfeffel.
Sommairement renseigné sur les principales personnes
mises en scène d'une manière souvent confuse par l'édi-
teur des Souvenirs d* Alsace, essayons d'y glaner quelques-
uns des éléments historiques qui, d'après la préface de
M. Philippe Godet, ont motivé la publication.
^SchoppenwihTy 2S octobre 1789. J'ai eu aujourd'hui dix-huit
ans, 9 écrit M'^« Octavie en commençant un des paragraphes de
son journal. Elle était donc née le 22 octobre 1771. Après une
invocation à l'Être suprême — c'est son expression — elle continue
ainsi : c Je ne suis plus une enfant, je dois commencer à réfléchir;
aussi depuis quelque temps je m'applique à cela. Je pense à tout
ce que j'entends, et réfléchis si c'est juste. Mais cette attention me
fait quelquefois tomber dans un défaut dont il faut cependant bien
que je me garde,, si je veux posséder la charité chrétienne à un
haut degré de perfection, comme je le désire ; car c'est bien laid
de voir les défauts de son prochain. Ce qui me désole, c'est qu'ils
ne m'échappent point, et j'ai quelquefois la cruauté de les faire
remarquer à d'autres; j'avoue même que cela m'amuse un peu.
Je fais bien volontiers le sacrifice de ce malin plaisir pour me cor-
riger de ce défaut et j'aime mieux, quoi qu'il m'en coûte, paraître
sotie que spirituelle et médisante. :»
Voilà l'entrée en matière et l'on juge, par cet extrait, du
sentiment moral qui sera le guide de la jeune fille dans le
cours de sa vie et de ses relations.
Abstraction faite de deux extraits qui suivent concernant la
visite d'une dame auteur, M°*" de Laroche, de Francfort, puis
un incendie qui causa quelque dégât à Schoppenwihr, nous
arrivons à une question qui, pour être séculaire, n'en est
pas moins aujourd'hui encore d'une actualité brûlante. Voici
l'opinion de M"® Octavie de Bergheim à ce sujet :
€ Car je suis bien persuadée que si les femmes ne peuvent
parvenir à la vigueur corporelle des hommes , au moins peuvent-
elles aspirer au développement de leur intelligence. Si, dès leur
jeunesse, leur éducation est la même que celle du sexe masculin,
elles surpassent souvent ce dernier par l'élévation de leurs senti-
ments, par la délicatesse de leur conception, leur éloquence et leur
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186 REVUE d'alsace
solidité. Pourquoi donc s'imaginer que les femmes sont unique-
ment faites pour les soins du ménage et qu'elles doivent renoncer à
toutes les études instructives, agréables et élevées, qui, si elles ne
s'y adonnent pas outre mesure, ne peuvent que leur être utiles,
même dans leur ménage et surtout en société pour diriger leur
conduite, l'éducation de leurs enfants et dans plus d'une circon-
stance de leur vie. »
Après avoir pourvu aux soins domestiques, on lisait a
Schoppenwihr des livres moraux et instructifs, puis, pour se
distraire, on y faisait de la musique, quelques promenades
au delà du Katzwangenlrucli; on allait même jusqu'à la Kilb
d'Ingersheim pour y dépenser la cagnotte des amendes aux-
quelles on avait été condamné pour infraction au code con-
venu. On y avait même organisé une société d'émulation dont
Bélisaire, de bon Pfeflel», faisait naturellement partie. Mais
ce n'élait pas une société de paresseuses et de poseuses, car
chaque membre recevait un sujet à traiter dans l'intervalle
des séances ou des réunions, qui avaient lieu dans la maison
ou hôtel de Colmar, pour prendre connaissance du travail de
chacune des académiciennes et y être couronnées toutes au
rang qui leur appartenait. Plus souvent qu'à son tour Pfeffel
emportait la première palme.
Mais, en 1792, l'atmosphère politique n'était pas favo-
rable à une vie paisible et bien ordonnée. Le journal de
M"*" Octavie nous laisse entrevoir que l'angoisse avait envahi
le domaine et ses habitants. Le 4 mai on est décidé à aller
s'établir à Riquewihr, où l'on ne demeura pas longtemps, si
toutefois on y alla, car le 31 août, nous retrouvons Octavie à
Bêle, où elle embrasse son père qu'elle avait quitté à Schop-
penwihr le 16 juillet précédent.
Plusieurs pages du journal font défaut après la mention de
la présence à Bâle de M. de Bergheim père. H est probable
qu'elles se rattachaient aux actes du Directoire, qui fit fermer
les églises de Colmar autres que Saint-Martin, dispersa les
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SOUVENIRS D' ALSACE 187
religieux et religieuses des couvents, fit sortir le mobilier,
prohiba les processions traditionnelles au nombre de huit
dans l'année, convertit les couvents en casernes, hôpitaux et
prisons, commença à faire vendre le mobilier et les biens
des absents déclarés émigrés, fit diriger vers Langres les
suspects détenus au Collège, etc., etc.
H. de Bergheim n'avait pas émigré; mais, dès le mois de
juillet, il avait sans doute pourvu h la sécurité et à la tran-
quillité relative des siens en laissant partir sa femme et ses
filles pour gagner la ville de Bâle, où M"*"" de Bergheim avait
des parents, la famille du chancelier Ochs, dont M. de Die-
trich, le malheureux maire de Strasbourg, avait épousé la
sœur. Ce n'était pas pour émigrer qu'il arriva lui-même à
Bâle, inopinément peut-être, mais pour revenir tous, et pré-
cipitamment, à Schoppenwihr. Le journal de H^e Octavie ne
dit ni le mois ni la date de l'arrivée de son père ; mais il en
dit assez pour expliquer et caractériser le but de cette visite :
«Je ne reviens pas encore de mon étonnement, je crois rêver
quand je me revois ici (Schoppenwihr), dans ce séjour de ma plus
tendre enfance! Ce départ si prompt, si inopiné, a bouleversé tout
mon cœur. Le mardi à 9heures, nous ignorions encore complètement
notre destinée et à iO heures il était arrêté que nous partirions le
lendemain. II y a aujourd'hui huit jours que nous quittâmes Bâle
en lui donnant mille regrets. Il y a des lacunes dans mon journal^
j'ai dû par prudence détruire plusieurs feuillets. Je veux essayer
de retracer ici les caractères de ceux que je retrouverai toujours
avec plaisir dans mon souvenir, i»
A la lecture de cette résolution Ton s'attend à la révélation
des causes du retour à Schoppenwihr. Il n'en est rien. Il
s'agit simplement d'un témoignage de bonne aifeclion pour
les personnes que l'on a fréquentées à Bâle : les Geissen-
dôrffer, le ministre Ridel, les Vondermùhl, Bourcardt, Sar-
rasin, Frey-Ochs, les Bàrenfels, M"® de Monijoie, dont le frère
Gustave était <r républicain et aide de camp de Dumouriez. »
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188 REVUE d' ALSACE
Mais nous voici au nouvel an 1793. M* ^'^ Oclavie célèbre en
ces lermes le réveillon :
«Le temps s'écoule comme l'onde rapide. Quelles pensées ne
remplissent pas mon âme à chaque nouvelle année ! Je crois pres-
sentir de nouveaux malheurs ! Si telle est notre destinée, puissé-je
au moins retrouver, plus tard, dans le récit que j'en aurai tracé,
l'empreinte d'un caractère qui sut les supporter avec courage!»
Aux pronostics du jour de Tan succède, dans le journal de
la jeune fille, une douloureuse invocation aux sentiments
paci&ques et généreux de la nation.
«Coulez, coulez, ô larmes délicieuses! vous soulagez mon
cœur. »
C'est par celle sublime prière qu'elle commence, le 16 jan-
vier, un des paragraphes les plus émus de son diaire. Elle
pleurait, parce qu'on était à la veille du 21 janvier, journée
du sacrifice suprême qui devait entraîner fatalement sa
patrie dans la voie des violences de toute sorte.
« Que nulle tache ne te souille, ô ma patrie, nation aimable et
chère, sois généreuse! Les Français pourraient- ils rester cruels?
Habiteraient-ils la plus belle terre pour la faire rougir? Le soleil
éclairerait- il de ses plus doux rayons des assassins? Ah! quand
donc l'humanité séchera-t-elie les larmes que font couler la dis-
corde, l'égoïsme, la vengeance et toutes les haines pour menacer
l'innocent, toute sa famille, toutes les victimes d'une erreur qui
fait toujours des progrès et entraîne le bonheur des Français dans
ses dédales.
«Tous les éblouis, les entraînés par de nobles motifs, les
femmes, les enfants, les militaires intrépides et les pauvres natio-
naux marchent à la mort et ne se plaignent pas.
«La guerre va se rallumer plus fort que jamais. La France,
jalouse de sa gloire, fière de sa Révolution, trop avancée pour
reculer, soutiendra l'assaut de toutes les nations! Elle se con-
sumera, mais, je le crois, ne sera pas vaincue. »
Voilà, sans aucune atténuation possible, les sentiments
professés à Schoppenwihr dans les moments les plus péril-
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SOUVENIRS d'alsace 189
leux de la Révolution, au sein d*une famille de ci-devants de
vieille souche, car la mère de H°^ de Bergbeim, née de
Glaubilz, était, par sa mère, issue des Landsberg, dont les
plus anciens titres que nous pouvons consulter font mention
9u xiii^ siècle, et ceux des de Bergheim au xiv*. Il est vrai
qu'une goutte de sang plébéien circulait dans les veines de
cette honorable famille, par le Didier=Dietrich de Saint-
Nicolas des Vosges S dont les descendants, d'ailleurs, furent
aussi anoblis.
Pour se fortifier contre les tristesses du moment et de
l'avenir, c'est dans la philosophie que la jeune fille veut
retremper les forces de sa belle et pieuse intelligence.
c L'analyse de nos pensées et de nos actions est sans doute le
chemin qui nous conduit à la sagesse et nous donne cette assu-
rance de jugement qui ne fait jamais un faux pas. Elle nous
apprend à démêler le vrai du faux, à scruter les doutes, à nous
faire connaître les hommes et ce nous-mêmes que nous avons tant
de peine et d'intérêt à approfondir. Il y a longtemps que je m'étu-
die moi-même, et je ne me connais que très imparfaitement. Il
faut cependant que je me connaisse pour mettre en pratique les
principes qui doivent régler ma vie 9
En mars 4793 :
cLes dispositions de mon âme influent singulièrement mon
physique. L'incertitude dans laquelle nous jettent les événements,
les craintes, les espérances et les fortes émotions qui se succèdent
mettent ma santé dans un état que je ne sais définir. Mais est-il
possible de rester insensible au destin de tant de milliers
d'hommes, nos compatriotes. j>
Quelle était la cause de l'état moral et physique dans
lequel la jeune fille se trouvait? C'était évidemment l'exé-
cution de la loi du 24 février ordonnant une levée de
300,000 hommes pour la défense des frontières que la coali-
1 Voy. Revue d'Alsace, années 1856 et 1857, pages 481, 529 et 74,
-145; 193. Louis Spach,
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190 REVUE d' ALSACE
lion se préparait à franchir avec le prince de Condé et les
émigrés en lête. Le département du Haut-Rhin devait fournir
3311 hommes et pour sa part le district de Colmar, dont
Schoppenwihr faisait partie, devait en livrer 1500. C'est le
22 mars que commença cette levée de défenseurs de la patrie
en danger et c'est, sans aucun doute, à cette opération et à
ses suites que le journal fait allusion. Mais la verdure s'an-
nonce et voici comment M^^^ Octavie salue, le 24 avril, son
retour.
« La nature renaît : ô comme sa beauté, ses bienfaits et sa douce
influence pénètrent mon âme et la remplissent de reconnaissance
envers son divin Créateur. Grand Dieu, agrée le faible hommage
d'une de tes créatures qui te doit son existence, qui ne serait rien
sans ta volonté, mais qui sent que par Toi elle est quelque chose et
aspire à atteindre le but. Sublimes aperçus, élevez mon âme à la
hauteur de sa destination, fortifiez-la contre les revers !»
Cette âme sensible et délicate avait en effet besoin d'être
soutenue par une force surnaturelle pour ne pas faiblir en
face des terrifiants événements dont elle allait être témoin.
Au mois d'août, elle a passé trois semaines à Strasbourg
chez ses parents, â cvu et entendu bien des choses affli-
geantes». Elle n'en dit pas davantage, mais elle ajoute que :
€ tout le monde souflre dans ce temps de crises et que tout
le monde semble aimer à souffrir». Enfin elle constate que
les de Bergheim ont revu la famille de Landsberg après des
années de séparation causée par c l'opinion pubUque qui les
avait discrédités auprès d'elle».
«Je fus bien aise, écrit-elle, de voir que, si Tesprit de parti
égare, le cœur sensible et juste ramène. »
Elle ignorait, dans sa douce candeur en politique, que,
dans les moments périlleux, ceux qui sont ou se croient plus
exposés, se rapprochent volontiers de ceux qui peuvent les
protéger. Touchée de ce rapprochement, inattendu peut-être,
elle le fait suivre de l'aveu suivant :
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SOUVENIRS D'ALSACE 191
« J'ai le regret de n'avoir pas toujours conserve la même ma-
nière de voir dans nos secousses et catastrophes politiques. Mais les
choses ont tellement changé de nature. On peut dire aujourd'hui
que la liberté est devenue un dur esclavage La féro-
cité domine tous les sentiments, d
Cet esclavage était en effet bien dur pour une âme aussi
délicate, mais elle le subit avec honneur en lui sacrifiant
seulement ce que la prudence commandait de ne pas refuser.
Le 13 septembre, elle continue ainsi:
«Depuis longtemps je souffre plus que je ne peux le dire. Le
fléau de la guerre dévaste de fertiles contrées. Il arrache du sein
des familles les fils, les frères, les maris, les pères 1
Journellement je vois des scènes déchirantes. Nos frontières sont
entourées d'Autrichiens, de Prussiens et d'émigrés ; déjà une par-
tie du terrain qui est au delà de Wissembourg se trouve en leur
pouvoir. Déjà les lignes ont été attaquées et le sang de milliers
d'hommes va arroser cette terre infortunée. Les Français sont
serrés de près et emploient les derniers moyens
La première classe de 16 à 30 ans marche. Auguste Pfeffel, ami
de mes frères, a seize ans; il part avec le second des Tréset
(Réset?) obligé de prendre part à une action qu'il réprouve ....
Nos pauvres domestiques ont aussi été appelés et forcés
de partir De notre côté nous sommes
très occupées, nous passons nos journées à des ouvrages qui nous
paraissent pénibles. Cependant il n'en est pas moins vrai qu'il est
bon d'être mis en demeure de tout apprendre et de le faire par soi-
même, pour tout savoir Une des règles sévères
que je tiens à me prescrire : c'est de ne jamais paraître ce que je
ne voudrais pas être ; de non seulement bien agir, mais encore
d'en porter les apparences. La réputation n'est-elle pas l'écrin le
plus précieux de notre sexe. »
Les circonstances dans lesquelles ces lignes sont écrites
étaient graves et sévères. On sent que M*'"" Octavie sut, elle
aussi, s'élever à la hauteur des circonstances. — Le 18 sep-
tembre elle s'était rendue à Colmar avec sa mère pour orga-
niser le déménagement de Schoppenwihr. L'hôtel de M. de
Bergheim était, si nous avons bonne mémoire, dans la rue
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192 REVUE D'ALSACE
des Blés et contigu à TÉcole railiiaire; il avail de plus —
mais toujours d'après des souvenirs que nous ne sommes
plus en mesure de contrôler — une issue sur la place et par
la rue du Canard. Bien des nouvelles douteuses, écrit
M"« Octavie, ont été confirmées. Le 15, Vieux-Brisach est
incendié par les boulets rouges du fort Mortier; le 16, le
passage du Rhin à Huningue par des grenadiers de Tou-
raine» est repoussé et fil y eut un grand nombre de morts
par suite du naufrage de deux bateaux au milieu du Rhin»,
puis, faisant sans doute allusion aux premiers conlacts des
armées républicaines avec le corps royaliste des émigrés,
elle s'écrie :
<( Les Français font couler le sang français ! Guerre mille fois
horrible où des frères deviennent des Gains I Citoyens I où donc est
votre amour !
« 7 octobre. Nous avons quitté Schoppenwihr ; qu'il m'en a
coûté ! Y reviendrons-nous? Il n'y a
qu'un bien qui puisse être précieux à mes yeux, car j'en suis l'ar-
bitre : c'est un cœur à toute épreuve, grand sans hauteur, flexible
sans bassesse, fort sans dureté, sensible sans faiblesse, prudent
sans ridicule, franc sans inconséquence, calme sans indifférence.
— i3 octobre. Ma mère et mes frères nous ont rejoints à Golmar.
Nous avons fait des visites, quel tourment I Fin
octobre. Le 16 et le 17, on disait que nombre de personnes étaient
chassées de Strasbourg et cette ville mise en état de siège. Nous
apprenons par deux fugitifs que les de Bergheim (de Lôrrach) et
de Mullenheim allaient s'établir à Ribeauvillé et que grand'maraan
viendrait chez nous. Le lendemain nous eûmes le plaisir de l'em-
brasser. Les Gunzer et les Lœwenhaupt (de Strasbourg) vinrent
aussi (à Colmar). 2>
La terreur sévissait dans le Bas-Rhin, Strasbourg était à
l'état de fournaise surchauffée par la présence de l'ennemi
sur ses frontières. Il est naturel que M^® de GlaubitZ; née de
Landsberg, s'éloignât de ce milieu et se réfugiât chez sa fille,
M°»® de Bergheim-Schoppenwihr, que ses autres filles,
Mmes (le Bergheim-Lôrrach et de Mullenheim, vinssent aussi
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SOUVENIRS D'ALSACE 193
se fixer à proximité de leur mère et de leur sœur. D'ailleurs
le Haut*Rhin n'était pas, comme le Bas-Rhin, arrivé au
paroxysme du délire révolutionnaire, par la raison qu'il
manquait de meneurs aussi outrés que ceux du Bas-Rhin.
La question du clergé constitutionnel et du clergé réfractaire
était aussi la principale cause de discorde, mais il manquait
de ces théologiens allemands qui, après avoir prêché d'une
très docte façon la doctrine de l'église orthodoxe, la foulèrent
aux pieds pour se livrer aux excès qui ensanglantèrent le
département. Colmar avait bien reçu aussi la hideuse ma-
chine envoyée de Paris en 1792, mais il n'en fit usage que le
14 août 179;3 pour décapiter un assassin de Fortschwihr qui
avait égorgé un garde champêtre. Relativement il y avait
dans le Haut-Rhin, en ces temps de transformation, beau-
coup plus de sécurité personnelle que dans le Bas-Rhin. 11
avait bien fallu donner à la loi des suspects certaines salis-
factions en arrêtant, pour un moment, les Atthalin^ Dubois,
Simon, Queffemme, Loyson, Rencker, Villard, Baccara,
Richard, Cambeforl, Boillot, Krauss et quelques autres, mais
cetle rigueur fut toujours de courte durée et l'on vit même
plusieurs de ces suspects ne pas larder à rentrer en grâce
en acceptant dans le nouvel ordre de choses les fonctions les
plus infimes que l'on voulût bien leur confier, comme, par
exemple, celles de gardes champêtres exercées par des
avocats et des procureurs de l'ancien conseil souverain de l'Al-
sace. La situation n'était donc pas aussi menaçante à Colmar
et ses environs que dans le Bas-Rhin ; ainsi s'explique l'ar-
rivée à Colmar de M"*® de Glaubitz, pour se rapprocher
de trois de ses filles; en laissant la quatrième, M"^® Jean
de Dietrich, avec son mari, maître des forges du Jaegerthal,
voisines des champs de bataille où les armées républi-
caines devaient rencontrer les royalistes français et la
coalition étrangère.
D'ailleurs M. de Bergheim-Schoppenwihr était resté au
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m^^f^^'^\
194
REVUE D'ALSACE
pays et, sans être un militant, il passait, à juste titre, pour
ne pas voir d'un mauvais œil de raisonnables et nécessaires
modifications dans le régime qui avait précédé 1789. On le
voit par l'éducation donnée à ses enfants, car, il faut bien
le reconnaître maintenant, les sentiments exprimés par
M"^ Octavie dans son journal ne sont que le reflet des senti-
ments de toute la famille. Cela est si évident que, comme
elle le dit elle-même, le canon du fort Mortier bombardant
Vieux-Brisacb la surprit au moment où elle donnait à ses
sœurs lecture du chapitre de son journal concernant son
voyage à Strasbourg et son retour à Schoppenwihr, en pas-
sant par Stotzheira pour visiter la famille d'Oberkirch.
L'arrivée de Hérault de Séchelles à Colmar est annoncée.
Voici comment le Hausbuch nous l'apprend :
«5 novembre il 93. Hier les Gunzer et les Lœwenhaupt pas-
sèrent la soirée avec nous. Après le souper, nous combinions les
arrangements pour le voyage à Ribeauvillé, lorsque la porte s'ou-
vrit et nous vîmes paraître Metzger et Simon, qui nous annon-
cèrent gaiement notre arrestation, si tant est que cela pût être gai.
Hérault est encore à Belfort, mais en attendant son arrivée, il faut
mettre en arrestation dans leurs demeures tous les ci-devants et
tous les corps administratifs aux arrêts dans l'intérieur de la ville.
Il y a toute une pancarte des noms de tous ces lépreux et le nôtre
brille en tête, de tout son éclat. Nous fîmes bonne contenance
devant les exécuteurs de ces ordres. Mais après leur sortie, maman
et grand'maman fondirent en larmes, et nous aussi naturellement.
Ce n'était pas précisément l'inquiétude sur notre situation qui nous
arrachait ces larmes, mais l'injustice de la tyrannie
6 novembre il 93. On cherchait ma tante et un de ses enfants
arrivés en ville depuis peu. Ils furent mis en arrestation chez
grand'maman et ne purent rentrer dans leur logis
i5 novembre il93. Le représentant Hérault arriva
avec deux jours de retard. On lui présenta une pétition pour notre
élargissement. On nous garantit notre liberté avant qu'où ait eu le
moindre espoir pour les autres. Pourquoi faire des différences?»
Pourquoi? On va essayer de vous le dire, aimable éga-
litaire!
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SOUVENIRS d'alsace 195
Parmi ]esci'devantSy les patricieDs elles simples bourgeois
de Coimar se trouvaient un assez grand nombre de chefs de
famille dont les fils avaient passé à l'étranger avec des prêtres
et des officiers français déserteurs, réputés à bon droit de re-
cruter dans la ville et la campagne de jeunes hommes pour
Tarmée royaliste, marchant contre sa patrie à la tète des Autri-
chiens et des Prussiens. En sévissant contre les parents de ces
jeunes gens, Hérault de Séchelles agissait au nom de la
France en cas de légitime défense. A Coimar, les patriotes à
rebours étaient assez nombreux. Nous n'y comptons pas
moins de quinze officiers et soldats déserteurs et dix prêtres
recruteurs, tous de bonnes familles de la ville. En faisant
enfermer successivement^ au collège vacant, les parents des
recruteurs et des recrutés, les représentants du peuple et
l'autorité locale usaient des lois de la guerre, ne relevant que
de la force et des droits humanitaires.
Lorsque Hérault de Séchelles arriva à Coimar, la « pan-
carte sur laquelle de Bergheim-Schoppenwihr brillait en
tête» avec les de Bergeret, de Boisgauthier, Delort, de
Truchsess, de Salomon, Poujol, de Lasablière, de Boug,
Deroc, Hafner, Custre, Ostermeyer, etc.^ etc., fut une des
dernières qui pourvurent l'ancien collège des Jésuites des
otages successivement évacués sur Belfort, Langres ou
Besançon. Or M. de Bergheim-Schoppenwihr ne se trouvait
dans le cas d'aucun de ces otages. Aucun des siens n'avait
émigré. Ses fils arrivaient à l'âge où ils devraient aussi
prendre les armes, mais pour combatlro l'étranger, non se
joindre à lui et envahir la patrie comme les fils et les parents
des otages. De plus M"*® de Bergheim-Lôrrach quittait l'Alle-
magne pour revenir au pays natal menacé. Voilà pourquoi,
sans faire entorse à l'égalité, on laissa M. de Bergheim-
Schoppenwihr, ainsi que toute sa famille, en pleine liberté.
Nous allons voir la famille Bergheim-Schoppenwihr sou-
mise à une épreuve plus dure peut-être que les arrêts infligés
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196 REVUE d' ALSACE
par le représentant du peuple en mission, et M"® Oclavie
personnellement menacée d'en être la suprême héroïne pour
le chef-lieu du département. Il fallait qu'elle fût bien belle,
cette demoiselle de 21 ans, h la fin de 1793, pour que Tau-
torilé locale jelât son dévolu sur elle pour représenter la
déesse Baison à la première fêle de l'Être suprême. Des
amis sérieux parvinrent à faire écarter ce choix, mais à la
condition qu'elle tiendrait un rôle de comparse. On a gardé
à Colmar le souvenir de la dame qui fut la déesse, mais non
celui des quatre divinités subalternes qui l'entouraient.
M^*° Oclavie fut l'une de celles-ci, son Haushuck nous l'ap-
prend comme suit;
<kiO décembre il9S^. — Depuis le 28 ou le 29 novembre, je
crois, la Fête de la Raison occupait toutes les raisons. L'appareil,
la signification et le fond de la chose amusaient, intéressaient ou
affligeaient tantôt les uns, tantôt les autres. Et, en effet, que de
nouveautés, que de renversements inouïs. 11 n'y a plus d'années
comme les anciennes, plus de mois comme autrefois, plus de se-
maines, plus de dimanches; des franciades, des décades et des
décadis : oui, plus de dimanches I
«Pour en revenir à la fête, elle m'inquiète passablement. Il était
question d'une Liberté ou d'une Raison, et l'on parlait de me
prendre pour la représenter I J'en avais une crainte horrible.
Il y a tant de choses auxquelles on tient quand môme
« Pendant cinq ou six jours, les demoiselles de la ville s'assem-
blèrent à la Maison de Ville ^ pour faire des guirlandes, dans la
matinée et l'après-midi. C'était intéressant. Il y avait de la décence
et de la bonne volonté ; c'est-à-dire que celles qui ne s'en sou-
ciaient pas, mettaient de la grâce dans ce qu'elles faisaient et celles
qui triomphaient, de la retenue.
« Enûh^ c'est le 6 décembre que fut célébrée cette Fête de la
* 11 y a ici une erreur de date évidente : c'est 1794 qu'il faut lire. Le
décret de la Convention, à la suite du rapport de Maximilien Robes-
pierre, instituant les fêtes nationales, est du 18 floréal an II, c'est-à-
dire du 7 mai 1794. Citons, à titre de curiosité oubliée, Tart. !««• du
décret : « Le peuple français reconnaît Texislence de l'Être suprême et
l'immortalité de l'âme. »
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SOUVENIRS d' ALSACE 197
Raison. Le 4, on avait vidé le collège et toutes les maisons d'arres-
tation pour transférer les malheureux prisonniers à Langres.
c Une montagne s'élevait dans le chœur de la ci>devant cathé-
drale. Elle était garnie de tapis^ de branches de sapin qui prêtaient
assez à l'illusion. Un feu sacré brûlait au sommet. Belle allégorie !
Quatre groupes devaient figurer à sa base. Mars entouré de guer-
riers ; Peltier, de jeunes gens des deux sexes; Voltaire, d'hommes
de talent et de génie; Rousseau, de mères et d'enfants. Mais ils
ne furent pas exécutés. En place se trouvaient des colonnes aux-
quelles on avait suspendu, en festons, les guirlandes, ouvrage de
nos mains. Il ne valait pas la peine de s'en être tant donné, car
elles étaient mal placées et de peu d'effet.
« En un mot, tous les arrangements étaient mal pris, depuis le
principe jusqu'aux moindres détails. On retrouvait ici ce que l'on
voit en tout, aucune combinaison, aucune préméditation, mais
simplement le caprice d'un moment. Le peuple est considéré
comme des marionnettes qu'on fait danser à sa fantaisie : dès
qu'elles vous ennuient, on les jette dans les coulisses ou bien on
les laisse suspendues à leurs fils. Pauvres poupées! en attendant
un nouveau loisir, elles sont ballottées... Et c'est notre histoire! 9
Plus que jamais m*est avis que M"* Oclavie n'a pas, seule,
composé ce qui précède. Mais continuons, la relation est
intéressante.
c Dès le matin du 6, les demoiselles s'habillèrent en blanc et
mirent des guirlandes dans leurs cheveux. Elles s'assemblèrent
à la grande tribune et attendirent là, de neuf à onze heures. Enfin
le signal fut donné et le cortège se mit en marche à peu près deux
à deux. Mais quelle ne fut pas notre humiliation, lorsque, au lieu
d'entrer, on nous fit passer outre et faire une tournée en ville,
pour aller prendre le représentant. Cela me froissa, je m'aperçus
que d'autres partageaient ce sentiment avec moi ; je fis alors la
motion de ralentir le pas, elle eut plein succès. Arrivées à la rue
des Juifs, le représentant s'avançait déjà, conduit par l'avant-garde
des empressés. Nous passâmes, il suivit avec le reste et ainsi nous
nous acheminâmes vers le Temple au chant des hymnes du groupe
des administrateurs et des sans- culottes, qui pourtant portaient
leur costume.
« Maman et presque toutes les dames de notre connaissance et
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•198 REVUE D'ALSACE
un certain nombre de messieurs se tenaient près des orgues, sous
prétexte de faire partie de la musique. Comme il ne fallait pas
avoir l'air de se distinguer, mes sœurs et moi nous restâmes dans
la masse du cortège. Je tins mon coin, pour le salut de la famille :
je le payai assez cher. Les dalles sur lesquelles nous nous sommes
tenues debout tout le temps, étaient excessivement froides. Une
cohue de femmes grossières nous enveloppaient... Je souffrais de
la tête aux pieds^ sans en excepter les oreilles, qui eurent leur
belle pénitence. En vérité, j'étais mal à mon aise. Des discours,
puis des discours. Alcibiade en tint un, énoncé et déclamé avec
grâce, de grands mots, de belles phrases, mais rien de neuf, rien
qui étonne ou qui touche, pas d'à-propos, rien d'auguste et de
solennel : tout était froid.
«Nous ne rentrâmes qu'à trois heures. Bientôt il fut question
de se rendre au bal. Je n'y tenais pas et j'y trouvais du ridicule de
toutes manières. Mais la crainte de me singulariser, et peut-être un
peu de curiosité, me portèrent à y aller. Il fallait au moins se pré-
senter à la grande tribune : heureusement il y avait tant de monde,
qu'il était de toute impossibilité d'entrer, bon prétexte pour se
retirer. Nous nous dirigeâmes donc vers Leib, le cafetier, qui a une
très belle salle. Je fus toute surprise d'y trouver les apprêts d'un
ci-devant bal comme il faut. Je dansai et m'oubliai presque. Cepen-
dant une voix intérieure venait troubler ce charme. Je sentais la
présence du passé, la gravité du présent et l'obscurité de l'avenir.
Mais j'aime la danse. Après une contredanse et une allemande, la
foule augmenta à un tel point qu'il devint séant de s'en aller;
nos parents se retirèrent avec nous. »
Voilà une page bien saisissante des annales révolution-
naires de Colmar. Elle nous fait assister à la cérémonie dans
toutes ses phases et savourer les particularités caractéris-
tiques de cette audacieuse tentative de reformation des cultes.
— Pour le Colmarien curieux, la relation laisse cependant
subsister quelques lacunes : elle ne dit pas où était la grande
salle dans laquelle les guirlandes ont été tressées ; elle ne
dit pas non plus où était la grande tribune où il fallait au
moins se montrer pour danser ou seulement voir danser;
elle ne nomme pas de représentant» au-devant duquel les
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SOUVENIRS d'alsace 199
jeunes filles durent aller, après avoir passé devant la porte
du temple dans lequel on ne les laissa d'abord pas entrer;
elle est muette sur le nom des personnages officiels qui
entouraient le conventionnel officiant; on aimerait de plus à
savoir quel éiaïi cet Alcibiade au discours élégamment débité,
mais seulement pompeux, sonore et froid?
Le champ des conjectures est ouvert sur ces différents
points. On ne s'éloignerait pas beaucoup de la vérité en
disant que la grande salle était celle qui existe encore à
Tancienne douane ou Kaufltaus; que le conventionnel était
Hérault de Séchelles en mission; que, pour se rendre au
temple, il partit des Six montagnes noires, hôtel en renom à
cette époque; qu'il devait être escorté par les membres de
l'assemblée du département au nombre de trente-six, de ceux
du Directoire au nombre de douze et de ceux des directoires
de districts, également au nombre de douze par district, de
la municipalité de Colmar et des fonctionnaires du chef-lieu ;
que la grande tribune ou estrade était établie sur la place de
la rive gauche du canal ou au nord de l'église; que les jeunes
filles arrivèrent au bas de la rue des Juifs, la remontèrent en
tête du cortège jusqu'à la rue des Serruriers pour revenir
par cette rue au temple d'où elles étaient parties, et enfin,
que VAlctbiade au discours pompeux n'était autre que le
conventionnel, à moins que ce ne fût M. de Bergheim père,
désigné sous le nom d'Aristide dans le Hmisbuch et peut-être
sous celui d'Alcibiade pour la circonstance.
On n'était certes pas révolutionnaire au sens violent du
mot dans la famille de Bergheim-Schoppenwihr, mais on n'y
était pas non plus réactionnaire dans le sens inintelligent e
provocateur. On comprenait que dans la vie des nations il
est des moments où la résistance aveugle amène des maux
que Ton aurait peut-être évités en maintenant un équilibre
rationnel entre deux courants contraires. Il fallait que M. de
Bergheim-Schoppcnwihr fût solidement en possession de
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200 REVUE d' ALSACE
lui-même pour conserver cet équilibre et y faire conformer
l'esprit et la conduite de ses enfants, car, à quoi bon le dis-
simuler, si sa fille tint la plume pour écrire son journal,
l'inspiration régulatrice du père et probablement aussi de la
mère ne fit pas défaut, t Le peuple est composé de marion-
nettes que l'on fait danser à sa fanloisie... pauvres poupées!...
Elles sont ballottées... et c'est noire histoire!» Cette vérité
est essentiellement du genre masculin. La jeune fille lui a
donné accès sur ses tablettes.
« 3i décembre il9S, — Nous sommes à la fin de c^tte année
orageuse que je prévoyais telle dès le commencement. Un enchaî-
nement de maux se sont suivis, qui seront peut-être les sources
d'un bonheur qu'on ne peut encore prévoir.
c:Les nouvelles politiques nous annoncent: la reprise de nos
lignes^ la délivrance de Landau et de Toulon, l'anéantissement de
la Vendée, des rigueurs, des exécutions et nos progrès sur le ter-
ritoire étranger. Que d'événements imprévus et inouïs amène la
guerre! 0 mon Dieu, etc., etc.. Avenir, tu ne souris pas, l'expé-
rience, ce sombre nuage, te voile et autorise mes craintes... Mais
quel est ce rayon lumineux qui perce à travers les ténèbres? Qui
ne reconnaîtrait pas l'Espérance, cette fille du ciel, qui nous invite
à la joie et nous permet de sourire. . . »
Une discrète allusion aux massacres de septembre, voilà
tout ce que l'on rencontre dans le Hatcsbuch concernant les
événements des derniers mois de 1793, avec une non moins
discrète mention des succès des armées républicaines en
Vendée et dans le Palaiinat, puis l'espérance, «cette fille du
cieU qui ne tiendra la promesse évoquée que le 9 ther-
midor 1794. Jusque-là et même jusqu'à sa fin le Eaiishucl)
ou du moins les fragments que l'on en a publiés demeurent
étrangers à la vie politique. De fugitives allusions ne solli-
citent aucuns éclaircissements. Après un séjour plus ou moins
long chez leurs tantes à Ribeauvillé, la famille revint à
Schoppenwihr le 13 prairial 1794 (1«' juin), où M"'' Octavie
écrit:
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SOUVENIRS I) ALSACE. 201
c Depuis cinq jours je suis dans ces lieux chéris^ où j'ai passé
la plus belle partie de ma vie. 0 Schoppenwihr ! Mon esprit se
perd dans Timmensité des souvenirs. !>
A cette seule citation, on saisit la note qui régnera désor-
mais dans le cours de la chronique, marquant la maladie de
sa Louise — sa cousine, M"® de Dietrich, qui deviendra plus
tard M"* Scipion Périer. — Pleurant la mort d'Auguste, fils
de Pfeffel, appréciant ensuite tendrement Tamitié de ce der-
nier pour la famille de Schoppenwihr, relatant Tépitaphe qu'il
lui dicta et que le lecteur cueillera avec plaisir en passant :
c Lorsque je descendrai dans la nuit du tombeau
«J'ose attendre de vous, vertueuse Octavie,
«Mon éloge funèbre; il sera court, mais beau.
« Vous direz : Je fus son amie. »
« 4 thermidor {2S juillet ilOV), — Je ne peux dire ce que
j'éprouve de pénible; mon âme est accablée. Je n'ai même plus la
douce consolation de noter mes sentiments dans ce recueil ; je n'en
ai plus le courage à cause du terrorisme croissant. »
Cette allusion aux choses du jour prouve que, dans la
famille de Bergheim-Schoppenwihr, on suivait de prés les
événements. La conspiration Robespierre, Saint-Just, Cou-
thon, Lebas, Dumas, Henriot, Boulanger, Lavalette, Dufrère
et d'Aubigny menaçait de s'emparer du pouvoir en dispersant
la Convention dont Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient
membres. On sait que cinq jours plus tard, le 9 thermidor,
27 juillet, la Convention fit arrêter les conspirateurs et que
les sections municipales sur lesquelles ceux-ci s'appuyaient
se montrèrent résolues à protéger énergiquement la Con-
vention*. Aussi, le 14 thermidor (1*^' août). M"® Octavie
reprend sa plume et écrit :
c II y a eu des événements, ces jours derniers, qui électrisèrent
notre atmosphère terrestre : la chute de Robespierre et de Juste
^ Fritz de Bergheim-Schoppenwihr joua un rôle marquant dans cette
occasion. Un tableau conservé par Albert de Dietrich en consacre le
souvenir.
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202 REVUE D' ALSACE
Goulhon (sic). Nous y gagnons une tranquillité qui était bien
menacée et j'ose enfin espérer la liberté de ma pauvre Louise. ... *
enfin je respire, je verrai des heureux, j'ose me le promettre. Clé-
mence, douceur, humanité, vous êtes à l'ordre du jour ! Oh! qu^il
en soit ainsi. y>
Puis le 18 vendémiaire (9 septembre), embrassant sa tante
Caroline — M*"® Mathieu Faviers — et enfin, célébrant en
famille avec M"*» d'Oberkirch et sa fille Marie, qui devint
plus tard M°^^ de Montbrison, les beautés et les délices du
Ban-de-la-Roche, au village de Rolhau, où Ton s'était rendu
pour y passer rarrière-saison. Il va sans dire que M^^« Octavie
consacre un long chapitre à cet endroit vraiment charmant
pour qui l'a fréquenté dans la belle saison; mais c'est sur-
tout le fond du ban, Fouday d'abord, puis Waldersbach,
dans le voisinage de Rathsamhausen-zum-Stein, ancien repaire
de nobles brigands, qui intéressait W^^ Octavie à cause de la
mission vraiment apostolique et civilisatrice qu'y remplissait
le pasteur Oberlin. Elle voulut assister à l'un de ces clubs,
substitués à l'office religieux suspect, sinon prohibé, pendant
la Terreur. Elle en revint aussi édifiée que si l'on n'eut
entendu dans le temple, comme précédemment, que le can-
tique, le sermon et la prière. Elle voulut enfin visiter la
bien modeste maison couverte en chaume affectée comme
presbytère à Oberlin, à Waldersbach, au pied de la roche et
presque la dernière du vallon que son amour de l'humanité
et ses soins devaient transformer. La description qu'elle en
donne est moins colorée que celles dues à d'autres plumes
plus récentes, mais elle respire une émotion plus vraie parce
qu'elle est plus discrète, plus contenue.
Un charmant épisode de cette visite est à noter.
a A six heures, la cloche nous invita au réveil. Nous ne voulions
pas perdre un seul des instants qui nous restaient à passer dans
cette intéressante famille^ nous nous sommes habillées à la hâte.
1 Celle-ci avait partagé la séquestration de son vieux père, M. Jean
de Dietrich.
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SOUVENIRS D'ALSACE 203
En descendant, nous avons trouvé tout le monde sur pied. Oberlin
et son fiis étaient au bûcher depuis longtemps à fendre du bois et
gagner de cette manière leur déjeuner. Nous y sommes tous allés
les rejoindre et chacun de nous a scié une bûche. Vers sept heures
environ, nous avons rejoint le reste de la famille, on se souhaita
bon jour et beau jour, la journée était superbe. Ensuite on prit
place autour de la table, sur laquelle fumait une bonne soupe aux
pommes de terre dans de grandes jattes. Le café réservé n'était
pas oublié ; Comélie et Pallas (M"«* Seitz) en ont pris. Oberlin a
bu de son thé, composé de plus de quatre-vingts herbes, herbori-
sées par lui dans la montagne. Il en a une grande provision pour
tous ceux qui désirent en faire usage...»
Un paragraphe de deux pages, daté de Slotzheim, i nivôse
an III (24 décembre 1795), termine le journal ou seulement
les fragments du journal de W^^ Octavie. Ce paragraphe ne
contient que sept lignes concernant la situation politique.
Elles sont ainsi conçues :
c.Au commencement de 1794 et à mesure que nous avan-
cions, je croyais que mes peines iraient toujours en croissant, que
la tyrannie et le glaive exterminateur frapperaient les objets de ma
plus tendre affection. Un moment a suffi pour faire renaître l'es-
pérance, briser les fers et les chaînes. Le bonheur revient pour les
opprimés. »
Absence totale d'informations pour Tannée 1796, et Ton
arrive à l'année 1797, qui commence une nouvelle période
de la vie de famille de Bergheim-Schoppenwihr. Pendant
quelques années encore la maison de campagne restera la
ruche d'où est sorti l'essaim qui va se disperser au nord, au
sud et à Touest pour donner naissance à de nouvelles familles
dont parlera la correspondance. La ruche est toujours là,
élégamment entretenue par un parent dont il sera question
eu temps et lieu. Mais elle est veuve des abeilles qui en
faisaient autrefois le charme et les délices.
(il suivre.) J. Liblin.
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BLOCUS DE THIONVILLE
Correspondance du Général HUGO
GomnAandant supérieur
avec le
Ghénéral de Uivision à. JMCetz
1814^1815
C'est avec raison que sur la lorabe du général Léopold
Hugo^ au cimetière du Père -Lachaise, on lit cette phrase signi-
ficative : cPar lui Thionville resta française.» Chargé en
1814 et 1815 du commandement supérieur de cette place
forte, dont les forlicalions avaient été fort négligées sous
Tempire, le général fit renaître la confiance dans l'âme des
soldats et des habitants; il conserva intacte la forteresse et,
en 1814, il la rendit à son successeur dans un meilleur état
qu'il ne l'avait reçue.
En 1815, son séjour dans la place fut du mois d'avril au
mois de novembre et, dans ce long espace de temps, rien ne
vint briser la sérénité de son âme.
Quoique le général Hugo n'eût obtenu que le grade de
général de brigade, il n'en est pas moins une personnalité à
étudier. En Espagne, il obtint des succès qui prouvent qu'il
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BLOCUS DE THIONVILLE 205
avait le g^énie militaire. Sa défense de Thionville est hors
d*éloge; il s'y montra bon administrateur, homme politique
et brave guerrier.
Retraité, il s'occupa de littérature, et il écrivit des Mé-
moires qui eurent beaucoup de succès. L'anecdote y abonde
et sert de diversion à la sécheresse des événements mili-
taires.
Mais malgré ses hautes qualités et ses talents, le général
Hugo serait bien oublié de nos jours, sauf en Lorraine, si
son fils n'eût pas obtenu la plus haute fortune littéraire du
siècle. Des recherches incessantes sur sa famille ont amené
les curieux à s'occuper du père, et le nom du général est de
nouveau sorti de l'oubli grâce à son fils Victor Hugo....
On ne sera donc pas étonné si, à propos de la correspon-
dance officielle que le commandant supérieur envoya de
Thionville en 1814- et 1845 à son supérieur hiérarchique, le
général de division commandant à Metz, je suis sorti com-
plètement de mon sujet, le € Blocus de Thionville», pour
m'occuper spécialement du général, à partir de sa naissance
à Nancy jusqu'à sa mort à Paris en 1828.
J'ai pensé que l'on serait bien aise de connaître un peu ce
modeste guerrier auquel son fils, par son génie, a donné
une part de l'immortalité. Car si l'un peut dire : ma noblesse
date de Naples, de Madrid et de Thionville, l'autre a le droit
de dire : la mienne remonte aux Odes, à Hernani, à Notre-
Berne de Farts * 1
Le brave général est d'origine toute plébéienne; il naquit
à Nancy, rue des Maréchaux, paroisse Saint-Epvre, le 15 no-
vembre 1773, de Joseph Hugo, maître menuisier, et de
Jeanne-Marguerite Michaud, sa femme. — Joseph Hugo était
né le 24 octobre 1727 à Domvallier, canton de Mirecourt,
1 Gaston Save, Les Hugo de Spitzemberg et Victor Hugo (Bulletin de
la Société philomathique vosgienne, Saint-Dié 1886).
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206 REVUE D'ALSACE
département des Vosges, de Jean-Philippe Hugo et de Cathe-
rine Grandmaire '.
Après avoir étudié quelques années au collège de Nancy,
il s'engagea le 16 septembre 1788 au régiment de Beauvoisis,
puis il passa au régiment du Roi, alors en garnison à Nancy,
où il reçut son certificat de congé le 3 octobre 1790, après
les troubles qui ensanglantèrent la ville.
Le 23 avril 1791, il se rengagea au 17® d'infanterie et en
1792, il est fourrier à Tarmée du Rhin. Adjudant-major le
21 mai 1794 au 8® bataillon du Bas-Rhin, il partit pour la
Vendée où il resta trois ans. II y fut blessé plusieurs fois. A
la fin, il est attaché au conseil de guerre à Nantes.
C'est dans cette ville qu'il devint amoureux de M"' Tré-
buchet, qu'il épousa à Paris le 20 Brumaire an VI.
En 1796; il passe au camp de Grenelle à la 20« demi-
brigade, et est nommé rapporteur au 1"^ conseil de guerre *
jusqu'au 19 juillet 1799; puis il va à Courbevoie et à Melz
comme adjoint à l'adjudant-général de la 4« division militaire.
Le 17 Floréal an VU (1799), le général Hugo est à Nancy,
où son vieux père vient de mourir, rue des Maréchaux,
n° 81 3.
cVous serez étonné, mon cher frère, écrit-il à son beau-
frère de me savoir ici. Chargé d'une mission particulière,
au moment où je venais de perdre un père aussi chéri de sa
famille qu'estimé des bons citoyens, je n'ai pas perdu un
^Biographie lorraine j par Michel. Nancy 1829. Tous ces Hugo de
Domvallier, de Baudricourt, etc., ont une origine commune; ils des-
cendent tous de Claude Hugo dit le Hollandais, cité dans une délibéra-
tion de THôtel-de-Ville de Mirecourt du 20 août 1631 (Gaston Save,
Bulletin de la Société philomathique vosgienne, Saint-Dié 1886).
Le parrain du général fut son cousin, Joseph Béchet, avocat à la cour,
et sa marraine, Elisabeth-Marthe Béchet.
* Il demeurait à THôtel-de-ViOe, puis à l'École militaire.
3 Le catalogue Laraoureux (Paris, 1855) cite une lettre de lui à la
municipalité de Nancy du 17 vendémiaire an VIII.
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BLOCUS DE TUIONVILLE 207
moment et pour apporter, s'il était possible, des consolations
à ma bonne mère, et pour remplir le but de ma mission. Ma
chère Sophie et mon Abel ont été du voyage; ils sont, avec
moi, au sein d'une famille qui les chérit. »
Pour lui, il se rend à Worms ^
Au coraniencement de Tan VUI (1800), Léopold Hugo
retourne à Nancy comme capitaine-rapporteur du 1*' conseil
de guerre de l'armée du Rhin. Dans une de ses lettres^
adressées à son beau-frère Trébuchet à Nantes, il fait une
pittoresque description des Vosges: cEn arrivant ici, écrit-il
le 19 germinal, j'y ai retrouvé mon épouse bien portante,
mon Abel bien gai, babillant à faire rire et surtout ne pleu-
rant pas. Vous me direz : c Qu'êtes- vous allé faire dans les
Vosges?» — Je vais vous le dire. Chargé de Tinslruclion
d'une procédure très volumineuse contie des assassins, j'ai
eu besoin de me rendre sur les lieux, d'y visiter leurs repaires,
d'y entendre les témoins, de donner à la procédure le déve-
loppement nécessaire. J'ai, je vous l'avoue, parcouru un
pays unique en son genre, qui forme la suite des Alpes
appelées Vosges. Le sommet des monts y est couvert de
neiges, de glaces mêlées à des sapins toujours verts, ce qui
offre un coup d'œil étonnant. Des rocs aigus et détachés qui,
dépouillés de terre, s'élancent par degrés et quelques-uns
jusqu'aux nues, surmontent beaucoup de collines, dont les
vallées sont remplies de tourbes recouvertes d'herbes aroma-
tiques. Si elles offrent des pâturages délicieux, elles offrent
aussi des dangers, surtout après les pluies qui détrempent
cette tourbe, la rendent aussi molle que les marais et exposent
les hommes et les chevaux à se noyer, sans espoir d'être
secourus. Le paysage y est brillant *. >
Peu de temps après avoir écrit celte lettre, Léopold Hugo
^ La brochure de M. Louis Bellon, avocat. {Figaro , 22 juillet 1885.)
211 a cette écriture de forme penchée que reproduira par la suite
celle de Victor Hugo.
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208 lŒVUE D*ALSACE
est envoyé à Tarméeda Rhin, que commandait Tillustre
Moreau. A la paix, il se trouve à Lunéville, où il réside pen-
dant les conférences et il y fait la connaissance de Joseph
Bonaparte, le plénipotentiaire français, qui le prit en amitié.
Il était chef de bataillon du 20 juin 1800 et il commandait la
place sous les ordres du général Bellavène *. Il fut envoyé
ensuite avec la même position à Clèves.
Au moment de s'embarquer pour l'expédition de Saint-
Domingue un conflit éclata entre lui et son chef de brigade à
Marseille. L'affaire fut portée sous les yeux du premier consul ,
qui donna tort au commandant Hugo et l'envoya en punition
à Porto-Ferrajo (lie d'Elbe). Napoléon se souvint toujours de
cette décision et plus lard le général, ayant eu deux fois l'oc-
casion de se présenter devant lui en Espagne, il lui fit un
accueil glacial dont Hugo fut si frappé qu'il écrivit plus tard
dans ses Mémoires : « L'empereur Napoléon ne m'aimait pas. »
En 1805, sortant de l'Ile d'Elbe, il est à Gênes, puis fut
envoyé à la conquête du royaume de Naples en 1806. 11
passa au service du roi Joseph, qui l'avait connu h Lunéville.
Il réussit à s'emparer du fameux partisan Fra Diavolo. Major
le 30 novembre 1806*, puis colonel de Royal-Corse, le
28 février 1808, il suivit le roi Joseph à Madrid. Au mois de
juillet de la même année il se distingua dans tous les combats
que les valeureuses bandes espagnoles livraient à l'armée
hispano-française.
Majordome du palais en janvier 1809, maréchal de camp
le 20 août suivant, gouverneur de Guadalanara et chef d'étal-
major du maréchal Jourdan en 1810, il fut gouverneur de
Madrid en 1812.
1 « Ruiné en partie par le congrès qui ne m'a valu que de brillantes
lettres, je suis venu m'achever dans la 20« » (demi-brigade), écrit-il à
son beau-frère le 2 messidor an XI (1803) de Tile d'Elbe, où il avait été
envoyé en disgrâce.
^ Maréchal-des-logis du palais à Naples.
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BLOCUS DE THIONVILLE 209
Il sauva le roi Joseph à la déroute de Vittoria et devint son
premier aide de camp.
Chevalier de l'empire en 1809.
Il fut déclaré donataire dans le royaume d'Espagne et
comte de Cogalludo, Cifuendès et Siguenza ^ en 1810; ses
armes furent c écartelé : au 1^ d'azur à l'épée en pal d'ar-
genty la pointe en bas, montée d'or et accompagnée en chef
de trois étoiles mal ordonnées d'argent; au ^^ de gueules au
pont de trois arches d'argent maçonné de sable, soutenu
d'une rivière d'argent et brochant sur une forêt de même;
au 3** de gueules à la couronne murale à quatre créneaux
d'argent; au 4** d'azur au cheval libre cabré d'or. »
il avait été fait chevalier de la Légion d'honneur le 14 juin
1804. La Restauration le créa officier de Tordre. En Espagne,
il était commandeur de l'ordre royal d'Espagne depuis 1809*.
Rentré en France le \o septembre 1813 avec l'armée
d'Espagne, le général se rendit à Metz où se trouvait le gé-
néral Belliard, commandant en chef, qui l'estimait beau-
coup. Le 9 janvier, ce brave général lui fit avoir un ordre du
maréchal, duc de Valmy, lui ordonnant de se rendre de suite
à Thionville, afin d'en prendre le commandement supérieur.
Ce fut la commission écrite du vieux guerrier qui lui servit
de lettre de commandement.
Le lendemain le général se rendit à son poste et examina
incognito tous les moyens de défense ; puis il se présenta au
général Decous et lui remit ses ordres que le général con-
naissait déjà.
Dans le cours des années 1814 et 1815, la place forte de
1 Noms de ses victoires en Espagne. EUes sont racontées par son fils
Abel dans la France militaire. Il fut comte espagnol,
* La France militaire, Paris 1837 (IV, 295) raconte tout au long sa
belle conduite en Espagne et le tome 111 de ses Mémoires les efforts qu'il
fit pour sauver Thonneur français après la défaite de Vittoria.
14
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210 REVUE D'ALSACE
Thionville n'éprouva que des blocus, ditThistorien Teissier ^
mais en même temps toutes les anxiétés résultant de la pré-
sence des alliés; on pouvait chaque jour s'attendre à un siège
dans les régies, soit à un bombardement sérieux. En 1815,
le bruit des batteries qui foudroyaient Longwy, quoique cette
ville eut arboré depuis longtemps le pavillon du roi, retentis-
sait sur les bords de la Moselle; Longwy défendait héroïque-
ment son drapeau ; Thionville attendait la même occasion de
se signaler ; le petit fort de Rodemack savait aussi dans le
même temps faire respecter ses murailles.
Quatre dépêches du mois de janvier 1814 et 63 lettres ou
rapports du 2 août au 12 novembre 1815 forment la collection
que l'on voyait chez feu M. Dufresne, ancien conseiller de
préfecture à Metz. Je les donne ici avec quelques autres
émanant des commandants provisoires de Thionville.
Les dépêches du général sont adressées en 1814 au géné-
ral comte Roger de Belloguet et en 1815 au général Leger-
Belair à Metz. Inutile de faire observer que toute cette cor-
respondance est complètement inédite.
1814.
La première apparition des alliés eut lieu le 11 janvier
1814 par la route de Sierck.
Le 15, à deux heures du matin, Thionville reçut des obus
qui ne mirent le feu nulle part. Les pièces étaient placées
en arrière et au-dessus du village de Haute-Yutz, village que
le général Hugo Qt brûler et raser en 1815 comme étant dans
le rayon de la place. Avant le jour, les ennemis avaient quitté
leur position et la place ne répondit pas au feu. Ce fut la
seule affaire que la ville eut dans l'une ou l'autre invasion.
1 Histoire de Thionville, 1828.
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BLOCUS DE THJONVILLE 211
EMPIRE (Aigle) FRANÇAIS.
« A Thionville, le 3 janvier i8i4.
€Le major du 96^ régiment d'infanterie de ligne à Monsieur le
général de division baron de Roget.
cMon général;
c J'ai rhonneur de vous rendre compte que je viens de
faire arrêter le nommé Guillaume, Jean-Baptiste, père d'un
conscrit du régiment de Wally, département de la Meuse.
Cet homme a été arrêté avec son iils (1) et le nommé Gérard,
son parent, de même conscrit du régiment, munis de leurs
effets et cherchant à déserter. Malgré toutes les précautions
que j'ai pu prendre pour empêcher aux soldats de sortir de
la ville, la désertion s'est considérablement accrue dans le
régiment depuis quelques jours, particulièrement dans les
soldats du département de Sambre-et-Meuse , qui passent
par les remparts, où il y a plusieurs passages praticables;
ceux de la Meuse, qui se trouvent peu éloignés, sont géné-
ralement conduits par les pères et mères qui viennent les
chercher et les ramènent avec eux en les déguisant. Hier
soir, 19 sont désertés, 3 ont été arrêtés par la garde en fran-
chissant les remparts ; je vais les faire mettre en jugement
pour lâcher d'en faire un exemple. Je vous prie de me don-
ner vos ordres au sujet du paysan arrêté. J'ai l'honneur de
vous faire observer que ces hommes reçoivent fréquemment
des certificats des maires de leurs communes qui constatent
qu'ils ont des besoins chez eux ; ce qui les excite encore à la
désertion (2).
a Je vous réitère, mon général, la demande que j'ai eu
rhonneur de vous faire pour faire partir 100 hommes pour
le 2* bataillon, vu qu'ils sont prêts depuis longtemps et que
la désertion provient en partie d'eux.
€ J'ai l'honneur... Ch' Hubert. >
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212 REVUE d' ALSACE
Le départ de 100 hommes que je demande esl ulile en ce
moment, vu qu'il ne reste plus de logement pour les conscrits
que j'attends et que la ville se trouve encombrée par la garde
impériale (3).
RÉPONSES.
(1) Mettre le soldat en jugement et dénoncer le père au
procureur impérial. ^
(2) Prendre des mesures pour empêcher, mettre des sen-
tinelles.
(3) Loger chez rbabitant, ici il y en a 10 par maison.
« A ThionviUe, du 3 janvier 1814.
a: Le même au même.
«Mon général,
«C'est par erreur que je vous ai adressé l'état que vous me
renvoyez, il est demandé par un ordre du 27, signé de S. Exe.
le duc de Valmy et pour copie conforme le général baron de
Richter. Comme la lettre ne m'est arrivée que deux jours
après celle du 29, j'ai présumé que c'était de celui-là dont
vous me parliez, ayant fait partir l'autre par une ordonnance
à cheval, le 30^ à 2 heures après midi. Ce même ordonnance
était porteur d'une lettre de moi, contenant l'organisation du
6° bataillon et dont vous m'aviez chargé.
c Je reçois à Tinstant par le général Decous que l'ennemi
a passé le Rhin au-dessus de Coblentz et s'est porté sur
Trêves. Le préfet, ainsi qu'une partie des habitants, se sont
retirés sur Luxembourg, où la générale a été battue. Cette
après-dîner je fais renforcer mes postes et prends toutes les
mesures nécessaires pour pouvoir repousser les partis qui
pourront se présenter. En attendant vos ordres, que je vous
prie de vouloir bien me transmettre le plus tôt possible.
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BLOCUS DE THIONVILLE 2i3
«Je vous rappelle, mon général, que nous avons ici 1000
Espagnols qu'il serait urgent de nous débarrasser, si cela
est réel.
tt J'ai l'honneur... D
Après ces deux lettres du chevalier lluhert< , voici les
quatre de cette époque écrites par le général Hugo que
M. Dufrêne avait collectionnées. Elles datent du commen-
cement de l'investissement de la place.
« N» 3. «Thionville, le 11 janvier 1814.
c Mon général,
4 II m'a été remis par le major chevalier Hubert deux lettres
que vous adressiez à M. le commandant de cette place, dans
laquelle je suis arrivé hier soir de bonne heure.
(Je porte cette nuit sur différents villages placés dans un
rayon de deux lieues sur la rive gauche de la Moselle, un
détachement pour faire rentrer des subsistances, et m'ame-
ner ici en prison les maires des communes qui n'ayant pas
obéi aux réquisitions, mettraient encore de l'inertie dans
l'exécution des ordres de la commission d'approvisionnement
que j'ai fait nommer aujourd'hui et dont la composition me
parait bonne. Je ne porte rien sur la rive droite, parce qu'il
y avait cette nuit à Metzerwiese un détachement ennemi de
plusieurs cents chevaux qui a établi ses avant-postes jusqu'à
Stukange. Il a vers midi envoyé quelques tirailleurs vers les
glacis du fort pour en attirer des nôtres dans quelques embus-
cades, projet qui ne lui a pas réussi. On disait également que
^ Le chevalier Hubert fit le siège avec le général et adhéra avec lui
aux actes du gouvernement provisoire.
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214 REVUE D'ALSACE
ce parti répandait le bruit que 8000 hommes d'infanterie le
suivaient; mais on n'avait aucune certitude sur la marche
de ce corps. Ces raisons et des ordres de tenir la garde prête
à marcher ont déterminé M. le général Decous à ne rien com-
promettre sur la rive droite , vos ordres et ces renseigne-
ments au moins fondés quant à l'existence de 500 chevaux à
Bouzonville m'ont fait retenir ici 300 hommes du 14^ de
ligne qui devaient se rendre à Vorms par Sarrelouis.
€ Je m'occupe à monter mon espionnage et j'aurai l'hon-
neur de vous faire part de tout ce qu'il me procurera.
«La garde nationale a effectué l'organisation de deux com-
pagnies. J'espère en augmenter le nombre et adjoindre à l'ar-
tillerie impériale tout ce qui aura des connaissances dans ce
service. Vos intentions seront donc remplies à cet égard.
c Vos lettres pour Luxembourg sont parties sous l'escorte
d'un détachement qui retournait sur cette place.
«Je vous prie de demander à M. le général comte Béliard
copie de mon chiffre, afin de pouvoir parfois masquer beau-
coup de choses intéressantes que je pourrais avoir à vous
communiquer.
c Agréez^ mon général^ l'assurance de ma haute et respec-
tueuse considération.
«Le général commandant la place de ThionviUe^
« Le C^^ Hugo. >
c P. S. J'apprends à l'instant que des forces immenses
dont le nombre ne m'est pas connu marchent pour aller
prendre position entre Vallières et Metz. »
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BLOCUS DE THIONVILLE 215
IL
«Place de Thionville-
« Rapport du 12 au iS janvier i814.
cLe grand nombre de malades qui existe dans l'hôpital
militaire exige une évacuation prompte, nous tâcherons d'en
opérer une au retour des voituriers qui ont porté des grains
à Luxembourg et qui doivent retourner à Metz.
c Un affidé expédié hier matin a parcouru différents points
de la rive droite de la Moselle ; il a vu des vedettes avant
9 heures du matin à l'entrée de Stuckange. Il a appris et rap-
porté que l'ennemi avait des partis de 30 à 40 chevaux dans
ce village et dans ceux de Volstroff, Rénange et Guénange.
cUn émigré qui sert dans les hussards prussiens de la
Mort qui fournissent ces détachements a dit à un de ses parents
que l'ennemi avait jeté un corps de 20,000 chevaux sur la
rive gauche du Rhin et que c'était ce corps qui inondait le
pays depuis Saverne jusqu'à Luxembourg. Il n'a point parlé
d'infanterie et il n'en a été vu nulle part. L'objet de ce corps,
a-t-il ajouté, est d'empêcher l'approvisionnement des places.
«Des rapports arrivés à 3 heures après midi de la com-
mune de Manom annoncent qu'à 10 heures du matin le déta-
chement ennemi qui était à Guénange s'est retiré. Des avis
subséquents annoncent également la retraite des autres; à
l'heure désignée, il n'y avait plus rien à Metzerwiese. Les
partisans ennemis qui ont séjourné chez le maire de Gué-
nange ont rapporté qu'il leur était défendu de piller sous
peine de mort.
c Deux bûcherons de Manom ont trouvé dans les bois de
la commune 3 mousquetons neufs avec leurs bayonnettes,
6 gibernes et 4 ceinturons de cuirassiers. Je vais faire dépo-
ser ces objets dans les magasins d'artillerie. Il est probable
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216 REVUE d'alsace
que quelques lâches déserteurs en avaient fait le dépôt tout
récemment, car ces objets n'ont pas souffert des injures
du temps.
cLe 11, il y avait 8 à 900 hommes campés dans les jardins
de Luttange. Il est probable qu'ils auront suivi le mouvement
de retraite des autres.
« Si la rivière réussit à prendre entièrement, il y aurait un
moyen d'empêcher les parties de passer sur la rive droite,
d'en inquiéter les villages et d'interrompre mes communica-
tions avec Metz. Ce serait de fermer chaque fois les écluses
de cette ville pendant six heures et de les ouvrir pendant 18.
L'abaissement des eaux laissant dès lors les glaces sans point
d'appui, elles s'affaisseront nécessairement pour en gagner
un et se briseront sur les rives. Les eaux venant ensuite à
couler avec plus d'abondance pendant les 18 heures, passe-
raient en partie sur les glaces déjà brisées, y formeraient une
croûte superficielle et très perfide pour quiconque oserait s'y
risquer. Cette espèce de débâcle faite avec précaution pour
ne pas causer d'accidents sur le pont couvert de Thionville,
produiraient assurément le meilleur effet; mais, comme je le
dis, il faudrait que cela se fit avec prudence, parce que les
piles de ce pont sont rongées à leur base. »
III.
« Thionville, le U janvier 1814.
«Mon général,
«J'ai reçu par l'officier de gendarmerie votre réponse à
ma lettre pressante d'hier. Mes 300 hommes ne sont pas en-
core rentrés de Luxembourg. Je pense qu'ils arriveront ce
soir et qu'ils n'ont rien éprouvé de fâcheux. Il est arrivé celte
nuit un bataillon du 25« léger de 240 hommes.
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BLOCUS DE THIONVILLE 217
cil y a entre les mains du sous-préfet une assez grande
quantité de capotes qui sont destinées à la garde nationale.
J'en ferai prêter au 96^ régiment.
c J'espère que tant que la rivière chariera, nos communica-
tions resteront libres : quant à notre correspondance, je ne
négligerai rien pour l'assurer.
«Je vais, selon votre autorisation, distribuer les vivres de
campagne aux troupes nouvellement arrivées, qui sont sur le
pied de guerre: elles sont fort arriérées pour la solde et n'ont
pas le sou. Je maintiendrai le 96* avec les vivres de paix, il
s'en accommode.
«Vous aurez vu par mes rapports que j'ai déjà quelques
affidés ou espions, ils commencent à avoir de la peine à pas-
ser; je vous enverrai mon chiffre par le bataillon de la garde
qui doit rejoindre à Metz.
«J'aurai soin de vous tenir au courant de ce que j'appren-
drai par le rapport journalier que je voijs adresserai chaque
jour dans la forme de ceux des 12 et 13.
«Agréez...»
IV.
« Thionville, le 18 janvier 1814.
€ Mon général,
«J'ai seulement reçu hier par la poste votre lettre du 15
relative à MM. Medoc et Saint-Charles. Ce dernier est parti
depuis une dizaine de jours pour se rendre à Chaumont.
Toutes les personnes de considération que j'ai consultées
s'accordent à donner les meilleurs témoignages en faveur de
M. Medoc. Elles lui trouvent des talents, de la moralité, et
beaucoup d'intelligence. C'est un jeune homme fort et bien
constitué.
«Agréez... Hugo.»
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218 REVUE D'ALSACE
Les officiers qui secondèrent le général Hugo dans ce pre-
mier blocus de Thionville furent le major Hubert du 96%
G. Hulot, commandant rarlillerie^ J. Faydi, commandant la
coborte, Prudhomme, capitaine du génie, Courtois, comman-
dant le 14® de ligne, Gaudard, capitaine commandant le fort;
le lieutenant de gendarmerie, Boissier; le sous-inspecteur
aux revues, Viroux; le sous-préfet de Prum, de la Salle,
chef de Tétat-major et le sous-préfet Rollé, commissaire des
guerres.
Ce ne fut que le 29 avril que l'état de siège fut levé par
ordre du maréchal duc de Vaimy.
La restauration du pouvoir royal fut proclamée le 10 avril
à Metz et le 14 à Thionville. Ce fut ce jour-là que le com-
mandant supérieur reçut et notifia les actes du gouverne-
ment provisoire.
Deux mois après, un fils de France, le duc de Berry, visi-
tait Thionville.
Le général quitta Thionville le 18 septembre, fort regretté
des habitants. Le général de Curto avait été nommé le 12 de
ce mois sans qu'on Tait prévenu.
Voici une dépêche de ce général :
cLe maréchal de camp baron de Curto^, commandant l'ar-
rondissement de Thionville, adresse à Monsieur le chef d'état
major de la 3® division militaire les rapports des corps sous
ses ordres qui indiquent ce que sont devenus les anciens
aigles, drapeaux et étendards.
€ Thionville, le 15 octobre 1814.
« Baron de Curto. >
Malgré sa belle conduite à Thionville, le général fut mis
en non-activité, ainsi que tous les officiers de la garnison.
' Jean-Théodore baron de Curto , né à xMontpellier le 25 mai 1770 ,
retraité le 17 mars 1825.
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BLOCUS DE THIONVILLE 219
C'est le préfet de la Moselle, le comte de Vaublanc, qui fut
cause de cette injustice ^.
Le roi cependant le fit chevalier de Tordre de Saint-Louis
le 27 novembre 1814 et le reconnut le 21 de ce mois dans
son grade de général de brigade français à la date du 1 1 sep-
tembre 1813. Jusqu'alors il n'était que simple colonel en
France.
1815.
Dès le retour de Napoléon aux Tuileries, le général Hugo,
demandé par tous les habitants de Thionville , se rendit à
Paris chez le prince d'Eckmûhl, ministre de la guerre, qui lui
annonça sa nomination comme gouverneur de la place qu'il
avait si bien défendue en 1814. Il remplaçait le général baron
de Curto, que les soldats avaient chassé comme royaliste.
La mise en état de défense fut un des premiers objets de
l'attention du général ; il ne cessa d'y veiller.
Sa garnison était nombreuse; mais à partir de la fin de
juin, la désertion y fit des trouées immenses, surtout lorsque
la paix fut proclamée.
La garnison était formée par le 1^^ 4* et 6® bataillons de
la garde nationale de la Meurthe, les 3% 4% 5® et 12« de la
Moselle, la T"" compagnie d'artillerie de la Moselle, la 8® de la
Meurthe^ une quarantaine de canonniers du 5^ régiment et
enfin par près de 600 douaniers, hommes probes et hon-
nêtes, qui furent l'âme de la défense. En tout 176 officiers
et près de 6000 hommes.
Deux petits fortins dépendaient de Thionville, Rodemack
et Sierck. fis se défendirent courageusement et l'ennemi n'y
pénétra point. Le 25 juin 1815, la diligence de Luxembourg
^ Le 18 avril il avait écrit au général comte de Damas, gouverneur de
la province à Nancy, qu'il avait reconnu avec sa garnison le pouvoir
royal le 14 de ce mois, après 98 jours de blocus.
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220 REVUE D* ALSACE
à Thîonville reçut Tordre de ne plus revenir, et le même
jour la place fut sommée de se rendre par le général Czer-
nitchef, commandant Tavant-garde russe. La gendarmerie
rentra alors dans l'enceinte, dont commença le blocus. Il ne
s'y fit rien de saillant, mais il fallait veiller avec soin à ce
que l'ennemi n'entrât pas par surprise. C'est ce qui fut tou-
jours l'objet des soins les plus attentifs du général comman-
dant.
Le 19 juillet, le colonel Clergel, directeur des douanes, les
chefs de bataillon de la garde nationale mobile de la Moselle
et de la Meurthe, Malye et Boulan, partirent pour Paris pour
déposer l'acte de soumission aux pieds du roi. Le conseil gé-
néral de la commune envoya aussi une députation au nom
des habitants.
Le 22, le drapeau royal fut arboré et la cocarde changée.
Le lendemain, les forts de Sierck et de Rodemack arborèrent
le drapeau blanc.
Malgré ces signes de fidélité, la place fut toujours étroite-
ment bloquée et rien ne fut changé dans son investissement.
Le décret de licenciement des gardes nationaux fut apporté
le 31 juillet et causa beaucoup de désertions.
L
« Monsieur le chef d'état-major,
<( L'état de siège existant toujours à Thionville, les res-
sources pour la solde y étant presque nulles, on ne peut tirer
que des magasins de siège les moyens d'alimenter les troupes
de la garnison, on ne peut dés lors se dispenser de toucher à
ces magasins, tant que cet état ne changera pas, mais aus-
sitôt qu'il changera, les approvisionnements qui s'y trouve-
ront encore seront maintenus et on n'en disposera plus sans
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BLOCUS DE THIONVILLE 221
une autorisation spéciale du ministre. Je pense par cette
conduite entrer parraitement dans les intentions de S. E.
€ Quant à Tordre de ne point compléter ce qui manque,
il sera dès aujourd'hui religieusement rempli , à moins que
des évenemens qu'on ne peut prévoir avec des voisins comme
les Prussiens ne me portent à passer par dessus toutes les
considérations pour la défense de la forteresse.
c Agréez l'assurance de ma parfaite considération.
€ Le marédial de camp, commandant supérieur, HuGO.
«Thionville, le 2 août 1815. »
II.
c Rapport du 2 au 3 août.
c Le 3 à midi il est arrivé du gros canon de Luxembourg
devant Rodemack et on l'a placé en batterie derrière des
épaulements. On tire en ce moment-ci du côté de Rodemack ;
est-ce contre la place ou pour l'anniversaire du roi de Prusse?
C'est ce que nous ne savons pas encore. Le général prussien
dit chaque jour qu'il veut avoir à tout prix ce fort pour pou-
voir ensuite agir contre les places du département de la
Moselle.
€ Chaque jour les vexations des Prussiens se renouvellent ;
ils tuent les paysans, violent les filles et pillent dans les cam-
pagnes.
«Il est déserté plus de 300 hommes cette nuit; plusieurs
ont été grièvement blessés par les postes, d'autres se sont
noyés (en chiffres). Pour cesser d'arrêter la désertion J'ai fait
accorder quelques permissions par compagnie.
< Sierck est tranquille.
<[ Le maréchal de camp commandant supérieur, n
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222 REVUE D' ALSACE
m.
2® Arrondissement militaire.
PLACE DE THIONVILLE.
€ Bapport du 4 au 5 août 1815,
fkÉvénemens. — Toujours de la désertion, principalement
dans les postes.
li Nouvelles. — Les troupes prussiennes, selon tous les
rapports, sont rentrées dans le duché de Luxembourg; elles
ont relâché les otages qu'elles avaient enlevées à Cattenom.
c Le maréchal de camp commandant supérieur. »
IV.
€ Rapport du 5 au 6 août.
« Événemens. — Plusieurs patrouilles prussiennes ont paru
sur notre territoire et ont enlevé à Roussy deux employés des
douanes et le cheval sellé d'un gendarme; j'ai réclamé ces
hommes et ce cheval. Les gardes nationales du i^ de la
Meurthe refusent le service et ce n'est qu'avec beaucoup de
fermeté qu'on peut encore en tirer parti. Malgré toutes les
permissions accordées pour aller faire la moisson , la déser-
tion continue. »
€ Rapport du 6 au 7 août.
< Plusieurs villages de notre frontière sont de nouveau oc-
cupés par les Prussiens ; les troupes de cette nation ont ce
malin poussé des patrouilles jusqu'à Hettange ; elles répandent
qu'elles vont de nouveau agir contre Rodemack.
€ Le général Horn est à Virton.
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BLOCUS DE THIONVILLE 223
c La désertion continue.
c Je n'ai pas encore reçu l'ordre de licencier les bataillons
d'élite. Beaucoup d'individus désireraient continuer à servir
le roi ; que puis-je en faire lorsque les ordres de licencie-
ment me parviendront?
c Je n'ai pas encore reçu de réponse à la demande que j'ai
faite au général prussien de la remise des deux préposés des
douanes arrêtés à Roussy.
€ Les forts de Sierck et de Rodemack vont se trouver par
la désertion et le licenciement réduits au seul détachement
des préposés des douanes. Si les préposés peuvent être réta-
blis sur la ligne, il ne restera plus personne ni dans l'un ni
dans l'autre pour garder l'artillerie et les approvisionnements
(en chiffres).
c On assure que plusieurs corps d'armée prussiens pénè-
trent encore en France pour se porter sur Paris.
€ On a entendu hier le canon dans* la direction de Sedan.»
VL
f Rapport du 7 au 8 août.
« Événemens. — xl opepdAaz pef fpxxp opbgte opgi nagde
cg' Iguqz yajpz zl bg x' Iddpfpd op upgzpe aggtutpde naz spze
o'ixxpd uspk pgi azf otf Igi eldope zlfLazlgi cgtxezlhalpzf bxge
dtpz 1 qltdp oize xl bxlup pf opnl gz halzoaz op fage xpe bacfp
pfop Sagfpe xpe ulepdzpe.
€ Xpe saglztpde cgpxpe Y pybpuspzf op ep dpflmxtd sgd xl
xtyp gazs epgxe xp epdhhup Ihpu xl zldop zlftup epopz fltdp.
cTous mes environs sont remplis de Russes.
c Nouvelles. — Le bruit se répand que Mézières a été pris
hier par les Prussiens, que les Prussiens vont maintenant se
porter sur Longwy et que de Longwy ils viendront ici. C'est
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224 REVUE d' ALSACE
un colonel de celte nation qui a donné à Cattenorn celte nou-
velle pour certaine.
< La désertion est telle depuis deux jours qu'aucun moyen
n'a pu l'arrêter. »
VIL
i Rapport du 9 au 10 août.
€ Aujourd'hui soir, 10, le licenciement sera complètement
opéré ; les gardes nationales restées cesseront de toucher les
vivres et la solde, leurs conseils d'administration resteront
seuls en activité jusqu'à l'entier établissement des comptes.
«Les fournitures de casernement, l'armement et le peu
d'effets d'équipement reçus sont rentrés dans les magasins et
les arsenaux, non sans quelque déficit causé par la désertion.
c ng glic uagxpd xl qpzeusp olze ype yacepe pf uj nazep
dhpdle xpe pigi ugeogl upcyp ulzp gze eldz teaz lupk gadfp
gadfp buga nilpz opqpzodp xl bxlup.
« On assure que les Prussiens se sont entièrement retirés
devant Longwy et qu'ils seront remplacés par des Russes
dans le voisinage de celle forteresse. Les Prussiens quittent
également les villages français de ma frontière.
« Service. — Il se fait parfaitement. La garde nationale sé-
dentaire y met beaucoup de zèle. »
VIIL
c Rapport du 10 au U août 1815.
c Nous avons entendu une cinquantaine de coups de canon
de gros calibre dans la direction de Longwy.
c M. le général russe, qui est à Hayange, a dit hier devant
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DLOCUS DE TIIIONVILLE 225
MM. Pruneau et Hyppeurl, de Hellange, qu'il avait ordre de
s'établir provisoirement jusqu'au i^^ mars prochain dans
l'arrondissement qu'il occupe.
€ Le licenciement des bataillons d'élite et des deux compa-
gnies d'artillerie a été complètement effectué hier, les conseils
d'administration et les comptables restent seuls ici pour régler
avec l'inspecteur aux revues. H a été distribué à chaque
homme présent un congé constatant sa conduite et ses ser-
vices. »
IX.
< Rapport du 12 au 18 août.
< Êvénemens, — Aucun.
€ Esprit des habitants. — Bon.
€ Subsistances. — Le service courant a commencé les dis-
tributions ce matin dans Thionville seulement. Ce service
n'ayant pas d'c,voine, j'ai autorisé le commissaire à lui en
verser 112,000 livres sur les 450,000 de l'approvisionnement
de réserve.
€ Apprcvisionnernent de siège. — Il n'y sera plus touché à
dater d'aujourd'hui, à moins d'un ordre ministériel. Pendant
qu'on y a pris la viande, on n'a fait fournir la ration qu'a six
onces, celle du lard n'a été fourni qu'à trois. »
{A suivre.) Arth. Benoit.
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ÉTATS GÉNÉRAUX DE L'ALSACE
Le mémoire dont nous donnons ici la copie a été rédigé
par Chrétien-Frédéric Pfeffel, neveu du célèbre poète alsacien,
sur la demande de M. de Montyon, et se trouve conservé en
original dans les Archives de l'administration générale de Tas-
sistance publique à Paris.
Le baron de Montyon, surtout connu par le legs considé-
rable qu'il Gt aux pauvres de Paris et par la fondation des
prix de vertu qui portent son nom, fut un administrateur
éminent; conseiller d'État au moment de la convocation des
Etats généraux, il fut vraisemblablement chargé d'en prépa-
rer la réunion; en étudiant la formation des divers États pro-
vinciaux de la France. Sans doute peu familiarisé avec les
choses d'Alsace, il s'adressa, pour ce qui concernait cette
province, au frère du poète Pfeffel, jurisconsulte et publiciste
réputé, qui fit rédiger le mémoire en question par son fils,
alors employé dans les bureaux des affaires étrangères à
Versailles.
Léon Briele,
ancien archiviste du Haut-Rhin*.
Versailles, le 2 novembre 1788.
Monsieur,
Je comptais avoir l'honneur hier de vous remettre moi même le
mémoire cy joint ; mais j'appris que vous ne vous étiez point rendu à
VersaiUes, et j'en fus d'autant plus fâché qu'en vous présentant cette
pièce, je m'étais proposé de réclamer votre indulgence en faveur du
rédacteur, qui est mon fils. J'aurais bien désiré que les auteurs et les
collections d'actes publics qu'il a été à même de compulser luy eussent
fourni plus de notions pragmatiques; mais nos princes d'Allemagne
sont encore fort attachés aux secrets de leur administration intérieure,
et ils ne permettent qu'avec peine qu'on les communique aui étrangers.
' Voy. au sujet de l'auteur de ce mëmoire Bévue d^Alsace, annëe 1859,
p. 210.
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ÉTATS GÉNÉRAUX DE L* ALSACE 227
J'en serais d'autant plus charmé, si les détails que le mémoire cy joint
renferme peuvent satisfaire votre curiosité.
Recevez, Monsieur, avec votre bonté ordinaire, les assurances du plus
respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être votre très
humble et très obéissant serviteur
Pfeffel.
L'Alsace n'a jamais été une province, dans le sens reçu
dans la jurisprudence. C'était un pays partagé entre plusieurs
souverains qui se réunissaient par des confédérations pour
leur conservation commune; et ce n'est que sous ce rapport
qu'on les appelait Les États d'Alsace. Ils ne dépendaient d'ail-
leurs de l'empereur et de l'Empire que comme les autres
souverains du corps germanique.
La plus grande partie de la Haute-Alsace appartenait en
propre à la maison d'Autriche, sous le nom de Landgraviat
de la Haute-Alsace. Quelques princes ecclésiastiques et sécu-
liers possédaient le reste.
La Basse-Alsace comptait plusieurs princes, tant ecclésias*
tiques que séculiers. On y voyait paraître le grand-préfet de
la préfecture de llaguenau , office de l'Empire possédé par
la maison d'Autriche, à laquelle il donnait le droit de pro-
tection sur dix villes impériales répandues dans les deux
Landgravials d'Alsace. On y trouvait d'ailleurs un corps de
noblesse immédiate et la ville de Strasbourg.
Tous ces pays furent cédés à la France par la paix de
Munster, avec celle différence toutefois qu'elle acquit le
domaine suprême de l'Empire et la souveraineté sur tout ce
qu'avait possédé la maison d'Autriche, et qu'il fut stipulé,
relativement au reste, que les anciens États immédiats de
l'Alsace conserveraient leur supériorité territoriale sous le
supremium dominium de la France, comme ils en avaient joui
jusqu'alors sous celui de l'Empereur et de l'Empire.
Le Roy a concédé l'ancien domaine de la maison d'Au-
triche à la maison de Mazarin, représentée aujourd'huy par le
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228 nEVUE D'ALSACE
duc de Valentinois, et la maison de Ghoiseul possède présen-
tement la préfecture de Haguenau.
Quand les États de la Haute-Alsace s'assemblaient, Tarchi-
duc d'Autriche les présidait en sa qualité de landgrave de la
Haute-Alsace, el Tévêque de Strasbourg présidait ceux de la
Basse-Alsace, comme ayant acquis, vers le milieu du xiv'^
siècle, le titre et les droits de landgrave de la Basse-Alsace.
11 y aurait de très grands inconvénients à régler la repré-
sentation de l'Alsace aux États généraux sur cet ancien état
de choses.
4° Il faudrait en exclure tout le clergé, toute la noblesse
et tout le tiers-état dépendants des anciennes souverainetés
de cette province, parce que tous ces citoyens médiats n'ont
jamaig comparu'dans les assemblées des confédérés d'Alsace,
et que leur qualité de médiats les excluait de la Diète de
PEmpire et de l'Assemblée des cercles.
2® 11 faudrait en exclure un grand nombre de seigneurs
immédiats, qui, pour n'avoir pas été immatriculés au Direc-
toire de la noblesse immédiate, n'ont jamais été appelés, ni
individuellement, ni par députés, aux assemblées des confé-
dérés d'Alsace.
3® Il pourrait être dangereux de rétablir dans une province
frontière un régime que le gouvernement n'est parvenu à
détruire qu'après cent ans de peines et de négociations.
4° Les traités de paix qui forment la base de la constitu-
tion de l'Alsace n'ont ni maintenu ni confirmé un état ana-
logue à l'ancien système des confédérés d'Alsace.
5° Plusieurs princes et souverains de l'Allemagne possé-
dant en Alsace des territoires considérables, qui, suivant une
estimation modérée, composent près de la cinquième partie
de la province, il ne serait pas possible d'exclure les repré-
sentants de ces princes de l'assemblée des États d'Alsace. Il
serait contraire à toutes les maximes du droit public que
des princes étrangers, qui ne contribuent pas aux charges
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ÉTATS GÉNÉRAUX DE l'aLSACE 229
publiques, à raison des revenus qu'ils (irent de TAlsace, par-
ticipassent à la représentation de celte province.
Le moyen le plus simple de donner une forme légale à
cette représentation parait être de prendre pour base la dis-
tribution de l'Alsace en six districts et d'en accoupler tou-
jours deux pour former trois espèces de grands bailliages.
Il n'y a en Alsace ni sénéchaussées ni bailliages royaux :
la seule justice royale qui s'y trouve, c'est le Conseil supé-
rieur d'Alsace. 11 n'est donc pas possible d'appliquer à l'Al-
sace des formes usitées dans les autres provinces du royaume.
Il s'ensuit que les assemblées des districts ne peuvent être
présidées ni par des baillifs d'épée, ni par des sénéchaux.
Peut-être pourrait-on leur substituer les chevaliers d'honneur
d'épée qui sont attachés au Conseil supérieur de la province
et les faire assister par les maires ou prévôts royaux de quel-
ques villes royales.
Comme tous les ordres de citoyens doivent être représen-
tés, il semble que l'on ne saurait refuser une représentation
aux grands propriétaires privilégiés qui se trouvent a la tête
de la noblesse; qu'il est juste d'en donner aussi une parti-
culière à l'ancienne noblesse immédiate, de manière toutefois
que la noblesse ordinaire conserve au moins un nombre égal
de représentants.
Comme les nobles immédiats sont répandus dans tous les
districts, la chose ne parait pas susceptible de difOculté.
Il en est de même du premier Ordre, de l'Ordre du clergé,
qui compte dans son corps nombre d'anciens États de TEm-
pire auxquels on pourrait accorder un ou deux représen-
tants, à raison de l'immensité de leurs possessions et des pri-
vilèges dont ils jouissent.
Le tiers-état doit être naturellement représenté par des
représentants choisis dans les trois districts accouplés. Mais
il restera toujours une grande difficulté par rapport à la repré-
sentation de la ville de Strasbourg, qui forme une espèce
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230 REVUE d' ALSACE
d'État à part, au milieu de TAlsace, et des dix villes de la
préfecture de Haguenau.
II serait difficile de refuser à ces villes des représentants,
alors qu'on en accorde aux bonnes villes du royaume, d'autant
plus que les droits qu'elles ont conservés sous la domination
française les mettent beaucoup au-dessus de ces dernières.
Deux députés pour la ville de Strasbourg et deux pour les
dix villes rempliraient ces vues.
Les protestants de la Confession d'Âugsbourg jouissent en
Alsace d'une existence légale fondée sur des traités de paix,
il parait non seulement impossible de les exclure de la re-
présentation, mais aussi nécessaire de leur attribuer un cer-
tain nombre de places de représentants.
Comme ils ne forment que le tiers des habitants de l'Al-
sace, il est certain que la majorité des catholiques les exclu-
rait de fait de toutes les places de représentants qui seraient
accordées à l'Alsace.
Comme ils partagent toutes les charges municipales de la
ville de Strasbourg, ainsi que celles des quatre villes princi-
pales de la préfecture, il semble que l'on pourrait tirer de
celte religion la moitié des représentants de ces onze villes.
Dans la noblesse privilégiée immédiate, il parait juste de
partager entre les deux religions la représentation de ce corps
privilégié, comme le sont les places du Directoire.
Enfm on pourrait tirer des protestants un tiers des repré-
sentants de la noblesse ordinaire.
Dans le Tiers-état, les deux districts combinés de Belfort et
de Huningue, n'étant peuplés que de catholiques, ne sauraient
être représentés que par des catholiques, mais les quatre
autres districts étant à peu près mi-partie, on pourrait aussi
partager entre les deux religions la représentation de ces
districts.
L'ordre du clergé ne serait composé, comme de raison,
que de représentants catholiques.
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CORRESPOHDAHCES POLITIQUES
ET
CHRONIQUES PARISIENNES
adressées à
Christophe GONTZER
Syndic royal de la ville de Strasbourg
(1681 — 1685)
— Paris ce 25® Mars 4684. — ....On a nouvelle que
rirapératrice est grosse. La dietle de Ralisbonne est pré-
sentement Tort inutile et on y craint que le Roy n'en retire
ses nainistres, puisque Ton n'y fait aucunes choses ny pour
la paix, ny pour la trêve Les baschas de Candie, de la
Morée, etc., ont fait exposer l'estendard de Mahomet pour
exciter tous les bons musulmans d'aller à la guerre en Hon-
grie, pour faire la guerre aux chrestiens ; cet estendard leur
est aussy considérable qu'esloient autrefois parmy nous les
croisades
— Paris, 29 mars 1684. — ....Quoyque le pape soit
mieux, on n'espère pas qu'il puisse aller fort loing. M. l'am-
bassadeur de France ne va plus chez la reyne de Suède ^ 11
' Voy. pages 262 et suiv. de la livraison juillet-août-septembre,
pages 429 et suiv., de la livraison octobre-novembre-décembre 1888, et
pages 63 et suiv., de la livraison janvier-février-raars 1889.
2 II s'agit de la reine Christine, la fille du grand Gustave- Adolphe, qui
scandalisait alors la haute société romaine par ses excentricités et se
intempérances de langage.
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232 REVUE D'ALSACE
a defTendu la mesme chose à tous les Français : c'esl là tout
ce qu'on peut faire à une princesse qui a tenus des discours
indignes d'elle et de la Majesté Royale. Si elle estoit encore
sur le trône, on en tireroit satisfaction par les armes Le
mariage de Mademoiselle est remis au lundy de la Quasi-
modo, parce que la dispence n'est pas venue de Rome. Il y a
encore beaucoup de choses à régler, à cause des nouveaux
honneurs que prétend le duc de Savoye. Mr. l'archevesque
par un mandement avoit ordonné que l'on ostast la croix
qui est au bout du Cours^ le bailly royal de Chaillot s'est
avisé de le deffendre ; par une lettre de petit cachet on l'a
envoyé promener à Issoudun.... Dans peu de jours on saura
avec certitude si Madame la Dauphine est grosse. Baptiste
passera assurément en Angleterre avec tout l'Opéra. Le Roy
le veut et fera tous les frais jusque à la mer, et le Roy
d'Angleterre luy donnera cinquante mil escus sans les proGls
qu'il pourra faire.
— Paris, i^ Avril 1684. — La santé du pape est toujours
fort langoureuse, ce qui a obligé le Père Recanaty, son
prédicateur, de luy remontrer l'obligation dans laquelle il
estoit de faire une promotion de cardinaux, veu le Grand
nombre de chapeaux vaquants, afBn de remplir le Sacré
Collège de sujets de mérite qui par leur vertu et capacité
peussent servir TÉglise.
Les Estats-Généraux ont beaucoup d'inquiétude de
l'armement de M. de Collogne et de la ligue de Soest. Ils ont
fait demander à ces princes le sujet de l'armement, à quoy
ils ont respondu que lorsqu'ils sauraient les raisons qu'ont
les Estais-Généraux de lever des trouppes, qu'ils responde-
ronl à cette demande. On tient que les trouppes de l'Eslec-
teur de Collogne se montent à plus de 20 mil hommes, sans
compter les 5000 hommes (|ue luy mène le marquis de
Remty
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 233
Oodenarde est presque réduit en cendres. On commença à
tirer le SI® du passé à i heures du soir ; on mit seulement
cette journée le feu au chasteau, qui fut entièrement brusié
aussy bien qu'un beau couvent de religieux avec quelques
maisons, mais les 22 et 23 furent efiroiables, le feu estant
en plus de vingt endroits à la fois ; tout fut bouleversé et Ton
entendoit de nos batteries les cris de ce misérable peuple et
les plaintes des mourants. Il y a plus de vingt de nos soldats
tués à ces batteries.
Les receveurs-généraux ont financé une somme de
500 mil livres dans les coffres du Roy, au moyen de quoy on
leur donne pouvoir de vendre leurs charges à qui ils voudront
et pour tel prix qu'ils pourront en retirer.... On croit que le
Roy acheptera les manuscrits de feu M. le Chancelier Séguier
auparavant que cette Bibliothèque soit mise en vente, à quoy
ses héritiers sont résolus.
— Paris, ce 5® Avril 1084. — Mademoiselle ne viendra
plus à Paris ; elle ne l'a pas quitté sans larmes. Le mariage
se fera lundy ; à la sortie de l'esglise, elle montera en carosse
pour aller dîner à Ghilly. Monsieur l'accompagnera jusque là.
Le duc de Savoye n'a jamais voulu consentir qu'elle donnast
la main à Madame, non pas mesme à Madame la Dauphine,
mais seulement à Monsieur parce qu'il est père. Le Roy a
donné 2000 escus de pension à la comtesse de Fiesque.
— Paris, ce 8 Avril 1684. — Une personne employée dans
une commission de grande importance dans une province
du royaume, estant devenu amoureux d'une dame qui s'en
trouvait fort importunée, en avertit son mary qui le fist
prier de ne plus aller chez luy, mais se prévalant de son
authorité ne cessa point ses visittes importunes, qui enfin
ont cessez par quantité de coups de bâton que ce mary,
homme de guerre, distribua à l'homme de robe, et en est
encore venu faire icy ses plaintes à M. le Chancellier, ce qui
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234 REVUE D* ALSACE
luy a esté un grand divertissement et au Roy roesme à qui on
Ta dit
— Paris, ce 15^ Avril 1684. — Le duc de Bavière s'est
plaint à l'envoyé extraordinaire du Roy, qui est auprès de
luy, du bruict qui couroit en France, qu'il assembloit ses
trouppes pour les envoyer sur le Rhin, pour s'opposer aux
desseins du Roy. Il Ta asseuré qu'il n'auroit jamais eu cette
pensée, mais bien de donner secours à l'Empereur contre le
Turc.
I^e Cercle de Franconie, n'envoyera cette campagne que
quatre régiments à l'Empereur, retenant le reste de ses
trouppes pour sa propre deffence.... Le chevallier de Châtil-
Ion part aujourd'huy en poste pour aller donner avis au duc
de Savoye du départ de la princesse son espouse... Ils ne
font tous deux que trente-un ans.... Le Roy a envoyé dans
un couvent M^e de Tonnerre. L'on a déffendu de la part du
Roy à la comtesse d'OIone et à la marquise de Royan, belles-
sœurs, de ne donner plus à jouer chez elles. Un capitaine
du régiment de Caultx estant mal satisfait du lieutenant-
coUonnel, qui l'avoit fait casser, s'eslant rencontrez à Lion,
se battirent dans leur chambre, la porte fermée. Le lieute-
nant fut tué de 18 coups d'espée et le capitaine de 14.
— Paris, ce 22© Avril 1684. — Le Roy est aujourd'huy
parly pour Valenciennes, ainsy qu'on a toujours dit.... Sa
Majesté ira à Mouchy, où il séjournera. La plupart des ambas-
sadeurs et envoyés des princes suivent la cour. Dans la
dernière audiance qu'a eu le nonce il a beaucoup pressé le
Roy pour obtenir un délay. Sa Majesté luy a respondu
qu'elle ne luy diroit autre chose que ce qu'elle luy avoit
desjà dit 15 fois, mais elle adjousia que s'il y avoit une
goutte de sang répandu au moindre de ses sujets, qu'il ne
feroit point la paix qu'il n'eust mis les Espagnols à la raison.
L'ambassadeur de Hollande a aussy eu audiance et a proposé
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 235
au Roy des conditions de trêve presque semblables à celles
des Hauts-Âlliez, h quoy Sa Majesté a respondu qu'il y avoit
lieu de s'estonner qu'on ait osé les luy proposer, que c'est
une seconde déclaration de guerre, que le roy d'Angleterre
a reffusé de s'en mesler, trouvant ces conditions fort imper*
tinentes, que son ambassadeur prés des Estats-généraux n'a
eu garde de s'en charger, que son voyage estoit résolu et
que la dépence de tout ce qui le devoit suivre estoit faite, et
qu'il pariiroit saraedy. Sa Majesté congédia cet ambassadeur,
qui se retira fort confus et déconcerté.
Le sieur Le Noir, théologal deSéez, qui depuis si longtemps
est à la Bastille pour des libelles injurieux, est renvoyé au
Chastelet pour y faire et parfaire son procez.... L'on a donné
13 mil escus à Mr. Bignon pour sa charge de bibliothéquaire
du Roy, outre les 40,000 qu'on a donné à l'abbé Colbert;
ces charges sont pour un des fils de M. de Louvoy... L'on
dit qu'on fera une recherche à la Marine pour tout ce qui a
esté mal pris ; on y a descouvert beaucoup d'abus.
La Sale, qui a fait de grandes découvertes dans la marine,
avec beaucoup de peine et de despense, s'en relourne dans
le pays qu'il a descouvert, par une grande rivière qui est
proche le golfe de Mexique, près de Panuco; il y va avec
trois petits vaisseaux du Roy, commandez par le capitaine
Beaulieu.
Un homme de la première qualité de la cour, ayant fait
maltraiter son tailleur, qui ne luy pouvoit plus faire de crédit,
et estant allé chez luy prendre ses papiers de compte, la
plainte en a esté portée au Roy par le lieutenant criminel. Sa
Majesté a dit qu'elle voulloit qu'on fist justice. Le plus court
pour ce seigneur a esté de trouver dans la bourse de ses
amis de quoy satisfaire le tailleur.
— Paris 26« d'Avril 1684. — ...Le pape n'a fait aucunes
fonctions la semaine sainte; le jour de Pasques il voulut dire
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236 REVUE D'ALSACE
la messe à son particulier, mais allant à Tautel, il lui prit
une faiblesse... On a eu crainte d'une sédition à Rome,
parce que le Pape a fait un nouvel impost sur le bétail; les
bouchers ne voulurent point tuer de viande b Pasques, mais
le préfet y donna ordre avec beaucoup de diligence, faisant
prendre et payer tout le bestail qui se trouvait aux environs
de Rome...
...Les nouveaux alliez font de nouveaux projets de trêve
mais le second n'a pas esté mieux receu que le premier.
L'ambassadeur des Estais-Généraux receut ordre de le pré-
senter au Roy avec une carie où la division suivant le projet
estoit marquée. Sa Majesté luy dit qu'il scavoit tout ce qu'il
avoit à luy dire et ne voulut voir ni la carte ni l'escrit, et le
congédia. Le jour du départ du Roy, Sa Majesté disna dans
le carosse au Bourguet^ ou il ayda luy-mesme à mettre la
table qui est faille pour cela et mangea avec les cinq per-
sonnes qui esloient avec luy; Madame la Dauphine et Madame
la princesse de Conty avoient beaucoup de pierreries sur elles.
Monseigneur en avoit aussy beaucoup sur son justaucorps.
Sa Majesté dit à quelques evesques qui se trouvèrent là,
qu'il alloit voir son diocèse et qu'il leur conseilloit d'en faire
aulant et qu'il leur alloit donner des sujets de chanter des
Te Deum . . .
La Chambre de l'Arsenal pour l'affaire de Belisani doit
commencer jeudy 27©; elle est composée de Mrs. de la
Reynie, et Ribère, conseillers d'Estat, de Mrs. Amelot, de
Chaillou, Feydeau, Feydeau de Brou, du Crail, Grail de Bour-
nouveauy et de BéruUes, maislres des requestes et du prési-
dent Hourlier. M. de Selve est procureur-général de la com-
mission.
Une déclaration du Roy... fait deffence aux escoliers de
droit de porter d'espées ny de cravates, sur peine, pour la
première fois, de la perle d'une année de leurs estudes et
pour la seconde d'estre chassés de l'Université... Il y a quel-
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CUilONIQUES PARISIENNES 237
ques clames et seigneurs qui ne sont pas partis avec la cour,
qui vont tous les jours pour la joindre. Mme de Montespan
est de ce nombre . • .
— Paris, ce 29® Avril 1684. — ...Le Pape avoit dessein
de faire une petite armée contre les infidèles ; elle avoit été
composée de ses gallères, de celles de Mallhe, du Grand Duc
et de quelques unes de Gênes; il espéroit aussy obtenir quel-
ques escadres de Naples, mais les commissaires qui sont allez
voir ces gallères, les ont trouvées toutes ruinées et ne valant
pas le radoub. L'on n'a osé luy en faire le rapport de peur
de le chagriner... Le Noir fit jeudy l'amende honorable
devant Nostre-Dame en chemise, la torche au poing et la
corde au col. Les escrits furent bruslés par la main du bureau
(sic) puis fut mis dans un carosse et mené à la Bastille où
apparemment il finira ses jours, n'estant pas en estai de
servir dans les gallères, où il a esté condemné à perpé-
tuité . . .
— Paris, ce 3* May 1684. — On ne craint plus en Italie
la guerre au Milanois et les trouppes de cet estât commen-
cent à déserter, faute de paye . . . Les bandits du royaume de
Naples font si grand mespris des Espagnols qu'un de leurs
chefs, ayant perdu son chien, l'échangea contre trois Espa-
gnols, qu'ils tenoient prisonniers ... La ville de Luxembourg
fut investie le 27"^ du passé; l'armée du maréchal de Créquy
y arriva le 28. et prit ses quartiers, mais on ne commencera
l'attaque que le 7. de ce mois. En attendant, on prépare
toutes choses. 11 n'y a dans la place que -^ hommes de pied,
500 chevaux et 300 hommes de milice, qui manquent de
beaucoup de choses. L'armée du maréchal de Créquy est
composée de 40 bataillons. 11 y a peu de cavallerie . . . tous
les paysans de Champagne courent pour aller travailler à ce
siège, dont la prise les met en seureté pour jamais. 11 est sorty
de la seule citadelle de Mets 40 pièces de batterie, 30 mor-
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238 REVUE d'alsace
tiers, 20,000 boulets, 6000 bombes, quantitez de car-
casses, 15 mil grenades, 5000 hallebardes, 30 mil pics et
bêches, etc L'on a fait 3000 eschelles dans la Vauge, que
l'on a mis dans les bateaux, ... et il y a plus de 5000 char-
rettes et chariots des trois Esveschez ... Le Roy a fait toutte
la dépence de Tentreprise du Sr de la Sale, qui s'en va faire
un nouvel establissement sur la rivière de Mississipi, qui
tombe dans le golphe de Mexique près de Panuco. Sa Majesté
luy entretient 200 hommes de guerre, dont les officiers sont
en la disposition du Sr de la Sale, 200 hommes de travail,
auxquels se joignent plusieurs volontaires. La colonie sera de
plus de 600 à 700 hommes. Le Roy luy a aussi donné un
vaisseau de 15 pièces de canon, 12 autres pièces de canon
pour mettre dans son fort^ 120 milliers de pouldre et quan-
tité d'autres choses nécessaires pour cet establissement et on
croit mesme que les 3 vaisseaux qui y vont, seront suivis de
quelques autres que Sa Majesté y envoyera. On tesmoigne
beaucoup de chaleur pour que cette colonie puisse réussir...
On a depuis peu jugé au Parlement une damoiselle de 16 ans
conveincue d'avoir empoisonné son vieil mary. Le premier
juge l'avoit condamnée à eslre brullée vive, après avoir eu le
poing couppé. Par arrest, elle est renvoyée sur les lieux où
elle aura le poing coupé et la teste aussi; puis jettée dans le
feu. Ce mary luy avoit fait de grands dons.
— Paris, ce 17 May 1684. — Les bandies du royaume de
Naples font de grands désordres dans ce royaume, sans que
le vice-roy y puisse apporter ordre. Un de ces bandies qui
se fait appeler de Montorio a enlevé touttes les munitions de
guerre que le vice-roy envoyait pour luy faire la guerre...
Les Espagnols et le prince d'Orange avoient chargez le
prince de Waldeck de demander au duc de Bavière du
secours du Luxembourg, auquel il a respondu qu'il trouve
les conditions que le Roy propose pour la paix ou pour la
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 239
Irêve si raisonnables qu'il n'a garde d'avoir dessein d'agir
contre luy et à raesme temps a escrit à Sa Majesté pour luy
rendre raison de sa conduitte et Tasseurer qu'il fera en toutte
occasion tout ce qu'il pourra pour tascher de mériter l'hon-
neur de son amitié. Madame la Dauphine a esté transportée
de joye de cette nouvelle Le Roy alla reconnaistre le 13nie
du courant le chemin par où l'armée devoit marcher. Il
passa un pont qui rompit incontinant après, où quelques
gardes du corps qui suivoient le Roy, tombèrent dans l'eau.
Il arrive tous les jours des seigneurs anglois qui après avoir
saluez le Roy, vont au siège de Luxembourg Le prince
de Commercy qui estoit à Valencienne avec sa compagnie,
l'a quittée sans congé pour aller au siège de Luxembourg.
Le Roy a envoyé ordre de Tarresler et de l'envoyer pour
4 mois dans la citadelle de Mets Le siège de Luxembourg
s'avance extrêmement l'on est desjà arrivé à la palissade
de la contrescarpe. Mr. le prince de Conty a monté la garde
le second jour à la teste du régiment, comme auroit fait un
autre colonel Le gouverneur craint de mettre du monde
dans les dehors parceque la pluspart sautent par-dessus les
palissades et désertent. Le comte de Lauzun a eu une contu-
sion à l'espaule Madame la Princesse Palatine est bien
malade; le quinquinna l'a sauvée.
— Paris, ce 20 May 1684. — Le siège de Luxembourg
conlinue avec rigueur On sait par des rendus que le
major de la place a esté tué d'une bombe et que le prince de
Chimay estoit légèrement blessé à une jambe. La plus grande
force de la place sont 400 déserteurs françois; Vauban leur
veut faire dire par une trompe parlante, que s'ils se veulent
rendre, le Roy leur fera grâce; mais que s'ils demeurent
contre son service, ils seront tous pendus. 11 n'y a dans
l'hospital que 130 blessez et 80 malades. Nous avons 5 batte-
ries devant la Ville, de 15, de 7, de 7, de 4 et de 5, outre 15
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mortiers qui tirent sans cesse Le Roy a mandé à Fevesque
de Tournay d'aller à Tlsle * et de prendre ses mesures pour
annoncer au maréchal d'Humières la mort de son fils
unique Le maréchal de la Feuillade a paru devant le
Roy, la pique à la main, à la teste des guardes. Des incen-
diaires espagnols , déguisez en femmes, ont mis le feu à
Mets, où il y a eu plus de 200 maisons bruslées. On les a
pris et ont avouez que Grana leur avoit donné ordre d'en
faire autant à Verdun, à Thionville et ailleurs La belle
galerie du marquis d'Antoine remplie d'excellents tableaux
originaux, est presque toute bruslée, ce qui est une perte
fort considérable.
— Paris, 24 May 1684. — L'on envoyra à la cour le
plustost qu'on pourra les ambassadeurs d'Alger; on les doit
parfumer pour diminuer la quarentainc et l'on envoyé de la
cour Bussière, ordinaire du Roy, pour les conduire Le
siège de Luxembourg s'avance mais ce n'est pas sans grande
difficulté; nous y perdrons du monde Mr. le prince de
Gonty, comme collonel, a encore monté la guarde, accom-
pagné de Mr. le prince de la Roche-sur-Yon : cela est beau à
nos princes, mais devroit-on les laisser faire, car enfin ce sont
des princes du sang? Lorsque le Roy a esté au camp,
il en a usé comme un général d'armée et a fait manger à sa
table selon sa coustume et a trouvé bon que l'on bût à sa
santé et a mesme fait raison
— Paris, le 27 May 1084*. — Je ne scay pas, monsieur,
comment mon paquet du 17 de ce mois peut avoir manqué
de vous estre rendu dans son temps, ayant esté porté avec
d'autres lettres, ainsi qu'on me l'a assuré, non au jeu de
Metz mais à la grande poste mesme. On assure que la flotte
attaque Gênes. S'ils ne donnent Savone au Roy, ils pourront
1 Lille, en Flandres.
'^ Celte lettre est un autographe du résident Beck.
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CORUEïàPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 241
eslre malUaitez. On n'a pas encore de nouvelles que les
Hollandois ayent respondu au mémoire de M. le comle
d'ÂvauXy quoyqu'il y ait desja huicl jours que le terme est
passé Je me recommande à l'honneur de vos bonnes
grâces et suis tout à vous, monsieur. B.
— Paris, ce 31® May 1G84. — L'armée navalle de France
est arrivée devant Gènes le l?®'"*" du courant; suivant la
coustume six nobles sont venus saluer les généraux et ont
offert quantité de régales que M. de Seigneley a fort honneste-
ment reffusé et en mesme temps leur a déclaré les raisons
qui avoient oblige le Roy d'envoyer une armée devant leur
ville, affin de les chastier de toutes les offenses que la Répu-
blique avoit osé entreprendre contre Sa Majesté; que s'ils
vouloient éviter les maux qu'ils avoient mérités, il falloit
qu'ils envoyassent une grande et fameuse ambassade pour
demander pardon au Roy, qu'ils eussent à luy remettre inces-
samment les 4 gallères qu'ils avoient depuis peu fait faire
contre sa volonté, avec la chiorme, en Testât qu'elles sont,
qu'on les rembourçeroil du prix qu'elles avoient cousté,
qu'ils eussent à donner le port de Savone pour mettre les
bureaux de sel de France, pour les envoyer à Casai et ailleurs,
et enfin qu'ils eussent à quitter et à renoncer pour jamais à
l'alliance et la protection d'Espagne, pour prendre unique-
ment celle de Sa Majesté. Ces seigneurs surpris et fort estonnez
de ces demandes, ont demandé du temps pour en faire le
rapport au Sénat, et six jours pour qu'il eust à en délibérer.
Mr de Seigneley qui avoit le pouvoir le plus ample qu'on ait
donné, ne leur donna que cinq heures, et ce temps expiré,
voyant qu'on ne luy rendoit point de response, l'armée s'ap-
procha, qui fut saluée de tout le canon de la ville et du
môle, sans quelle en ait reçu aucun dommage. II n'en a pas
esté de mesme de nos bombes, qu'on leur jetta tout le reste
du jour, le 17. 18. et 19«°*®. Jusques au soir que le second
16
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242 HEVUE D'ALSACE
courrier a esté depesché, on avoil desja envoyé dans celte
superbe ville plus de 8000 bombes qui avoienl eu les funestes
succès qu'on en pouvoit attendre, le feu ayant pris en plu-
sieurs endroits et quantité de palais estant desja fort endom-
magez; on entendit des cris effroyables et on dit que tous
les habitants abandonnoient la ville.... Mr de Seignelay a
mandé à Marseille qu'on luy envoyé incessamment les
10 gallères qui restent et qu'on luy envoyé aussy 5 ou 6000
bombes La princesse Anne, femme du prince George
deDanemarck, est accouchée d'une fille morte. Ouast^, cet
infâme apostat, et qui a fait tant périr d'honnesles gens a esté
mis en prison pour crime de scandàlum magnum Nous
approchons de la fin du siège de Luxembourg...» Plusieurs
princes et seigneurs allemans sont venus voir ce fameux
siège et Mr Bielke est venu de Suède en poste.... Le feu
s'est mis par plus de 2000 grenades dans la place, ce qui
leur a fait un grand désordre On dit que Madame la Dau-
phine est grosse. Madame la duchesse de Richelieu mourut
samedy, âgée de 69 ans; elle est enterré en Sorbonne....
(P. S. de Beck) On vient de dire que les gens du Roy ont
forcé et pris la demy-Iune l'espée à la main, qu'il y est
demeuré beaucoup de monde et qu'on s'est attaché à l'ou-
vrage de corne ^.
— Paris, ce S"" Juin 1684. — ...Ce que l'on avoit adjousté
de Gênes ne s'est pas trouvé véritable, mais voylà ce qu'il y
a de vray. Nous avons fait une dessenle, le 24» du passé,
dans les deux fauxbourgs de cette ville, une vraye et une
fauce attaque, celle-là dans le faubourg de Bavai, commandée
par le chevallier d'Anfreville, à la teste de 800 hommes. La
* Lo trop fameux dénonciateur Titus Oales , qui fit condamner tant
de catholiques anglais par ses dénonciations mensongères, en 1678 et
1679.
2 A Luxembourg ou à Gènes ?
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 243
(lessente fut trouvée impralicable et on fut contraint de se
retirer; néantmoins La Motte, capitaine de vaisseaU; avoit
grimpé contre le bord escarpé, mais n'estant pas soutenu, il
se jetta dans une maison avec sa petite trouppe de quinze ou
seize gardes marines, où il fut fait prisonnier de guerre.
L'autre attaque commandée par le duc de Mortemart, général
des gallères^ à la teste de 2800 hommes, tirés des vaisseaux
et gallères, et estant accompagnée du chevallier de Tourville
à la droicte, et du chevallier de Léry à la gauche, se rendit
raaislre du fauxbourg de San -Pedro -de-Arena, où il y a eu
un très-grand nombre de beaux et superbes bâtiments
bruslés et de riches magazins. Il estoit deffendu par 1000
Espagnols naturels et par 500 Suisses. Ceux-cy se deffendirent
vigoureusement, mais pour les Espagnols ils se réservèrent
à une meilleure occasion et se retirèrent dans la ville. On a
mis tout à feu dans les fauxbourgs et on n'a espargné ny
palais ny magazins, et tout y a esté dans la dernière désola-
tion, mais un vent s'estant eslevé, toutes nos troupes craignant
qu'il ne changeast, se rembarquèrent. Nous n'avons au plus
perdu que 120 hommes tant tues, blessés que prisonniers,
mais on regrette fort le chevallier de Léry, qui a esté tué,
l'action estant presque finie. On a sceu par deux vaisseaux
anglois qui estoient engagés dans le port de Gènes, à qui
l'on a permis de se retirer, après avoir eslé fouillés, que dès
les premières bombes le palais du Doge a esté presque loul
renverse, que l'on avoit désjà bruslé partie des magasins qui
sont sur le port, où il y avoit de grandes richesses, que la
belle église de l'Annonciade estoit abattue, qu'il y avoit plus
de quatorze cents maisons tombées, que le feu estoit en
quantité d'endroits, que le menu peuple auquel s'estoit joint
les bandits, pillaient tous les palais des nobles et les mar-
chands. Le palais du prince d'Oria (sic) est presque tout
renversé. Il estoit particulièrement recommandé et le bruit
s'est répandu que de rage le peuple avoit couppé la gorge à
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244 REVUE D'ALSACE
tous les François qui se sont trouvés dans cetle ville. L'on
continue d'y jelter des bombes jour et nuict, et Ton ne
cessera point qu'on ne les ait desli uils ou mis a la raison....
...La charge de dame d'honneur de Madame la Dauphine,
vaquante par la mort de la duchesse de Richelieu, a esté
donnée à la duchesse de Créquy. Le Roy et Madame la Dau-
phine l'avoienl offerte avec beaucoup d'empressement à
Madame de Mainlenon; elle ne l'a jamais voulu accepter, par
modestie... Mme de Louvois ayant demandé la cure de
Meudon à Mr de Paris et un moment après Mme la Chan-
cellière en ayant fait autant, il s'en excusa, mais il donna
une autre cure qui valoit mieux, sans faire dire à Mme la
Chancellière qu'il avoit accordée celle de Meudon à Mme de
Louvois.
— Paris, le 8 Juillet (1684). — ....L'empereur et plusieurs
autres princes d'Allemagne sont fort chagrins de ce qui se
passe à Trêves, où on continue toujours les démolitions et
d'où le maréchal de Créquy ne partira point, tandis qu'il y aura
quelque chose à faire L'on est fort satisfait à la cour et
à Paris de la harangue que l'ambassadeur d'Alger a fait au
Roy, laquelle est tout au long dans la gazette. On luy fait
voir, et à tous les Turcs de sa compagnie, tout ce qu'il y a
de plus beau dans Paris, dont ils sont fort souvent surpris.
Ils doivent faire un présent au Roy de six beaux chevaux^
mais ils ne sont point encore arrivés à Toulon. La Princesse
Palatine, mérc de Mme la duchesse d'Anguien et de la
duchesse d'Hanovre, mourut jeudy à trois heures du matin,
après une fort longue maladie Le Roy et Monseigneur
font souvent de grandes régales aux dames de la cour.... La
duchesse de Mechlbourg^ a eu permission de voir le prince,
son mary, qui s'est enfin résolu de la voir; elle dîne souvent
avec luy au château de Vincenne; elle travaille à son élar-
1 Mecklenbourg.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 245
gissemenl. Mr le prévost des marchands a proposé à la
Maison de Ville de fonder à perpétuité un pancgirique à la
louange du Roy et Ton doit choisir une personne de l'Uni-
versité pour cet effet L'on a trouvé une invention fort
utile pour le public, d'escrire des caraclères autour des rnon-
noyes d'or et d'argent, ce qui se fera sans reffondre les
espèces et sera un moien pour erapescher les faux mon-
noyeurs.
— Paris, ce 15 Juillet 1684. — 11 y a quelques troupes
destinées pour les isles de l'Amérique.... Les Srs La Sale et
Beaujeu sont aussy partis de La Rochelle, il y a quelque
temps, pour aller dans les Canadas; le premier doit découvrir
une grande entreprise du costé du midy de ce pais-là, dont
on espère de très grands avantages. On continue à faire voir
à l'ambassadeur d'Alger, et a sa suitle, les plus belles choses
(le Paris. Ils furent fort surpris à la Comédie italienne et à
rOpéra, mais ce qui les a le plus touché, c'est l'Hostel des
Invalides... Cet ambassadeur asouhaitté de voir Mme de Gou-
ville, sœur du chevallier de Tourville, pour lequel ils ont
une très grande estime.
Le marquis dePompadour, lieutenant du Roy de Périgord,
un des plus riches seigneurs du royaume, est mort. Il a fait
son testament, par lequel il a deshérité son fils, qui estoit
mort avant luy; cela causera un grand procès parce que la
veuve du fils se trouve grosse. Le Roy a fait venir de Rome
une grande quantité de tableaux et de statues, entre autres
quatre tableaux de l'Albane, qui luy ont cousté 22,000 escus.. ..
Un prédicateur a presché ce quaresme avec tant de fruit
dans une province, que le peuple a quitté entièrement
l'ivrognerie; cela a causé la ruyne des sous-fermiers des
aydes qui ont fait bancroute.
— Paris, ce 19 Juillet 1684. — L'on a chassé de Stockholm
un moinne français qui se vonloil mesler de faire de la con-
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246 REVUE d'alsace
troverse.... L'on a Irouvé une nouvelle invention de mor-
tiers pour jeller les bombes bien plus loing qu'on n'avoit
encore fait Mr de Louvoy veut faire travailler au grand
dessein du Louvre; touttes choses s'apprestent pour ce sujet.
On dit qu'il faudra abattre 1700 maisons. En vertu d'un
arresl du conseil, le présidial de Nismes a jugé en dernier
ressort le trois de ce mois le procès que Ton faisoit aux mi-
nistres des Sévennes; neuf qui estoient présents ont esté
bannis et trois absens condamnez a estre rompus et pendus
et sept ou huit temples abaftus....
— Paris, ce 22 Juillet 1684. — L'appréhension que la
maison d'Autriche a que la reyne de Portugal prenne une
double alliance, fait qu'on luy propose en mariage la fille
ainée de l'Empereur, archiduchesse, avec l'espérance de
succéder à toutes les couronnes d'Espagne, en cas que le Roy
Catholique n'ayt point d'enfans, à quoy il y a bien de l'ap-
parence, car ils ne comptent pour rien le droit que Mon-
seigneur le Dauphin y a, luy qui en est le seul et légitime
héritier, et qui auroit la puissance et les moyens de le faire
valoir. Pour l'Infante, ils la veulent honorer de l'alliance
d'un cadet de la maison de Neubourg, qui peut prétendre à
la première couronne de la chrestienté. Les Portugais appré-
hendent fort cette alliance, parce que à la fin leurs roys
deviendroient Castilliens.... L'ambassadeur de l'Empereur
qui estoit allé à Moscou s'en est revenu, sans rien faire avec
ces barbares, qui craignent la guerre contre les Turcs et
sont fort divisez entre eux. 11 est arrivé icy un courrier de
M. deCrécy, de Ratisbonne, du 12 du courant, qui rapporte
que l'Empereur a accepté la paix aux conditions proposées
par la France, et qu'il s'est fait fort de la faire accepter à
l'Espagne..... Tous les peuples de France sont bien las de
la guerre; il y auroit une révolte générale s'il falloit recom-
mencer Le chevalier Thomas Armstrong, qui est le
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CORRESPONDANCES POUTIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 247
dernier exécuté à Londres, avoit eu deux Tois sa grâce du
roy. Il est certain qu'il avoit suivy plus de dix ans ce prince
pour l'assassiner, ce que ce roy n'ignoroit pas L'on
compte présentement prez de quatorze mille ouvriers à Ver-
sailles, prez de 6000 chevaux, 3000 tombereaux et un grand
nombre de bourriques, adjoustant à cela les dix bataillons
qui y arrivent. Voilà de quoy faire en peu de temps de grands
ouvrages, de quoy aplanir et élever des montagnes. La
dépense se monte à 200 millions par semaine^; l'on a bâty
des halles pour loger tout ce grand peuple, un hospital pour
les malades, des fours pour cuire le pain, et des cabarets où
l'on taxe le prix des choses et l'on donnera le pain d'ammu-
nition aux soldats. L'on a fait un fond de 4 millions par an
pour les bâstiments du Louvre. Le régiment des gardes ne
vient point ; on l'envoyé en quartier à Beauvais. On ne veut
pas qu'ils travaillent à Versailles. Il n'y a soldat qui ne coûte
plus de vingt escus à son capitaine et cependant quands ils
sont icy, ils sont crocheleurs et portent des chaises Le
Roy veut que Ton achève le bastiment de Saint-Sulpice et
pour cela Sa Majesté a trouvé à propos que l'on lève une
taxe sur les maisons de la paroisse, pareille à celle des boues
et lanternes, ce qui sera continué jusqu'à ce que le bâtiment
soit achevé.
— Paris, ce 26 Juillet 1684. — Les galères d'Espagne
sont toujours dans le port de Gènes. Les Espagnols en sont
les maistres et agissent à l'Espagnolle. Ils gardent toujours
les principaux postes. La République a emprunté deux mil-
lions d'escus à gr\)s intérest. Elle vouloit lever des troupes,
mais le comte de Melgar l'a empesché, sous prétexte de luy
donner toutes les troupes qui sont dans les garnisons du
Milanois et que cela suffit pour les deiïendre Mr. de Lou-
^ Il faut supposer que le nouvelliste s'est trompé, en ajoutant un , ou
peut-être même deux zéros de trop à son chiffre.
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248 REVUE d' ALSACE
voy doit aller à Luxembourg pour y visiter la place et les
travaux qu'on y fait On en a chassé les cordelîers qui
estoient demeurez Espagnols. Ils n'ont rien emporté de la
maison que leurs corps, aussy on ne leur a donné qu'une
heure pour en sortir; les meubles et les ornements de celte
maison serviront à des religieux françois qu'on met à leur
place Les Algériens sont près de partir. Il s'est trouvé
une grande difficulté à leur égard, un esclave de leur nation
dans nos galères s'estant marié, aussy à une esclave, de sa
nation; ils ont eu deux filles dont l'une s'est fait chrestienne.
Ils ont leur liberté, mais on ne veut pas permettre qu'ils
emmènent la chrestienne. On se sert de la mesme raison
dont ils se servent lorsqu'ils ne veulent pas laisser aller les
esclaves qui se sont fait renégats.
— Paris, ce 29 Juillet 1684-. — L'on apprend par Toulon
que les galères d'Espagne sont parties du port de Gênes ou
elles ont laissé les huit de la République pour la deffendre,
et avoient pris la routte de Sardaigne Sur la plainte qu'a
fait Mr d'Avaux aux Estats de Hollande, contre certains escrits
qu'on débitte touttes les semaines, qu'on appelle des lar-
dons, remplis d'une bile enragée contre la France, ils en ont
deffendu l'impression et ordonné que l'on feroit perquisition
des autheurs, pour les punir. On sçait par quel ordre on les
fait, ce qui est fort indigne du rang qu'ils tiennent dans le
monde et qui est une fort lâche vengeance Les Algériens
sont partis; ils se sont embarqués sur la Seine pour aller à
Ausserre et de Châlons à Lyon. Ils sont fort satisfaits des
traittements qu'ils ont reçu icy. La Bussière, ordinaire de
chez le Roy, les conduit jusqu'à Toulon où ils recevront leurs
présents, de peur qu'ils ne les vendent comme les Maro-
quins; ce sont des monstres, pendules, pistolets et fusils et
autres raretez, une tente de tapisserie de fleurs de lys, car
leur religion ne leur permet pas d'avoir des tableaux ny des
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 249
personnages. lis onl fait icy quantité d'empletles. Ils seront
(leffrayez jusqu'à Alger.
— Paris, ce 2® Aoust 1684. — Le Roy de Portugal tes-
moigne un grand esloignement pour un second mariage. Il a
protesté aux députez des Estais qui Iiiy en ont fait de grandes
remontrances, que si on l'en pressoit d'avantage qu'il se
feroit prestre et mesme qu'il s'enfermeroit dans un cou-
vent Fje duc de Mequelbourg sortit hier du bois de Vin-
cennes. L'on a osié d'auprès Madame la Dauphine deux folles
dont les fauccs plaisanleries pouvoient estre de conséquence,
l'une ayant tué une petite chienne que la princesse aymoit et
l'autre ayant été assez hardie qiie de la menasser de la
main L'on doit casser douze mil Suisses; l'on doit aussi
oster du régiment des gardes tous les estrangers et ceux de
la Religion.
— Paris, ce 2<» Aoust 1685. — Il y a eu un combat
fort considérable dans la Méditerranée d'un seul vaisseau de
soixante canons et de 4 à 500 hommes, commandé par Ber-
ling (?) contre toutes les galères d'Espagne et de Gênes. Il
servoit d'escorte à quelques flûtes qui alloient à Civilaveche*
charger des marbres pour le Roy et principalement la slatue
du Roy, faite par le chevalier Bernin. Il rencontra vers le cap
de Corse 37 galères. Comme il faisoit peu de vent, douze
furent détachées sous le commendement de Cenlurione. Il
essuya le feu de leurs courciers, puis il répondit de ses deux
bordées et de tout le feu de sa mousqueterie, et les trailta de
telle manière qu'elles furent contraintes de se retirer. Douze
autres, qui succédèrent à celles-cy, receurent un mesme
traitlement. Le vent s'estant un peu rafraichy, le reste de la
flotte venant à luy, il les laissa en fort mauvais ordre, après
un combat de 10 heures, il s'en alla et fut dans le port de
^ Givita-Vecchia.
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250 REVUE D^ÀLSACE
Ligourne^ se radouber, son vaisseau estant percé de trente
coups à l'eau et n'a perdu que trenle hommes. Le Roy a eu
beaucoup de joye d'apprendre cette belle action L'on
poursuit les quatre ministres de la Rochelle, accusez d'avoir
reçu un relaps^ mais comme la chose n'est pas bien vérifiée,
ils croyent estre renvoyés absous et que le temple de la ville
ne sera point rasé. L'on ne parle point de ce misérable qui
fut exécuté la sepmaine passée; ce seroit un crime de parler
de ces exécrations que le feu ne pouvoit assez expier. Il
n'avait pas encore vingt-quatre ans, il est pourtant mort fort
repentant Après que les bataillons sont venus à Versailles,
Ton compte plus de vingt-quatre mille ouvriers, mais Ton
commence à se plaindre dans le voisinage de quelques
voleurs et de quelques meurtres, à quoy on doit donner bon
ordre....
— Paris, ce 5 Aoust 1684. — Mr de Courtenvaut*
partit mardy pour aller visiter Maubeuge et autres places de
Flandres et Mr de Louvois à trois heures du matin alla cou-
cher à Louvoy et de là, selon sa diligence ordinaire, à
Luxembourg, où Vauban, qui estoit allé à Strasbourg, le doit
joindre.
Il y eut mercredy à Versailles une grande fcste avec les
illuminations; on se pourmena sur le canal et le repas fut
servy dans le jardin. Dans la salle du bal il y eut cinquante
dames à la table du Roy.
L'on a supprimé un certain droit estably depuis quelques
années sur le vin, appelé le tro2) bu. L'on a dessein de sup-
primer plusieurs autres impôts qui sont trop à la charge du
peuple, que l'on veut soulager autant que l'on pourra. Depuis
quelques jours on a verif&é une déclaration du Roy au Par-
lement et à la Chambre des Comptes, d'une création de 1S00
1 Livoume.
* Le fils de Louvois.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 251
livres de renie sur la Maison de Ville, au denier dix-huit;
l'on dit que ces deniers sont destinez pour achepter plusieurs
maisons qu'il faut abbattre pour bâtir le Louvre et pour la
place qui sera devant.
L'on a proposé à la Sorbonne, de la part du Roy, que les
fils des ducs et pairs n'estudiassent que deux ans. Cela a
passé à l'esgard des abbés de Luxembourg et de Quasbin^ et
la faculté a député auprès de Mr de Paris pour le supplier de
remontrer au Roy que ces personnes, destinées pour les
dignitez de l'Eglise, doivent estudier plus que les autres
— Paris, le 9 Aoust 1684. — Le grand ouvrage de la
trêve n'est point encore conclu dans l'Empire. L'Empereur
veut des conditions qu'on ne peut escouter icy et Ton mande
de Ratisbonne que les trois collèges Font acceptée le 26. du
passé, sans aucun changement, et que ce décret a esté notifTié
le S7. au comte de Crécy, plénipotanliaire de France, mais
que les Estais de l'Empire désiroient qu'il se fit ensuite une
assemblée pour régler les limites des frontières et pour ter-
miner les griefs de plusieurs Estais, et que quelques mem-
bres de l'Empire avoient prolesté contre cette délibération,
mais comme toutles ces manières et ces longueurs alle-
mandes ne plaisent point icy, le comte de Crécy a déclaré que
si dans le 18. du courant, l'Empire n'acceploit pas la trêve,
ainsy qu'il avoit esté conclu à La Haye, les armes de France
entreroient dans les terres de l'Empire et suivroient les
ordres qui leur avoient été donnés. En effet tout se prépare
pour cela et toutles nos troupes s'approchent de tous costez
du Rhin. Il n'y a que ce moyen pour faire parler françois les
Âllemans
Jeudy Madame la Dauphine se trouva mal. Elle est restée
au lit depuis vendredy. On appréhende avec beaucoup de
raison que ce ne soit une fausse couche, causée par une
1 Coislin.
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252 REVUE d' ALSACE
grande plénitude. Elle fut saignée dimanche du pied^ à deux
heures du matin. Ce fâcheux accident a empesché tous les
diverlissements que l'on devoit prendre à Marly.
11 y a trois ou quatre jours qu'il est arrivé un fascheux
accident dans la rue Taranne, un abbé de qualité donnant la
main à une dame et passant par devant la maison de l'am-
bassadeur de Hollande, les domestiques insolens dirent des
sottises à Tabbé et à la dame, qui estoient suivis de deux
mousquetaires, dont Tun estoit le frère de Tabbé, qui me-
nassèrent ces insolens, mais le suisse, encore plus imper-
tinent que tous les autres, donna de coups de bâton à ces
mousquetaires. Peu accoutusmés à un pareil Iraittement, ils
mirent l'espée à la main, et sans faire réflexion que c'estoit
la maison d'un ambassadeur, poursuivirent cette canaille
jusque dans la cour^ où ils blessèrent le suisse qui avoit
l'espée à la main, et qui en est mort le lendemain malin.
L'ambassadeur en fut le lendemain en faire ses plaintes au
Roy, qui avoit aussy esté averly comme la chose s'esloit
passée.
Il y a quelque temps qu'un page de Madame ayant donné
dans le Palais Royal des coups de bastons au marquis de
Sforcc, par l'accomodement, le page, dans le même lieu, a
reçu deux soufflets à genoux du marquis et deux coups de
baston.
— Paris, ce 19 Aousl 1684. — La marche du mareschal
de Schomberg vers le Rhin avec une puissante armée a peut-
estre autant contribué à faire consentir l'Empereur que
toutes les autres raisons qu'on lui auroit pu alléguer. Ce ma-
reschal devoit entrer le 19 dans les terres de l'Empire, si le
comte de Crécy ne luy avoit fait sçavoir que la trêve estoit
acceptée et signée L'afl'aire du duc de Mequelbourg est
accomodée; les ordres ont esté donnez pour le faire sortir
du bois de Vincennes; on ne sçait pas encore les conditions
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 253
du traitlé. La dernière des sœurs de feu Mme de Fontange
a pris le voyie à Chelle^ où sa sœur est abbesse. Le Roy a
donné vingt-quatre mil livres pour sa dot. Mr le Procureur
général a demandé dispance pour que son fils aagé de seize
ans put estudier au droict. Le Roy lui a accordé, et de plus
luy a donné 200 mil livres. Voilà les médailles et tableaux
qu'il avoit donnés au Roy bien payés.
— Paris, ce 19® Aoust 4684-. — On mande de Thou-
louze que Mr d'Aguesseau a suspendu pour un temps les
jugements contre ceux de la Religion pour aller visitler au
port de Cette le Canal Royal La maladie que le cardinal
Albici, âgé de 90 ans, avoit, esloit qu'il ne pou voit dormir.
Les médecins résolurent de luy donner une opiate qui le fît
dormir soixante heures de suite, sans le pouvoir éveiller et
on le croyoit mort jusques à ce qu'un vomissement le prit et
le réveilla, qui luy fit jetter une grande quantité de bile;
après quoy il s'est fort bien porté et mange, boit et dort à
son ordinaire et a loué une maison hors de Rome pour
neuf ans
— Paris, ce 23® Aoust 1684. — On ne doit plus être
inquiet en Italie des armes de la France après la déclaration
que Sa Majesté a faille, qu'elle ne prétendoit point faire
aucunes conquestes sur la république de Gènes, et qu'elle
acceptoit la médiation du Pape pour la satisfaction qui luy
sera faite; qui sera asseurément très grande, et peut-être
mesme que le Doge viendra ici en personne avec nombre de
sénateurs demander pardon au Roy. Mais si par malheur
pour cette république elle ne vouloit pas pleinement satis-
faire le Roy, il s'est réservé la liberté de faire encore bom-
barder cette ville et d'envoyer une armée de terre pour
ruisner tout leur pays Le mauvais temps avoit contraint
La Sale et Beaujeu de relascher à l'isle d'Oye, aux costes de
Poitou. On disoit qu'ils s'estoient embarqués pour le Canada,
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254 REVUE D'ALSACE
mais on sait présentement que le dessein de celte entreprise
est d'aller au golfe de Mexique et d'aller gaigner Tembou-
chure de la rivière de Messicipi, ou sont les pays que La Sale
a découvert, dont on a donné des relations fort avantageuses.
Il est arrivé trois vaisseaux de Sénéga* à La Rochelle, de
pouldre d'or, de morfil, de cire, et autres bonnes marchan-
dises. Ces retours là vallent bien mieux que ceux qui revien*
nent des Indes Orientales, car pour de bon argent en espèces
qu'on y porte. Ton n'en rapporte que des toiles peintes, ce
qui a ruiné les Iraffics de Lyon et de Tours.
Par ces vaisseaux venus d'Orient l'on apprend de grandes
convenions que font les missionnaires françois dans le
royaume de Siam, plus par les miracles que par les raisonne-
ments. Leroy de cet empire fait grand estime des François
et de la religion chrestienne, qu'il préfère à toutles les autres
nations qui sont dans ses estats Il se fait aujourd'hui
une feste à Marly. Le Roy y donne une loterie aux dames dont
fous les billets sont noirs. 11 y a pour quarante mil cscus
d'étoifes, sans les autres bijoux que le Roy y a fait mettre.
Le pur bazard décidera du bonheur des dames. C'est Mme
de Maintenon qui a la conduitle de la feste.
— Paris, le 6© Septembre 1684. — .....Le comte de Mel-
gar^ publie qu'il a des ordres de souslenir la république de
Gênes de toute sa puissance, ce qui a fait dire au nonce que
les François avoient rosty les Génois et que les Espagnols les
mangeoienl. Le Pape refforme autant qu'il peut toutes les
dépenses qu'il croit inutiles à Rome, sans considérer que le
luxe dans un estât est ce qui fait subsister le petit peuple. 11
veut faire diminuer les nombres des estaffiers et des autres
domestiques, ce qui va mettre bien des gens dans la der-
nière nécessité et les obliger de se faire bandits Le ma-
1 Sénégal ?
^ Gouverneur du Milanais espagnol.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 255
léchai (le Schomberg est loujours à Strasbourg d'où appa-
ramment il ne partira pas que les ratifications n'ayeni esté
échangées à Ratisbonne L'on ne dira rien icy de la
manière que le Roy a fait tirer sa lotlerie, le Mercure galant
en publiera tout le détail. Bien des dames qui estoient à
Versailles furent fort surprises à leur réveil que cela s'csloii
fait un peu avant le souper du Roy L'on doit dans peu
de jours apporter le corps du cardinal Mazarin aux Quatre-
Nations.
— Paris, ce 9« Sept. 1684. — On veriffia jeudy au
Parlement trois déclarations du Roy, la première pour la
réunion des deux Châtelets, la seconde qui concerne ceux
de la Religion; outre les articles dont on a desjà parlé, il y
en a un qui défend qu'on les prenne pour arbitres, experts,
prudhommes^ ny qu'ils puissent êlre nommez d'office, pour
quelque raison que ce puisse estre. Par la dernière de ces
déclarations le Roy fait deffence à toutes les communaulez
religieuses de bâtir sans permission au-dessus de mil escus
On dit que l'on a nouvelle de l'ambassadeur de Siam, que l'on
croit perdu, et le Roy a envoyé ordre à La Bussiere d'aller au
devant de luy. 11 est arrivé en Angleterre ; on dit que cet
ambassadeur s'estoit sauvé, lui cinquième, du nauffrage
qu'avoit fait le vaisseau nommé le Soleil d'Orient qui Tame-
noit en France On a aussy nouvelle que les Tartares, qui
sont les maistres de la Chine, ont achevez de conquérir les
provinces méridionales de ce grand empire; tout leur est
soumis, à la réserve de l'isle de Formose.
— Paris, ce 16^ Septembre 1684. — Mr de Schomberg est
venu de Strasbourg quelques jours plustost qu'on ne souhail-
tait; cela a faict un méchant effet sur les ennemis Mr Vail-
lant, grand médaillisle, va par ordre du Roy en Angleterre,
y acbepter des livres et des médailles. Les Estats de Langue-
doc sont retardez à cause des couches de la duchesse de
Noailles.
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256 REVUE D'ALSACE
— Paris, ce 23® Septembre 1684. — Le Roy qui parlil
jeudy, avoil dans son carosse Monseigneur, Madame la Dau-
phine, Mademoiselle d'Orléans, madame la princesse de
Conty, la duchesse d'Ârpajon, la maréchalle de Rochefort el
madame de Maintenon; il y avoit d'autres carosses du corps
pour les duchesses et autres dames qui sont du voyage; qui
ne sont pas en fort grand nombre cette fois. La cour alla
coucher à Chartres, vendredy à Loury, samedy à Cléi7 et
dimanche elle arrivera à Chambord. La fièvre tierce continue
avec assez de violence à Monsieur ; le quinquina ne s'est pas
trouvé propre à son tempérament. Elle luy a causé jeudy un
fort grand redoublement. Les médecins ont trouvé moyen
d'esloigner cette bonne femme qui avec sa drogue avoit oslé
la Gèvre à Monsieur. On dit que le Roy a donné cinq cents
escus de pension à cette bonne femme pour elle et pour son
fils, sa vie durant. Le Conseil ne suit points et mesme il n'ira
point à Fontainebleau.
— Paris, ce 7^ Octobre 1684. — Toutes nos trouppes
sortent du pays espagnol, qui est dans la plus grande misère
du monde. Il va 4000 chevaux en Guienne; non obstant la
réforme que Ton va faire, celles-cy ont reccu ordre de tenir
leur compagnie completlc, de 45 maistres chacune. La caisse
des emprunts est entièrement acquittée ; il y a présente-
ment au Trésor Royal ou aux parties casuelles, quinze mil-
lions effectifs, outre le quartier d'Octobre h recevoir. Le duc
de Saint-Aignan continue la recherche des trésors cachez ou
recelez du maréchal d'Encre*, mort il y a 67 ans.
^ Goncino Goncini, maréchal d'Ancre, assassiné en 1617.
{A suivre.) RoD. Reuss.
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COMPTE RENDU HISTORIQUE
DES
TROUBLES SURYEHUS A STRASBOURG
en Tan 1789
Rédigé par Gottfried HARTHHANN-LIGHTENFELDER
Traduit par 0. Reiber
Pour remédier à la triste situation des finances de la
France et mettre fm à différents abus qui s'étaient peu à peu
glissés dans le gouvernement, le roi résolut de convoquer les
États généraux et permit à la nation d'exprimer ses doléances
et ses vœux par la bouche de ses députés et de travailler
ensuite, avec ces derniers, à l'abolition desdils abus et à l'or-
ganisation d'un nouveau système gouvernemental.
Conformément au règlement spécial du roi pour la ville
de Strasbourg et au règlement rédigé par les autorités locales,
U26 représentants furent élus, les 18, 19, 20 et 21 mars 1789,
par la totalité des habitants, bourgeois ou non, sans dis-
tinction.
Ces 126 représentants nommèrent 32 commissaires qui
rédigèrent le cahier des doléances de la ville de Strasbourg.
Le 8 avril, les représentants nommèrent M. l'ammeister
de Turckheim et M. le syndic Schwendt députés de la ville
de Strasbourg aux Étals généraux. En outre, un comité choisi
parmi les représentants^ puis un second, choisi parmi les
membres du Magistrat durent^ en commun, prendre les
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mesures nécessaires pour remédier aux maux signalés par les
doléances particulières de la ville. Le comité sorti du sein
du Magistrat différa de semaine en semaine la publication
des mesures qu'il avait décidé de prendre pour donner salis-
faction aux doléances de la bourgeoisie. L'irritation qui
régnait déjà dans les esprils à la suite de la conduite arro-
gante et des procédés injustes de quelques membres du Ma-
gistrat et en particulier des messieurs du Conseil des XV,
n'en fut qu'augmentée. Il en résulta les désordres qui sur-
vinrent le dimanche 19 juillet, vers 10 heures du soir. Envi-
ron 60 jeunes gens de bonnes familles bourgeoises et environ
autant de robustes garçons bouchers, palefreniers et autres
gens de cette espèce se réunirent sur la place d'Armes. Ils
étaient tous munis de cannes et de solides gourdins. Ils com-
mencèrent par arracher les volets des fenêtres et des soupi-
raux des caves, démolirent quelques-unes des échoppes qui
se trouvaient près des Arcades; le bois fut réuni sur la place
d'Armes et ils allumèrent un feu de joie. Puis, passant der-
rière les Petites-Arcades ils se dirigèrent par la Grand'rue,
vers la rue du Bouclier. En route ils enfoncèrent les vitres à
coups de canne ou de pierres; ils frappaient aux portes et à
chaque maison demandaient qu'on sortit une lumière. Quand
on leur obéissait de suite, la maison était épargnée et ces mes-
sieurs se retiraient aussi tranquillement que possible, se diri-
geant vers le lieu du rendez-vous, la demeure de M. Tammeisler
Lenz, dans la rue du Bouclier. Là ils brisèrent toutes les vilres,
sans en excepter une seule, et enfoncèrent la porte d'entrée.
Leur intention était de s'emparer de la personne de M. Lenz,
pour le promener par la ville revêtu de sa robe de juge, les -
pieds chaussés de sabots, puis de le tuer ensuite. Au moment,
toutefois, où la porte venait de céder, survint M. le baron de
Klinglin avec un détachement de cavalerie. Il parla très
amicalement aux meneurs ^de la bande: «Messieurs, leur
dit-il, je crois que cela suffit, rentrez chez vous auprès de
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ÏHOUBLES A STRASBOURG KN 1789 t25i)
VOS iemmes et maîtresses, qui (Joivenl être en mal de vous.i
Ces paroles les enlevèrent lous, un seul excepté, qui, saisis-
sant sans se déconcerter la bride du cheval de M. de Kling-
lin, s'écria : cMon commandant, encore une pierre, je vous
en prie», et il lança, plein de satisfaction, un projectile dans
une fenêtre.
La bande se sépara et la nuit se passa tranquillemenl.
Nota. Les soldats de la garnison, comme aussi leurs chefs,
avaient précédemment engagé déjà à diverses reprises les
bourgeois à faire ce qu'ils voulaient, disant qu'ils s'étaient
donné le mot de ne pas tirer sur les bourgeois, qui étaient
leurs frères et leurs amis.
Lundi, le 20 juillet, les habitants passèrent une partie de
la matinée à suivre les réparations de la maison Lenz, tandis
que les vitriers suaient sang et eau pour remplacer les
carreaux enfoncés. Tout se passa tranquillement jusqu'à
10 heures. Le Conseil et les XXI tenant leur séance habi-
tuelle en ce moment, une foule de bourgeois en habits de
travail se réunirent à l'Hôtel-de-Ville et réclamèrent violem-
ment une solution à leurs griefs. Ils voulurent pénétrer dans
la salle du Conseil, mais le président, M. le baron de Dietrich,
commissaire du roi, et plusieurs conseillers, qui tous leur
promirent satisfaction, les en empêchèrent. Leur colère
toutefois n'était pas tombée, et ils menacèrent d'arracher les
perruques des conseillers si on ne donnait pas sur-le-champ
suite à leur demande. M. Tavocat général Fischer leur pro-
mit alors qu'à 5 heures du soir tout serait arrangé, ce qui
finit par les calmer.
La populace cependant qui s'était amassée devant l'Hôtel-
de-Ville ne cessa d'injurier les personnes qui en sortaient.
Des pierres furent même lancées contre quelques-unes.
Les membres du Magistrat cherchèrent à changer leurs
habits noirs contre des habits de couleur. De cette façon ils
purent heureusement s'échapper de l'Hôtel-de-Ville. La po-
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260 IlEVUE D* ALSACE
pulace, ne pouvant plus se venger sur la personne des mem-
bres du magistrat, se vengea sur rédifice et cassa les vitres
à coups de pierres* Cela dura une heure, jusqu'à l'arrivée
d'un détachement de cavalerie.
Le Magistrat et les représentants se réunirent au Miroir
pour délibérer. Finalement le Magistrat demanda un répit de
24 heures. Les représentants répondirent que pour leur part
ils accordaient volontiers un mois entier, à condition toute-
fois que ce répit fût demandé au peuple même (pendant ce
temps, celui-ci, armé de pierres, s'était rassemblé devant le
Miroir).
A cette réponse, le Magistrat perdit tout courage et accorda
tout ce qu'on demandait; le calme se fit de nouveau.
Mardi, le 21 juillet, vers midi, la décision du Magistrat fut
affichée publiquement, en même temps que l'annonce d'une
diminution sur la taxe de la viande. La ville renonçait en
faveur des bouchers à percevoir l'octroi, et il en résulta de
suite que le prix de la viande diminua de 6 pfennig. Cette
réduction ne suffit pas à la population. Quelques jeunes gens
malveillants répandirent le bruit que le Magistrat avait retiré
tout ce qu'il avait accordé la veille, et des bandes se for-
mèrent pour faire l'assaut de riIôtel-de-Ville, dont les portes
furent fermées. Les bourgeois et leurs représentants deman-
dèrent à M. de Klinglin et au commandant, M. de Rocham-
beau, la permission de prendre les armes; ils demandèrent
en outre que les armes de l'arsenal leur fussent livrées, mais
ils furent éconduits, sous prétexte que Strasbourg était ville
frontière et non forteresse. — Dans l'après-midi, vers
4 heures, une foule innombrable se trouvait massée aux
abords de l'Hôtel-de-Ville, qui était entouré par 100 ou
450 hommes d'infanterie et de cavalerie, sous la conduite
de M. de Klinglin et de M. de Rochambeau. Alors la populace
la plus vile, des gens qui n'étaient pas citoyens, qui vivaient
de mendicité ou de métiers honteux, et quelques vils bour-
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TROUBLES A STRASBOURG EN 1789 261
geoiSy en un mot un ramassis de gueux, déguenillés» com-
mencèrent à briser toutes les fenêtres restées entières avec
des pierres, des bâtons^ des navets, des pommes de terre et
d'autres légumes qu'ils prenaient de force sur les étalages des
maraîchers. Les soldats refoulèrent les curieux, afin qu'au-
cun d'eux ne fût blessé par les pierres et les éclats de verre
qui tombaient. Un bourgeois qui avait frappé un des agita-
teurs d'un coup de parapluie à la tête, pour le faire cesser
de lancer des pierres, fut indignement rossé et maltraité
d'une pitoyable façon. Ces scènes durèrent un bon quart
d'heure, après quoi quelques-uns de ces coquins apportèrent
une longue échelle et la dressèrent sur le devant de l'Hôtel-
de-Ville, du côté du marché.
Il se passa quelques minutes avant qu'un compagnon char-
pentier, s'apercevant que quelques hommes avaient déjà
pénétré à l'intérieur par derrière, se hasarda à entrer. 11 se
passa de nouveau quelques minutes, puis environ 50 hommes
se précipitèrent sur l'échelle. La troupe s'écarta encore^ et
les tableS; les chaises, les bancs, les caisses, les armoires, les
poêles, avec toutes les écritures qui tombaient sous la main
des envahisseurs, furent précipités dans les rues. Les char-
pentiers enfonçaient avec leurs haches les coffres en fer où
étaient conservés les fonds déposés et jetaient des sacs pleins
d'argent dans la rue, où chacun prenait ce qu'il pouvait. Les
coffres furent aussi précipités par les fenêtres; quand ils
étaient trop grands^ on abattait les montants des fenêtres. Le
toit fut escaladé, les lucarnes et cheminées furent démolies par
la populace aveugle de fureur et qui ne s'arrêta que lorsque
plus un clou, plus une feuille de papier, plus une sonnette ne
fut visible dans toute l'enceinte du bâtiment. Ils poussèrent la
férocité jusqu'à déchirer tous les papiers, forcèrent les portes
des caves, mirent en pièces les tonneaux contenant les vins les
plus fins; de sorte qu'ils marchèrent dans le vin jusqu'aux
genoux et s'enivrèrent comme des brutes.
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262 REVUE D'ALSACE
Finalement le régiment de Darmstadl arriva, conduit par
le prince, qui le fit marcher en avant, en arrière, à droile
et à gauche. Comme, d'ailleurs, il ne restait plus rien à
démolir de tout l'édifice que les murs, les émeuliers se reti-
rèrent. Les uns parcoururent les rues de la ville, brandis-
sant des débris de toute sorte; d'autres tombaient ici et là,
rendant le vin qu'ils avaient bu; d'autres allèrent au Herren-
slall et s'emparèrent des carrosses de la ville; ils en mirent
une en pièces au pont Saint-Thomas et en jetèrent les débris
à l'eau ; les deux autres furent amenés à la place d'Armes,
où ils furent brisés en mille morceaux. Pendant ce temps,
une autre bande encore pilla la maison de M. Moog, du Con-
seil des XV, et jetèrent dans la rue tout ce qu'ils y trou-
vaient. Quelques membres du Magistrat qui avaient mis leur
mobilier en sûreté eurent leurs portes et fenêtres enfoncées.
On emporta en outre tout ce qu'on pouvait, papiers et autres
débris de rHôtel-de-ViUe.
Le soir, vers 11 heures, les soldats reçurent l'ordre de
donner la chasse aux émeutiers et de les faire prisonniers.
Personne n'osait se coucher ; on craignait que la ville ne fût
incendiée. La troupe a dû passer toute la nuit sur pied sur
la place d'Armes.
C'est ainsi que se termina celte nuit terrible et cette nuit
encore plus remplie d'angoisses. Tous les papiers ont été
détruits. Une partie de la salle des contrats de la chancel-
lerie et la voûte de la salle des Treize, où était conservée
la plus grande partie des documents et des statuts de la ville,
ont été épargnées. La salle des aumônes elle-même a été lit-
téralement pillée.
Le mercredi 22 juillet, au matin, les bourgeois furent
enfin autorisés à s'armer. On leur donna des fusils et des
sabres de l'arsenal. Enfin, en peu de temps près de 1200
bourgeois furent sous les armes. Comme signe de ralliemeni
ils portaient au bras gauche un brassard blanc avec un
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TROUBLES A STRASBOURG EN 1789 263
,nœud. Réunis aux soldats, ils lirent des patrouilles à tra-
vers toute la ville y recherchant les émeutiers, qui furent
presque tous arrêtés et conduits à la cBaletenstub». Là on les
interrogea sommairenrtent pour tacher de leur Taire nommer
leurs complices, puis ils furent tous jetés en prison. Leur
nombre s^élevait à près de 400.
Celui qui avait volé la statue en bois représentant la Jus-
tifie, qui faisait face, dans la grande salle du Conseil, à la
statue de la Sagesse, dut la ramener lui-même à la Baleten-
slube sur une charrette.
Jeudi, le 23 juillet, le Magistrat, qui siégeait à la Baleten-
slube, commença à juger les prisonniers. Le même jour, à
Il heures du matin, celui qui avait le premier gravi l'échelle,
un jeune charpentier originaire de Mayence, qui n'habitait
Strasbourg que depuis quelques semaines, fut pendu sur la
place d*Armes, gardée par de nombreuses troupes formées de
soldats et de gardes civiques.
Lundi, 37 juillet, dut avoir lieu rexécution d'un maître
tonnelier, du nom de Gambs, bourgeois de Strasbourg, qui
avait été un des chefs des émeutiers. La sentence lui avait
été lue dans la matinée, après 10 heures, dans la prison, et
le bâton avait été brisé au-dessus de sa tête.
Dans l'après-midi, une foule énorme encombra les rues,
tandis qu'on procédait aux préparatifs de l'exécution. Les
bourgeois se mirent à murmurer. Ils ne voulaient pas per-
mettre qu'un des leurs fut mis à mort pour avoir pris part à
une révolte permise et en quelque sorle provoquée, comme
on disait alors. Deux partis surgirent : les uns déclaraient le
jugement conforme u la justice, les autres, que le tribunal
avait tort et était injuste. Les premiers se préparèrent à faire
bonne garde autour du condamné pour Tescorler à l'écha-
faud. Les autres occupèrent les rues dans le but de le déli-
vrer de vive foice. Au nombre de ces derniers étaient les
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264 REVUE d'alsace
bourgeois qui appartenaient à la même corporation que lui.
Ils se réunirent au poêle des Tonneliers et se préparèrent à
des scènes sanglantes. Pour éviter toute effusion de sang, le
Magistrat se réunit et décida que l'exécution serait ajournée,
que l'acte d'accusation serait envoyé à l'assemblée royale
et qu'il se conformerait u sa décision. Là-dessus tout se
calma.
Le Magistrat continua à tenir des séances quotidiennes
pour instruire les procès des prisonniers. Les uns Turent
envoyés aux galères, d'autres en prison, mais les uns et les
autres y furent immédiatement conduits.
Pendant ce temps, M. Tavocat général Fischer, qu'on sur-
nomma le Necker de Strasbourg, réunissait une corporation
après l'autre et leur rendait compte des abus qu'on avait
supprimés jusqu'alors et des délibérations qui avaient eu
lieu sur leurs doléances.
Ces réunions donnèrent lieu à des incidents assez vifs.
Certaines corporations, en effet, qui avaient obtenu ce
qu'elles réclamaient dans leurs cahiers de doléances, au lieu
de se montrer satisfaites, voulurent que tout fût encore
changé. Toutefois on n'en vint pas aux mains; mais on passa
plusieurs jours, entre la crainte et l'espérance, à faire d'in-
nmbrables projets.
Mercredi et jeudi, les 5 et 6 août, on se fût cru, à Stras-
bourg, en plein carnaval. Toute distinction de rang avait
disparu; tous les citoyens devaient être égaux et amis. On
n'avait qu'à ouvrir la bouche pour que les pigeons rôtis et
les vins et liqueurs les plus délicieux pussent y tomber.
Voici ce qui s'était passé :
Le 5 août, les bourgeois firent une distribution d'argent à
tous les soldats de la garnison, qui se composait de 6 régi-
ments, en reconnaissance des services rendus. Chaque
simple soldat reçut 20 pfennig, chaque caporal 30, chaque
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TROUBLES A STRASBOURG EN 1789 265
sergent 40 pour se régaler à la santé des bourgeois. Les auto-
rités militaires consignèrent alors toute la garnison ; mais
permirent toutefois à chaque régiment de faire à la caserne
même Tusage qu'il voudrait de ce présent. Cette mesure
irriia les régiments français. Ils résolurent de se procurer de
vive force la permission de dépenser cet argent en dehors
de la caserne. Pour prévenir un éclat, on la leur accorda.
Une centaine de soldats se rendirent à la brasserie du
Cygne, dans la Grand'rue. Ils y burent assez tranquillement.
Tout à coup quelques-uns d'entre eux eurent Tidée d'aller
délivrer leurs camarades qui avaient été emprisonnés à l'oc-
casion du pillage de l'Hôtel 'de-Ville^ afm qu'ils pussent
prendre part à la gaité générale. Ils se dirigèrent par groupes
à la prison militaire et réclamèrent leur mise en liberté.
Celle-ci leur ayant été refusée, une partie d'enire eux cou-
rurent à leurs casernes pour chercher des armes. En route
ils rencontrèrent M. le baron de Klinglin qui leur promit de
faire mettre en liberté leurs camarades et les accompagna à
la prison. Mais pendant ce temps, ceux qui étaient restés
avaient brisé les carreaux de la prison des officiers, gravi les
murs, ouvert les portes et délivré tous les soldats captifs.
On retourna au Cygne. La patronne de l'établissement,
incapable de leur tenir tête, dut abandonner à leur merci
tout ce qui s'y trouvait. Les colonels des régiments lui pro-
mirent de l'indemniser.
Alors se passèrent les scènes les plus comiques. Les sol-
dats portèrent dans la rue des cruches, des pots, des baquets
et toute sorte de vaisselle, remplis de bière, et, en outre, du
fromage, des saucisses et du pain et en oiïrirent à tous les
passants, sans distinction, même à leurs colonels et à leurs
officiers, criant : « Vive la Nation ! Vive la Bourgeoisie I »
Tout le monde était forcé d'accepter. Il éiaît amusant de voir
tantôt un jeune doucereux ou un mignon petit abbé obligé
d'enfoncer sa tête bien frisée dans un grand vase rempli de
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266 . REVUE d'alsace
bièrc^ tantôt une beauté revèche embrassée par des soldats
ivres et retenue par eux jusqu'à ce qu'elle eût mangé et bu.
Ici c'était un convoi funèbre qu'on arrêtait, et tout le cor-
tège, du prêtre au cocher, qu'on forçait de boire dans des
canettes ou des pots à la Nation et à la Bourgeoisie. Là c'était
un Juif qu'on voyait manger une saucisse en tremblant.
Cela dura toute la nuit. Aucun soldat ne rentra. Ils
déclarèrent aux bourgeois qu*ils ne causeraient pas d'autres
désordres et ne feraient de mal à personne. Leur seul désir,
disaient-ils, était que les bourgeois qui leur avaient donné
de l'argent et les avaient invités à s'amuser, prissent eux-
mêmes part à leurs réjouissances. Ils ajoutaient qu'ils
demanderaient compte à leurs chefs des sommes destinées à
leur entretien; car, prétendaient-ils, de tout temps les
bourgeois avaient été Irompés par le Magistral, et eux, soldats,
par leurs chefs. Ils se répandirent également en invectives
contre les régiments allemands, déclarant qu'il ne s'y trou-
vait pas un homme d'honneur, puisqu'ils s'étaient laissé
contraindre à rester dans leurs casernes.
Le lendemain matin les Français se rendirent aux quar-
tiers des deux régiments allemands, dont les hommes se
joignirent à eux. Le tumulte, alors, augmenta encore. U ne
restait plus de bière à la brasserie du Cygne. Les soldats
alors allèrent de brasserie en brasserie, conduisant des ton-
neaux sur des charrettes par toute la ville, portant des
cruches, des cuveaux, des arrosoirs, voire même des cha-
peaux remplis de bière. Ils avaient arboré sur leurs coiffures
des feuilles de châtaigniers que leurs chefs eux-mêmes
leur avaient données. On ne pouvait s'empêcher de rire
en voyant les contorsions avec lesquelles ils offraient à tout
venant à boire et à manger.
Devant les jeunes filles ils tombaient à genoux et leur
demandaient si elles étaient pour la Nation. Répondaient-elles
oui, tous criaient: € Vive la Nation! Nous sommes tous
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TROUHLES A STRASBOURG EN 1789 267
frères et sœurs »; ils leur oiïraient de la bière et vidaient leurs
verres ou leurs vases en poussant des cris de joie. Quand au
contraire une jeune fille leur résistait, ne répondait pas ou
refusait de boire, on lui disait mille sottises, on la houspil-
lait, agaçait, et, finalement, elle était forcée de faire comme
les autres.
Dans l'après-midi, vers deux heures, les soldats se ren-
dirent aux prisons et délivrèrent tous les prisonniers. Ils ne
commirent pas de violences, les clefs leur ayant été remises
spontanément ; puis ils se dirigèrent vers le c Raspelhaus ;>
et délivrèrent toutes les femmes qui s'y trouvaient. Les filles
de joie tombèrent aux pieds des soldats, les appelèrent leurs
sauveurs, s'écriant à qui mieux mieux que Dieu avait enfin
exaucé les prières du Raspelhaus. Les soldats les relevèrent,
leur témoignant tous leurs égards, et se chargèrent de leurs
paquets. Celles qui étaient revêtues des habits de la prison
étaient déshabillées en pleine rue et revêtues d'habits bour-
geois pris à celles qui en avaient en double. On les invita à
boire et à manger. Par-ci, par-là, un soldat s'enfuyait au
grand galop avec la Dulcinée qu'il avait conquise. Les uns
accompagnèrent leur conquête hors ville, d'autres dans des
maisons particulières, d'autres enfin, Dieu sait où.
Les soldats commencèrent alors à se conduire comme
des insensés. La bière ne leur suffisant pas, ils prirent
d'assaut toutes les brasseries, tous les débits de boissons et
les cafés, pillèrent les boulangeries et les charcuteries, s'em-
parèrent de toutes les victuailles qui leur tombèrent sous
la main et les distribuèrent ou les vendirent à vil prix.
Ils parcoururent la ville avec des vases remplis de vin, de
bière, de liqueur et de café mélangés dont ils forçaient tous
ceux qu'ils rencontraient à boire, ou les en aspergeaient.
On dit même que quelques-uns volèrent de la vaisselle d'ar-
gent et d'autres objets précieux. Dans les établissements
publics, il ne restait presque rien à boire ou à manger, dans
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268 REVUE D'ALSACE
les salles et devant les portes on marchait dans des mares
de vin ou d'autres liqueurs, et, dans les rues, une odeur
fétide choquait les narines, délicates.
Le lendemain matin, vers 5 heures, le sentiment de Thon-
neur commençant à s'éveiller chez certains soldats, ceux qui
n'étaient pas ivres ou qui avaient du moins encore leurs
esprits se réunirent en une troupe composée d'hommes de
tous les régiments. Ils se laissèrent commander par les
colonels et les officiers survenus à leur tour et se mirent à
la recherche de leurs camarades égarés, qu'ils ramenèrent à
leurs casernes. Vers midi tout était de nouveau tranquille.
Samedi, le 8 août, le régiment de Hesse-Darmstadt dut
quitter la ville de grand matin avec armes et bagages. Les
régiments français prétendaient que les hommes de ce régi-
ment avaient été les seuls auteurs des désordres et les
seuls qui avaient volé. Le régiment se rendit au lieu dit
cMetzger-Au> et y campa jusqu'au lundi 17 août, date à
laquelle il rentra en ville enseignes déployées et musique en
tête. Cet exil ne fut pas pénible pour le régiment. Le cam-
pement des soldats de Darmstadt devint le lieu de rendez-
vous des Strasbourgeois, qui s'y rendaient tous les jours on
grand nombre. Les officiers et les simples soldats passèrent
des après-midi entières à danser ou à banqueter avec des
dames de la plus haute société.
Lundis le 10 août, les 300 échevins et tous les autres
membres du Magistrat remirent, après un vote préalable,
leur démission à M. le baron de Dietrich, commissaire du roi.
Jeudi et vendredi, les 13 et 14 août, et les jours suivants,
après de longues et pénibles intrigues, 300 échevins furent
élus qui, à leur tour, élurent le nouveau Magistrat, au
scrutin {per scrutinium), comme le prescrivait le cahier des
doléances.
Jeudi, le 20 août, de 4 à 6 heures du soir, la garnison,
réunie sur la place d'Armes, prêta solennellement, régiment
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TROUBLES A STRASBOURG EN 1789 269
après régiment, en présence du Magistrat et de la généralité
le serment d'obéissance à la nation, au roi, aux lois et à la
discipline militaire.
Lundi, le 31 août, les bourgeois visitèrent toutes les
maisons de la ville, inscrivant exactement les noms et qua-
lités de tous les habitants. Tous ceux qui parurent suspects
furent conduits devant M. FAmmeister ou devant le comité
des 300 échevins. Les uns furent remis en liberté^ d'autres
furent condamnés à la prison, d'autres enfin furent expulsés
de la ville.
Le nouveau Magistrat et les 300 échevins tinrent ensuite
de nombreuses séances au «Miroir», où ils délibérèrent
longuement au sujet du nouvel édifice de la Constitution. Ils
nommèrent aux fonctions d'inspecteur des bâtiments, ponfs
et fontaines publiques Un tailleur, à celles de taxateur de
la viande et du pain un marchand de vins, ancien cafetier,
à celles de censeurs des livres, entre autres un maçon et
un pêcheur.
Les 300 échevins élurent un avocat général et réclamèrent
le droit de nommer tous les officiers municipaux.
En général, ils cherchèrent à démontrer de toutes les
façons que l'auteur d'un écrit qui avait été affiché en diffé-
rents endroits de la ville, en allemand et en français, avait
fait preuve d'une grande connaissance des choses et des
hommes quand il disait que de marché aux bœufs, qui
se tenait précédemment à l'tcOurs noir», dans la rue du
Dauphin, avait été transféré au c Miroir» et que de 300
bœufs on avait choisi pour l'usage public les plus maigres,
les plus bêtes et les plus malades. »
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LES
CONTES DE VEILLÉES POPULAIRES
(Suite*)
L'Ondine virgioale do Rhin et la Tara de rAmazoDe
Quel rapport peul-il y avoir entre la poésie populaire du
bassin du Rhin el la poésie populaire du bassin de l'Ama-
zone? Telle est la question qu'au premier coup d'œil, jelé sur
le titre de cette note, le lecteur ne manquera pas de formu-
ler. Deux conlrées placées aux antipodes l'une de Taulre,
Tune au climat torride, l'autre au climat tempéré, ignorées
l'une de l'autre jusque dans la première moitié du xvi^ siècle,
habitées par des populations de races, de mœurs et de lan-
gues différentes, l'une demeurée à l'état voisin de l'anthro-
pophagie, l'aulre bénéficiaire des civilisations du vieux
monde, mais toutes deux livrées, simullanémenl et presque
de la même façon, à un courant d'idées cultivées avec amour
par la poésie ou la tradition populaire, voilà l'étonnant phé-
nomène mis en évidence par les faits, le problème à résoudre
par la science moderne^ notamment par les Folk-Loristes
dont il émane. M. de Sanla-Anna Nery essaie d'en donner la
solution à propos de ses bien curieuses éludes sur les tradi-
tions populaires de son pays natal*.
De même que la Tara^ de l'Amazone, aux cheveux d'or et
à la voix enchanteresse, la vierge aux cheveux d'or et à la
* Voy. Octobre— Novembre— Décembre 1888, pages 450-459.
^ Folk'Lore Brésilien. Paris, Perrin et C''«, quai des Grands-Augus»
tins, 35, 1889.
3 Yara est un nom indigène. Il signifie datne de Veau, II est composé
des mots t/, eau et ara^ dame. — Nery, p. 95.
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CONTES DE VEILLÉES POPULAIRES 271
voix enchanteresse du Rhin^ séduit, par sa beauté el ses
chants langoureux, le batelier rhénan el Tenlraîne avec elle
au fond des eaux du fleuve, d'où il ne reviendra plus que dans
la nuit avec les Ondines, laissant sur les sables de la rive les
traces de leurs ébats nocturnes.
Henri Heine voit TOndine virginale sur le sommet de la
montagne qui encaisse le Rhin, éclairée par la douce lumière
du soleil couchant : c'est le moment qu'elle choisit pour se
montrer aux bateliers germains. La syrène Yara^ au con-
traire, ne quitte pas Tonde d'où viennent ses chants pour
atlirer le baigneur sur la rive, lui apparaître dans son irré-
sistible beauté, le saisir dans ses embrassements et dispa-
raître avec lui au fond de l'amazone.
Voilà le mylhe qui a fourni à M. de Sanla-Anna Nery
d'abord le motif de belles pages, élégamment dramatisées^
et ensuite le sujet d'un rapprochement entre l'Ondine in-
dienne et rOndine rhénane. Beaucoup d'autres traditions de
son curieux livre sont l'objet de semblables rapprochemenls
avec les traditions recueillies en Europe depuis quelques
années. Ces ressemblances n'ont donc pas échappé à l'auteur
ni à ses confrères brésiliens, dont quelques-uns ont conclu
(jue la Yara est une importation rhénane parmi les popula-
tions cuivrées ou indiennes de la vallée de l'Amazone. Si l'on
admet cette opinion pour le cas de la Yara, il faudra l'ad-
mettre aussi pour la plupart des autres cas, où la ressem-
blance avec les traditions du vieux monde est aussi incon-
testable qu'entre la syrène du Rhin el la syrène de l'Amazone.
Or M. de Santa-Anna Nery repousse cette conclusion et il
formule la sienne; de sorte que le Folk-Lore français se
trouve, si nous comptons bien, en présence de cinq solutions
plus ou moins différentes l'une de l'autre.
^Ibidem, p. 265.
2 Version de Para. p. 95 à 149. — Version de Manâos, p. 150 à 152.
Indien civilisé.
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272 REVUE d' ALSACE
I. Celle de l'école mythique des frères Grimm, Max Muller,
Angelo de Gubcrnalis, Auguste Stœber, Gaidoz, Sébillol,
comte de Puymaigre, Roland et autres, admettant Timporla-
tion de TOrient en Occident, d'une mythologie oubliée, mais
dont les traditions populaires de TOccidenl ont conservé les
traces reconnaissables.
II. Une branche du Folk-Lore anglais, représentée par
M. André Lang, professe que, dans la nuit des temps, l'hu-
manité pensait, croyait et s'exprimait uniformément et que
les mythes, etc., recueillis chez les peuplades sauvages de
nos jours, sont les débris de celte uniformité, dont l'enfance,
chez les nations civilisées, reproduit quelquefois, incon-
sciemment, des prototypes.
m. Les compatriotes de M. Santa-Anna Nery , dont
M. Sylvio Roméro c résume avec sagacité les recherches»,
s'évertuent à chercher sur les bords du Rhin l'origine des
traditions populaires de l'Empire du Brésil.
IV. Contrairement à celte opinion, M. de Santa-Anna iNery
dit que d'humanité possède, pour ainsi dire, un fond com-
mun où chacun, sous quelque latitude que ce soit, puise à
pleines mains; que tous les peuples rêvent de la même ma-
nière et donnent à leurs rêves à peu près la même forme et
une expression sensiblement semblable.»
V. M. Emmanuel Cosquin n'Iiésile pas à déclarer que les
solutions mythologiques se meuvent dans les régions bru-
meuses. C'est à l'ancienne civilisation de l'Inde que remonte
l'origine des contes merveilleux; c'est à ses relations com-
merciales hors de l'Inde, dans toutes les directions, notam-
ment avec l'Asie centrale et l'Europe, qu'il faut attribuer la
propagation de ces contes. C'est donc à l'histoire proprement
dite qu'il faut s'en tenir, non à une mythographie visant à
reconstituer une mythologie oubliée et à faire la lumière sur
les idées de Vhumanité primitive.
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CONTES DE VEILLÉES POPULAIRES 273
Que conclure des propositions qui précèdent, sinon qu'entre
les éléments de l'ensemble il y a parenté à des degrés divers?
Quoi qu'eu dise M. E. Cosquiu, Técolc mythique, première
venue dans le concert Folk-Loriste, a sa raison d'être, ne
fût-ce que pour l'interprétation des mythes importés en
Europe, et ailleurs, par les Boudhistes de la Bactriane. Le
rôle joué par les bêtes dans les contes et les traditions popu-
laires est en rapport avec les idées de la mélempsychose,
professées par les disciples du Boudha. Il n'y aurait donc à
éliminer que d'ambition» de répandre, par la seule voie
mythique, la lumière sur les idées de l'humanité primitive.
Doit-on tenir compte de la thèse anglaise, proposée par
M. André Lang, et faisant, somme toute, dériver de l'état sau-
vage les traditions populaires? Cette thèse ne rencontrera
que peu de défenseurs.
Il y a lieu d'écarter également l'opinion de quelques Folk-
Loristes brésiliens qui croient l'empire de Don Pedro Alcan-
tara tributaire de la poésie populaire des bords du Rhin.
Quant au fond commun dans lequel l'imagination de tous
les peuples puiserait à pleines mains et exprimerait ses rêves
de la même façon, c'est là une remarque qui peut avoir
quelque fondement. Mais eu égard à ce que l'on sait des mi-
grations de l'Inde, dans toutes les directions, il parait plus
naturel d'admettre que le Brésil a été touché par les mêmes
moyens que l'Europe occidentale.
En résumé, la méthode historique, défendue par M. E. Cos-
quin, conserve sa valeur et est susceptible d'acquérir de
nouvelles forces dans une étude plus approfondie de la
question.
{A suivre.) J. Liblin.
18
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LES
PWNCIPES DE 1789 ET L'ALSACE
Poésies allenundes de divers Poètes alsaeieis
Traduction françetise die Cliarles B£HDKLiL.É
TH. C. PFEFFEL
Épilre à H. le comle de Bruhl, à Dresde
1789
Non! ce n'est pas un vain mensonge
De notre imagination.
Ce qui me semblait presqu'un songe
Est bien réel. La nation
A rompu ces vieilles entraves
Qu'avec des mines de Brutus
Nous reprochèrent tant d'esclaves.
Les Gaulois, brisant les abus,
Ont mérité par leur vaillance
Le plus beau nom, celui de Francs,
Qu'on ait vu chez la descendance
D'Adam ; que pourtant leurs tyrans
Couvrirent d'une rouille antique.
Béni soit-il, ce jour heureux
Que dans mon esprit fatidique
J'ai tant appelé de mes vœux.
Je l'aime mieux que la lumière
Du soleil; et jadis pourtant,
Ami, nous ne l'espérions guère,
A cette époque, où commandant
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KPITRES DE PFEFFEL 275
Tes mille Germains (ce peuple aime
Prêter ses bras aux conquérants)
En Corse tu t'en fus toi-même
Pour enchaîner de braves gens.
C'était Ion devoir militaire :
(Ainsi disent les Prussiens.)
Mais sous peu Ton pourrait t'en faire
Un crime. Pourtant des liens
Que tu leur portas, aucun Corse
Ne t'a maudit, mais bien le nom
De ce ministre qui, par force,
Les soumit au joug d'un Bourbon.
Qu'il repose en paix, comme tant d'au lies
Dont jadis la Muse a vanté
La gloire et l'immortalité !
F^es Corses à Corté, les nôtres
A Paris, qu'ils partagent tous
Ce trésor reconquis pour nous.
Oai ! ami ! Cette Babylone,
Tombeau de la moralité,
Paris maintenant est le trône
De la vaillante Liberté I
Et ce bon peuple de la France
Connu par sa frivolité,
Lui qui n'aimait que chants et danse.
Il a détruit le sombre fort
Où bien trop souvent l'innocence
Dut demeurer, ô triste sort!
Pour avoir bravé quelque prêtre,
La concubine encor peut-être
De quelque grand, jusqu'à la morti
Les femmes de Paris, si vaines
Jadis, consacrent, en Romaines,
Et leurs bijoux et leurs enfants
A leur pays, versant des larmes
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276 REVUE D'ALSACE
. Sur ceux d'entre eux qui sous les armes
Sont tombés en soldats vaillants.
Le peuple brisant ses entraves,
Hélas! il n'immola pas rien
Que des coupables. Les esclaves
En train de rompre le lien
Qui les enchaîne, n'ont que faire
De la balance de Thémis
En satisfaisant leur colère !
Et plus d'un brigand avait rois
Pour piller, tuer, les insignes
Des soldats de la liberté ;
L'on a châtié ces indignes.
Le peuple, dans son équité,
De son glaive a puni leurs crimes,
Vengeant les mânes des victimes.
Pour protéger des droits sacrés.
Voyez! cent mille patriotes,
Chanoines, marchands, pairs, hilotes.
S'unissent tous en rangs serrés :
Ils vont combattre les despotes,
Ils vont disperser les brigands !
Ami ! pour la philosophie
Quels spectacles seraient plus grands
Que de voir notre monarchie
Dans sa régénération.
Si grande que soit sa détresse
Je dis pourtant que, si l'on cesse
D'en répandre, l'effusion
Du sang est de beaucoup moins grande
Que dans les guerres n'en demande
L'esprit de domination.
Et quel trésor serait plus digne
De tout le sang qu'il a coûté
Que ce viril et noble insigne :
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ÉPITRES DE PFEFFEL 277
Le chapeau de ]a Liberté?
De TEIbe quitte le rivage ;
Arrive chez nous et partage
Avec nous ce bonheur nouveau :
Tu te plaisais dans ma patrie
Même avant qu'un si beau joyau
Ne la parât, coulant ta vie
Parmi nous. Maintenant le roi
Chez nous obéit à la loi,
M'élanl plus maître que pour faire
Le bien ; et comme la lumière
Règne partout^ plus nul trompeur
Ne nous enlèvera le cœur
De celui que nous aimions comme
Un bon monarque, un honnête homme.
Dans ses pays, si grands et beaux,
Tous sont citoyens, tous égaux,
Et nos lois, elles seront faites
Par paysans et par barons,
Assis sur les mêmes banquettes
En vrais Lycurgues ou Solons.
Les prêtres par la violence
Ne pourront plus nous convertir.
Comme nous ils devront fournir
Leur part d'impôts. La conscience
Est libre : Chaque opinion.
Et fut-elle même hérétique.
Au conseil de la Nation
Peut se produire. En juge inique
Nul magistrat plus ne trafique
De sa si noble fonction,
Et n'opprime plus l'innocence
Par son injuste violence,
Mais rend impartialement,
Sans intérêts, son jugement.
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278 REVUE D'ALSACE
L'orgueil fondé sur les ancêtres
Ne couvrira plus de dédain
Le vrai mérite, ni les prêtres
Ne lui fermeront le chemin
Par les verrous de leurs églises,
Et les dignités sont promises.
Comme il est de justice, aux gens
Qui montrent le plus de talents.
Plus de corvée et plus de plainte :
Le laboureur pourra sans crainte
Sur ses champs tuer le gibier
Dévastateur, et ne payer
Que ce qu'il consent par ses votes
Sans que des recors odieux
Ne s'imposent chez lui comme hôtes,
Ne louchent même à ses cheveux.
Plus à payer de redevance
Au chapelain pour les naissances.
Les mariages, les trépas ;
Et les soldats ne viendront pas
Par forme de plaisanterie
À ses yeux avaler son pain
Ni se régaler de son vin ;
Mais, mieux payés par la Patrie
Ils dépendront entièrement
De rÉlat, prêtant le serment
De la fidélité civique
Pas au roi, comme chef unique,
Mais encore à la Nation :
C'est là ce qu'a déjà pu faire
Notre peuple, en possession
Depuis si peu de la lumière
Si belle de la Liberté.
Un plus grand plan est arrêté.
L'on peut y trouver bien des choses
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ÉPITRE DE PFEFFEL 279
A blâmer, mais pourtant il n'est
Pas digne des améres gloses
Que mainte épaisse plume émet :
Car la lumière produit Tombre
Et dans les révolutions
Où mainte forte digue sombre,
On voit aussi les nations
De leur trop nouvelle puissance
Abuser par la violence.
Assez qu'à plusieurs millions
Vienne enfin luire l'espérance
De meilleurs jours: car maintenant
Nous avons tous une patrie
Qui des citoyens est chérie,
Mais de l'amour le plus ardent :
Et comme pour elle on redoute
La honte de la banqueroute,
Chacun lui donne librement
Ses dons. Satrapes et dynastes
Sentent leur pouvoir s'affaisser,
Voyant qu'avec les basses castes
Ils ne pourront plus s'amuser
Comme un quilleur lançant sa boule !
Au temps jadis l'or, la splendeur
Des titres, l'égoïste hauteur
En France maintenaient la foule.
Maintenant sous la blouse^ comme
Sous l'habit, chacun voit un homme.
Un frère ! Ah ! qu'à ton noble cœur
Elle aurait plu, la belle scène
Qui me fit pleurer de bonheur.
Aux bords de l'orgueilleuse Seine
Vint, avec son bâton noueux.
Un homme, pauvre, chauve et vieux
De cent vingt ans, courbé par l'âge
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280 REVUE D'ALSACE
Moins que par son long esclavage,
Etant né dans le Mont-Jura.
Ce vieil affranchi pénétra,
Renopii de respect, dans la salle
Auguste où nos amphyctions
Font dans nos institutions
Une réforme générale.
Comme le vieillard Siméon
Dans son bonheur il les salue,
Muet ! La vénération
Ravit nos pères à sa vue :
Tous sont debout ! Tous oublieux
Des titres, blasons des aïeux,
Rangs princiers, crosse épiscopale,
Oui ! tous tendent respectueux
Par impulsion générale
Leurs mains au vénérable vieux,
En lui donnant le nécessaire
Et plus, pour passer sur la terre
Au moins ses derniers jours heureux ^
Salut, ô ma noble patrie.
Qu'on juge, malgré l'ironie.
De plus d'un Timon irrité,
Si digne de la Liberté.
Oh I garde-le toujours ce gage
Sacré, cet anneau réputé
Mis à ton doigt par Dieu ! Sois sage !
Que le désaccord envieux.
L'inconstance ou le luxe extrême
Du monde, ce vainqueur suprême.
Ne te le prennent. L'union,
La paix soient ton ambition !
Sur ton héroïsme intrépide
Comme sur une pyramide
1 n mourut en janvier 1790.
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ÉPITRE DE PFEFFEL 281
Ta gloire pour rélernité
Se fondera. Mais excité
Par ses sauveurs, si quelqu'orage
Écrasait leur sublime ouvrage,
Sous ses débris, tout le premier,
Moi je me laisserais broyer !
Les trois États
A Monsieur le Conseiller Petersen, à Darmstadt
1790
Du cher pays de Penn la Liberté
Vient visiter le beau pays de France.
Elle voit un rustaud, respirant Tindigence,
A genoux, haletant. A sa droite est planté,
Gros, gras, un archevêque, et de l'autre côté.
Bardé de fer, un duc dont l'insolent panache
Symbolise l'orgueil et la sotte fierté ;
Et les deux, le dévot ainsi que le bravache.
Écrasent le rustaud de leur poids. Sa douleur
Excite la pitié de la déesse
Qui dit enfin : c Allons ! un peu de cœur!
c Debout sans crainte ni faiblesse,
c II faut braver ces orgueilleux
« Et briser enfin toute entrave ! >
Il fait ainsi, près d'eux se pose en brave,
Est aussi grand et même plus grand qu'eux !
* * *
Un beau spectacle, amis ! Pourvu que la prudence
Et la justice animent son bras fort :
Qu'importe sans cela si le sceptre ou la lance,
La crosse ou le fléau gouvernent notre sort?
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282
REVUE D ALSACE
L'Homme libre
G]:ia.n8oii populaire
1790
Qui donc est libre? Qui?
Le citoyen qui vole
Ses lois, sans qu'un despote
Ne le fasse obéir
Rien qu'à son bon plaisir !
Qui donc est libre ? Qui ?
L'homme probe et sévère
Qui ne veut jamais faire
Ce que la loi défend
Est libre, fort et grand !
Qui donc est libre? Qui?
Celui qui pour nul maître,
Nul moqueur et nul prêtre,
N'importe qui ou quoi
Ne renonce à sa foi !
Qui donc est libre? Qui?
Ceux dont la tolérance
Respecte la croyance
D'autrui, dans le prochain
Voyant un être humain !
Qui donc est libre? Qui?
Ceux qui, malgré naissance,
Débilité, puissance.
Richesse ou pauvreté
Croient à l'Égalité !
Qui donc est libre? Qui?
L'homme qui prend un mince
Souci des dons d'un prince,
Qui fait son plus grand bien
Du nom de citoyen !
Qui donc est libre? Qui?
Ceux dont la conscience
Méprise l'inconstance,
Les applaudissements
Des petits et des grands !
Qui donc est libre? Qui?
Ceux qui dans leur conduite
Persistent, leur mérite
Resta-t-il incompris
Dans leur ingrat pays !
Qui donc est libre? Qui?
Ceux qui... la tyrannie
Leur prenant biens et vie...
Conservent les moyens
De rester citoyens !
Qui donc est libre? Qui?
Ceux, à l'heure dernière,
Fixant leur vie entière
Et le seuil de la mort
D'un regard calme et fort.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
I.
Golmar^de 1814 à 1871; récit d'un vieitx Colmarieriy par Rodolphe
K^PPEUN. — Paris, Ch. Schlseber, 257, rue Saint-Honoré, avec pré-
face de Jean Macé.
Jean-Macé, Rodolphe Kaeppelin.— Est-il un Alsacien ayant
vécu dans le Haut-Rbin de 1850 à 1870 qui ait connu pen-
dant ces SO années deux hommes plus dignes de l'estime de
tous, deux meilleurs citoyens ?
Tous deux hommes d'enseignement d'abord, l'un au pen-
sionnat fameux de Beblenheim, l'autre au collège de Colmar,
celui-ci resté dans une sphère plus modeste et plus calme,
celui-là porté par les circonstances dans les régions plus
hautes, mais souvent troublées, de la politique et devenu
sénateur. Kaeppelin a fait le livre dont je veux dire un mot
aux lecteurs de la Revue d'Alsace^ et Macé a présenté ce livre
au public.
Dans un élégant volume de 300 pages^ M. Kaeppelin a re-
tracé l'histoire des événements -• grands et petits — dont
il a été le témoin pendant une longue suite d'années et aux-
quels il a été plus ou moins activement mêlé. Les faits poli-
tiques trouvent en lui un juge toujours impartial, d'une haute
et imperturbable raison. — Kaeppelin est un de ces républi-
cains comme la France n'en possède pas assez. — Quant
aux faits locaux appartenant à l'histoire colmarienne, c'est
avec une tendre émotion et comme avec une filiale piété qu'il
s'en est fait le narrateur.
Les Colmariens restés sur la terre alsacienne, ceux qu'un
douloureux exode a dispersés aux quatre vents du ciel, éprou-
veront, j'en suis convaincu, un véritable plaisir à lire cette
nouvelle chronique colmarienne.
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284 REVUE d'alsace
Combien, parmi ces derniers surtout, seront reconnais-
sants à leur ancien professeur de leur avoir donné cette joie
de revoir pendant une heure la chère patrie absente; les
vieux plus encore s'abandonneront pendant celte lecture au
charme inexprimable des souvenirs d'enfance.
Et vous, KaBppelin, tel qu'un de ces chênes du Niederwald
ou de la Harth, sous lesquels vous vous reposiez jadis pen-
dant vos parties de chasse, continuez de braver les outrages
du temps, gardez pendant de longues années encore ce corps
robuste, ce cœur ardent, cet esprit sain dont la nature vous
a doué.
Que, dans votre retraite de Clamart — angtdtis ridenSy —
où vous vivez entouré de l'affection de vos enfants et de vos
pelils-enfants, de celle si tendre et si dévouée de votre chère
femme, ce livre ne soit pas le dernier fruit d'une veine que
quatre-vingts ans n'ont pas encore épuisée.
L. Brièle.
II.
F. J. DB SANTA-ANNA NKRT. FoUc-Lore Brésilien. Poésie
populaire. — Contes et Légendes. — Fables et mythes. — Poésie,
musique, danses et croyances des Indiens, accompagnés de douze
morceaux de musique. — Préface du Prince, Roland Bonaparte. —
Paris, librairie académiqpie Didier Perrin et G'«, 35, quai des Grands-
Augustins, 1889, pet. 8» de xn-272 pages. — Prix 3,50 fr.
L'auteur de l'intéressant volume que nous voulons signaler
est Brésilien et a recueilli lui-même au pays la plupart des
contes, légendes, fables, mythes et croyances qu'il enregistre
et qui ont cours parmi les populations indienne, portugaise
et africaine de l'empire. Ces documents populaires sont mar-
qués aux coins de leurs origines particulières, cuivrée ou
indienne, blanche ou portugaise, noire ou africaine. Depuis
la colonisation par les Portugais, dès la première moitié du
xvie siècle jusqu'à nos jours, il s'est naturellement opéré un
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BULLETIN U113LI0GHÂPHIQUE 285
amalgame des trois éléments, mais la fusion n'est pas encore
assez avancée et ne le sera peut-être jamais, pour faire entiè-
rement disparaître de la tradition populaire le cachet dis-
tinctif des trois races en présence. C'est dans les dialectes
de ces trois cléments qu'ont été recueillies les matières de la
publication intitulée : le Folk-Lorc brésilien.
En prenant le soin d'exprimer en français les traditions
hybrides du Brésil, M. de Sanla-Anna Nery a voulu rendre et
a rendu en effet un service précieux à ses confrères du Folk-
Lore français.
C'est au moyen de travaux de ce genre que l'on parviendra
à démontrer aux sceptiques de toute espèce que, dans l'étude
des traditions et de la poésie populaires^ dédaignée jusque
dans les derniers temps, il y a autre chose qu'une vaine dis-
traction, un puéril amusement. Cette étude aboutira, au
conti*aire, à répandre la lumière sur des points obscurs de
l'histoire des nations.
Il y a dans ce charmant ouvrage la notation musicale de
douze chants populaires, dont une ronde enfantine, une ber-
ceuse, etc., des airs sans paroles et un chant indien inédit.
Cela se recommande à l'attention de M. le chanoine Ilingre,
qui nous a donné un timide travail du même genre dans le
dernier bulletin de la Pkilomatkique de Saint-Dié.
III.
Le divorce de Napoléon, par Henri Welschinger. ^ Paris,
librairie Pion, E. Pion, Nourrit et G'*, éditeurs, rue Garancière, 10. —
1 vol. p. in-8o de XVI-^31 pages, 1889.
C'est une question de droit canonique que l'auteur a voulu
traiter dans cette étude, à l'occasion du récent divorce entre
le roi Milan et la reine Nathalie. 11 n'a pas craint de reprendre
en sous-œuvre ce qui a été écrit relativement au divorce de
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286 iiEvuK d'alsace
Napoléon el d'établir, au moyen de pièces inédites dont
M. Thiers a eu connaissance, mais dont il n'a pas suffisam-
ment tenu compte, que le mariage religieux de l'Empereur
avec Joséphine Taelicr-de Lapagerie n'a pu être valablement
annulé par Tofficialilé et le métropolitain de Paris. La sen-
tence du métropolite de Belgrade, dans la cause entre le roi
el la reine de Serbie, serait entachée du même vice que celle
du métropolitain français à rencontre de Napoléon el de
Joséphine. Dans les deux cas, rautorité religieuse a obéi aux
volontés de la couronne et au mépris du pouvoir spirituel
garanti par les canons de l'Église.
Le consentement à la dissolution du lien religieux imposé
à l'impératrice Joséphine était sans valeur, par la raison qu'au
fond de sa conscience elle n'a, comme la reine Nathalie,
cessé de protester contre la séparation que l'on exigeait.
Dans le fait il y a, comme l'écrit M. Welscliinger, une cer-
taine ressemblance entre les deux causes qu'il met en paral-
lèle. Mais on se demande si la doctrine orthodoxe appliquée
au cas de Napoléon, est également applicable au cas de
Milan qui relève de l'Église hétérodoxe ou schismalique?
Dans l'affirmalive, il faudrait admettre qu'à l'époque du di-
vorce entre le patriarche d'Orient et l'évêque de Rome —
d'après les anciens canons il n'était pas encore pape -*- sont
demeurés ou se sont, plus tard, mis d'accord sur la doctrine
sacramentaire du mariage dans les deux Églises d'Orient et
d'Occident. Confiné sur ce terrain, le sujet n'est ni plus ni
moins que réternelle question de la suprématie spirituelle
sur le» temporel, invoquée à propos des deux divorces
modernes voulus par deux léies couronnées. Et parce que
l'un aura consommé l'action d'une façon solennelle, l'autre
d'une façon bourgeoise, est-ce le cas de leur appliquer l'a-
dage : Quod licet Jovi, non licet Bovi? En morale laïque, le
fait est le même, et si nous en croyons l'antiquité, ce n'est
pas la première fois que Jupiter se serait fait animal pour
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?
BULLETIN BlBLIOGHAPHIQUli 287
satisfaire ses fanlaisies. Le Jupiler français , il est vrai, a
terminé héroïquement son odyssée à Sainte-Hélène^ tandis que
l'animal serbe se dispose, dit-on, à se faire moine pour arri-
ver au palriarchat.
Au point de vue simplement historique, le travail de
M. Welschinger est très utile et très intéressant. Avec le
secours de pièces justificatives, sainement appréciées, il
répand une vive lumière sur des faits laissés dans l'ombre
par les historiens pour ne point amoindrir la figure du prin-
cipal acteur, l'empereur Napoléon I®^
Le jugement sévèue que Tauteur fait peser sur les complices,
les agents et les courtisans des deux souverains est aussi juste
'que le sont les déductions philosophiques à déduire des faits
en faveur de l'émancipation des peuples.
IV.
La terre du fk^id, par M. le De Muston, membre de la Société
d'anthropologie de Paris, lauréat de la Société nationale française d'en-
couragement au bien, etc., etc. — Montbéliard, imprimerie de Victor
Barbier, 1888. — 1 vol. in-8« de 212 pages et XXVIII planches.
Ce titre, La terre du froidy refoule instinctivement la sen-
sation géographique vers La terre de feu, qui est l'opposé. En
fait, c'est bien de cela qu'il s'agit, c'est-à-dire, suivant la
théorie de Jean Reynaud, de la transmission au pôle boréal
des glaces du pôle austral et de la transmission au pôle austral
du feu ou des chaleurs du pôle boréal. Les parties intermé-
diaires de la planète subiront naturellement des modifications
de température adéquates aux degrés de longitude et de lati-
tude qui leur sont propres.
Quelles sont les causes du phénomène énoncé? — L'incli-
naison du plan de l'équateur sur le plan de l'orbite; puis,
l'excentricité même de l'orbite qui change alternativement la
dislance de chacun des pôles entre le soleil, placé au foyer
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288 REVUE d'alsace
de l'ellipse parcourue ; d'où la variation séculaire des saisons.
Combien de siècles doivent s'écouler pour que l'évolution
soit accomplie? — tVers le dixième ou onzième siècle de
noire ère, les navigateurs Scandinaves trouvent la mer libre
sur la côte orientale du Groenland; ils y fondent des colonies
qui prospèrent et demeurent en relations suivies avec l'Eu-
rope. Vers le quatorzième siècle, la mer se ferme; les com-
munications s'interrompent, parce que le glacier polaire
austral reprend possession d*un terrain qu'il n'avait aban-
donné que pour quelques siècles et le pays se dépeuple. Dans
une centaine de siècles le climat de Stockholm descendra à
Paris, celui de Paris sur le littoral de la Méditerranée et les
cultures qui forment aujourd'hui la prospérité des latitudes
moyennes suivront le même refoulement. »
Voilà les prévisions scientifiques placées par M. Muston
dans^les premières pages de son livre, dont la suite ne traite
généralement que des formations quaternaires de la région
de l'Est, comparées aux formations de même nature étudiées
sur divers points du globe. Dans le cours de sa revue com-
parée, M. Muston fait connaître la faune de la région aux
temps glaciaires. Les preuves recueillies dans toutes les sta-
tions visitées» les phénomènes atmosphériques auxquels celles-
ci furent soumises aboutissent à la confirmation des saisom
séculaires de Jean Reynaud. Il n'est pas sans intérêt de suivre
l'auteur dans les chemins et les sentiers qu'il a parcourus
pour mettre d'accord avec la théorie les faits observés.
Ce qui est certain, c'est que M. Muston aimait passionnément
son pays de Montbéliard, les Alpes, le Jura et les Vosges^ aux-
quels il a consacré les tendresses de son âme et les travaux
désintéressés de sa noble intelligence. La Revue d'Alsace^ dont,
en toute circonstance, il a été l'ami bien fidèle, se fait un
devoir, à propos de sa dernière œuvre, de consacrer. à sa
mémoire un tribut de regrets qui n'a rien de banal.
Fréd. Kurtz.
Struboortf, typ. U. Fi«chl>ach — 1568.
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SOUVENIRS D'ALSACE
178e— 184e
(SuUeK)
m.
Après la tourmente révolutionnaire que Ton a franchie
assez heureusement à Schoppenwihr, survient la période
relativement calme du consulat, la période favorable au
développement de la famille. Les demoiselles sont arrivées à
l'âge où Ton doit songer à leur établissement et les fils à
celui où ils doivent commencer leur carrière, celle des
armes» dans laquelle Taîné, Sigismond, avait déjà débuté,
tandis que Fritz et Gustave achevaient leurs études. Les
années 1797-1798 seront elimatériques.
En juin 1797, M*^** Amélie devient l'épouse de Fritz de
Dietrich, comme cela a déjà été dit, et va habiter tantôt
Strasbourg, tantôt les forges du Jaegerthal, avec son mari.
En janvier 1798, Octavie devient la femme de Fritz de
Stein, chambellan de l'Électeur de Saxe-Meiningen, et va
habiter Nordheim, où elle fera figure, avec le baron son
mari, à la cour de l'Électeur. Par ce mariage, la famille de
Bergheim-Schoppenwihr devient alliée à celle de M. Waldner
de Freundstein, propriétaire du château d'Ollv^iller, où elle
réside, M"*' de Waldner étant la sœur du baron Fritz de
Stein.
En juîp de la même année 1798, 'ii}^^ Henriette devient la
femme d'Augustin Périer de Grenoble et va habiter avec son
* Voy. pages 180 et suiv, de la livraison avril — mai — ^!juin 1889.
19
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290 REVUE D'ALSACE
mari tantôt cette ville, tantôt Vézille^ dans le voisinage où
M. Périer possédait d'importants établissements industriels
et où il devint propriétaire du château que M™* Henriette
habitera avec sa nouvelle famille.
Il ne reste plus à Schoppenwihr que W^ Fanny avec son
père et sa mère, car Fritz et Gustave suivent de près leur
frère Sigismond dans les armées du consulat et de TEmpire.
Désormais c'est W^^ Fanny qui tiendra la plume pour
continuer le Hausbuch épistolaire de Schoppenwihr. Elle
s'en servira d'une façon plus brillante encore que ses aînées ,
car la part qu'elle prend au bonheur de tous répand sur ses
lettres un parfum de tendresse si vrai, si exempt de toute
autre pensée qu'on ne saurait les parcourir sans éprouver de
chaudes sympathies pour ce caractère.
Une réponse qu'elle fait à sa sœur Amélie (M"'*' Fritz de
Dietrich) et une lettre de sa sœur Henriette (M"** Augustin
Périer) laissent deviner qu'elle aussi aurait pu, une ou deux
années après 1798; unir son sort à la vie de l'un ou l'autre
des deux prétendants qui sollicitaient sa main. Soit pressen-
timent ou toute autre cause qui n'est pas à rechercher, elle
ajourna, avec résolution, son consentement et mourut en
1801 après une maladie qui en trois jours l'entraîna au
champ de repos d'Ostheim, dont Schoppenwihr dépend.
Aussi fut-elle chérie de tous les siens et regrettée au point
que dans chacune des nouvelles familles, Dietrich, Stein et
Périer, le prénom de Fanny fut donné à Tune de leurs filles
pour faire revivre celle que l'on avait perdue.
C'était du reste une habitude dans la plupart des familles
alsaciennes de transmettre à la descendance les prénoms
adoptés par les ancêtres. Dans les familles de Bergheim-
Schoppenwihr et de Dietrich on était fidèle à la tradition, au
point que souvent le lecteur perd le fil généalogique et com-
met des confusions que les rares notes au bas des pages ne
permettent pas toujours d'éviter.
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SOUVENIRS d'alsace 291
C'est à partir du mariage des trois sœurs que la correspon-
dance révèle les trésors de tendresse, d'altachemenl et de
savoir accumulés par la vie de famille à Schoppenwihr et à
Colmar, par la foi éclairée, l'éducation, l'étude incessante,
les distractions honnêtes et les soins domestiques. Aussi
est-ce avec une véritable jouissance que l'on prend commu-
nication des fragments épistolaires concernant les relations
de ces dames entre elles et avec leurs amies. Les lettres de
M"° Fanny surtout ont une saveur exquise, soit qu'elle les
écrive de Schoppenwihr ou de Strasbourg pendant les visites
qu'elle faisait à sa sœur Amélie, M^Q^ Fritz de Dietrich.
A cette occasion, il faut signaler une erreur au profit de
Colmar dans la préface des Souvenirs. Colmar, qui, en
maintes occasions, se mit en frais pour recevoir et héberger
des empereurs, des rois et des princes, n'a pas eu, que nous
sachions, la bonne ou mauvaise fortune de recevoir Bona-
parte, général, consul ou empereur. Si M^^^ Fanny et sa sœur
Amélie ont eu l'avantage de déjeuner avec lui, comme le dit
une lettre de M"' Fanny, cela eut lieu à Strasbourg, à l'hôtel
de la Maison-Bouge^ non à Colmar, qui en fait d'hôtels en
renom n^avait à cette époque que l'hôtel des Six-Montagnes-
Noires, à l'entrée de la KrtUenau. Ce qui a induit en erreur
c'est vraisemblablen^nt la présentation au général Bona-
parte, par M. Fritz de Dietrich, de W^''* Caroline et Frédé-
rique Pfeffel, filles du poète colmarien; ces demoiselles
avaient accompagné Fanny à Strasbourg chez leur amie,
M™« Fritz de Dietrich.
Il faut croire que celle-ci avait de puissantes vertus
attractives, car elle ne cesse d'être le centre vers lequel con-
vergent les relations que l'on fait connaître ; on devine même
quelle en était la principale cheville ouvrière, bien que dans
les lettres éditées il s'en trouve à peine deux ou trois des
siennes. C'est à elle que M"^ Fanny, M"»® Octavie de Stein,
]»«• Henriette Périer, M"« Frédérique Pfeffel, W^ de Mont-
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292 REVUE D'ALSACE
brison (Marie d'Oberkirch), M"® de Gérando (Annette de
Rathsamhausen) écrivent ou répondent fréquemment en la
chargeant de communiquer leurs épilres aux membres de la
famille et aux amies qu'elles peuvent intéresser. Strasbourg
et le Jsegerthal étaient ainsi devenus le point de ralliement
de l'aimable société, dont Schoppenwihr et Colmar étaient ie
berceau. Gela ne veut pas dire que Schoppenwihr était aban-
donnéy bien au contraire: c'est là que Ton revenait aussi
souvent que possible, c'est là que Ton se donnait rendez-
vous pour y vivre réunis pendant les derniers mois de la belle
saison avec les enfants des nouvelles familles, c'est même là
que quelques-uns virent le jour au berceau de leurs mères,
c'est là que l'un d'eux, Adolphe Périer, mourut et fut enterré
à Ostheim près de sa tante Fanny, c'est là que, de temps à
autre, fils, filles, amis venaient passer des journées, des
semaines, des mois pour s'y reposer physiquement, morale-
ment et aussi pour ne pas laisser dans la solitude des
parents, des amis, c'est là enfin que revenaient les lettres
échangées entre frères, sœurs et amis dispersés, de sorte que,
à Schoppenwihr, on savait jusqu'aux moindres détails la vie,
les joies et les peines de tous.
La somme des joies fut grande au sein de cette famille et
de ses alliés. Les dames surtout en furent la source et les
causes; elles en avaient la conscience. «Notre devoir, écri-
vait l'une d'elles, est d'être les conseillères et les soutiens.»
Elles remplirent fidèlement ce devoir et si elles en devaient
partager les satisfactions, elles devaient aussi prendre la plus
grande part aux amertumes inévitables de la vie, car rien
n'est éternel dans ce monde, et plus on s'est élevé dans la
région des grandeurs relatives, plus vivement l'on est touché
par les diverses infortunes que l'on ne peut éviter. Ils sont
nombreux ceux qui dans le cours de l'existence s'enivrent
des succès, ils sont rares ceux qui ont assez de philosophie
pour faire bonne contenance aux revers. Chez les dames de
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SOUVENIRS D'ALSACE 293
Bergheim-Schoppenwibr leur philosophie religieuse était
assez robuste pour les préserver de toute défaillance et
faire accepter noblement les afflictions que la vie leur réser-
vait. 11 faut lire leurs lettres de condoléance et de consolation
quand un malheur ou une souffrance les visitait. Toutes
accourent pour prendre part à la douleur, pleurer, consoler
et soutenir celui ou celle <|ui était le plus directement
atteint, pour les rattacher aux bienfaits de la vie par tous les
liens physiques et moraux que les plus dures épreuves ne
peuvent absolument anéantir,
La fm du dernier siècle avait été une rude école pour ces
dames et le commencement du siècle où elles entraient en
ménage ne 'devait pas leur rendre la vie moins tourmentée
par les événements. La position d'Octavie surtout était déli-
cate : en épousant le Saxon Stein elle devait naturellement
être attachée à sa nouvelle nationalité; d'un autre côté sa
famille essentiellement française, comme elle-même d'ail-
leurs, restait dans le camp opposé et ses trois frères, qui
avaient embrassé la carrière des armes, pouvaient, d'un jour à
l'autre, se trouver en face de son mari, obligé, par sa posi-
tion, d'être aussi un homme de guerre pour défendre sa
patrie. C'est à une leçon classique qu'elle fait un emprunt
pour peindre sa situation dans une lettre qu'elle écrit à sa
mère le 31 mai 1800.
« Rome, 8i tu te plains que c'est là te trahir^
Fais-moi des ennemis que je puisse haïr.
Quand de nos murs je vois leur armée et la nôtre,
Mes trois frères dans Fune et mon mari dans l'autre,
Puis-je faire des vœux et sans impiété
Importuner le ciel pour ta félicité ? »
On conçoit aisément que, dans leurs positions, des femmes
aussi instruites que les dames de Bergheim-Schoppenwihr et
Içurs amies ne devaient pas rester indifférentes aux choses
politiques et qu'au contraire leur esprit devait être constam-
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294 REVUE d'alsace
ment en éveil au moindre symptôme de conflit. C'est princi-
palement dans les moments criiiques des guerres du premier
empire que la correspondance devint active entre Schoppen-
wihr, Nordheim, Strasbourg, Grenoble et Paris, où ces
dames se trouvaient tantôt réunies, tantôt isolées. Toutes ces
lettres sont empreintes d'une diplomatie précautionnée qui
devait les préserver de sévices dans le cas où elles tombe-
raient dans les mains de Tennemi ou dans des mains étran-
gères. Tandis que la France et TÂllemagne se portaient de
rudes coups sur les champs de bataille, la France et TAlle-
magne étaient en correspondance active et fraternelle dans
notre pelit monde alsacien ; on se renseignait réciproquement
non seulement sur les faits accomplis, mais encore sur les
faits à venir plus ou moins probables. Germandrée ou Marie
d'Oberkîrch (M"»» de Montbrison), Immortelle ou Annette de
Ralbsamhausen (M»»® de Gérando), Bique ou Frédérique
Pfeffel n'ont jamais cessé d'être de la partie et d'apporter
leur contingent aux négociations privées pour la paix en
Taveur de l'humanité, non à la façon de M'"'^ de Krudner,
mais à la façon de bonnes mères de famille, préoccupées,
sans doute, du salut des leurs, mais aussi du salut des vic-
times populaires à quelque nationalité qu'elles apparlinssent.
En 181â, M°>6 Octavie de Stein eut, elle aussi, l'honneur de
s'asseoir à la table du Tsar avec son état-major, d'y repré-
senter avantageusement la France, de plaider sa cause en
même temps que celle de ses frères^ celle de Sigismond par-
ticulièrement, que l'on croyait prisonnier de la sainte
alliance, d'intéresser à son sort l'empereur lui-même ainsi
que les officiers supérieurs russes qui l'avaient connu soit à
Paris, soit sur les champs de bataille et notamment à l'en-
trevue de Tilsitt. Il va de soi qu'en Alsace, à Paris et à Gre-
noble on était averti sans retard et que l'on avisait aux
moyens de se ménager des protections en cas de défaite et
d'invasion. C'est ainsi que le général Sigismond, qui d'ail-
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SOUVENIRS D'ALSACE 295
leurs se recommandait assez par lui-même, fut institué gou-
verneur de la Haute-Alsace pendant la première occupation.
Ce fait seul rendit des services non seulement à la famille de
Bergheim-Schoppenwihr, mais encore au- pays, qui aurait été
plus maltraité qu'il le fut si la présence d'un général fran-
çais, connu de l'ennemi, n'avait pas été une constante sauve-
garde contre les excès d'une soldatesque victorieuse. On dût
le reconnaître à la seconde invasion et c'est M°^^ de Berg-
heim-Schoppenwibr qui va le démontrer dans une lettre
qu'elle écrivit de Colmar, le 15 août 1815, à sa fille,
M"»* Octavie de Stein.
J'ai tardé à vous écrire parce que j'espérais d'un jour à l'autre
vous annoncer un changement avantageux dans notre position.
Malheureusement les maux augmentent, on n'en voit plus la
fin
Nous avons été, samedi, voir vos frères à Schlestadt^ ils se
portent très bien, tant au moral qu'au physique ; le général qui
commande le blocus est un excellent homme Il a eu la com-
plaisance de nous accompagner jusqu'aux avant-postes français et
avait lait prévenir Sigismond
Nous avons été hier à Schoppenwihr Nous y avons
été déjà plusieurs fois. Que les Allemands ne parlent plus de la
conduite des Français dans leur pays. S'ils s'y étaient conduits
comme eux chez nous^ ils n'auraient certainement pas pu y rester
longtemps, car d'ici à Noël personne n'aura plus rien, ni pour
eux ni pour nous. Le comte de Hochberg était logé à la préfecture,
ses fourgons sont partis avant-hier; il a fait emporter ce qui y
était, même ce que des particuliers avaient prêté. Il y avait entre
autres une belle pendule que tous les généraux bavarois ont
laissée à sa place et que ces voleurs de Badois ' ont prise. Il a eu
* Il faut croire que les Badois se conduisirent en effet comme de
vrais piUards dans le Haut-Rhin où ils se gobergèrent plantureuse-
ment; ce qui dicta à l'esprit populaire le caractéristique dicton: Zurûck
nach Kestenholtz ! qui, de notre temps, est encore monnaie courante
dans les villages des anciens arrondissements de Golmar et de Schle-
stadt. On raconte qu'à l'évacuation des Badois, un étapier rubicond
était préposé à chaque tête de pont avec une balance sur laquelle
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296 REVUE D'ALSACE
la même conduite Tannée dernière au blocus de Strasbiourg; on
me l'avait dit, je n'avais pas voulu le croire^ mais je n'en doute
plus à présent. Les Bavarois se sont conduits comme des anges en
comparaison des hordes actuelles; aussi les cite-t-on souvent,
mais cela ne les pique (les Badois) pas d'honneur Imaginez-
vous que la petite ville de Niederbronn est taxée à deux cent mille
francs On croit, en vérité, être abandonné de la Providence.
Heureux ceux qui n'ont pas survécu à tant de maux
Il semble que M*»® de Bergheim-Schoppenv^rihr n'entre-
voyait pas que la fin de la guerre fût prochaine quand elle
écrivit cette lettre à sa fille à Nordheim. M""* de Montbrison,
qui se trouvait dans son domaine à Oberkirch, était d'un
avis contraire, car elle écrivait le 17 du même mois à
Mq>® Amélie de Dietrich que son mari avait été bien accueilli,
qu'il avait eu une audience du roi (Louis XVIII) et que la
paix allait être définitivement conclue sans que TAlsace servit
de rançon. Avant le lever du nouveau soleil, le recteur de
l'Académie de Strasbourg s'était ainsi placé au premier rang
de ses adorateurs, et sa femme, Marie d'Oberkirch, ne devait
que suivre son exemple. D'ailleurs, il convient de recon-
naître qu'après les désastres de la campagne de Russie et
l'épuisement des forces vitales de la nation française, l'opi-
nion de la très grande majorité du pays réclamait la paix à
tout prix. Dans le monde féminin du cercle de Bergheim-
Schoppenwihr le même courant emportait les esprits.
En était-il de même chez le sexe fort? On ne saurait l'af-
firmer. La France avait subi de trop gi*ands revers, de
trop grandes humiliations pour que les compagnons du grand
capitaine acceptassent, autrement que contraints et forcés,
un souverain imposé par l'étranger. Pendant les cent jours
Sigismond et Fritz avaient pris couleur et c'est avec une
chaque soldat devait se placer, sans armes, pour vérifier s'il pesait ou
non 120 kilos. Toutes les fois que ce poids n'était pas atteint, l'étapier
renvoyait le soldat à Ghâtenois, près de Schlestadt, pour achever de s'y
engraisser. Zurûck nach Kestenholtz.
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SOUVENIRS d'alsage. 297
résignation péniblement contenue qu'ils assistaient anx pre-
miers actes d'une Restauration acclamée par les uns, ré*
prouvée mais subie par les vaincus. Une lettre de M°>® Octavie
de Stein nous apprend qu'au rapport des officiers saxons
qu'il avait dû présenter à sa mère avant leur départ, son
frèrC; le général Sigismond, était accablé de tristesse, tandis
qu'une autre lettre de Grenoble nous montre H<^® Henriette
Périer entraînée au courant contraire : le lys et le drapeau
blanc des Bourbons sont salués à Grenoble comme la
rédemption. Cependant elle n'était pas aussi rassurée sur
l'avenir du nouveau régime qu'elle s'efforçait de le paraître,
car elle signale en même temps le mécontentement des vieux
partis et les dangers au devant desquels courraient les ultra^
royalistes en poussant le roi aux rigueurs exagérées contre
ces partis. Dans sa réponse, où la satisfaction et la crainte
ont une part égale, M«»« Octavie de Stein entrevoit un rayon
lumineux pour le salut et la tranquillité de la France dans le
duc d'Orléans et sa famille. La Française-Saxonne prévoyait
ainsi l'avenir à quinze années de dislance et se rapprochait,
pour le moment, plus que ses sœurs et ses amies, des idées
libérales dont leurs jeunes années avaient été nourries au
seiu de la famille.
En fait, le parti de la résistance ou libéral se constituait,
dans le Haut-Rhin et ailleurs, dès le premier jour du réta-
blissement de la monarchie et Sigismond de Bergheim en
était un des membres marquants. Aux élections du 22 août
1815 il est élu député du Haut-Rhin avec Voyer-d'Argenson
et Marandet, secrétaire d'ambassade, de Serre, premier pré-
sident de la cour royale, Moll d'Eschentzwiller et Willig, juge
de paix à Wintzenheim. La députation du département se
trouvait ainsi composée de trois ultra-royalistes et de trois
royalistes forcés, dont l'un d'eux au moins aurait prochai-
nement fait parler de lui d'une façon peu favorable à la
royauté imposée. Il est indubitable que si le général de
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298 REVUE d'alsace
Bergheim eût vécu une ou deux années de plus^ sou nom
aurait été associé à ceux de Lafayette et de Voyer-d'Ârgenson
dans la tentative connue sous le nom de Conspiration de Bel-
fort. Le Carbonarisme avait déjà fait son entrée en France
quand le général mourut* C'est évidemment à cela que
Mine Henriette Périer faisait allusion dans une lettre qu'elle
écrivait du château de Vizille le 25 juin 1815 à sa sœur»
M"*^ Amélie de Dietrich. Sa formule est une délicate super-
cherie littéraire que M°*® Amélie pouvait transmettre à leur
frère Sigismond sans risquer de lui déplaire. Elle mérite
d'être reproduite.
A propos^ il y a longtemps que je suis chargée d!une commis-
sion pour toi. Tu dois te souvenir d'une certaine jeune personne
que nous avons connue autrefois sous le nom ôiÉglantine. Je l'ai
vue assez souvent ces temps passés. Elle m'a paru assez préoc-
cupée du sort de ses frères, qui^ comme tu le penses» jouent aussi
un rôle dans cette grande querelle.
Elle aurait au moins désiré qu'ils ne se fissent remarquer en
rien, et voilà qu'elle apprend que l'un d'eux est à la tète d'une
fédération. Elle pense que ce rôle ne lui convient pas, qu'il devrait
se borner à garder le sien. Il est inutile de revenir sur ce qui est
fait et elle ne désire pas qu'on parle de cela à ce frère, mais qu'on
lui fa^e envisager combien il est prudent de ne pas adopter une
couleur prononcée dans des temps comme ceux-ci
Eglantine te prie de lui insinuer ces vérités , s'il est possible.
Elle ne s'étonne et ne se scandalise de rien, mais comme elle est
un peu sceptique et qu'elle ne voit pas clairement où est le bien, il
lui semble que s'abstenir serait le mieux. En quoi nous sommes
tombés d'accord avec elle, c'est qu'il est bien singulier que pour
un seul homme il faille en sacrifier tant et que ce génie a terrible*
ment emprunté au génie de mal
L'admonition était verte» sans doute, mais pas dépourvue
d'un grand sens politique. Elle prouve une fois de plus que
les Carbonari complotaient en faveur de Bonaparte, prison*
nier à Sainte-Hélène, ou de son fils, le duc de Reichstadt,
retiré en Autriche avec sa mère; et que si, plus tard, ce parti
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SOUVENIRS D'ALSACE 299
fui qualifié de parti libéral^ son œuvre de démolition de la
royauté «de droit divin» ne pouvait profiter qu'au rétablisse-
ment du régime républicain ou de la monarchie constitution-
nelle au profit du fils de Philippe Égalité, planche de salut
entrevue, à travers les nuages du temps, par la sœur du
iieutenant-général Sigismond de Bergheim, M""^ Octavie de
Stein.
Peut-on dire que M™^ Périer conforma toujours son alti-
tude politique à la prudence qu'elle recommandait à son
frère Sigismond ? Dans ses jeunes années, à Schoppenwihr,
on lui avait donné comme parrain putatif le conventionnel
Fabre d'Églantine. Or Églantinei^M'"'^ Henriette Périer se
livre à un entraînement prononcé en faveur du comte d'Ar-
tois, qui fait une visite à Grenoble en 1815. Monsieur — qui
sera plus tard Charles X — est charmant, gracieux et répond
avec attendrissement aux manifestations d'attachement dont il
est Fobjet et qui arrachent à son mutisme ces délicieuses
paroles : «Oui, certes, bons et aimables Français !
a Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? d.
M'"'' de Montbrison (Marie d'Oberkirch) elle aussi est bonne
physionomiste dans une circonstance pareille : elle dit que
l'extérieur du duc d'Angouléme (firére de M. d'Artois) n'est
pas agréable, qu'il a toujours l'air de mauvaise humeur, mais
qu'il gagne à être connu. Quand l'heure aura sonné, ces
dames modifieront modérément leurs appréciations.
IV.
Sous la Restauration, nos Alsaciennes eurent, comme tout
le monde^ une existence moins agitée qu'aux temps de la
Révolution et de l'Empire. Indépendamment des angoisses
résultant des événements, elles avaient été affligées par la
mort de plusieurs parents ; en 1797^ au mois de novembre^
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300 REVUE d'alsace
elles enterraient M"^ de Waldner, bèlle-sœur de M*»*» Oclavie
de Slein; en février 1801, M"« Fanny de Bergheira-Schop-
penwihr; en juin 1803, M. deStein, beau-père de M™<^ Octavie*
En février 1808, M. Fritz de Dietrich, fils aîné du malheureux
maire de Strasbourg, mari d'Amélie de Bergheim-Schoppen-
wihr et maître des forges du Jaegerthal, près de Nieder-
bronn; en mars de la même année 1806, la veuve du maire,
née Ochs, de Bâle, mère de Fritz, maître de forges et belle-
mère d'Amélie de Bergheim-Schoppenwihr; en mai 1809,
leur ami Amédée-Conrad PfeffeH; en janvier 1812, M. de
Bergheim-Schoppenwihr père et enfin en 1813, Gustave de
Bergheim-Schoppenwihr, le plus jeune des trois fils. Ces
morts successives avaient nécessairement occasionné de
grands changements dans la vie de l'ancienne maison de
campagne ; M''^'' de Bergheim s'y trouvait seule et la mort de
son gendre, Fritz de Dietrich, laissait à la charge de sa
femme la gérance des usines du Bas-Rhin ; d'un autre côté,
les fils étaient à leurs postes dans l'armée et les filles,
Octavie et Henriette, avec leurs maris en Saxe et dans le
Dauphiné. Schoppenwihr n'était pour ainsi dire plus qu'une
expression géographique, à la garde de M"^ de Bergheim,
née de Glaubitz. Mais la maison de campagne est trop pleine
de souvenirs pour qu'elle soit abandonnée, pour que l'on
n'y revienne pas aussi souvent que possible dans les temps
de paix et de tranquillité relative que la Restauration inau-
gurait.
On y revenait donc fréquemment, mais outre que Stras-
bourg, Grenoble et Nordheim se partageaient les attractions
^ Tous nos aatears alsaciens donnent à Pfeffel les pronoms de Théo-
phile^Conrad, Nous devons à Famitié de M. Henri Berger, manufactu-
rier à Montbéiiard, un renseignement exact à cet égard. C'est sous les
prénoms de Amédée-Conrad que Pfeffel figure dans Pacte de mariage
de sa fille Caroline-Louise, le 10 décembre 1806, avec M. Charles-Louis
Berger, décédé à Montbéiiard le 14 février 1811. Théophile était peut-
être la grècisation d'Amédée.
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SOUVENIRS d' ALSACE 301
et le devoir de chacun, un autre point supplémentaire ne
tarda pas à exiger sa part, la part du lion, dans le partage.
M™* Amélie de Dietrich, qui avait plusieurs fois habité la
grande ville avec son mari défunt, avait à y soigner Tintérét
des forges dont elle avait la gérance; le lieutenant-général,
son frère, devait en quelque sorte en faire sa résidence pour
représenter Colmar, qui l'avait élu son député; Augustin
Périer, filateur à Grenoble, devait aussi y passer une grande
partie de son temps pour donner ses soins au placement des
produits de son industrie et utiliser les services de son
frère, Casimir, qui y était établi banquier, de sorte que, par
la force des choses, Paris devait devenir le centre principal
de la famille^ Strasbourg, le Ja&gerthal et Vizille les lieux
de production, Schoppenwihr rester le berceau un peu
désert, le château du Jaegerthal, celui de Vizille et celui de
Nordheim les résidences princières et temporaires des
anciens, des jeunes et des amis. D'ailleurs, Augustin Périer,
homme marquant du Dauphiné, songeait sérieusement à
devenir son représentant à la Chambre des députés et à habi-
tuer l'un au moins de ses 61s, Adolphe, qui y prenait goût,
à la direction des fabriques de Vizille. Scipion Périer, occupé
d'affaires de banque, y était déjà avec sa femme, Louise de
Dielrich, cousine des dames de Bergbeim, et M'"'' de Mont-
brison, Marie d'Oberkirch, sous prétexte de raison de santé
pour son mari, venait aussi s'y fixer, pour avoir «la liberté
de vivre à son gré», de se rapprocher d'anciennes connais-
sances, d'en cultiver de nouvelles, de demander «aux courses
à pied dans les •environs un exercice réconfortant et agréable»
et enfin des distractions instructives aux richesses artistiques
de la capitale. Elle recommandait à ses amies de parler dans
ce sens de son départ, car elle ne quittait pas Strasbourg, ni
l'Alsace, puisqu'elle y conservait son domaine d'Oberkirch,
près d'Obernai. M'°'' de Gérando, Annette de Rathsamhausen,
y était aussi revenue avec son mari. Il est naturel qu'en raison
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302 REVxiE d'alsagb
de ces circonstances VL""^ Henriette Périer^ elle aussi, n^ait
pas hésité à abandonner, pour un temps plus ou moins long,
son château de Vizille et à se contenter d'un plus modeste
appartement à Paris, dans l'étroite rue des Petits-Champs.
Avec elle et sa fidèle Frédérique Pfeflel allait se constituer le
le cercle de nos Alsaciennes, de nos femmes de cœur, de
savoir et d'esprit dont Scboppenwihr et Colmar avaient été la
principale école. Des considérations d'avenir avaient dû,
sans doute, entrer pour quelque chose dans la détermination
de prendre pied dans la capitale, tout en conservant leurs
opulents domaines de la province. Ces dames étaient, en
effet, dotées d'une nombreuse progéniture qui avait grandi
et qui ne pouvait que bénéficier à être produite sur un
théâtre moins restreint que celui des lieux de naissances.
U convient de la présenter au lecteur pour faciliter Tintelli-
gence des fragments épistolaires que l'on a édités à leur
intention.
jfme pri^g de Dietrich, née Amélie de Bergheîm -Scboppen-
wihr, avait deux fils, Eugène et Albert, et deux filles,
Amélie et Camille.
Mme prit2 de Sleîn, née Octavie de Bergheim-Schoppen-
wibr, était entourée de huit enfants, dont deux fils et six
filles: Charles et Sigismond; Octavie, Fanny, Henriette,
Frida, Amélie et Adélaïde.
^mo Augustin Périer, née Henriette de Bergheim-Schoppen-
wihr; avait deux fils et trois filles: Adolphe et Eugène;
Fanny, Octavie et Amélie*
tà"^^ Sigismond de Bergheim; née Louise Bartholdi, avait
un fils : Gustave de Bergheim -Scboppenwihr.
M"*® Scipion Périer, née Louise de Dietrich, cousine des
dames de Bergheim, avait trois enfants, dont les noms de
deux seulement nous sont connus : Edouard et Cécile*
M'"^ de Sahune, Amélie de Dietrich, soeur de Louise de
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SOUVENIRS d'alsace 303
Dielrichy avait aussi plusieurs enfants, dont les noms de
deux seulement nous sont révélés : Ernest et Amélie.
L'amie de ces dames, }i^^ de Monibrison, née Marie
d'Oberkirch, était également bien partagée. Après avoir
perdu, en 1813, une ûlle, Ernestine, il lui restait trois fils et
deux filles : Alphonse, Fernand et Armand ; Léonce et Isaure.
Enfin une autre amie, également fixée à Paris, M"® de
Gérando, Annette de Ralhsamhausen, avait deux fils ; Gus-
tave et Camille.
On comprend qu'escortées de la nouvelle génération, ces
dames allaient être en mesure de constituer à Paris une
colonie assez puissante pour conquérir un certain rang dans
la restauration sociale que le nouveau régime voulait inau-
gurer. Il y avait en effet dans cette colonie les éléments avec
lesquels on devait compter : vieille noblesse, finance, indus-^
trie, idées nouvelles modérées, liberté spirituelle mise en
pratique, car les diverses confessions s'y coudoient sans
aucun froissement, se rencontrant toutes sur la croyance ou
Tespoir d'une vie meilleure après la mort ^.
Les premières nouvelles de la vie à Paris envoyées à la
province ne pouvaient être que très satisfaisantes. D'abord,
c'est Marie d'Oberkirch (M°^^ de Montbrison) qui donne à
^ Deux faits particuliers donnent une idée de cet esprit de tolérance.
Augustin Périer veillait lui-même à Tinstruction religieuse^^tholique
de ses enfants, nés d'une mère protestante^ mais plutôt zwinglienne ou
calviniste que luthérienne. Dans la famille de Glaubitz dont M»* de
Bergbeim-Schoppenwihr était issue, Tesprit de tolérance n'était pas
moins accentué. M«« Fritz de Dietrich (Amélie de Bergheim) s'infor-
mant du prochain mariage de son cousin, M. GaUus de Glaubitz, avec
M^i« de Meltz, est renseignée par M<n« de Montbrison. « La jeune per-
sonne est grande et jolie Ses parents sont de la religion anglicane,
mais eUe a été élevée en France dans des pensionnats catholiques et
Glaubitz m'a dit qu'elle y a pris l'idée qu'on faisait difficilement son
salut dans une autre religion ; elle est donc disposée à profiter de la
religion catholique. Son père ne s'y oppose pas et cela paraît faire plaisir
à son mari. »
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304 REVUE D'ALSACE
Amélie de Bergheim {ili^^ Fritz de Dietrich) une idée des
ennuis et des fatigues de son installation au boulevard des
Capucines, le 31 octobre 1817; puis des informations ami-
cales sur les personnes qu'elle a déjh visitées : M"^^ Scipion
Périer, M"n« de Gérando, M"* Gauthier de Passy, M. Cuvier,
au Jardin des plantes» M^»^^ Rapp (née de Rothberg de Rhein-
weiler), t heureuse de son extrême opulence, fort occupée
<]es enfants de son mari et des siens». Mais elle ajoute que
cson mari conserve encore tant de bustes, de portraits de
son ancien patron, que cela embarrasse un peu ceux qui
voudraient aller la voir.»
Au moment ou M"* de Monlbrison écrivait cela à M™* de
Dietrich, le général Rapp, rallié depuis longtemps au régime
nouveau, venait de présider le collège électoral du Haut-
.Rhin, où le lieutenant général Sigismond de Bergheim n'avait
pas été réélu député comme en 1815, bien que Rapp « eût
parlé en sa faveur, ce que l'on ne croira pas dans la rue de
Aichelieu», écrit-il à son ami Paira^ Il ne faut d'ailleurs pas
se dissimuler qu'en cette occasion Rapp donnait le dernier
coup de main à sa propre candidature à la pairie dans la
nouvelle fournée très prochaine, et qu'en même temps il édi-
fiait, par l'intermédiaire de Paira, son majorât de 400 mille
livres de rentes sur la dette publique. Il n'est pas non plus
hors de propos de remarquer que M°"* Rapp, visitée par
M""* de Montbrison, succédait à la légendaire duchesse de
Dantzig tçàtela coupe l^ avec laquelle Rapp avait divorcé
dans le temps où Napoléon I®' divorçait avec l'impératrice
Joséphine.
Quelque temps après son échec électoral , le lieutenant
général Sigismond quittait de nouveau Schoppenwihr et Col-
mar pour revenir à Paris. Sa sœur, M"« Henriette Périer, Va
nous en donner des nouvelles dans la lettre qu'elle écrit le
1 Voy. Revue d* Alsace, année 1883, p. 5,^ 489, 331. Lettres iné-
dites. La famille Bartholdi habitait cette nie.
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SOUVENIRS d'alsace 305
12 décembre 1817 à sa sœur Oclavie, M>ne Fritz de Stein à
Nordheini.
Je suis triste de ne pas encore t*avoir écrit depuis mon instal-
lation à Paris. Pai retrouvé ici des Alsaciens, des Dauphinois, mes
belles-sœurs et mes amies, car ma richesse en ce genre est
grande. Sigismond et sa femme sont arrivés à Paris. Il est au
mieux avec elle et s'y est fort attaché; ils habitent tout près de
leurs parents, où ils vont dîner tous les jours. L'autre jour ils ont
dîné chez le duc d'Orléans, où ils sont très bien accueillis. Et moi,
telle que tu me vois, j'ai fait de la musique avec Mademoiselle
d'Orléans. Elle m*a même embrassée en partant. Le duc se trou-
vait là à mon arrivée, c'est un bel homme. Tout ce qui les entoure
les idolâtre.
Abstraction faite d'un soupçon de fatuité bien excusable,
cette lettre dit clairement que les sympathies politiques de la
famille étaient pour la branche cadette» non pour la branche
aînée des Bourbons. C'était pour soutenir celle-ci que
Rapp avait été choisi comme président du collège électoral
du Haut-Rhin à l'élection du 20 septembre 1817. La candida-
ture de Sigismond de Bergheim avait échoué devant celle de
M. de Serre, défendue par Rapp, tandis que le même collège
faisait triompher, au grand dépit de Rapp, celle de Bignon
(de l'Eure), ami de Voyer-d'Argenson et chef suprême de la
Charbonnerie en France. Ainsi s'expliquent les relations avec
la maison d'Orléans dont Henriette de Bergheim-Schoppen-
wihr (M°^® Augustin Périer) donne un aperçu dans la lettre à
sa sœur, M"*® la baronne Octavie de Stein. M™* Henriette
était d'ailleurs femme du monde, très bonne et délicate musi-
cienne. Dans ses jeunes années, elle était à Colmar et à
Schoppenwihr une véritable virtuose, non seulement au rap-
port de ses professeurs de harpe et de piano, mais des grands
artistes de passage et de toute la société colmarienne. Après
1830 on a, à maintes reprises, entendu deux professeurs
réputés bons artistes, Schmidt et Vonesch, qu'elle mettait en
réquisition, faire l'éloge de son talent, alors que depuis plus
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906 REVUE D*ALSÀCG
(le trente ans elle était à Grenoble. Une lettre de M"*^ de
Gérando constate que dans cette ville VL^^ Henriette a reçu
son clavecin d'Brard, qu'elle a joué dans un concert public
«avec un succès prodigieux», que dans une soirée chez
U^^ de Staël elle a eu également « un grand succès ; que
U^^ de Staël est enchantée d'elle^deson aisance, de sa grâce,
et que les hommes l'ont déclarée la plus jolie femme d'une
assemblée où étaient pourtant M°^ Récamier, Visconti,
d'Aiguillon, Luchesini, etc. » Il n'est donc pas étonnant que
M"'* Henriette ait aussi fait la conquête de la sœur du duc
d'Orléans, conquête qui devait, douze années après, lui
valoir ses entrées affectueuses aux Tuileries.
Si absorbées qu'elles soient par les exigences de la vie
dans la grande ville, ces dames ne négligent pas les absentes,
et c'est fréquemment Marie d'Oberkirch (M"»» de Montbri-
son) qui donne des nouvelles de Paris à M"** Fritz de Dietrich
et lui en demande de l'Alsace. Le 1^ février 1818 elle veut
savoir comment l'hiver se passe à Strasbourg, si elle voit
souvent la famille de Beyers, M"*® Franck, M""® de Sahune, si
ses enfants ont dansé, si enûn le temps s'écoule agréable-
ment? A Paris, c'est toujours le talent de Henriette Périer et
son entrain qui font les frais d'agréables réunions des familles
Scipion Périer, de Montbrison, Bartholdi, de Gérando,
Mathieu Faviers et invitent les jeunes à la danse. — Un mois
plus tard, c'est la nouvelle du très prochain mariage d'Amé-
lie, fille de M"* Fritz de Dietrich, avec Guillaume de Turck-
heim, fils du banquier et maire de Strasbourg, qui comble
de joie la colonie et fait pleuvoir chez l'heureuse mère de la
fiancée les félicitations. Trutenhausen, dans le voisinage
d'Oberkirch, au pied de Hohenbourg, ou Sainte-Odile, devien-
dra la résidence du jeune ménage.
A partir de 1819, l'hôtel de Colmar et Schoppenwihr ne
seront plus habités que temporairement, car M^^^de Bei^gheim
se rapproche de sa fille, M"^* Fritz de Dietrich, devenue plus
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SOUVENIRS D'ALSACE 907
que jamais le point de ralliement de la famille. Le tbon ami
Pfeffel» était mort depuis dix ans. Deux de ses filles, Peggy
et Caroline, étaient mariées, la première avec M. Ehrmann,
la seconde avec M. Charles-Louis Berger, de Montbéliard,
chez qui M"* Pfeffel (Marguerite-Cléophé Divoux) avait fini
par se retirer, de sorte que de ce côté il ne restait plus que^
Frédérique, laquelle était vivement réclamée par M"^* Hen-
riette Périer pour tenir auprès d'elle la place de Tamie et la
seconder dans l'éducation de ses enfants. D'un autre côté,
M. de Bergheim-Schoppenwihr était mort depuis huit ans;
son fils Sigîsmond, après son échec, était revenu à Paris
dans la famille de sa femme. Éloignée de ses enfants^ M™<*
de Bergheim, mère, devait désormais se rapprocher de sa
fille Amélie, M*"^ Fritz de Dietrich, et passer la plus grande
partie de l'année à Strasbourg. Les beaux jours de Colmar-
Schoppenwihr étaient dans leur déclin.
A Paris la vie s'écoulait rapidement entre les devoirs et
les préoccupations politiques sans cesse renaissantes et aux-
quelles notre petit monde ne pouvait se soustraire. Dans une
lettre du 5 juillet 1818 à M°>« Fritz de Dietrich, M"« Frédé-
rique Pfeffel fait allusion à «la fameuse conspiration qui fait
parler tout Paris. Quatre personnes ont été arrêtées, mises
au secret, interrogées, puis relâchées». Augustin (Périer)
est à Grenoble très actif pour le bien de son pays
11 parait reprendre quelque espoir pour la vente de Beau-
caire. Ceux qui prétendent être au courant de la fameuse
conspiration disent que Donadien devait être fait comman-
dant de Paris
On ne voit pas facilement l'intérêt que ces remarques
peuvent avoir pour M"® Fritz de Dietrich. Cette lettre de vingt
lignes est purement incohérente, ou bien elle a un sens poli-
tique précis et dans ce cas facile à dégager. La foire de
Beaucaire était alors la Bourse où nos manufacturiers se
rencontraient avec leur clientèle, la Bourse où se Élisaient
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308 HEVUE d' ALSACE
(les marchés considérables pour alimenter les magasins de
Paris et de la province. C'est là que l'opposition ou les libé-
raux recrutaient discrètement, parmi leurs clients, les agents
distributeurs des écrits politiques de l'opposition, répandus
non moins discrètement dans le public. Tous les grands
magasins d'étoffes se trouvaient ainsi engagés dans l'opposi-
tion et faisaient une propagande dont la source et les
moyens d'action échappaient à l'œil de la haute police. La
vente h la foire de fieaucaire donna, dans le langage de la
charbonnerie, son nom de vente à chaque magasin enrôlé.
Ce fut, jusqu'en 1830, une sorte de maçonnerie opposée à
l'ancienne, encore peuplée de descendants de seigneurs
laïques ei ecclésiastiques, dont tous les ateliers de la province
relevaient de l'Orient de l'Univers sous le bon plaisir de
S. A. S. Louis de Bourbon, prince du sang, comte de Cler-
mont; ayant pour devise : Durât cum sanguine virti48 avorum
et pour enseigne à l'entrée du temple : Arceatur profanum
tndgus^. Au lieu de loges^ la charbonnerie eut ses ventes, dont
Bignon (de l'Eure), député du Haut-Rhin, était le chef
suprême, à la vente de Paris.
C'est évidemment à cela que le petit mot de M^^^ Frédé-
rique Pfeffel à son amie, M""* Fritz de Dietrich, fait allusion;
car elle dit que M. Augustin Périer est «une des fortes têtes
du conseil », qu'il dépense son activité pour le bien de son
pays, qu'il a quelque espoir pour la vente de Beaucaire, que
la nomination du général Donadieu au commandement de
Paris est à craindre, ce qui n'empêcha point les libéraux de
chansonner ce fougueux royaliste d'une façon frondeuse et
peu propre :
1 Le chapitre de l'atelier de Strasbourg, sous le titre de loge de
Saint-^ean, se composait à la Révolution des: Barons dé Berstett,
d'Oberkirch et de Johan; Poirot, secrétaire.
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SOUVENIRS D'ALSACE 309
Donadieu se donne au diable
Nom de D. . • I
Pour trouver le grand coupable.
Bref^ il n'y a plus de factieux.
Nom de D. . . !
Que de, etc., etc.
Cependant, quelque temps après, le procureur général
Séguier fut déféré à la cour des Pairs; mais celle-ci n'admit
pas l'instance. L'assassinat du maréchal Ney, prince de la
Moskova, après le désastre de Waterloo, suffisait à sa gloire»
Où M*"^ de Sabune (Louise de Dietrich) trouvera-t-elle sa
cousine, M"*® Fritz de Dietrich, le 95 septembre 1818, pour
lui rendre compte de son agréable voyage au pays de sod
mari ? Ce n'est pas à Strasbourg, ni au Jaegerthal, mais à
Schoppenwihr, auprès de sa mère, M"® de Bergheim. M"»® de
Sahune a vu les Conrad à Bourg. Elle a visité l'église
gothique de Brou, où elle a admiré les monuments de Mar-
guerite de Valois, de Philibert-le-Beau et de Marie d'Au-
triche; elle s'est arrêtée à Lyon, puis est allée chez son beau-
père à Saint- Vallier avec son mari et ses trois enfants. La
ville est affreuse ; il est peu de rues dans lesquelles la calèche
puisse passer. La malpropreté est pire qu'à Grenoble, pavé
horrible, pas de réverbère ; par contre le pays est délicieux,
un ciel toujours pur, une culture inconnue en Alsace^ des
mûriers dont la verdure contraste avec celle des oliviers qui
couvrent les champs Du mont Ventoux on découvre des
paysages d'une telle richesse qu'ils fourniraient des milliers de
tableaux «Mon beau-père ne cesse de parler de grande et
belle Amélie, si admirablement proportionnée. Tu lui dois
un mot de souvenir et à moi, mon ange, un petit brin de ten-
dresse en retour de celle que j'aurai pour loi jusqu'à la
mort». — M"'^ Fritz de Dietrich était, paratt-il, une bien belle
femme, car ce n'est pas seulement le beau-père de M"^^ de
Sabune, mais d'autres encore. qui font allusion à sa beauté.;
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310 REVUE D'ALSACE
en tous cas elle avait une beauté morale qui commandait la
vive affection de tous les siens et de tous ses amis. Elle reve-
nait souvent au berceau de Colmar-Schoppenwibr assister sa
mère dans sa vieillesse en attendant que celle-ci vînt finir ses
jours auprès d'elle à Strasbourg.
Mais voici l'année 1819 qui donnera ses joies et ses peines.
Le 4 février, M"^ Frédéric Pfeffel, répondant à Oclavie,
Kme pj.ît2 de Stein, l'informe que dans six mois on quittera
Paris pour retourner au château de Vizille, mais qu'il n'est
pas douteux que Henriette y reviendra si son mari Augustin
est élu député. Puis c'est Marie d'Oberkirch (M*»® de Mont-
brison) qui, entre autres sujets de correspondance intime,
parle, à M°*® Fritz de Dietrich, de la nouvelle fournée de
pairs dont Rapp est du nombre. «Il serait comique, dit-elle,
d'assister à la réception des nouveaux et de voir la mine que
feront ce jour- là les anciens.» La malignité publique appelle
les nouveaux des experts, des pervers (ex-pairs— pairs-verts) ;
cela déconsidère l'institution; mais si elle dure encore six
mois, les droits des nouveaux vaudront ceux des anciens.
Elle devait durer plus longtemps et nous voici arrivé au
31 décembre qui clôt l'année bien douloureusement pour
la famille de Bergheim-Scboppenv^ihr. M"»' Henriette Périer
se trouvait encore dans le Dauphiné avec sa Tamille et c'est à
Marie d'Oberkirch (M°^ de Montbrison), demeurée à Paris,
qu'est réservé le chagrin d'annoncer à la famille la mort du
lieutenant-général Sigismond. C'est à M°*^ Fritz de Dietricti
qu'elle écrit d'abord une longue lettre concernant la maladie,
la mort de Sigismond, l'affliction de sa femme et la déso-
lation des parents de celle-ci. Elle lui laisse le soin d'en
informer sa mère et de lui dire combien cette moi*t inat-
tendue lui a déchiré le cœur. Les moyens de communication
n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui, car ce n'est que le
7 janvier 1820 que la sœur du lieutenant-général^ M"® Hen-
riette Périer, fut instruite de l'événement. On devine le oon-
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SOUVENIRS D'ALSACE 311
cert de regrets et de consolations qui suivirent et dont la
mère et la sœur Amélie du défunt furent le centre affligé.
H"^ Octavie de Stein insiste auprès de sa mère pour qu'elle
vienne se consoler à Nordheim auprès d'elle et au milieu de
ses huit petits -enfants. M"*® de Bergheim ne peut, à cause de
«son grand âge», répondre à celte soUicitalion, mais elle
offre à sa fille 600 francs pour frais de voyage avec ses
enfants de Nordheim à Strasbourg et à Schoppenwihr. Ce
projet fut réalisé et Ton arrive à la fin de Tannée, qui fournil
à M">^ de Bergheim Toccasion d'écrire de nouveau à sa fille
Octavie, M"'"' Fritz de Stein, une lettre attristée par la mort
de Sigisroond et l'état de sa propre santé :
L'année finit, écrit-elle de Strasbourg le 23 décembre, non les
douleurs, les regrets et les maux qui sont la suite d'une telle
perte. Oh ! mes chers et bons enfants, vous êtes tous compris dans
mes vœux, mes prières au ciel pour votre conservation, votre
bonheur et votre prospérité; que vos enfants vous récompensent
de ce que vous avez fait pour votre mère.
Celte suprême bénédiction maternelle permet de croire que
H'"<' de Bergheim avait le pressentiment de sa fin prochaine.
A partir de ce moment sa fille Amélie, M'"<' Fritz de Dietrich,
n'eut pour devoir qu'à soigner sa mère et à préparer ses
sœurs et ses amies à la triste nouvelle, qui devenait de jour
en jour plus imminente. Le 9 février 1821, Henriette,
){DiG ^ug^ Périer, partie de Grenoble, arrivait encore à temps
à Strasbourg pour être reconnue de sa mère et assister sa
sœur Amélie dans le pénible accomplissement du dernier
devoir filial. Le 14, M°»« de Bergheim-Schoppenwihr avait
vécu.
Le 13 avril, M"*^ Henriette était encore à Strasbourg. C'est
de là qu'elle annonce à sa sœur Octavie de Stein une nou-
velle perte, la mort de Scipion Périer, le mari de leur cou-
sine, Louise de Dietrich, qui, pour s^e consoler, se rattache
aux idées religieuses. Enfin, revenue à Paris, c'est de là
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312 HEVUE d'àlsace
qu'elle doit assombrir encore la situation en informant les
absentes de la mort, «dans les bras de sa femme et de
ses amis, de leur excellent Camille Jordan», t Nous avons
passé; dit-elle encore, dans notre dernier voyage par le
pauvre Schoppenwibr, Colmar et Kientzbeim pour venir à
Paris J'ai été à Ostbeim visiter deux tombes cbéries
(celle de sa sœur Fanny et de son premier fils, Adolpbe). Je
reste pénétrée de mille sensations douloureuses; être, et
n'être plus, voilà la vie ! » Cette dernière plainte d'une âme
ulcérée présage bêlas ! de procbaines et encore plus cruelles
épreuves. Le !28 janvier 1824, le fils unique de feu son frère
Sigismond et de Louise Bartholdi, est moissonné par le croup.
Puis de ses trois filles, Octavie, Fanny et Amélie, pleines d'ave-
nir et de santé, il ne lui en restera tantôt plus une seule^
Octavie meurt en septembre 1824; Fanny, qui venait
d'épouser M. Charles de Rémusat et dont les noces célébrées
au château de Vizille en grande pompe, avec le concours de
Casimir Périer, le futur ministre et oncle de la mariéCi
meurt le 10 octobre 1826, sans enfant, après quinze mois de
mariage et enfin, Amélie, encore célibataire, suit dans la
tombe sa sœur en septembre 1827. Dans l'intervalle on avait
eu également la douleur de perdre, le 16 juillet 1824, la
bonne et tendre amie Annette de Rathsamhausen, M""^ de
Géraodo, qui avait succombé à une affection morbide con-
tractée en donnant ses soins à une malade infectée d'un mal
contagieux. — Ces morts, si rapprochées les unes des
autres, avaient naturellement répandu un sentiment de tris*
tesse dans toute la colonie, mais c'est surtout W^^ Henriette
Périer qui était atteinte jusque dans ses entrailles; aussi
est-ce elle qui, dans les condoléances échangées, pousse les
gémissements les plus perçants et donne libre cours à l'ex-
pression de ses douleurs, au risque, dit-elle, de scandaliser
ses sœurs et ses amies. Au moment où elle prévoyait la mort
pi*ochaine de sa dernière fille (Amélie), elle écrivait, de
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SOUVENIRS D^ALSAGE 313
Hyères le !•' novembre 1826, à ses sœurs, M»n«t Fritz de
Dietrich et Fritz de Stein, la lettre désespérée dont voici
quelques extraits :
CTest trop! mes amies, c'est trop! Le désespoir est au fond de
mon cœur. Ce renversement de bonheur (la mort de sa fille
Fanny, M<n« de Rémusat) est irréparable et frappe de terreur et de
désolation ! Le malheur veut nous écraser^ tout n'est pas fini,
Je suis sans résignation^ sans espérance; il est un degré d'infor-
tune qui repousse toute consolation, et je ne prends la plume que
pour désoler mes amis et scandaliser peut-être les âmes reli-
gieuses. Cet état ne durera pas, mes bien aimées sœurs, je ne vous
affligerai pas toujours à ce point,
Le jeune ménage si assorti le bonheur une fois trouvé sur
la terre Les démons ont été jaloux de ce bonheur, et peut-
être sont-ils les plus forts. Que savons-nous? Rien! Tout est
mystère dans ce monde incompréhensible
Mon cœur aurait grand besoin de revoir mes bonnes sœurs. Je
vous reverrai, je ne sais quand, mais je ne veux pas que ma bonne
Amélie (M"« Fritz de Dietrich) fasse deux cents lieues pour venir
me voir. Sa famille a besoin d'elle, les voyages sont fatigants, sur-
tout quand on les fait la douleur dans l'âme.
Quelques mois plus tard, en avril ou mai 1827, la pauvre
désespérée partait revoir Colmar, Schoppenwihr, Strasbourg
et Nordheim, où Lili Bartboldi, sa belle-sœur, mariée
en secondes noces avec le comte de Boubers, devait la
rejoindre, puis, après avoir retrempé son âme dans
les eaux vives de la famille Bergheim-Schoppenwibr,
revenir dans son Dauphiné pour enterrer sa dernière
fille (Amélie) et assister au triomphe de son mari, Au-
gustin Périer, élu député dans plusieurs collèges électo*
raux de son département, en même temps que M. de
Turckbeim dans le Bas-Rhin.
Dans cet intervalle de tristesse un autre événement déso-
lant était venu frapper la famille Augustin Périer; Tin-
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s314 . REYUE D'AL8ÀGe
cendie» par un ouragan violent, des ateliers industriels et
du château de Vizille^ M"'^ Henriette, ses deux filles et
M"* Frédéric Pfeffel étaient heureusement à Nice, avec
M. de Rémusat, et échappèrent ainsi à la terrible émotion
de l'incendie qui détruisit, outre le château et les fabriques,
soixante-sept maisons de l'endroit. Répondant à une lettre
de sa belle-sœur Amélie, M""® Fritz de Dietrich, M. Augustin
Périer la remercie de l'intérêt qu'elle lui témoigne en cette
occasion et lui donne un aperçu du désastre et de son inten-
tion de tout réparer.
Le pays tout entier, dit-il, a paru charmé de la résolution que
j*ai prise de restaurer le château en conservant le caractère de sa
vieille architecture. Nous avons vu disparaître le salon doré et
d'autres restes d'antiquités, mais ta statue équestre de Les-
diguières, notre dernier connétable de France, n'a point souffert
des flammes qui l'ont entourée de tous côtés. Je rétablirai dans
une nouvelle galerie le tableau qui le représente, celui de
Henri IV, qui fut son frère d'armes, et j'y joindrai celui de Bayard
et des hommes illustres de l'ancien Dauphiné et je n'oublierai pas
ces hommes nouveaux qui, dans le siècle dernier, furent l'hon-
neur et la gloire de notre pays et proclamèrent à Vizille même les
principes de véritable liberté qui, après trente-cinq ans, sont invo-
qués en France et dans le monde entier comme le seul moyen
d'amener dans les temps modernes la stabilité du pouvoir et de
satisfaire les besoins actuels de la civilisation.
La phrase est un peu longue, mais elle renferme tant de
choses! Elle prouve, dans tous les cas, que Le Laurier,
l'ancien élève de Pfeffel, n'était point sorti de l'école militaire
de Golmar, imbu des idées du siècle passé. Il devait d'ail-
leurs avoir prochainement l'occasion de le dire aux oreilles
d'une assemblée rétrograde qui, au centenaire de 1889, a
encore de menaçants héritiers dans les corps délibérants.
Dans ses villégiatures à Nice, à Hyéres pour la santé de sa
fille Amélie, M°»« Henriette Périer avait eu l'occasion de fré-
^ En octobre 1925.
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SOUVENIRS D'ALSACE 3i5
quenter une société de choix, entre autres M. de Talleyrand,
son plus proche Toisîn, et de faire avec lui une partie de
whist chaque soir. Dans une fugue à Chambéry, elle avait
revu la &mille d'Orléans, en visite chez le roi de Sardaigne,
dont la femme était sœur de M»'' la duchesse, qui, dans un
prochain avenir, devait être reine de France; elle y avait vu,
dans un bal public, au théâtre de Chambéry, les enfants de
.cell&-ci, les ducs d'Orléans, de Joinville, d'Âumale, etc., se
livrer, sous les yeux de la cour et de leurs parents, aux
divertissements du jeune âge. Revenue à Vizille, pour y
enterrer bientôt ses deux filles, Fanny et Amélie, la mère
désolée écrit, le 7 septembre 1827, à sa sœur Octavie de
Stein qu'elle ne veut pas se séparer de son mari Augustin,
qu'elle l'accompagnera à son poste de député, que «les
événements politiques leur offrent une utile distraction et
qu'il est impossible de n'y pas prendre une forte part». Pour
commencer, son fils aine, Adolphe, épouse, le 9 janvier 1838,
M"® Nathalie Lafayette, petite-fille du général, et demeure
chargé des usines industrielles de Vizille, qui comprenaient
la filature de coton, le tissage elles toiles peintes. Son frère,
Eugène, qui achevait ses éludes à Genève, se destinait à la
carrière diplomatique. La situation offrait ainsi un champ
encore assez étendu sur lequel les brillantes qualités de la
Colmarienne-Schoppenwihr, de YÊ^nôine des temps passés,
pourraient, avec le concours de Le Laurier y son mari, être
utiles aux leurs et à la cause des idées qu'ils professaient.
Revenue à Paris en septembre ou octobre 1827, M"*« Hen-
riette Périer y retrouva Marie d'Oberkirch (M"** de Mont-
brison), dont la santé lui causa de grandes inquiétudes.
Malgré les soins qui lui furent prodigués par M"""" Henriette,
de concert avec H. de Montbrison et Louise de Dietrich
.(M™*^ Scipîon Périer), Marie d'Oberkirch succomba fin
février ou commencement de mars 1828. C'était un grand
vide pour le cercle alsacien, dont elle avait toujours été
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316 REVUE d'âlsage; .
Tâme la plus active et la plus affectionnée. Grand fut le cha*
grin de M""^ Henriette. Mais» éprouvée par les coups qui
avaient frappé ce qu'elle avait de plus cher au monde, c'est
elle qui se chaire d'annoncer à ses sœurs de Strasbourg et
de Nordheim la triste nouvelle. Pour détourner son esprit
des tristesses de la mort, elle avait heureusement un jeune
ménage vivant sur lequel se concentraient ses affections
maternelles, son Adolphe Périer et sa Nathalie Lafayette.
Elle avait enfin cela de commun avec sa sœur Amélie,
TA}^^ Fritz de Dietrich, dont la fille Amélie avait épousé Guil-
laume de Turckheim et était déjà mère d'une fille et d'un
garçon. Tandis que ceux-ci venaient de passer quelque
temps chez leur mère au Jaegerthal, M°^® Henriette retour-
nait, au mois de juin, avec son fils Adolphe et sa femme
Nathah'e, à Vizille et s'installaient «dans leur maisonnette en
attendant que le château incendié fut habitable», et c'est là
que M^^® Frédérique Pfeffel venait les rejoindre pour la belle
saison de 1828; c'est là aussi que M""® Henriette apprii, non
sans regret, que son gendre, M. de Rémusat, allait se rema-
rier avec une petite-fille de Lafayette, cousine de Nathalie, sa
bru; c'est là enfin que cette dernière donna, en janvier 1829,
à sa belle-mère, M"^"^ Henriette Périer, une petite fille i
laquelle, selon la tradition de famille, on donna le nom
d'Octavie. Quant à Augustin, il était demeuré à Paris, à son
poste de député, en attendant la prorogation de la Chambre
jusqu'en septembre 1829.
Pendant cet interrègne, le général Lafayette vint à Gre-
noble visiter sa petite-fille Nathalie et la famille Périer, à
laquelle elle appartenait désormais. Cette réunion de famille
est presque un événement ; la foule a été au devant de lui, il
y a eu cinquante cavaliers, une file de plus de soixante voi-
tures, une population immense Il est arrivé le 16 août.
«Demain nous partons pour Vizille, Henriette et moi, de bon
matin Le général arrivera pour le diner avec les siens
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SOUVENIRS D* ALSACE 317
et la famille». C'est M"*" Frédérique Pfeffel qui donne, le
18 août; cet avis à M""^ Octavie de Stein à Nordheim. Le
4 septembre suivant, c'est M"'^ Henriette qui parle encore de
cette visite à ses sœurs, M'»''^ de Dietrich et de Stein. «Nous
avons beaucoup parlé du maire de Dietrich, leur écrit-elle,
qui était l'ami intime du général Lafayette et dont il con-
serve un souvenir si cher et si distingué. Il m'a promis de
me faire lire son plaidoyer ' lorsqu'il eut à sa défendre sous
la Terreur Vous parlerai-je politique? Elle est nébu-
leuse. Le bruit court que l'on va destituer notre préfet. Cela
me ferait peine, parce que je craindrais que la circonstance
de notre hôte n'en soit le prétexte : si les Chambres sont rap-
pelées, j'accompagnerai Augustin avec Bique Notre
château est restauré et plus beau que jamais, tant à l'inté-
rieur qu'à l'extérieur.» — On voit, par cette citation, que
nos deux Alsaciennes prenaient « une forte part», ainsi que
l'avait déjà écrit M"'"' Henriette, aux choses de la politique.
Mais en septembre 1829 la politique était si «nébuleuse»
que l'on ne devait pas quitter le Dauphiné avant que les
fameuses ordonnances et la révolution de juillet 1830 eussent
purgé l'atmosphère des brouillards qui l'assombrissaient à la
fin de 1829. En attendant on restera à Grenoble et à Yizille
et l'on «jouera à la barre avec Nathalie», qui devait revenir
s'installer au pays «entre février et mars», Adolphe ne pou-
vant pas s'éloigner en l'absence de son père, Augustin.
J. LiBLIN.
1 Le plaidoyer dont il est question se trouve avec l'acte d'accusa-
tion et d'autres pièces, dans la Revue d'Alaace^ année 1857, pp. 194 à
223. — Voyez au surplus la Biographie entière de P. F. de Dietrich,
par Louie Spach, années 1856, pp. 481, 529; 1857, pp. 71, 145 et 193.
(La fin au prochain trimestre.)
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MATERIAUX
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE Li GUERRE DE TREHTE iHS
tirées des ar»cliives de Colmeii?
{Suite ^)
7 janvier — 29 avril 16à7.
Suite des négociations relatives aux griefs ecclé-
siastiques; divers conseils aux états protes-
tants de modérer leurs exigences; question de
la Décapole; démarches de Golmar qui veut
taire rompre raccord conclu entre la France
et l'Empire; refus du Dr Marc Otto de s'en
charger.
Rétablir la paix après trente années de guerre, ob presque
toutes les puissances d'alors avaient été impliquées, a été
certainement Tune des tâches les plus ardues que la diplo-
matie ait jamais eu à remplir. Il ne s'agissait pas seulement
de rapatrier l'Empire avec la France et la Suède ; il fallait en
outre mettre fin à la lutte entre la France et l'Espagne^ entre
l'Espagne et les Provinces-Unies et le Portugal. De peur que
les unes ne nuisissent aux autres, il fallait faire marcher
toutes ces négociations de front, et en même temps pacifier
le corps germanique 9 réconcilier les étals protestants avec
la maison d'Autriche et trouver un modus vivendi équitable
* Voy. pages 99 et suiTantes des livraisons Janvier — Février — Mars,
pp. 199 et suiv., d'Avril — Mai - Juin, pp. 249 et suiv., de Juillet,
— Août — Septembre, pp. 409 et suiv., d'Octobre — Novembre —
Décembre 1888 et pp. 81 et suiv. de Janvier — Février — Mars 1889.
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 319
qui prévint dans la suite de nouvelles explosions. De toutes
ces négociations, la dernière était certainement là plus mal-
aisée ; car il ne s'agissait pas seulement d'accommoder deux
partis opposés : l'empereur visait surtout à mettre un terme
à l'ingérence des deux couronnes dans des questions de
politique intérieure, qu'il aurait voulu traiter seul avec les
états de l'Empire. Mais, par leur alliance avec l'Union de
Heilbronn^ la Suède et la France s'étaient obligées à restaurer
la liberté religieuse en Allemagne, qui, bien entend u, devait
tenir plus à cœur à la puissance protestante qu'à la catho-
lique. On avait du moins tout sujet de le croii^, et cela
explique bien des méfiances et bien des intrigues dans Tun
et l'autre camp. La conclusion de la paix entre l'Espagne et
la Hollande, la cession de la Poméranie réclamée par les
Suédois étaient autant d'occasions pour les Impériaux de
peser sur les déterminations des protestants et les amener à
accepter les propositions des catholiques pour le redresse*
ment des griefs. Ce qui rendait l'accord si difficile, c'est que,
sous des questions de principes , il y avait des intérêts con-
tradictoires, sur lesquels personne ne voulait transiger. Quoi-
qu'on eût bien décidé que les choses seraient remises en
l'état où elles se trouvaient en 1624, et que l'évéché d'Osna-
bruck eût eu, de 1623 à i625, un titulaire catholique, les
protestants, qui s'en étaient rendus maîtres, prétendaient n'en
être pas dépossédés. Ce fut Toccasion d'un débat entre le
comte de Trautmansdorf et Salvius , qui soutenait la cause
protestante. Le plénipotentiaire impérial lui ayant objecté
que, si les Suédois prenaient parti pour la cause protestante,
les catholiques chercheraient leur appui ailleurs, Salvius
répliqua que s'il entendait parler des Français, il pourrait
bien se tromper, vu qu'ils étaient liés envers la Suède
pour les matières ecclésiastiques comme pour le reste (Lettre
du D' Marc Otto, du 28 janvier 1647).
Il en était du grand chapitre de Strasbourg comme de
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SaO REVUE D^ALSACE
i'évdcbé d'Osnabruck. Sinon en droit, da moins en fait, les
chanoines protestants, soutenus par la ville, en étaient les
maîtres, et leur parti prétendait le leur maintenir (Lettre da
22 février). Les Impériaux s'y opposaient, d'autant plus qu'à
ce moment même Strasbourg refusait de reconnaître un suf-
fragant récemment institué, comme si , dans une ville où
l'exercice du culte catholique et l'usage des sacrements
étaient libres^ il dépendait du magistrat de supprimer la
juridiction épiscopale (Lettre du 15 mars).
Tout le temps que la question de la satisfaction suédoise
n'absorbait pas, se passait à ces discussions irritantes.
Quand les Impériaux et les Suédois se croyaient d'accord sur
les conditions, dès qu'ils les reportaient aux intéressés, le
débat se rouvrait et faisait surgir de nouvelles difficultés.
L'une des prétentions les plus singulières des états protes-
tants était d'obliger l'empereur à reconnaître la liberté reli-
gieuse à leurs coreligionnaires des provinces héréditaires,
et l'on est surpris de voir, quand la Suède se montrait chez
elle si ombrageuse à l'égard des dissidents, ses représentants
se charger avec tant d'ardeur du rôle de défenseurs des
droits de la conscience chez les autres (Lettre du 8 février).
Le vendredi 12 février, après une nouvelle révision, les
Impériaux avaient encore une fois remis les griefs entre
leurs mains (Lettre du 15 février); mais en les prévenant
qu'ils ne continueraient cette négociation qu'autant qu'on y
comprendrait les affaires de la maison Palatine (Lettre du
18 février). Toutefois il ne paraît pas que cette condition
ait été maintenue. Le nouvel électeur de Bavière, Maximi-
lien 1% n'entendait pas sacrifier les intérêts de sa famille,
et si l'on en croit le D' Otto (Lettre du 22 février), il avait
fait comprendre aux ambassadeurs de Ferdinand III que, si
l'on ne déférait pas à ses vœux, non seulement il ne ferait
plus cause commune avec la maison d'Autriche, mais en-
core qu'il se rapprocherait de la France et réclamerait son
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE' TRENTE ANS 321
protectorat pour les quatre cercles supérieurs ' (Lettre du
22 février).
' Quoi qu'il en soit, ces allées et ces venues entre lés deux
partis, sans qu'on arrivât à une entente, ne laissaient pas dé
fatiguer \és plénipotentiaires, et, un jour que les députés
se retrouvaient encore une fois chez les Suédois, tout en pro^
testant qu'ils n'épargneront aucune peine pour que' leurs
coreligionnaires eussent leur contentement, ceux-ci ne leur
cachèrent pas que ces lenteurs lassaient et les Impériaux et
lés Français, qui s'en prenaient à eux des relards que subis-
sait la signature de la paix. Ils engagèrent en conséquence
les députés à en Gnir avec cet échange indéfini de notée,
afin de ne plus les exposer à des reproches de ce genre*
Cette observation était fondée; car quand Salviug se rendit
avec le nouveau projet chez les Impériaux, Trautmansdorf
marqua une certaine contrariété et même de l'impatience;
en faisant remarquer que les modifications qu'on y avait
introduites rendaient le texte plus exaspérant et plus pointu,
ecasperirter und gespitstery qu'il ne l'avait été auparavant
(Lettre du 1" mars).
Ce texte continua néanmoins à faire la navette. Les Sué*
dois l'avaient remis, le samedi 27 février, entre les mains
des Impériaux. Il leur revint, le vendredi 5 mars, et fut im-
médiatement transmis par eux aux députés protestants. Mais,
cette fois, ils n'avaient plus la même confiance en leur cause,-
et quand ils le rapportèrent aux Suédois, ils les prièrent de
leur signaler les points qu'il ne serait pas possible de soute^
oir à moins de continuer la guerre (Lettre du 11 mars).
il était assez naturel de s'en prendre aux Français de cette,
déconvenue. 11 y avait quelques semaines déjà que, pour faire
comprendre aux protestants de ne pas compter en tout sur
l'appui de son gouvernement, d'Avaux avait déclaré publi-^
quêment que, si même son alliance avec la Suède obligeait;
la France à rétablir la situation en AllemagnCf in ecdmasU-,
21
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322 REVUE d'alsice
ds et pdlitiois, sur le pied où elle se trouvait en 1618, on
n'en était plus \h , et, quoi qu'il arrivât, elle avait toujours
entendu réserver sa liberté d'action^ dés que les intérêts de
rÉglise seraient en jeu (Lettre du 8 février).
Le résident de France à Osnabrûck| M. de La Gour-Grou-
lart, ne pouvait piS ne pas être dans les mêmes sentiments;
mais il ne se bornait pas à ne pas appuyer les revendications
des protestants : ils Taccusérent de les contrecarrer. Ils lui
reprochaient notamment d'être opposé à leurs vues sur
l'évêcbé d'Osnabriîck. Ils lui députèrent même tout exprès
quelques-uns des leurs pour lui présenter leurs doléances et
l'avertir de cesser ses agissements. Nonobstant la déclaration
de d'Avaux, on lui remontra qu'aux termes de son alliance
avec la Suéde, la France était tenue de maintenir aux protes-
tants ce bénéfice, dont le titulaire, en 1618, appartenait à
leur culte; que la France avait toujours proclamé que sa
sécurité était liée au maintien des libertés germaniques;
que ni la Suède, ni les états protestants ne renonceront à
leurs desseins sur Osnabrûck, et que s'y opposer^ ce serait
le plus sûr moyen de brouiller les cartes ; que tout en con-
venant qu'ils ne pourraient pas rendre de grands services
pour le redressement des griefs, les plénipotentiaires fran-
çais avaient toujours promis de ne pas se désintéresser de la
cause de leurs amis et alliés ; mais qu'aujourd'hui il en était
tout autrement, si bien que si, à l'origine de la guerre, on
avait pu le prévoir, plus d'un état y aurait réfléchi à deux
fois avant de se confédérer avec la France ; qu'on ne com-
prenait pas le zèle que ses agents déployaient pour un prélat
(François-Guillaume, comte de Wartenberg), qui était tout à
fait dans les intérêts de la maison de Bavière, à laquelle il est
apparenté et qui a tout mis en œuvre pour traverser les plans
de ceux qui ont joint leurs forces à celles de la France; que
les actes témoigneront un jour de la manière dont chacun
aura tenu ses engagements; enfin qu'il vaudrait mieux gagner
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 323
les cœurs à la France que de les lui aliéner; car on ne pouvait
pas savoir si, dans un avenir prochain, celte couronne n'aurait
pas encore une fois besoin du secours des états.
M. de La Cour se défendit de son mieux contre ces repro-
ches. SU s*élait montré favorable aux intérêts de Tévêque,
c'était par Tordre spécial de sa reine, qui n'entendait pas que
les sacrifices qu'elle faisait pour la cause protestante, fussent
préjudiciables à la religion catholique. Du moment que le
diocèse d'Osnabrûck a eu à sa tètCi en 1624, un évèque de
ce culte, il devait revenir aux catholiques, afin que les œuvres
qui y ont été fondées, ne fussent pas détournées du but que
les fondateurs s'étaient proposé. Charlemagne, dont le roi de
France est le successeur, n'en est-il pas le plus ancien?
N'est-ce pas lui qui a doté celte église, afin qu'elle se per«-
pétuât? Et si même on devait la rétablir dans la condition où
elle était en 1618, ne fallait-il pas maintenir au chapitre la
possibilité de choisir un catholique? Que dirait le clergé en
France, si les contributions qu'il paie pour continuer cette
guerre, devaient servir à opprimer l'Église? Dans tous les
cas, la France s'est engagée non à combattre les catholiques,
mais la maison d'Autriche, dont il importait de contenir la
puissance.
Les députés répliquèrent qu'ils avaient, pour leur part
aussi contribué à procurer à la France sa satisfaction, dans
la persuasion qu'à défaut de son assistance^ elle ne se mettrait
du moins pas en travers des négociations qui les intéres-
saient. La religion catholique n'en éprouvera aucun dom-
mage; autrement on aurait affaire aux Impériaux et aux états
catholiques. A la rigueur on pourrait maintenir, sa vie
durant, la mense épiscopale au titulaire actuel; mais l'évêché
ayant été^ en 1618, entre les mains des protestants, les Sué-
dois ne soufiriront pas qu'on lui appliquât le terminus a quo
de 1624. Bref, si M. le résident ne voulait pas agir en faveur
des protestants, qu'il s'abstienne du moins de leur nuire.
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324' REVUE d'alsace
M. de La Cour protesta qu'il ne pouvait que se conformer
à ses instructions^ en ajoutant que le retour de M. d'Avaux
mettra sous peu fin à son mandat. En attendant, il était de
son devoir de rendre compte de cette démarche à M. de Lon-
gneyille (Lettre du 32 mars).
Pendant cet entretien, le résident avait fait bonne conte-
nance; mais en le prenant de si haut aveclui, les députés
ne l'avaient pas moins inquiété sur les responsabilités qu'il
encourait; si bien que, le même jour, il courut chez Salvius
pour le supplier de se joindre à lui, afin de prévenir une
rupture entre les deux couronnes à l'occasion de cet incident.
De son côté, le duc de Longueville, sur le conseil des média-
teurs, promit de ne pas s'opposer davantage à la restitution
de l'église d'Osnabruck aux protestants, si les Impériaux
s'en déclaraient satisfaits (Lettre du 25 mars).
C'était néanmoins un avertissement aux protestants de ne
pas s'opiniâlrer outre mesure, et, à quelques jours de là,
Oxenstirn eut également occasion de le leur faire sentir à
propos de la question Palatine. Aux députés qui venaient lui
exposer les vues de leurs coreligionnaires sur les réparations
dues aux héritiers du vaincu delà Montagne-Blanche, il fit
remarquer que jusqu'ici, dans leurs revendications^ ils avaient
toujours poussé les choses à l'extrême et que la Suède ne
demanderait pas mieux que de soutenir leurs prétentions
envers et contre tous, tant que cela n'impliquerait pas. la
continuation de la guerre. Mais aujourd'hui que l'électeur de
Bavière refusait d'accepter n'importe quel accommodement
qu'on lui propose, pas plus quant à la dignité électorale qu'à
la principauté^ soutenu qu'il est à la fois par- l'empereur et
par les états catholiques, voire par la France, — avec laquelle
il venait de signer, le 14 mars, un traité de neutralité, — c'est
un des plus grands obstacles à la conclusion de la paix qui
se soit encore rencontré : une fois cet écueil franchi, le reste
n'offrira plus guère de difficulté. MM. les réformés qui met-
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HISTOIRE DE LÀ GUERRE DE TRENTE ANS i325
taieni lant d'ardeur à défendre la cause Palatine, ne devraient
pas oublier que tout ce qu'ils ont obtenu jusqu'ici, c'est aux
armes de la Suéde qu'ils le doivent. Les envoyés hollandais
avaient pour seule instruction de procéder par voie d'inter-
cession, attendu que jamais les Provinces-Unies ne recour-
raient à la force en leur faveur. Or comme on u^est pas
encore arrivé au point de dicter la loi h l'empereur et à l'élec-^
teur de Bavière, si l'on ne veut achever la ruine de l'Alle-
magne, il faut se résigner à ce que Ton ne peut empêcher
(Lettre du 29 mars).
Sur d'autres points encore qui leur tenaient à cœur, les
protestants essuyèrent également des rebuffades.. Espérant
à force d'insistance obtenir quelques concessions en faveur
de leurs coreligionnaires des provinces autrichiennes, ils
avaient chargé des délégués de s'entremettre auprès de
Trautmansdorf, qui venait d'arriver à Osnabrûck, pour
mieux disposer les Suédois et les protestants à modérer leurs
exigences. Mais celui-ci leur déclara sèchement que ses con-
cessions outrepassaient ses pouvoirs, et qu'il ne savait pas
si l'empereur les ratifierait; qu'après avoir déféré aux désirs
des moindres états, il devait compter qu'on s'abstiendrait de
porter atteinte aux droits de Sa Majesté sur ses propres vas-
saux; car ce serait un empiétement qu'on ne se permettrait
pas vis-à-vis du dernier prince de l'Empire. Sa Majesté aime-
rait mieux renoncer à tout, plutôt que de subir un affront
pareil.
Ce langage fit impression, et l'on comprit enfin qu'on ne
devait pas insister. On se demanda cependant ce qui pouvait
donner tant de fermeté aux Impériaux, et l'on supposa que la
paix devait être signée entre la France et l'Espagne, ce qui
ne pouvait manquer de tourner à la confusion du parti pro-
testant (Lettre du 1«f avril).
En effet, on commençait à en parler. Ce fut même l'un des
arguments que d'Avaux fit valoir, quelques jours après, dans
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326 REVUE d'alsace
un entretien où il conseilla également aux prolestants de mo-
dérer leurs prétentions. Après avoir rappelé tout ce dont leur
cause était redevable à la France, notamment depuis huit
mois, alors que, tout étant terminé entre son gouvernement et
l'empereur, Turenne avait néanmoins reçu ordre de joindre
ses forces à celles de la Suède, ce qui avait immédiatement
rendu Sa Majesté impériale et les états catholiques plus
accommodants , il les engagea à en finir au plus tôt avec
leurs griefs, attendu que si la paix avec TËspagne se conclut,
les conditions qu'on leur ferait, seraient beaucoup moins
bonnes. Dans ce moment déjà les Impériaux faisaient état des
renforts qu'ils pourraient tirer des Espagnols, et si, malgré
tout ce qui se fait pour prévenir cette éventualité, on arrivait
à une entente avec eux avant que la paix avec l'Empire fût
signée, ce seraient deux nouvelles armées à la fois, l'une
venant d'Italie, l'autre des Pays-Bas, qu'elle pourrait faire
entrer en ligne, sans que la France pût leur opposer des
forces équivalentes, et, dans ce cas, c'en serait fait de la
liberté religieuse de l'Allemagne, qui deviendrait la proie de
l'étranger (Lettre du 5 avril).
Ces conseils qui leur venaient ainsi de côté et d'autre,
finirent par conviaiincre les protestants de ne pas escompter
à l'avance les succès fort problématiques des forces confédé-
rées, et de se contenter de ce qu'on pouvait obtenir dans l'état
actuel des négociations (Lettre du 22 avril). C'était encore
beaucoup plus que Trautmansdorf ne pouvait accorder, et
quand, le 14 avril, jour où il quitta Osnabrûck pour retour-
ner à Munster, les Suédois lui remirent le texte du traité
qu'ils proposaient, il ne put s'empêcher de dire que, fût-il
prisonnier à Stockholm, il y regarderait à deux fois avant de
signer des conditions pareilles (Lettre du 15 avril).
Pendant ce temps on s'occupait à Colmar à mettre en
œuvre les documents qu'on avait réunis sur la question de
la Décapole. La ville fit rédiger dans sa chancellerie un mé-
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 327
moire où elle s'efforçait de prouver aux plénipotentiaires
suédois et aux états de TEmpire que l'empereur n'avait pas
le droit de disposer des villes impériales d'Alsace pour faire
la paix avec la France. II existe de ce travail deux rédactions
différentes, avec pièces à l'appui, Tune en allemand, sous le
titre de : Sttmmarische jedoch griindliche Ausfiihrung desa
HeU. Bom. Beichs Landvogtey HagenaWy toaraus,.. m er-
séhen une diesdbige vor eUieh hundert Jahren hero bestanden,
und noch bestèhe... Gedmckt im Jahr MDCXLVII (pet. in-4S
47 pp.) ; l'autre en latin : JBrevis et siiccincta Adunihratio
ivrivm prafecturœ pravincialis Hagenoensis (S. 1. ni d., pet.
in-4% 14 pp). Les archives possèdent encore les minutes et
des fragments de l'un et de l'autre factum, auxquels elles
ont fourni du reste la plupart de leurs éléments. Seulement,
tandis que la Summarische Ausfiihrung reproduit vingt et un
documents, la Breuis Adumbratio n'en contient que douze.
Ce sont des réversales des grands baillis, depuis celles du
duc d'Autriche Otbon le Joyeux, de 1331, jusqu'à celles de
l'archiduc Léopold V, de 1620, les privilèges eîe non aiienando
et de non pignorcmdo des empereurs Charles IV et Sigismond,
le mandement constitutif de Talliance de la Décapole, celui
qui investit Haguenau en particulier de la protection des vil-
lages impériaux contre les abus de pouvoir des grands bail-
lis, le renouvellement de la Ligue inférieure, en 1493, le
rescrit de l'empereur Sigismond qui soumet le grand bailli à
la juridiction des Dix villes, etc., etc. Il est à remarquer
cependant que ce n'est qu'à la suite du mémoire allemand
que ces chartes sont reproduites textuellement ; pour la ré-
daction latine, on les a traduites en latin, mais non sans
y introduire de légères altérations. Ainsi, quand l'original se
rapporte simplement à Colmar, on le rectifie de manière à en
étendre le bénéfice à Haguenau et aux autres villes. Ce n'est
pas ici le cas d'examiner la légitimité de ce procédé, qui
avait l'avantage de simplifier des questions passablement
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328 REVUE D'ALSACE
obscures. Quoi qu'il en soit, avant de le livrer à l'impres-
sion, Colmar soumit son travail, le 5 mars 1647, au juris-
consulte Imlin, de Strasbourg.
Jusque là Colmar avait agi pour son propre compte, sans
se préoccuper en quelque sorte du reste de là Décapote. Au
moment où Ton se portail fort pour les autres villes, dans
un intérêt commun, on comprit qu'il fallait au moins se
faire avouer par elles. Dans ce but on communiqua le mé-
moire, sous la date du 14 mars , à la ville de Haguenau,
avec prière de s'entendre avec Wissembourg et avec Landau
pour la suite à y donner. D'un autre côté, oii réunit à Col-
mar, le 16 du même mois, les députés de Kaysersberg, de
Munster et de Tûrckheim.
r Haguenau renvoya le mémoire par un de ses conseillers,
en lui donnant toute son approbation. Cependant il durait
voulu qu'il spécifiât davantage les droits particuliers de chaque
ville. Colmar s'en excusa par une lettre du 26 mars : il
n'avait pas voulu ergoter sur des divergences peu impor-
tantes au fond ; il promit néanmoins de modifier son mé-
moire de manière à ce qu'il ne fût préjudiciable à personne.
En même temps il donna acte à Haguenau qu*il supporterait
dorénavant sa part dans la dépense qui se ferait en West-
phalie.
Le 28 mars, Colmar envoya le conseiller Jean-Ulric GoU à
Obernai et à Rosheim, pour s'entendre également avec ces
deux villes.
Presque toutes remercièrent Colmar de son initiative et de
son zèle pour la cause commune, et se déclarèrent tout dis-
posées à prendre part à ses démarches. À Munster, qui, pour
le moment, n'était pas en position de contribuer aux frais,
Colmar offrit^ le 11 avril, d'en faire l'avance, comme il le fit'
du reste pour les autres villes. Sélestadt seul fit des objec-
tions^ tout en se déclarant d'accord au fond (Lettre du.
6/16 avril). Il trouvait ue la démarche n'était plus oppor-
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HISTOIRE DE Lk GUERRE DE- TRENTE ANS 320
(une^ après que l'eimpereur avait consenti à comprendre le
grand bailliage dans la satisfaction réclamée par la France,
qu'elle pourrait retarder la conclusion de la paix; il craignait
aussi de mécontenter le roi, qui aurait bientôt mille occasions^
de tirer vengeance des villes qui soulevaient ces dirficultés.
Colmar prit ces hésitations pour un refus, et c'est dans ce
sens qu'il répondit, le 7 avril, à ses voisins. Sans s'arrêter,
davantage à cet incident, il se hâta de faire imprimer la Stmh
inarische Ausfiihrung, qui sort des Dresses deSpanseil. Cepen-
dant les observations de Sélestadt n avaient pas été sans faire
impression. Colmar avait compris que la Décapole ne poun^ait
dissimuler cette démarche aux ambassadeurs français, .et;
comme au fond il ne s'agissait que de prouver que les ârchi->
ducs d'Autriche n'exerçaient aucun droit territorial sur les
Dix villes, il lui fut aisé de retrancher de sa démonstration tout
ce qui était de nature à froisser les Français. Ce fut même
pour le leur rendre plus accessible qu'on se dééida alors à le
traduire en latin.
Indépendamment de ces deux factums, les villes devaient
présenter un autre mémoire à l'empereur, pour lui rappeler
qu*il n'était pas en droit de disposer d'elles et de les distraire
de l'Empire. Le temps pressait, et il ne manquait plus à cet
écrit que les sceaux de Kaysersberg, de Munster iQt dé Tûrck-
heim. Ce fut à ce moment que Colmar reçut de Sélestadt
une lettre par laquelle cette ville, se ravisant, donnait, à son
tour son adhésion à la démarche collective de ses. alliés. On
s'applaudit de ce revirement et, dans la souscription, on fit
figurer à son rang le nom de Sélestadt (Prot. missiv., 1846-
49, lettre du 19 avril).
Il ne restait plus qu'à présenter les deux mémoires aux
négociateurs de la paix de Westphalie. Avant de faire partir
derechef son député Schneider, la ville avait écrit, le 11 avril
(Ibidem, P» 118), au 0"^ Marc Otto, pour s'informer si le mo-
ment n'était pas venu de soulever de nouveau la question du
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390 REVUE d'auace
grand bailliage. Tant qu'il lîe s'était agi que de tenir Colmar
au courant de ce qui se passait » Tenvoyé de Strasbourg
n'avait pas demandé mieux que de lui servir d'agent. Mais
quant à se constituer son avocat et à défendre, en son nom,
une cause dont l'issue lui semblait fort incertaine, il ne s'en
souciait nullement, et il le lui donna clairement à com*
prendre, en lui répondant, le 29 avril : c Quand le terrain
des n^ociations est si peu solide qu'on est constamment
dans la crainte d'une rupture, il n'est pas possible de fixer
le moment précis où il faudrait intervenir. D'une manière
ou d'une autre, je voudrais que vos mémoires fussent déjà
entre les mains de nos députés. Tout ce que je redoute, c'est
que si l'accord entre l'Empire et la France relatif à la satis-
faction, qui a toujours été tenu secret, n'est pas soumis par
les contractants mêmes aux délibérations des états, il n'y
aura personne pour soulever la question et braver ces deux
puissances, d^autant plus que leur intérêt n'est pas que le
jour se fasse, l'une parce qu'on pourrait contester le droit en
vertu duquel elle a disposé, comme d'une chose lui appar-
tenant, de droits qui lui étaient simplement engagés, l'autre
parce qu'en dédommageant l'engagiste à prix d'argent, il croit
n'avoir aucune raison de soumettre la transaction à la ratiG-
cation des tiers. Je ne puis donc que vous engager à char-
ger un mandataire spécial de produire vos moyens de dé-
fense... »
[A suivre.) X. Mossmann.
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GORRESPOMDAMGES POLITIQUES
ET
CHRONIQUES PARISIENNES
adressées i
Christophe GONTZER
Syndio royal die Igl ville die Strsisboiarg
(1681 — 1685)
{Suite^)
— Paris, ce 14* Octobre 1684. — L'on a envoyé ordre
au comte de Crécy de rester à Ratisbonne, qui avait eu congé
de revenir; c'est afSn de convertir la trêve en paix... L'on
envoie beaucoup de trouppes en Provence, ce qui allarmeroit
beaucoup l'Italie, mais on croit que c'est pour le Vivaret et
les Gévennes. Le duc de Mazarin est en Bretagne^ à la tesie
de douze Jésuittes missionnaires qu'il mène de paroisse en
paroisse à ses despens. L'on a voulu faire un procez cri-
minel à l'Evesque de S. Pons au parlement de Toulouse,
l'accusant d'avoir empêché que l'on ne précbast la Con-
ception immaculée de la Vierge et que l'on ne fit des prierres
pour le Roy. Il s'en est très-bien jusiiffié et a eu arrest en sa
faveur, nonobstant une brigue très puissante...
Paris, ce 41« Novembre 1684. — L'on mande de Madryd
que lé marquis de Torcy, fils de M. de Croissy, secrétaire
^ Voy. pages 262 et suit, de la livraison juillet-août-septembre,
pages 429 et suiv., de la livraison octobre-novembre-décembre 1888,
pages 63 et suiv., de la livraison janvier-février-mars, et pages 231 et
sttiv de la livraison avril-mai-juin 1889t
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332 REVUE d'alsage
(l'Estai, y est arrivé, revenant de la cour de Portugal , où le
Roy l'avoit envoyé. Il n'y fera pas un grand séjour... Le
marquis de Centurioni, Génois, qui commandoit les gallères
de cet Estai a esté arresté et tous ses papiers saisis, soit qu'il
soit soubçonné d'avoir intelligence avec la France ou de
n'avoir pas fait son devoir, quand touttes les gallères d'Es-
pagne et de Gênes n'osèrent attaquer le vaisseau de Derlint...
Les maladies sont grandes dans le camp de Bude; dès qu'il y
a la moindre brèche elle est aussitôst réparée; les juifs et
les protestants qui sont dans la ville se déffendent aussy
vigoureusement que les Turcs, dans l'appréhension qu'ils
ont de tomber dans la domination de TEmpereur... Depuis
plus de deux ans, Mlle de Forlia, tille d'un maistre des re-
quêtes, qui s'estoit retirée chez Mlle de Miramion, avoit esté
attaquée de si furieux maux de teste, quelle en estoit à l'ex-
trémité^ ayant esté abandonnée des médecins qui ne connois-
saient rien à son mal, lorsque une pauvre femme, appelée
dame Gervaise, et qui est tousjours sur le pont de l'Hôstel-
Diêu pour y recevoir les charitez des passants, entreprit de
faire une neuvaine à Ste Jaume près de Poissy et dans le
temps que celte bonne femme achevoit sa neuvaine, Made-
moiselle de Fortia, qui avoit déjà reçu l'extrème-onclion, se
faisoit porter à la chapelle pour y recevoir le viatique. Aussy
tost quelle l'eut reçue elle se trouva aussytost guérye et assez
forte pour retourner dans sa, chamhre sans ayde, dont tout
le monde qui avoit connaissance de Testât où elle èstoit fut
fort étonné, ne croyant pas. qu'elle dust passer, la journée*
Dame Gervaise n'en voulut recevoir aucune récompense,
mais demanda seulement qu'on habillast un pauvre.
— Paris,, ce 18® novembre 1684. —...Comme le prince
Filbert de Savoye tesmoigne avoir envie de se marier, on luy
a faict sçavoir que puisqu'il avoit ce dessein, qu'il falloit que
ce fust plustôst en France qu'ailleurs, et il est de l'interest du
Roy qu'il ne se marie pas avec une princesse étrangère*.. .
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 333;
Tâvernier, ce fameux voyageur, veul aller pour la septième
ou huiliëme fois aux Indes. Il doit y aller pour le compte de^
l'Électeur de Brandebourg. Il passera par la Moscovie, il
s'embarquera sur le Volga, passera la Mer Caspie et toutte
la Perse, et entrera dans l'Inde par Candahar. Voylà une hardie^
entreprise pour un homme qui a plus de quatre-vingt ans...
Les envoyez de Siam ont eu audience de Mr. de Seignelay ;
le 15^ du courant, le Roy les verra dans la gallerie de Ver-
sailles; ce sera comme par rencontre. Ils salueront Sa
M^ de la manière qu'ils saluent leur roy, prosternez à terre.
Lé chevalier de Chaumont, major de vaisseaux, est nommé
par le Roy pour aller ambassadeur à Siam. On scait que le
roy de ce pays-là fait bastir une .maison pour recevoir les
ambassadeurs de France qu'il attend.
L'abbé de Morimont, ordre de Citeaux, est mort. C'est
une des quatre (maisons) mères de cet ordre, qui est électif.
Le Roy avoit envoyé un commissaire pour assister à cette
eslection et avoit fait scavoir qu'il ne vouloit pas qu'on eslut
un refformé. Nonobstant, ces maistres moines ont esté assez
insolens pour en eslire un. Le Roy a cassé cette eslection,^
ordonné qu'on procéderoit à une autre et quatre des plus
hardis et chefs de party ont esté envoyez dans d'autres ab-
bayes fort esloignées. Madame de Reffuge a suivi le bon'
exemple que luy a donné son mary ; elle s'est faitte catho-
lique.
Touttes les devises qui estoient en latin à Versailles, ont
été mises en françois. L'on tient la duchesse de Richelieu
grosse, au grand contentement de son mary. Il n'en est pas
de mesme du reste de sa famille. Mr de Louvoy a remercié-
Messieurs de l'Académie' qui le prioient de permettre qu'il;
fût élu pour estre de leur compagnie...
-- Paris, ce 22^ Novembre 1684. — Les Génois sont en-;
ragez contre les . Espagnols, encore plus que contre les]
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834 REVUE d'alsace
François, de les avoir, à ce qu'ils disent, si laschement aban-
donnez après les avoir engagez dans uae si fâcheuse guerre.
Il n'y a infamie qu'ils ne disent, principalement à Rome.
Monsieur l'ambassadeur a esté à l'audience de Sa Sainteté,
où il luy a représenté qu'il y avoit desjà un temps consi-
dérable que plusieurs églises de France estoient sans estre
remplies, quoyque Sa Majesté y eust nommé des personnes
très-capables et d'un méritte connu, néantmoins, pour des
raisons peu canoniques, on ne vouloit point leur donner des
bulles, dont les peuples souffrent beaucoup de voir leur
esglise sans pasteur ; qu'il estoit nécessaire que Sa Sainteté
fust avertie que dans peu de temps le Clergé de France se
devoit assembler, ainsy qu'il a coustume de faire tous les
cinq ans ; que si dans ce temps les esglises ne se voyaient
pas remplies, il estoit à craindre que le Clergé de France ne
prit des résolutions qui pourroient ne pas estre agréables à
Sa Sainteté, et dont le Roy, son maistre, seroit fort fascbé,
mais qu'il ne pourroit pas avec justice l'empescher...
Le siège de Bude est enfin levé... Plus de -^ hommes ont
esté tuez à ce siège ou sont morts de maladie et environ
-^chevaux. Lorsque le Roy apprit cette nouvelle, il dit qu'il
en estoit fâché pour le bien de la chrestienté, quoiqu'il sceut
que la résolution de l'Empereur estoit de rompre la trêve. Il
est certain qu'il avoit mandé au roy d'Espagne lorsque la
trêve fut signée, qu'il ne fit point de difficulté de la signer,
et que dans le printemps prochain il assiégeroit Strasbourg.
Le Roy a esté surpris d'apprendre que le prince Filbert de
Savoye avoit espousé une princesse de Modène, sœur du
prince César, laquelle est âgée de 28 ans. Cela s'est fait si
secrettement que l'abbé d'Estrades, ambassadeur du Roy à
Thurin, n'en a eu aucune connaissance, ni mesme le comte
de Soissons qui y a tantd'interests. Sa Majesté sçaura en faire
connaitre son ressentiment à la cour de Savoye et comme
Mme la princesse de Carignan et Mme la princesse de Bade
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CORRESPONDANCES POUTIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 335
ont eu tant de part à cette affaire, celle-cy a eu ordre d'aller
à René (sic) et Mme de Carignan de ne point sortir de sa
maison. Cet ordre du Roy leur a esté porté par Mr de Croidsy,
secrétaire d'Estat... L'abbé Résini, qui estoit ici envoyé du
duc de Modëne a eu ordre de sortir du royaume, quoyqu'il
n'eust point de part dans toutte cette aS^aire.
Mr. de Strasbourg a pensé estre assassiné à Liège ; on s'est
saisy de quelques uns des complices. Les îsles d'Oléron, Ré,
Brouage, d'Aix, Marennes et les environs ont esté inondés
par la tempeste et ont causé plus de huit à neuf millions de
pertes, de sel, de marais, etc. Celle de Ré est en deux.
— De Paris, ce 24 Novembre (1684). — L'on ne sait pas
encore la résolution de la ville d'Amsterdam; elle n'a pas
voulu délibérer en présence du prince d'Orange, qu'elle a
reçeu avec grand respect et deffrayé pendant son séjour...
mais on croit qu'enCn elle aura consenti à la levée des
iS
-^ hommes. Cela essuiera les larmes que le prince d'Orange
répendit en pleine assemblée des Estats-Généraux pour les
émouvoir de faire la guerre à la France.
— Paris, ce 2« Décembre 1684. — Le croupe {sic) de
marbre qui a esté pris à Marseilles, a esté fait par un excel-
lent maistre, appelé Puget; il est de seize pieds de haut;
c'est Persée qui délivre Andromède du dragon. L'on a délivré
plus d'esclaves aux Algériens qu'ils n'en demandoient; leur
mémoire n'en portoit que 235 et on leur en a rendu plus
de 450.
Cela fait voir nostre bonne foy... outre que nous nous
sommes deffaits de plusieurs vieillards et invalides qui estoient
à charge au Roy.
Les envoyez de Siam, après l'audience que leur ont donné
Mr de Croissy et Mr de Seignelay, leur firent à chacun les
présents que le Barcalon leur envoyoit, qui consistent en six
feuilles de paravent brodez, où il y a des oiseaux de ce pays
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336 REVUE D'ALSACE
au naturel très-bien faits, quatre grands tapis, un grand cabi*
net de la Chine, très-beau, et un autre cabinet d'Or, de plu$
de quatre pieds de large et de plus de six de haqt, deux
autres d'argent, de fort grosses pièces de bois de calambouri
qui est bien plus précieux que Tor, des chapelets de véri-
table coco, taillez à la mode de leur pays, quantité de pièces
de cette belle essence de porcelaine, dont plusieurs sont gar-
nies d'or, plusieurs pièces de très-belles estoffes, très-grand
nombre de plusieurs bijoux et curiositez de ce pays. Ces deux
ministres, qui ont eu pareils présents, les ont fait porter
dans upe des chambres de l'appartement du Roy, qui en fera
ce qu'il luy plaira. . .
Lorsque Sa Majesté passa dans la gallerie pour se faire
voir à.ces envoyez, il avoit un juste-au-corps tout couvert de
pierreries. Ils craignent présentement d'estre traittez comme
criminels dans leur pays, d'avoir osé lever les yeux ; et
regardé en face un si grand prince^ .
Mr de Marillac, intendant à Rouen, ayant fait venir les
ministres de cette ville, leur déclara que l'intention du Roy
estoit que les pauvret et les malades de la Religion fussent
également reçeus et traitiez dans les hôpitaux comme les
autres et qu'il vouloit aussy que les fondations qui avoient
çsté faites et les meubles fussent transportés dans ce lieu-là
et <iu'ils. n'eussent point d'hôpitaux 6n leur particulier; qu'ils
eussent présentement à luy représenter touttes les fondations
et les registres, sur quoy ils luy représentèrent que ce qui^
faisoit subsister ces lieux de charité, c'estoit les ausmones
qu'on faisoit vx)lontairement. Il y avoit icy dans le faubourg
S. Marceau des maisons où ils.mettoient leurs malades; on
les a tous transportés à l'Hostel-Dieu et. enlevé tous les
meubles qu'on y a aussy portez.
Le bruit court à Versailles et à Paris que le Roy doit venir
au Parlement pour l'union de plusieurs provinces à la cou-
ronne^ .que Sa Majesté a acquises, soit par ses armes ou par,
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CORRESPONDANCES POUTIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 337
des traitiez. Le Roy a continué la pension qu'il faisoit à Cor-
demoy, à ses enfans, pour les obliger d'achever l'histoire dé
France qu'avoit commencé leur père.
— Paris, ce 6* Décembre 1684. — La trêve a esté enfin
publiée à Madrid et les ordres ont esté envoyés pour en faire
autant par tous les pays et villes dépendantes de la Couronne.
Le Conseil d'Espagne n'a pris cette résolution qu'après avoir
sceu la levée du siège de Bude.
L'on a publié en Espagne une pragmatique laquelle inter-
dit le traficq à toutles les nations étrangères, aussy bien aui
Ànglois, Hollandois, qu'aux François, Sa Majesté Catholique
voulant par là obliger ses sujets de faire le commerce et le
traficq. Cette mesme pragmatique permet à tous les eslran-
gers de quelque nation qu'ils puissent estre, Juifs, Mahomé-
tans et toultes sortes d'hérétiques, de venir s'establir en
Espagne et y acquérir des possessions et héritages, lesquels
ne pourront y estre inquiétés ni recherchés par le Saint-
Office, pourveu qu'ils ne facent point de scandale et que ce
.soient marchands, artisans et laboureurs, affin de pouvoir
repeupler l'Espagne. Ainsy l'on verra dans peu toutte l'Es-
pagne remplie de Moristes {sic) et Tagarnims, enfans de ceux
qui ont esté autrefois chassés d'Espagne et de beaucoup de
sortes de nations et professions. C'est Balbazès qui depuis
longtemps poursuit ce dessein et il s'est tenu pour cet effect
une grande consulta des députez des villes, à laquelle ont
été appelés plusieurs marchands, qui se tint en présence du
Roy, où un Dom Diego, Portugais de nation et juif de reli-
gion, qui s'y estoit introduit, trouva moyen de prendre la
parolle et harangua si fortement qu'il persuada toutte l'as-
semblée et particulièrement le roy, qui dit qu'il avoit parlé
Eminente et pour cette raison on appelle présentement ce
homme Dom Diego Eminente. Le temps nous apprendra quel
succès aura ce grand changement, sur lequel il y auroit
beaucoup de réflexions à faire...
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338 REVUE d'àlsàce
Le temple de Sommëres^ a été rasé et celui de Nismes
interdit... Lundy dernier fut eslu à rAcadémie Française,
Mr Bergeret qui est commis de Mr de Croissy, à la place de
deiïunt Mr de Cordemoy. L'on a commis à la garde de la
Bibliothèque du Roy, à la place de feu M. Vazèze, Thévenot,
un des plus sçavans hommes du royaume. Le Roy ayant
voulu eslargir son appartement à Versailles, a pris celuy
qu'occupoit Mme de Montespan» à laquelle on en a donné un
autre qui n'est pas si grand ny si beau ; c'est dans l'appar-
tement des bannis...
Des volleurs estant entrez dans la chambre de Tabbé
d'Aligre, en son abbaye de Provins, il tira une corde sans
qu'ils s'en apperceussent, ce qui fit courir au bruit de la
cloche tous les religieux en Testât qu'ils étoient; ils arres-
tèrent les volleurs fort surpris, qui ont esté mis entre les
mains de la justice.
— Paris, ce 9« Décembre 1684. — ...Le Roy a résolu de
faire venir la rivière d'Eure à Versailles; on la doit prendre
au-dessus de Chartres, à 22 lieues de Versailles, mais par le
détour qu'on sera obligé de luy faire faire, il y aura 35 lieues
de travail, qui feront 70 mille toises; la pante (sic) est de 80
pieds» Quoyque l'entreprise soit fort grande, on espère en
venir au bout dans cet hyver. Toutte la Beauce et une grande
partie du Perche en retireront une grande utilité, puisque,
par ce canal, leurs danrées qui ont peu de débit , pourront
aller à Versailles et à Paris^ estant assez fort pour porter de
médiocres batteaux ; on doit faire venir grand nombre de
bataillons qui travailleront à cet ouvrage... Le Roy a donné
la confiscation à Mr de Montaigne, gouverneur du Chasteau-
Trompette, d'un gentilhomme du Languedoc qu^on a trouvé
mort dans sa chambre, percé de trois coups de cousteaux,
sans que l'on ait pu remarquer personne qui fust entré dans
ï Sommîères, dans le Gard?
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 33i9'
sa chambre. Il estoit prest de retourner dans son pays et
avoit gagné un procès de grande conséquence contre une
personne de qualité. Mr de Montaigne n'a demandé la con-
fiscation que pour conserver les biens de sa famille et
empescher que d'autres n'en puissent profiter.
— Paris, ce 20* Décembre 1684. — La République de
Gênes lie se peut résoudre d'envoyer icy son doge; elle n'est
pas encore assez bien persuadée de la puissance de la
France...
Monsieur de La Barre, gouverneur de Kébecq et de tout le.
Canada, a restabli tous les gens de La Sale dans le fort
St Louis à 300 lieues de Kébecq. Monsieur Tavernier^ qui a
fait un traitté avec l'EsIecteur de Brandebourg, a changé
d'avis et ne veut point aller par la Moscovie et la Perse aux
Indes Orientales; (il) a esté en Hollande pour traitler au nom
de cet eslecteur avec des capitaines de vaisseau, affin d'y
aller par la routte ordinaire, mais on doute qu'il y puisse
aller à cause de son grand aage.
— Paris, ce 27 Décembre 1684. — Les vaisseaux qui
apportent la statue du Roy faite par M. Bernini et plusieurs
autres marbres, ont touché à Toulon, oii Ton a débarqué
plusieurs tableaux des meilleurs maistres d'Italie et plusieurs
raretez qu'on a acheptées pour le Roy... Les Génois après,
plusieurs assemblées, tant que du petit que du grand con-
seil, ont pris le party de se deffendre et de ne souffrir jamais
que leur doge vienne en France. Ils ont ballottez plusieurs
jours et il n'a passé que de sept voix pour la résolution qui a.
esté prise... Il y a un ingénieur qui leur a promis de faire,
de certaines machines avec lesquelles il leur promet d^em-
pescher les galiottes à bombes et que mesme on les pourra,
enlever; ce sont des espèces de ras d'eau (sic).,\
Le Roy a réglé en faveur de Mr de Seignelay que ce sera
luy eomme secrétaire d'Ëstat et qui a dans son appartement
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340 BEVUE D'ALSACE
la maison du Roy, de signer les brevets de touttes les pen>
sions que le Roy donne, qui se montent à plus de millions
que plusieurs roys de la chrestienté ne retirent chacun de
leurs estats... Dimanche dernier le Roy toucha les malades...
L'on doit publier une déclaration du Roy qui portera qu'on
coupera le nez aux coupeurs de bource et que la fleur de lis
qu*on leur donnoit sur les espaules se fera appliquée sur le
visage. Madame la duchesse de La Vallière est malade depuis
quelque temps. L'on a résolu de restablir le Pont Rouge, qui
sera placé vis à vis le gros pavillon des Tuilleries, un peu
au dessous de celuy de bois et au-dessus de la culée qui
estoit déjà faitte
— Paris, ce 3« Janvier 1685. — •..Il y a ici un envoyé du
Prince Palatin qui eut hier audience du Roy; c'est pour
régler quelques différents qu'il y a pour des baillages auprès
de Guermersheim, y ayant contestation pour les Hmittes...
Comme le délay accordé aux Génois est expiré avec le der-
nier jour de l'an, Ton a avancé les ordres pour faire filer les
troupes vers les frontières d'Italie. MrCharton, chanoine de
Notre-Dame et grand pœnitantier, est mort fort à propos le
dernier jour de décembre, car s'il fut mort plus tard de
douze heures, ç'auroit esté un gradué qui auroit occupé ses
bénéfices et Mr. de Paris n'en auroit pas pu disposer comme i!
a fait à l'esgard de Mr Robert, frère du procureur du Roy du
Chfttelet... Le marquis de Richelieu fit hier antériner ses
lettres d'abolition qu'il a obtenues du Roy pour avoir enlevé
sa femme. Le Roy a donné 40UO Louis d'or pour estrennes
à Monseigneur , qui en a fait quelques libéralitez et payé
quelques debtes du jeu. Mr. Mazel, autrefois escuyer de feu
M. de Turenne et qui est collonel d'un régiment d'infanterie,
s'est fait catholique. Le Roy luy donne mille escus de
pension. Hier Mr de Racinne, directeur de l'Académie
françoisc; fit un discours fort éloquent à la réception de Mrs
de Corneille et de Bergeret, dont tout le monde fut*fort
satisfait.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 341
— Paris, ce 6« Janvier 1685. — L'estat de la marine est
arresté pour celle année ; le Roy veut avoir jusqu'à 36 gal-
1ères et afBn de ne point manquer de chiorme, on ne con-
damnera dans touttes les justices à mort que les plus crimi*
nels et les invalides afin d'envoyer les autres aux gallères...
Les raisons qui ont fait révoequer M. de La Barre, c'est
parce qu'il avoit osté du fort Louis ceux que La Sale y avoit
rois, mais encore plus parce qu'il avoit fait une paix fort dés-
avantageuse avec les Irocois, et dans ce traitté il a abandonné
les Ilinois, amis des François, à la rage et à la cruauté de
ces mangeurs d'hommes, lesquelz assistez de 500 Hollandois,
qui leur fournissent des armes, en ont desja massacrés plu-
sieurs. Â l'audience que le Roy donna mardy dernier à Mr le
nonce, où il présenta un bref de Sa Sainteté pour les
affaires du Génois, Sa Majesté luy dit de parler tout haut, et
qu'il n'y avoit rien qui dust estre secret. Le nonce fit instance
pour avoir du délay, Sa Majesté respondit qu'elle accordoit à
la prière du pape jusqu'au 1^' de Février, à condition que
100
les Génois payassent -^ escus touttes les semaines pour les
frais de la guerre, mais à condition aussy, que^ si dans oe
jour-là, les Génois n'avoient pris de résolution, Sa Majesté
feroit de Gennes un exemple qui estonneroit la postérité, tant
elle (sic) sèroit terrible et qu'il ne resteroil pas une pierre
sur l'autre dans celte ville; qu'il déclaroit de plus qu'il
n'avoit aucun dessein de porter la guerre en Italie ny de
conserver les choses dont il se pourrait rendre (maître) . . .
— Paris, le 10 Janvier 1685*. — Voicy, monsieur, ce qui
se présente de vous estre mandé pour celte fois. Je ne scay
pas si vostre ordinaire va bien pendant ce mauvais temps.
Ceux d'Allemagne, du Nort, et de Hollande, que l'on atten-
doit vendredy et lundy derniers ne sont point encore arrivez.
^ Lettre autographe de Beck.
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342 REVUE d'alsace
Monsieur Bischoiï^ entra hier chez un procureur du Chas*
telet pour voir un peu la chicanne. J'espère qu'il sera satis*
fait de moy, ainsi qu'il me Ta tesmoigné. Du moins j'ay fait
tout ce que j'ai pu pour le rendre content. C'est un fort
honneste homme et y est grand dommage qu'il a l'ouye un
peu dure. J'espère toujours que vous aurez la bonté de vous
souvenir de ce qui m'est deu par feu Mr le baron de Manicker
et que vous me presterez vostre favorable assistance pour
m'en faire payer, sans quoy je n'en (ireray jamais rien. Je
vous souhaite une bonne heureuse nouvelle année^ prospé-
rité, contentement et joye, avec une santé parfaite, et suis
avec respect, monsieur, vostre très-humble et très-obéissant
serviteur Begk.
La statue faite par le Chevalier Bernini et les marbres que
l'on a amenez de Rome sont arrivez heureusement au Havre.
Le nommé Pain, qui avait enlevé le vaisseau du Roy, a esté
condamné à Tadmiraulé de Havre à estre roué tout vif et
expirer sur la roue, quoiqu'il se soit fait catholique. H a
appelé à Tadmirauté de Rouen.
L'abbesse du Port-Royal de Paris estant morte depuis peu,
cette abbaye a esté donnée par le Roy à l'abbesse de la Vir-
ginité, sœur de Mr. de Paris.
Je ne scay si je vous ay mandé que le lendemain du jour
de l'an, les quatre ministres de La Rochelle, dont trois
avoient esté environ trois mois dans la Conciergerie, et le
quatri^sme depuis peu de semaines, en furent transférez
dans la Bastille, où tout le monde les peut aller voir libre-
ment. Avant hier l'Académie ou le Conseil de Saumur fut
interdit au Conseil. Le temple a esté remis à lundy prochain
pour estre jugé pareillement. Il ne reste plus que le seul
collège de Puyiaurens, qui cependant est fermé depuis que
les professeurs sont en prison.
^ Sans doute un jeune Strasbourgeois recommandé par Gûntzer au
résident de la ville.
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correspondances' POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 343
— 40 Janvier 1685 (aulre correspondance). — Le pape
est toujours fort incommodé et quelques lettres portent qu*il
devient bydropîque. On croit qu'il rappellera son Nonce qui
est icy, avant l'Assemblée du Clergé qui se doit faire au mois
de may, ne voulant pas que son nonce soit en France; quand
celte assemblée pourra traiter beaucoup de matières qui ne
sont pas au goust de la Cour de Rome, laquelle appréhende
beaucoup ce qui s'y pourra faire.
Le départ d'icy de ceux qui doivent aller à Siam se fera en
peu de jours. Tous ceux qui doivent accompagner le cheva-
lier de Chaumont se mettent en estât d'aller à Brest où est le
vaisseau, appelé l'Oiseau^ qui les doit porter. On le peint et
on le dore» afin que tout soit magnifique. Ce chevallier solli-
cite un second vaisseau, car veu la grande quantité de monde
qui passe avec luy, on y seroit fort incommodé. L'abbé de
Choisy fait ce voyage par ordre du Roy. En cas qu'il arrivast
accident au dit chevalier de Chaumont, il sera ambassadeur
en sa place et comme ce chevalier ne peut pas séjourner plus
de deux ou trois mois à Siam, s'il reste encore quelques
affaires pour le Roy, cet abbé y restera comme ambassadeur
ordinaire, ce qui sera au moins pour deux années. Il ira avec
luy plusieurs personnes fort capables, afin de faire une his-
toire naturelle de ce grand royaume et une bonne géographie
de tous les pays et provinces circurovoisines, et affin de le
faire avec succez et utilement, il prend des mémoires de
plusieurs de nos sçavants. Une des choses les plus nécessaires
pour gagner les peuples, c'est d'y porter des remèdes qui
facilitent l'entrée chez les grands et les petits, et afin de le
faire dans l'appartement des femmes, car là aussi bien que
dans tout l'Orient, elles sont inacessibles aux hommes; pour
cette raison on y mène des femmes, dont l'accez sera facile
pour y porter des remèdes. C'est un des meilleurs moyens
pour y introduire la religion chrestienne et on sçait que le
Roy de ce pays n'y est pas fort contraire. ^On croit mesme
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344 REVUE d'alsace
qu*il se pourra faire clireslien. C'est principalement pour
celle raison que le Roy y fait celte grande despence... Il luy
envoyé de forts nfiagnifiques présents, et entre autres onze
cents glaces de miroirs, avec des gens pour les accomoder.
Le jour des Roys, le Roy voulut régaler toutes les dames
de la cour. II y eut cinq tables dans une mesme salle. 11 s'y
trouva 54 danfies; il y eut cinq reines de la fève. A la table
du Roy, ce fut madame la princesse de Lillebonne, h celle de
Monsegneur, madame de Rambure; à celle de Madame la
Dauphine, ce fut elle-mesme qui fut reine, à celle de Mon-
sieur, madame de Montespan, et à celle de Madame, ce fut
elle-mesme qui la fut... On y cria la Reine boit, et on y
envoya des ambassadeurs de l'une à l'autre table. On y chanta
des chansons à boire et le Roy fit venir des musiciens qui en
chantèrent aussi.
Dans la dernière assemblée de l'Académie françoise, où
Messieurs de Corneille et Bergeret furent reçeus, M. Bense-
rade y leut des vers satiriques presque contre tous les mem-
bres de cette illustre compagnie; quoyque cette pièce fusl
fort spirituelle et fort agréable, elle n'a pas plu à la plusparl
des académiciens qui n'y furent pas bien traitez.
— Paris, ce 13 Janvier 1685. — Lundy dernier on donna
un arrest au Conseil, par lequel il est ordonné que le collège
de ceux de la Religion de Saumur doit estre fermé et leurs
académies supprimées. Le collège est donné à la maison de
ville de Saumur et la bibliothèque, qui est fort belle, aux
pères de l'Oratoire, à la charge qu'elle demeurera publique,
mesme à ceux de la Religion. Il en pourra aniver autant du
temple de celle ville, car tout cela n'est point porté dans
l'édit de Nantes et les lettres pattantes des roys Henry III,
Henry IV et Louis Xlll, n'ont jamais esté vériffiées au Parle-
ment, quelques instances qu'on leur en ait envoyées.
Le Roy a voulu entendre le discours que Mr Racine a fait
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 34$
dans rAcadémie à la réceplion des nouveaux académiciens.
Sa Majesté l'a trouvé très-beau mais il dit qu'il y estoit trop
loué, '
— A Paris, le 15* (Janvier 1685). — Dimanche dernier un
catholique romain interrompit l'action et troubla toute
l'assemblée au premier presche à Charenton, par un démenti
qu'il donna au ministre. Il fut arresté et ayant esté interrogé
pourquoy il avoit eu une telle insolence, il dit que Dieu et la
Sainte Vierge luy avoienl inspiré de faire cela. Messieurs du
Consistoire ont regardé cet homme comme un fol et n'ont
pas trouvé à propos de le mettre en justice pour le faire
chastier.
On a résolu de prescher à l'ordinaire à Charenton et d'y
laisser entier tout le monde, nonobstant les inconvénients
qui sont à craindre depuis la publication du nouvel édit, en
attend mt le succez de la requeste, dont Mgr. de Louvois
s'est chargé et qu'il doit rapporter après demain, par laquelle
on demande à Sa Majesté quelque explication sur la dite
déclaration, estant impossible de se précaulionner contre les
accidens qui en peuvent arriver, si elle s'exécute à la rigueur.
Le Parlement de Guyenne, après avoir condalnné le temple
de Nérac, en a fait autant de celuy de Casteijaloux et a banni
l'un des ministres hors du royanme. La denloiçelle Paulet
qui a donné lieu à la démolition du temple de Montpellier a
esté enfin jugée au parlement de Tolose, après 5 ou 6 mois
de prison fort estroite et rude. On l'a condamnée au bannis-
sement perpétuel, ses biens confisqués et 500 livres d'amende.
Ce parlement n'a pas voulu la condamner à faire amende
honorable, qui est la peine ordinaire contre les relaps, de
crainte que cette fille, qui a tesmoigné une fermeté extrar
ordinaire ne la fist paroiare jusqu'au bout et que cela ne fist
un mauvais effet en public, dans l'esprit du peuple.
Le Rôy ayant reconneu à la dernière r^veue de ses mous-
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546 REVUE d'alsace
quetaires qu'un d'entre eux, fils de monsieur Franschine»
maistre d'hostel de Sa Majesté estoit monté sur un des
chevaux de son escurie, le Roy le fit mettre aux arrêts et
depuis en prison parcequ'il avoil deffendu à tous les mous-
quetaires de paroistre aux reveues sur d'autres chevaux que
les leurs. Mr. de Jouvelle, capitaine de la deuxième compa-
gnie où est ce mousquetaire, a eu de cela un déplaisir si
sensible qu'il en est tombé malade*
— Paris, ce 19® Janvier 1685. — De la manière dont on
parle à Rome de la santé du pape, il pourroit bien dans peu
de temps faire place à un autre. Depuis qu'il a sceu la levée
du siège de Bude, il luy est monté une fumée noire à la teste,
qui l'empesche d'agir.
L'on examine à Rome le dernier livre du Père Maimbourg;
on en verra bientôt la condamnation.
On a renvoyé au Parlement l'affaire des minisires de La
Rochelle et on les doit remener de la Bastille à la Concier-
gerie, Il y a arrest du Conseil par lequel il est deffendu à
tous ceux de la Religion de faire aucune collecte de deniers
dans le royaume, sans permission du Roy, cela ne se pou-
vant faire sans crime. Le temple de la Vallée-d'Ândors près
des Pyrénées est fermé.
Vendredy aux appartements à Versailles, il y eut cinq qua-
drilles de masques, celles de Monseigneur, de Madame la
Dauphine, M. le duc de Bourbon, Mademoiselle de Bourbon
et Madame la princesse de Conty, qui tous changèrent plu-
sieurs fois d'habits. Ce divertissement doit durer tout le
carnaval.
Monsieur le maréschal de L'Estrade entra lundy dans les
fonctions de gouverneur de Mr le duc de Chartres-, il ne
couchera pas dans la chambre de ce prince, cela seroit trop
incommode pour l'un et pour l'autre.
Les Siamois furent mardy à Versailles prendre leur au-
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES S47
diance de congé. Ils partent de Paris avec beaucoup de joye,
souffrant avec des peines incroyables la rigueur de la saison.
— Paris, ce 20« Janvier 1685. — Mr de La Sale qui a fait
celle nouvelle découverte, hiverne avec Sfr Beauvieu à St Do-
mingue, en attendant le temps propre pour entrer dans la
rivière qui le conduit à son entreprise. Les Espagnols lui
ont enlevés le moindre de ces trois vaisseaux. Les Siamois
qui ont esté pour la dernière fois à Versailles ont eu leur
audiance de congé de nos ministres; ils ont veu à leur aise
disner et à l'Opéra le Roy, dont ils sont très satisfaits... Ils
partent sans faute la semaine prochaine; les lettres que le
Roy envoyé au roy de Siara, sont renfermées dans une boëste
d'or bien travaillée.
Le i8® du courant, il y eut un arrest au Parlement par
lequel une fille de La Rochelle est déclarée relapse, ordonné
qu'elle sera bannie, que le maistre chez lequel elle demeu*
roit sera blasmé, et le temple de cette ville razé; quant aux
ministres qui sont encore à la Bastille, le jugement a été
sursis. Autre déclaration du Roy par lequelle il est deffendu
d'exercer la Religion dans les lieux où il n'y a que dix familles
de la Religion, non compris celle du ministre. Ceux de cette
religion appréhendent avec beaucoup de raison la prochaine
assemblée du clergé.
Mercredy il y eut une grande mascarade à Versailles, fort
divertissante par la bizarrerie et le changement des habits; il
y eut une trouppe du doge de Gènes avec quatre nobles,
accompagnés de quatre massiers, qui dancèrent des entréeSi
ce qui fut trouvé fort plaisant. Un page de la Musique, un
peu trop beau garçon, a esté envoyé par ordre du Roy à
St Lazare. Un certain Florentin^ a été menasse d'estre en-
voyé pour le reste de ses jours dans le cul de basse-fosse, si
on entendoit jamais parler de luy...
^ ]ï s'agit du célèbre Lully.
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348 REVUE d'âlsace
L'abbé lie Soubise doit bienlost sousteuir une thèse; par
une lettre du petit cachet, il est ordonné qu'il la soutiendra
la teste couverte, comme s'il estoit un prince. Le fils du
comte d'Auvergne a un des canonicats de Strasbourg, aussy
bien qu'en a desjà eu le frère du duc de la Trimouille.
Les vers satiriques de Mr Benserade ont esté réformez, on
les doit imprimer, mais ce qui est dit, est dit.
— Paris, ce 24 Janvier 1685. — Mr l'ambassadeur de
France à Rome a empesché un convoy militaire qu'on vou-
loit faire dans une église de sa franchise ; on y vouloit
enterrer un capitaine. Par ordre du Boy il protège une
damoiselle romaine, qui se vouloit faire religieuse dans un
couvent où quelques unes de ces dames s'y sont opposées,
accusant cette damoiselle d'avoir chanté à l'Opéra en France,
quoyqu'en effet elle n'ait jamais chanté que deux ou trois
fois devant le Roy et Madame la Dauphine.
Le Roy d'Angleterre a fait publier un édil par lequel il est
ordonné que tous les François qui se sont retirés dans ses
états à cause de la Religion, et qui ne sont pas confor-
mistes, ayent à en sortir dans six mois. Plusieurs familles de ces
gens-là veulent passer en Espagne, croyant y demeurer en
seureté, à cause des nouvelles ordonnances qui ont esté
publiées en faveur des hérétiques.
...Il est deffendu à Mr Luly de se présenter devant le Roy
et Mr Brunet est traitté selon son méritte à St Lazare.
L'evesque d'Aussère (sic) a une fâcheuse affaire au Parle-
ment; ses laquais ont tué à coups de bâton le fils d'un advo-
cat de cette ville-là, des plus considérables ; on prétend y
impliquer ce prélaL On a trouvé plusieurs livres deffendus
dans un balot de marchandises; le tout a esté confisqué, et
on est à découvrir à qui ces livres estoient adressez. Le
doyen de Sorbonne, âgé de 87 ans, a esté brûlé, le feu ayant
pris à des linges qui estoient à ses jambes, qui ont consuro-
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 349
mez tous ses habits, ses valets n'estant point là pour le
secourir.
— Paris, ce 31 Janvier 1685. — Un vaisseau génois ayant
pris auprès de l'isle de Corce un grand basteau d'un vaisseau
de St Malo, ces Mores blancs ont jettez à Feau avec une
pierre au col treize François qui estoient dedans, un qua-
torzième trouva le moyen de se cacher, et le vaisseau estant
arrivé à Alicante, celuy-ci se sauva et alla trouver le gouver-
neur de la place, qui Va protégé et renvoyé.
On ne doute plus que le doge de Gennes ne vienne en
France, quoyque le courier de Mr le nonce ne soit pas encore
de retour. L'on voudroit bien capituler sur les conditions de
la manière qpMI sera reçeu, mais c'est ce que l'on n'escou-
lera pas icy. Le marquis de Marini, cy-devant envoyé de la
république de Gênes estant allé voir comme un particulier
Mr de Croissy, il luy demanda que, quoyqu'il n'eust plus
aucun caractère, s'il ne pouvoil pas encore luy faire quelques
questions, ce que viendroit faire le doge icy. 11 luy fust res-
pondu que le doge viendroit lesmoigner au Roy le repentir
de la République et la douleur qu'elle avoit de Tavoir
offencé, luy en demander pardon et l'asseurer qu'à l'avenir
Elle ne fera rien qui luy puisse desplaire...
Le différend qu'a l'Académie avec M, Furetière n'est pas
enc<M*è terminé;^ ce sera Mr le Chancelier qui le terminera.
On en parle dans le monde différemment, chacun a ses par-
tisans. L'affaire de l'evesque d'Âuserre a été renvoyée au
présidial de Sens. L'abbé de Soubise qui a depuis peu sous-
tenu en Sorbonne, s'est médiocrement servy du privilège
que le Roy luy avoit donné de répondre avec son bonnet, car
après avoir respondu aux trois argumens du. président, le
bonnet sur la teste, l'abbé de Polignac ayant le premier
argumenté, il osta son bonnet et depuis il ne le remit point.
Le prince deMontbason qui, depuis plusieurs années, est;
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350 REVUE D* ALSACE
à Liège, avec trop de liberté, ayant pris de l'amour pour
une fille de la ville et ne pouvant venir à bout de son
dessein^ il fit en sorte d'assembler toute sa famille pour la
régaler et ayant fermé la porte du lieu avec de bons ca-
denas, où ils estoient tous, il mit le feu dans la maison,
ayant préparé touttes choses pour ce beau dessein. Ils eurent
bien de la peine à se sauver et à esteindre le feu. On a
osté la liberté à cet enragé.
— Paris, ce 8 Febvrier 1685. — Le Roy de Dannemarck a
accordé pour 20 ans de privilèges aux calvinistes, une
exemption de droits, et un exercice libre de leur religion
avec pouvoir des minisires et on croit à Coppenhagen que le
comte de Royes y retournera cette année avec sa femme et
quelques uns de ses enfans.
Mercredy dernier les archers de TEquelleC^û;) assassinèrent
dans le parvis de Notre-Dame un gentilhomme fort riche de
Franche-Comté, appelé Mr Lambert, qui estoit mousquetaire
et le poursuivirent jusques dans Notre-Dame. On le porta
dans THostel-Dieu, où il vescut environ trente heures. Deux
de ces coquins ont esté arrestez. Jeudy fut exécuté un homme
qui, pour un abbé de ses amis, avoit marchandé à des sol-
dats de faire donner des coups de bâton à un certain
homme qui avoit maltrailté cet abbé, à cause qu'il allait
trop fréquemment dans sa maison. Un des soldats qui avoit
désia reçeu de Targent, alla donner avis à l'intéressé , qui
prit un commissaire et alla au cabaret où il arresta ce mal-
heureux entremetteur qui a tout confessé; les soldats ont
esté les témoins. 11 a esté condamné d'estre pendu au Cbas-
telet, ce qui a été confirmé par arrest et a eu la question
ordinaire et. extraordinaire, et n'a rien dit contre l'abbé.
Voylà un arrest d'un grand exemple, mais fort rigoureux^
Une Hollandoise catholique a esté tuée d'un coup de hache
par derrière la leste, mise dans un coffre avec tous ses
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 351
habits. .On luy avoit couppé les jambes pour la mettre plus
facilement. Le coffre bien cadenassé a esté jette dans la
rivière; on a pesché le coffre aux Bons-Hommes. Elle a esté
reconneue. Cette femme se mesloit de vendre des pierreries.
On prétend que c'est un abbé qui a fait cette mauvaise
action et qui s'estoit fait payer d'une lettre de change de
-^ escus adressée à cette femme, ce qu'un conseiller du
Ghastelet avoit certifiiez le banquier ne le connaissant pas.
Le conseiller en a reçeu 30 ou 40 pistoles, ce qu'il a avoué
dans l'interrogatoire qu'il a suby devant le lieutenant cri-
minely en présence de deux conseillers de sa compagnie.
On croit que cet abbé a esté arresté avec ses complices près
de Montreuily voulant aller en Angleterre. Dans l'apparte-
ment de cette femme on n'y a rien trouvé que des meubles
de bois, tout ayant esté emporté, sans qu'on s'en soit
apperçu dans la maison.
Encore que Mr de Breteuil soit conseiller d'Estat, il
demeurera encore deux ans dans l'intendance de Poitou, où
il est fort nécessaire pour le service du Roy et fort utile
pour la conversion de ceux de la Religion.
— Extrait des articles accordez par le Roy à la répu*^
blique de Gènes lundy au soir, 12 Tebvrier 1685, après y
avoir travaillé incessamment depuis le vendredy, 9*°« — .
Le doge en charge et quatre sénateurs, aussy en charge, à
la fin de mars, se rendront c au lieu où sera le Roy et lors-
qu'ils seront admis à l'audience^ seront revestus de leurs
robes de cérémonie; le doge portant la parole, se servira
des expressions les plus soumises et les plus respectueuses
pour tesmoigner au nom de la république de Gènes le regret
qu'elle a d'avoir despieu au Roy, qu'elle le supph'e le vouloir
recevoir à Thonneur de sa bienveillance^ laquelle elle con-
servera soigneusement; en suite pourront s'en retourner
sans qu'il leur soit demandé autre satisfaction. »
— 25 Febvrîer 1685. — M. de Bouflers attend les seconds
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352 REVUE d' ALSACE
ordres de la cour poar faire jouer nos bombes et carcasses
sur Fontarabîe, parce qu'on luy a mandé d'attendre jusqùes
à nouvel ordre. Ceux de la Ville ont fait dépaver les rues et
abattre le haut des maisons et charger de sable les planchers
afBn d'enyescher le feu.
L'Électeur de Broudebourg travaille à faire une ligue dans
la Basse-Saxe et d'y faire joindre les princes du Rhin. Ces
derniers ont commencé à s'unir contre ceux qui voudront
faire la guerre, parce que les armées, ce part et d'autre,
fondraient sur eux. Le Roy leur promet sa protection, les
assurant qu'il n'a nul dessein de faire la guerre en Alle-
magne. Ils prétendent de mettre 50 mille hommes sur pied,
sçavoir le Palatin 5000 hommes, ceux Électeurs de Mayence
et de Trêves chaqù'un 3 mille et celuy de Cologne 8, et le
Roy le surplus, avec tout le canon nécessaire, et tous sont
résolus de raser Fribourg. On ne sçauroil croyre combien les
Français sont hays dans l'Allemagne, lesquelz y sont mal-
traitez en touttes rencontres. Il n'y a qu'à Bruusvich où ils
sont mieux venus.
{A suivre.) Bon. Reuss.
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BLOCUS DE THIONVILLE
Correspondance du Général HUGO
Commandant supérieur
avec le
Ghéxiéral de IDi-visioxi à. XiJIets
1814—1815
(SuUeK)
X..
• Thionville,Iel3août.
« Mon général,
«Vous trouverez ci*joint une lettre que M. le coromandant
de Rôdemack, vient de m'adresser. Connme il n'est pas en
mon pouvoir de lui accorder ce qu'il demande, je vous prie
de lui donner la permission qu'il désire et de le faire alors
remplacer par un ofScier supérieur de voire choix.
« Le porteur de la présente est un jeune homme du 80^ qui
a cru pouvoir revenir chez son père, en vertu du décret du
23 mars dernier et que son père renvoie à ses drapeaux, qu'il
n'aurait pas dû quitter sans permission. Je vous prie de lui
faire pardonner sa faute.
«Agréez l'assurance de mon respectueux attachement.
« Hugo. »
RÉPONSE.
15 août. — On l'invitera à faire remplacer provisoirement
M. Varda qui se retirera à Thionville jusqu'à nouvel ordre.
^ Voy. pages 204 et suiv. de la livraison avrii-mai-juin 1889.
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354 REVUE D'ALSACE
XI.
^Bafiport du IS a&ûù.
«SITUATION.
PRÉSENS
*
Officiers
Troupe
Observations
Bataillon des douaniers . .
22
600
aucune
20® compagnie du 5^ régim.
d'artillerie à pied. . . .
4
33
mutation
Totaux . . .
26
633
mÊvénemens. — Hier quelques cavaliers russes enlevèrent
un cavalier des douanes et le rendirent presque aussitôt;
j'avais envoyé un parlementaire pour le réclamer. II arriva
que la mise en liberté avait eu lieu et il fut très bien reçu
par les officiers russes.
«Aujourd'hui 15| la garde nationale et les préposés des
douanes à pied et à cheval, la gendarmerie royale et l'artil-
lerie prennent les armes à 3 heures pour assister à la pro-
cession.
€ Nouvelles. —Aucunes.
4ii Esprit de la population* — Bon.
^Subsista/nces. — Bonnes.
4kApprovi9ionnemens de siège. — On n'y touche plus depuis
qne le service courant est chargé des distributions. »
XII.
«Mon général,
«M. Varda m'accablant et accablant tout le monde de lettres
pour être relevé et pour obtenir une permission pour aller
vaquer à ses affaires de famille, je profite de l'autorisation
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BLOCUS DE THI01«nnLLE SB5
que contient voire lettre et je Tenvoie provisoirement relever
par M. le chef de bataillon Boulan, officier brave, actif et
intelligent. Si de Varda persiste à ne point retourner à Rode-
mack, je vous prie de solliciter le commandement (peu
agréable) de cette place en faveur de M. Boulan dont je vous
adresse ci-joinl Tétat de service.
«Je vous prie d'agréer, etc.
oThionville, le 16 août 1815 »
RÉPONSB.
22 août. — On informe S. Esc. le ministre de la guerre
en le priant de confirmer le chef de bataillon Boulan dans lé
commandement qui lui est confié provisoirement.
XIII.
i ThioDVÎIIe, le 84 août 1815.
«Mon général,
«J'ai reçu la copie de la ieUrô que S. Exe. le ministre de
la guerre vous a écrite en date du 17 relativement aux gou-
verneurs provisoires de plusieurs places de guerre qui s'im-
miscent dans l'administration civile. Je ne pense pas être
dans ce cas là, puisque Tétat de siège de Thionville n'a pas
encore été levé.
«Agréez, etc.»
XJV.
a Thionville, le 24 août 181 5.
«Mon général,
«On a inséré dans le corps des procès-verbaux ce qui
aurait dû être Tobjet d'états particuliers et voilà comme vos
intentions n'ont pas été pleinement remplies.
«On js'occope de la conleclion de ces états ef de faire dès
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356 REVUE D'ALSACE
copies des procès-verbaux donl vous demandez une seconde
expédition. Vous recevrez le tout très incessamment.
«Agréez^ etc. »
XV.
«Thionidlle, le 26 août 1815.
«Mon général^
«II n'existe ici qu'un prisonnier prussien blessé et hors
d'état d'être rendu. Aussitôt son rétablissement^ je le ferai
diriger sur le quartier général des troupes de sa nation le
plus voisin de moi.
«J'avais ici, il y a quelque temps, des prisonniers russes,
je vous ai consulté à leur égard et d'après vos ordres, je les
ai envoyés au général Sutbow à Hayange.
«Agréez, etc.»
XVI.
^Bapport du 28 au 29 août.
€Événetnen8. — Aucun.
^Nouvdles. — Aucune.
€ Esprit public. — Bon.
€ Subsistances. — Bonnes. »
XVII.
«APPROVISIONNEMENS DE SIÈGE.
. €Lard salé.
«Cejourd'hui cinq septembre de l'an mil huit cent quinze.
«Nous, Gaspard Laudy, commissaire des guerres employé
dans la 3<» division militaire à la résidence de Thionville,
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BLOCUS DE THIONVILLE 357
procédant à la vérification des denrées provenant de Tappro*
visionnement de siège du poste de Sierck évacué sur Tbion-
ville par ordre supérieur, nous avons remarqué que sur les
769 kilos de lard salé, il y en avait une grande partie qui
paraissait avoir beaucoup souffert. Nous avons, en consé-
quence, Tait appeler le sieur Dupuis, charcutier en cette ville
et, après avoir reçu de lui, en présence de MM. Ducbamp^
conservateur, et Quarante, membre du Comité de Surveil-
lance, le serment de fidélité en tel cas requis, nous l'avons
invité à examiner le lard ci-dessus mentionné et à nous
déclarer s'il était encore capable d'être conservé, ce à quoi il
a procédé de suite bande par bande et morceau par morceau
et il nous a fait le rapport que ce lard était dégagé de salai-
son et qu'il avait beaucoup souffert en route par la grande
chaleur et qu'une partie seulement de ce lard pourrait se
conserver au plus pendant un mois ; mais qu'il était urgent
d'en faire consommer la totalité; on ajoute que ce lard était
conservé à Sierck dans des souterrains, qu'ensuite on a été
obligé de le transporter dans une chambre à four, pour
éviter son dépérissement et que c'est pendant qu'on lui a fait
subir ces différentes manœuvres que le sel dont il était
ihiprégné s'est détaché, en conséquence^ sa mise en consom-
mation sera provoquée par qui de droit.
« De tout quoi nous commissaire des guerres susdit avons
dressé le (^*ésent procès-verbal qui a été signé avec nous par
les dénommés ci-dessus pour servir à valoir ce que de
raison, etc. »
XVIia.
iThionville, le 8 septembre 1815.
«Mon général,
«Voilà une expédition du procès - verbal constatant la
nécessité de mettre en consommation les 769 kilos de lard
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358 REVUE D*ALSACE
salé venus de Sierck. Comme il y a urgente nécessité de
manger ce lard pour en éviter la perle totale.
«Je vous prie instamment de vouloir bien me donner
votre approbation pour une distribution de deux jours, et
ensuite m'autoriser à en faire donner six onces chaque
3 jours, c'est-à-dire deux jours de viande fraîche et un de
lard.
«Je vous renouvelle, mon général, l'assurance de mon
respectueux attachement,
«Le Commissaire des guerres y
«Laudy. »
XVIII.
«Tbionville, le 9 septembre 1815.
«Mon général,
«J'ai reçu l'avis contenu dans votre lettre du 7.
«Quand vous m'adresserez des ordres pour les subsistances
je m'y conformerai. Je vous prie seulement de songer que si
la paix n'est pas faite avec les prussiens, il conviendra de
nous laisser les moyens de nous soutenir jusqu'à l'entière
réorganisation de Tai^mée.
« Agréez l'assurance de mon dévouement respectueux,
« Le maréchal de camp^ commandant supérieur ^ Hugo.»
XIX.
0 ThionviUe, le 9 septembre 1815.
«Mon général,
«Je vous adresse avec la lettre de M. Laudy la copie du
procès-verbal qu'il y a joint.
« Le commissaire des guerres demande l'autorisation de
faire entrer les lards qui s'avarient, dans les distributions
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BLOCUS DE THIONVILLE 3S9
qu'il fait à la troupe. Je vous prie de vouloir bien la lai
accorder.
« Agréez, elc. »
RÉPONSE.
11 septembre. — On l'autorise à faire distribuer le lard
avarié à la troupe, mais on pense qu'il vaudrait mieux en
faire la remise au préfet pour la subsistance des armées
russes.
XX.
iThionville, le 11 septembre 1815.
€ Mon général,
«J'ai reçu l'avis que vous me donnez de l'arrivée de M. le
chef de bataillon Gauche, en remplacement de M. le major
d'artillerie Georges (de Lemud), quels que puissent être la
conduite et les talens de M. Gauche, M. le major Georges (de
Lemud) sera toujours regretté par toutes les qualités qui le
distinguent.
«Agréez, etc.»
XXI.
€ Rapport du 15 septembre.
€ Supplément. — J'envoie mon aide de camp à Hayange
pour conclure avec le major prussien qui y est arrivé ce
matin une convention pareille à celle conclue avec les
Russes. J'ai l'espoir que cela ne souffrira point de difficultés
(3 heures Vi après-midi)*».
XXII.
«Mon général,
«L'ordre du 16 défend d'accorder plus longtemps aux
douaniers les vivres de campagne. Je désire savoir si je puis
1 Longwy est forcé de se rendre après un siège meurtrier.
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360 re;vue d'alsace
leur faire continuer les distributions de pain et de chauffage
et celles de fourrage pour leurs chevaux.
«Les préposés des douanes font ici seuls avec la garde
nationale sédentaire le service de la place et du fort ; ils sont
sans solde et sans moyen d'en obtenir une, puisque la ligne
est évacuée et que leur administration est sans fonds. Il con-
vient donc de leur donner les moyens de se soutenir en les
récompensant en même temps du service important qu'ils
nous rendent. M. le commissaire des guerres a ordre de ne
leur accorder aucune espèce de distribution par cela seul
qu'ils ne sont pas considérés comme troupes de ligne, un
mot de vous, mon général, est nécessaire pour décider du
parti que nous devons prendre.
«Agréez, etc.
i  Thionville, le 19 septembre 1815. »
RÉPONSE.
Autorisé à faire fournir des fourrages moyennant le rem-
boursement par les douaniers.
XXIII.
« Monsieur le chef d'étal-major,
«Je vous prie de prévenir M. le lieutenant général, com-
mandant la division que n'ayant jamais voulu recevoir de
déserteurs russes^ je n'en ai aucun à diriger sur Paris.
«Agréez, etc.
« ThionviUe, le 29 septembre 1815. »
XXIV.
« Ministère de la guerrey Secrétariat général.
« Paris, le 30 septembre.
«Général, j'ai pris connaissance des divers rapports et
particulièrement de ceux que vous m'avez adressé les 20; 21
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BLOCUS DE THIONVILLE 361
et 32 du courant y pour me rendre comjpte des mouvements
que font les Russes autour de Thionville ; l'issue prochaine
des arrangemens qui vont être conclus avec les puissances
alliées, va fixer votre position d'une manière définitive, en
attendant vous ne devez pas moins continuer à prendre
toutes les mesures propres à assurer au roi la conservation
de la place dont le commandement vous est confié.
«Recevez, général, l'assurance de ma parfaite considéra-
tion. Le ministre secrétaire d'État au département de la
guerre. Pour S. E\c. et par son ordre le maréchal de camp;
secrcMaire général, signé d'âlbignac. P. C. C. Le sous-
inspecteur aux revues. ViROUX.
^AM.le maréchal de camp, Hugo.»
XXV.
«Thionville, le 4 octobre ^815.
«Mon général,
«J'ai reçu votre lettre du 30 septembre, n® 103. Vous
pouvez compter que je négligerai rien pour conserver au
Roi la place qui m'est confiée.
«Vous aurez vu par les états de situation de la garde
nationale que sa force n'est point en rapport avec l'énorme
développement des ouvrages de Thionville. Ce rapport
existerait qu'il ne serait pas trop prudent de confier à cette
seule garde la défense de la forteresse.
«Il convient aux intérêts du Roi que Thionville ait une
garnison étrangère à sa population et plus forte qu'elle :
tant que les préposés des douanes resteront ici, ils formeront
cette garnison; mais on doit retarder leur départ pour la
ligne jusqu'au moment où les légions départementales
pourront les relever à moins que d*ici à cette époque, la
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362 RBVUE d'alsage
paix ne nous garantisse de toute entreprise de la part des
prussiens.
«Agréez l'assurance de ma haute et respectueuse considé-
ration. Hugo.»
XXVI.
oThionville, le 4 octobre.
«Mon général,
«Les compagnies des canonniers tirées des bataillons
d'élite de garde nationale, ayant suivi le sort de ces troupes,
j'ai été dans Tobligation d'organiser ici deux autres com-
pagnies d'artillerie dans la garde nationale sédentaire, et le
conseil d'organisation de cette garde a pris pour les com-
mander parmi les anciens officiers de l'arme qui se trou-
vaient ici.
«Les compagnies d'artillerie étant assujetties à des travaux
et à un service plus aclir que les autres de la garde natio-
nale, je vous prie de ^'informer si elles ne doivent pas
jouir du bénéfice de la décision ministérielle en date du
14 septembre dernier, avantage qu'elles méritent d'autant
mieux, qu'à l'exception de 30 canonniers de ligne, elles
sont seules pour servir les bouches à feu en batterie dans la
place.
«Agréez, etc.»
XXVIL
« ThionviUe, le 7 octobre 1815.
«Mon général,
«Je ne négligerai rien pour découvrir les deux fugitifs
dont vous m'entretenez dans votre lettre du 4, et s'ils par-
viennent à être arrêtés dans mon arrondissement, je m'em-
presserai de vous en rendre compte sur le champ.
«J'adresse à la gendarmerie et aux maires des principales
communes une note à ce sujet, laquelle je mets également à
l'ordre de la place.
« Agréez, etc. »
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BLOCUS DE THIONViLLE 368
xxviii.
0 Thionville, le 7 octobre 1815.
€ Mon général ,
«Selon votre désir^ aussitôt que les communications
seront assurées, je favoriserai l'évacuation sur Metz de tous
les objets d'armement et d'approvisionnement désignés dans
votre lettre du 5.
«Agréez, etc.»
XXIX.
« Bapport du 8 octobre 1815.
«Les 300 schakos, commandés pour les bataillons d'élite
au sieur Schaike, chapelier à Thionville, sont faits et payés.
Je viens d'en ordonner le dépôt à l'arsenal avec les autres
eiïets d'équipement ayant appartenu à ces bataillons. Le
commissaire des guerres est chargé de faire faire cette
opération. Ces schakos fort beaux/ mais sans ornements de
luxe, peuvent servir à la coiffure des légions départementales.
« Les prussiens continuent à frapper de fortes réquisitions.
« Les militaires retraités sont en très grande partie plongés
dans la misère, plusieurs demandent l'aumône. »
XXX.
« Thionville, le 9 octobre 1814.
«Mon général,
«J'ai reçu votre lettre du 6 concernant le parc. Si les
journaux d'après demain nous annoncent enfin la paix, je
serai en mesure de le supprimer de suite,
« Je vous renouvelle, etc. >
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m
REVUE D ALSACE
XXXI.
c Bapport du 9 octobre.
«M. le comte Jarnowski, député de Tordre équesti*e de
Pologne près S. M. l'empereur Alexandre à Paris, est arrivé
hier devant la place et a demandé la permission de la tra-
verser pour continuer son voyage. Cette permission lui a été
accordée conformément à la lettre de S. Exe. le ministre de
la guerre en date du 27 juillet dernier. M. le comte était
accompagné de M. le baron Girardot, en chirurgien-major
des chevau-légers polonais de la garde.
XXXIl.
^Rapport du 10 octobre.
Désignation
Brésens.
Observations.
des corps.
Officiers.
Troupe,
Douaniers . . .
. 30
630
5« rgt. d'artillerie
4
31
(20'' comp.)
Gendarmerie . . .
i
18
(It Boissier.)
Totaux .
. 35
679
€Événemens. — Le parc de voitures formé pour seconder
les travaux dans la place est réduit à quatre charrettes à
quatre chevaux. »
xxxni.
^Bapport du 13 octobre.
«Ce matin, dès sept heures, la cavalerie prussienne a fait
l'exercice dans le voisinage d'Ebange, les tirailleurs ont à
diverses reprises tiré une trentaine de coups de pistolet.
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BLOCUS DE THIONVILLE 365
«Les réquisitious des prussiens continuent, les habilans
les trouvent exhorbilantes.»
XXXIV.
c Bapport du 16 octobre.
« Rien de nouveau. »
XXXV.
€ Rapport du 17 octobre.
«M. le commandant de la gendarmerie étant venu hier me
demander s'il y avait quelque inconvénient à rétablir ses
correspondances, j'ai de suite écrit au commandant de la
ligne d'observation la lettre suivante :
« Monsieur le major,
«Dans l'état actuel des choses, la paix étant signée, je
«pense que vous ne trouverez aucun inconvénient à laisser
«la gendarmerie royale faire sa correspondance, c'est-à-dire
«à lui laisser conduire les criminels d'un point à un autre.
«Je désire que vous disiez franchement votre opinion à cet
«égard, afin que cette troupe ne puisse être inquiétée dans
«l'exercice de ses fonctions, une fois qu'elle les aura
«reprises.»
«J'ai reçu à cette lettre une réponse ainsi conçue :
«Monsieur le général,
«Je sais que la paix a dû être signée le premier de ce
«mois, mais n'ayant reçu aucun ordre à ce sujet, je suis
«obligé de continuer à exécuter ce qui m'a été ordonné, j'ai
« écrit au grand quartier général , j'en attends la réponse
«demain ou après pour pouvoir faire retirer mes avantr
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966 REVUE d'àlsage
«postes. Mon ordre porte de laisser sortir des villes tous les
«militaires, mais de les empêcher d'y enti'er.
«Je suis fâché de ne pas m'être trouvé à la maison et
«d'avoir fait attendre votre ordonnance, le général qui com-
« mandait la brigade, ayant eu une autre destination, j'ai été
«chargé du commandement ce qui a été cause de mon
« absence.
«Je vous prie, Monsieur le général, d'être persuadé que
«je serai toujours disposé à faire ce qui vous sera agréable.
«Agréez l'assurance de ma haute considération. Le major
« prussien commandant le régiment des hussards du grand-
«duc de Mecklembourg. Signé : le baron de Graevbnitz. »
«J'ai envoyé au commandant de la gendarmerie copie de
celte réponse,»
XXXVl.
€Bapport du 19 octobre.
«Rien de nouveau.
^Approvisionnemeiis. — Le commissaire des guerres a
reçu de moi, d'après sa demande, Fautorisation de prélever
37 kilogrammes de savon sur les approvisionnemens de
siège pour les appliquer au service de l'hôpital militaire. »
XXXVII.
€ Rapport du 21 octobre.
«La navigation reprend sur la Moselle, Je suis souvent
dans le cas d'ouvrir le barrage pour donner passage aux
bateaux. »
XXXVIll.
€ Rapport du 22 octobre.
«Rien de nouveau.
^Approvisiùwifiemens. — J'ai autorisé le commissaire des
guerres à faire vendre à l'enchère 10 veau^x existant au parc
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BLOCUS DE TfflOirVILLE 367
pour en appliquer le montant aux dépenses légales du con-
servateur qui ne reçoit point de fonds du gouvernement pour
son service. »
XXXIX.
€ Rapport du 23 octobre.
^Tassage et mouvemens de troupeê. — Aucuns.
€ Arrestations faites par la gendarmerie^ accidens de route ^
d&its contraires à Cordre public^ etc., etc. — Le nommé Jean
Payson» déserteur de la légion de la Moselle, a été arrêté; il
sera conduit à Metz aussitôt que les correspondances pour-
ront se rétablir.
^Evénemens. —Aucun.
XL
«Thionville, le 23 octobre 1815.
«Colonel,
«J'ai reçu par le courrier d'hier la circulaire du ministre
concernant les publications et proclamations de toute es-
pèce, etc., etc. Vous pouvez assurer M. le général comman-
dant la division que ses intentions et celle de S. E. seront
remplies.
«Agréez, etc.»
XLI.
« Rapport du 27 octobre.
«Le corps des douanes en garnison ici y reste provisoire-
ment d'après l'ordre donné au directeur par M. le conseiller
d'état, directeur général. M. le directeur Clerget vient
d'épurer le corps des préposés en renvoyant 12 hommes qui
étaient fréquemment punis pour ivrognerie et qui ne ser-
vaient pas la cause royale avec dévouement comme les
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368 REVUE D*ALSACE
autres. Un préposé est tombé hier de la caserne des Écluses
dans le canal et s'est noyé.
«Soixante kiiogr. d'huile à brûler ont été accordés au
commissaire des guerres, d'après sa demande, pour l'hôpital
militaire. »
XLII.
€ Rapport du 28 octobre.
^Êvénemens. — Le petit nombre d'officiers m'ayant déter-
miné à réduire le service qu'ils font dans la place, le corps
de garde d'officier de la place d'armes a été supprimé le 13,
celui d'officier de la place du marché a été supprimé le 15 et
celui d'officier de la jonction de droite sera supprimé le
1er novembre. Le nombre des rondes supplée au défaut
d'officier partout où l'on en a supprimés.
^ApprovisUmnemens de siège. — D'après différentes exper-
tises, il y a 3520 litres de vin qu'on estime ne pouvoir plus
se conserver et dont le commissaire des guerres demande la
vente ou la remise à M. le préfet de la Moselle. »
XLIII.
« Thionville, le 28 octobre 1815.
«Mon général,
«Nous n'avons ici que 14 capotes de sentinelles*. Vous
verrez par l'état ci-joint qu'il nous en faut 27, seulement
pour les sentinelles des bastions et avancées. Comme je n'en
demande pas, attendu le besoin d'économie, pour les senti-
nelles de l'intérieur de la place, je vous prie de me faire
accorder les 27 indispensables.
«Je vous renouvelle, etc.»
RÉPONSE.
Écrit le 29 à l'ordonnateur de la 3^ division. Répondu le
1®' négativement.
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BLOCUS nE THIONVILLE ( 389
XLIV.
« Rapport du 29 octobre.
^Êvénemens. — La Moselle ayant grossi de quelques pieds,
une partie du barrage supérieur est enlevé,
«Quatre préposés des douanes qui n'ont pas paru nu direc-
teur aussi dévoués à la cause royale que leurs camarades ont
été renvoyés par ce chef. »
XLV.
iiBapport du 30 octobre 1815.
PRÉSBNS
Officiers Troupe
Bataillon des douaniers. 31 633
20* compagnie du 5® d'artillerie ... 4 31
Gendarmerie 1 18
Totaux ... 36 682
«Hier 29, un prisonnier de guerre espagnol, marié ici et
père de plusieurs petits enfants, étant sorti avec la cpcarde
de sa nation, fut aussitôt arrêté par les agents de police.
Comme ce malheureux n'avait pas fait la chose dans de mau-
vaises intentions, je l'ai fait de suite remettre en liberté: .
«J'ai ordonné à dater du 1«r novembre prochain, la sup-
pression du reste du parc de voitures destiné à seconder les
travaux de l'artillerie et du génie. »
XLVI.
« ThionviUe, le 30 octobre 1815.
«Mon général, ; .. :;
«J'ai l'honneur de vous adresser ci joint plusieurs^ pièces;
à l'appui d'un£ réclamation qui m'est faite par -M» le
directeur des douanes, concernant le payement des .rdtiôns
84
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370 REVUE d'alsace
de fourrages reçues pour les chevaux de la cavalerie de Tad-
ministration. Cette réclamation me paraissant de nature à
être prise en considération, je vous prie de la soumettre au
ministre de la guerre et de me faire ensuite part des der-
nières intentions de Son Excellence.
«Agréez, etc.»
RÉPONSE.
Le 4 novembre, écrit au ministre.
XLVn.
«Thionirille, le 30 octobre 1815.
«Mon général,
« Les sœurs de l'hôpital de la charité de cette ville récla-
ment, par leur économe, une quantité de foin équivalente à
celle qui leur a été détruite ou mangée par les bestiaux du
parc d'approvisionnement. Comme, outre ce qu'il nous faut de
cette denrée j30ur 2 mois de siège, il nous en reste encore
un excédant de 973 quintaux, déduction faite de ce que nous
avons dû remettre pour la subsistance de l'armée russe, je
pense qu'il n'y a aucun inconvénient à indemniser de suite
l'hôpital en nature. Nous avons des foins en meules qui ont
besoin d'être mis en consommation et nous prendrons de
ceux-là»
«Si vous ne croyez pas devoir vous-même décider sur
cette réclamation, je vous prie de la transmettre au ministre
et de me faire ensuite part de la décision de Son Excellence.
« Agréez, etc. »
RÉPONSE.
Écrit le 4 novembre au ministre, 10* division, bureau des
vivres.
Écrit le 5 au général Hugo pour le prévenir des démarches
faites près de S. Exe. le ministre de la guerre.
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BLOCUS DE THIONVILLE 371
XLVIII.
4i Rapport du 31 octobre,
fiÊvénemens. — D'après Tordre émané de S. Exe. le mi-
nistre de la guerre à moi communiqué par le commandant
du génie dans cette place, les poutrelles qui ferment les
arches des écluses sur le canal vont être momentanément
enlevées, pour faciliter l'écoulement des grandes eaux. »
XLIX.
• Thionvîlle, le !•' novembre.
« Mon général,
i( J'ai reçu votre lettre du 30 par laquelle vous m'annoncez
que M. Tordonnateur de la division vous avait informé de
Topposition mise par moi à Tabattage du bétail d'approvi-
sionnement malgré que S. Exe. le ministre de la guerre ait
prescrit cette mesure d'économie.
«Je vous prie de vous faire représenter mon rapport du
14 octobre; vous y verrez les motifs de cette opposition ; et
vous conviendrez que je ne pouvais autoriser une mesure
d'un aussi grand intérêt, sans la réception officielle des ordres
que j'y réclame. Or ces ordres ne pouvaient hiérarchique-
ment m'étre transmis par le commissaire des guerres de la
place, ni même par son ordonnateur ; ne les ayant donc pas
encore reçus ni de vous, ni de votre chef d'état major, les
seules autorités de la division compétentes pour moi, j'ai dû
attendre qu'ils me parvinssent.
«Maintenant que vous m'ordonnez de laisser faire cette
opération, je n'y opposerai plus de difficultés; je vous obser-
verai seulement que le bétail étant maigre, il conviendra
peut-être d'autoriser le comité de surveillance d'approvîsion-
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372 REVUE D*ALSACK
nement de la place de l'échanger en tout ou en partie contre
des porcs. Nous sommes dans la saison de saler ces derniers,
le gouvernement y gagnera par la qualité de la viande et
notre bétail irait se reproduire avantageusement pour les
campagnes.»
L.
«Mon général,
«J'ai reçu votre lettre d'hier concernant les Ters coulés
hors de service dont M. de Wendel a fait l'acquisition; leur
sortie de la place n'éprouvera aucune difficulté.
«Agréez, etc.
f ThionviUe, le-1*' novembre 1815. »
LI.
«ThionvUle, le i'r novembre.
«Mon général,
«J'ai l'honneur de vous prévenir que, conformément à vos
ordres, 50 douaniers partiront d'ici le 5 pour se rendre à
Sàarlouis, ils coucheront à Bouzonville et arriveront le 6 à
leur deistinalion. Je les aurais fait partir plus tôt, mais voulant
que, selon vos désirs, vous fussiez prévenu avant tout je n'ai
réglé qu'au 5 le jour de leur départ.
«Agréez, etc. »
LU.
€RappoH du 1^^ nwembre.
«J'ai autorisé la gendarmerie à Sortir de la place pour
aller à Metzerwisse^ mettre à exécutioq un mandat d'arrêt
du juge d'instruction contre un cultivateur prévenu d'avoir
maltraité des garnissaires envoyés pour la rentrée des con*
Xributions directes.
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BLOCUS DE THIONVJLLE 37S
«Quatre soldats, prisonniers de guerre à Luxembourg, se
àont échappés et oui regu des feuilles de route pour se
rendre dans le cheMieu de leur département, ils disent qu'il
y a encore dans celte ville une cinquantaine de leurs càn)a-
rades blessés et qui s'y trouvent détenus pèle-méle avec les
criminels.
«Lés armes qui ont été demandées par la direction de
Metz sont toutes rendues dans cette place, il n*eo a pas été
question au rapport que la chose n'ait été faite. »
LIV.
€ltapport du 2 novembre*
€ Passage et mouvemens de troupe. -- On parle du départ
des troupes prussiennes qui observent la place, comme d'une
chose qui doit avoir lieu très incessamment. >
LV.
^Rapport du 6 novembre.
Présbms.
Officiers. Troupe.
Bataillon des douaniers 36 540
20® compagnie du 5® rgt. d'artillerie à
pied 4 31
Gendarmerie 1 18
Totaux ... 31 589 1
«Le détachement destiné pour Sarrelouis est parti ce
matin, il couchera ce soir à Bpuzonville et sera rendu
demain,
«On n'a pas encore commencé l'abattage du bétail. Quel-
1 La garde nationale sédentaire n*est pas comprise dans ce chiffî'e
(les citoyens de 15 à 65 ans). !^
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374 REVUE d'âlsage
qu'un (M. Meyer-Lévy^ homme très estimé ici et membre du
conseil municipal), qui connaît beaucoup ce genre de détail
et a élé dans le cas de pratiquer aux armées, pense que
l'opération ordonnée ne peut être avantageuse au gouverne-
ment, que l'état de maigreur des bestiaux, depuis longlen^ps
nourris avec la ration des magasins, ne permettra de saler
que des os. M. Lévy pense et je suis très fort de son avis que
le gouvernement pourrait charger le comité de surveillance
des approvisionnemens de la place de remettre les bestiaux
en vente et de faire des achats de lard salé avec le produit.
Cette mesure ne sera sans doute pas du goût des spéculateurs,
mais elle est avantageuse pour l'Étal et les ordres pour lui
substituer celle qu'on propose, peuvent encore parvenir à
temps. »
LVI.
^Bapport du 6 novemb-c.
«Quelques hommes qui manquaient au complément du
détachement particulier pour Sarrelouis se sont mis en route
ce malin.»
LVII.
4i Rapport du 7 ^wvembre.
«Environ 1400 hommes d'infanterie prussienne sont ar-
rivés hier à Uckange et environs. Le maire de cette commune
a fait redemander le bac pour leur passage et je le lui ai fait
remettre. Tous les autres pontons destinés aux passages et
rassemblés dans le port de Thionville ont été également remis
à la disposition des ponts et chaussées, d'après la demande
écrite des agents de cette administration.
«M. Hill, se disant voyageur anglais^ mais ayant un passe*
port italien comme envoyé extraordinaire du roi de Sar-
daigne à Londres, a passé hier dans la place; il se rend à sa
destination par la Belgique. »
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BLOCUS DE THIONVILLE 375
LVIII.
« Bappori du 8 novembre.
€ Approvisionnemens de siège. — D'après la demande du
commissaire des guerres» je lui ai donné Taulorisation de
prendre 15 quintaux métriques de froment dans les appro-
yisionnomens de siège pour le service de l'hôpital militaire.
<^ Effets d'habillement et d'équipement existant dans les
magasins de la place.
300 schakos neufs,
350 gibernes avec porte-gibernes,
8 gibernes sans porte-gibernes»
41 baudriers de sabre,
13 caisses de tambour,
12 colliers de tambour»
13 paires de baguettes de tambour. »
LIX.
«Colonel»
«J'ai r^çu l'inventaire du 20 octobre concernant les effets
à délivrer aux compagnies départementales provisoires. Je
consigne dans mon rapport d'aujourd'hui l'état de ceux qui
existent dans les magasins de la place.
«Agréez, etc.
« ThionviUe, le 8 novembre 1815. » \
LX.
«Mon général»
«J'ai l'honneur de vous adresser les notes que vous m'avez
fait demander par votre chef d'état- major.
«Agréez» etc.»
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376. . REVUE d'alsacïe
LXi. :
« JRdpport du 9 novembre.
•^Le nommé Rollel, douanier à cheval, a quille ce matin à
10 heures son poste étant de garde, il s^est reodu à la ca-
serne et y a tué son camarade nommé Blondeau; après celte
action, il a pris la fuite. )>
LXII.
€ Rapport du 10 novembre 1815.
Présens.
Officiers. Troupe.
Bataillon des douanes ...... 38 538
20« compagnie du 5® régiment d'artillerie. 4 31
Gendarmerie . i 1 18
Totaux ... 33 577
€ Approvisionnemens. — L'artillerie fait évacuer sur Metz,
beaucoup d'objets quoique je n'aye pas été orficiellement
averti de la disposition ministérielle qui prescrit cette éva-
cuation, je n'ai pas cru devoir m'y opposer dans Ja crainte
deconlrarier les vues du gouvernement, ^e désirerais ^epen^
dapt beaucoup; attendu la responsabilité que me donne la
permanence de l'état de siège, être couvert par une autorisa-
tion supérieure aux communications du commandant d'ar-
tillerie dans celte place. »
LXIII.
«Mon général, .
-^M<3h aide de camp amve. J^obéis à vos ordresi Les
papiers et instructions seront remis â M. 3e colonel de
Breuil. i^ .
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BLOCUS DE THIONVILLE 377
. 4( Agréez l'assurance de ma haute et respectueuse considé-
ration.
«Le maréchal de camp, Hugo.»
Le général avait été parfaitement secondé par le lieutenant
colonel d'arlillerie Georges de Lemud, le commandant Lan-
ternier du génie, le directeur des douanes Clerget qui orga-
nisa parmi ses hommes une excellente compagnie d'artillerie,
les inspecteurs d'Eu, depuis directeur des douanes, à Stras-
bourg, et Rosnay.
La garde nationale qui fut toujours au premier rang était
commandée par M. Faydi, les batteries d'artillerie par
MM. Petetin et Mangin, capitaines et les pompiers par M. de
Beauvoir.
Il remit le commandement entre les mains de M. de
Breuil, dont voici encore deux lettres qui compléteront la
série; le général quitta Thionville, regretté, dit-il, par les
99 centièmes de la population, heureux d'avoir sauvé la place
forte qu'il commandait. Il emportait des adresses de tous les
corps sous ses ordres, des douaniers et même de la corpora*
tion juive qu'on lui reprocha d'avoir trop fréquentée, d'après
ce que lui dit le général Marie en 1815.
(( Thionville. le 20 novembre 1815.
«Mon général,
«J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre dépèche
du 18 courant au sujet du matériel de l'artillerie de la place;
« Thionville, le 12 novembre 1815, 9 heures du soir ^
^ Il doit éite permis à Tanteur de la France militaire de rappeler
ici que son père qui, en 1814 et 1815, ûit cbar^é de la défense de
Thionville, et qu'après rentrée des alliés à Paris, le général repoussa
avec indignation (en présence du maire de Gattenom, M. Thierry) les
propositions qui lui furent faites au nom du prince de Hesse Hombourg,
de livrer la ville aux alliés, moyennant tout l'argent qu'il pourrait
désirer. Le général Hugo, pour tenir cette conduite, n'avait pas besoin
d'exemple (Abel Hugo). , , . •
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378 BEVUE D'ALSACE
j'avais eu de M. le maréchal de camp Hugo communication
de votre letlre du 4 au moment de la reprise du commande-
ment le 1% et je vous rendais compte le 14 d'un envoi con-
sidérable exposé en ce moment sur la Moselle, sur lequel
j'avais quelque crainte. Je venais de me faire rendre compte
de ce qui restait dans la place et par aperçu, le sieur direc-
teur m'envoya le rapport dont copie est ci-joint. Je viens
l'inviter à me fournir Télat exact que vous demandez et il
vous parviendra dans le plus bn*f délai.
«Agréez, etc.
4k Le lieutenant du rai, Bonnay de Breuil. »
P. S. — J'entends par matériel les objets purement d'ap-
provisionnement ainsi que le porte votre lettre.
« Thionville, le 28 novembre 1815.
«Mon général, ^
«Je viens d'avoir une entrevue avec MM. les chefs de Fad-
minislration des douanes, dont la force arrive, pour ainsi
dire, à faire la majeure partie de nos moyens de défense.
Lorsqu'il en a été question, H. l'inspecteur général qui est
ici, me propose 1^ de répartir sur la ligne et de laisser ici
pour le service actif la totalité des préposés à pied; S"" de
déposer leurs armes qui sont leurs propriétés à la direction
de ladite administration ; 3^ de conduire avec moi comme
faisant partie de la garnison, leur cavalerie qui consiste en
une quarantaine d'hommes bien montés, dont les chevaux
sont aussi la propriété des cavaliers, mais qui craignent de
se les voir enlever par quelque méprise ou autrement. Je
vous dépèche une ordonnance pour avoir votre assentiment
sur cette mesure, si vous croyez devoir l'approuver.
«Agréez, etc.
«Ir6 lieutenant du roi, Bonnay de Breuil.»
P. S. — Point encore de nouvelle du président de la com-
mission, que nous attendons avec la plus vive impatience.
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BLOCUS DE THIONVILLE 379
L'bôlel du lieulenant du roi où logeait U général Hugo
était un ancien hôtel du temps de Louis XV, situé rue de la
Poterne et adossé aux remparts donnant sur la Moselle; der-
rière la paroisse et prés de la synagogue.
Par suite des conventions du traité de Paris du 20 novembre,
3000 prussiens durent occuper Thionville pendant cinq ans^.
Ils entrèrent le 3 décembre, logeant en grande partie chez
l'habitant. Us quittèrent le 20 novembre 1818 et le duc
d'Angouléme vint lui-même, le 24 suivant, reprendre posses-
sion de la place à la tête de la légion du Haut-Rhin.
D'après les biographies modernes et Michaud, le général
passa quelque temps en Amérique vers 1816; puis, rentré en
France, il s'installa à Blois, il acheta un domaine en Sologne
où il habita aussi. C'est à Blois qu'il composa les « Mémoires
par le général Hugo, aide major général de l'armée en
Espagne». Ces mémoires très intéressants sont devenus
rares>. (3 volumes in 8^, 1823.) Le premier volume contient
les rails d'armes en Vendée sur le Rhin et en Italie. Les
autres volumes traitent de la guerre d^Espagne. Les blocus
de Thionville terminent le dernier.
Comme gouverneur de Madrid, il fut chargé lors de la
première évacuation (12 août 1812) de commander le convoi
et d'en régulariser la disposition, car une grande quantité de
familles espagnoles et françaises en faisait partie. Il rapporte
dans ses mémoires que le nombre des voitures, charrettes,
fourgons, tartanes arrivés avec lui dans le royaume de
Valence se montait à 2537, que celui des individus étrangers
à l'armée passait 20,000, et que, d'après le recensement
^ Dans l'Est, Montmédy, Longwy, Bitohe et la tâte de pont de Fort-
Louis eurent cette chance.
^ On vient m'annoncer de toutes parts qu'on trouve à mes mémoires
rintérôt du roman et que les dames les lisent comme les hommes.
Tant mieux pour mon libraire Ladvocat (décembre 1823). «Pour com-
mander Thionville, dit-il, il ne fallait que de la fermeté de caractère. »
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380 REVUE d' ALSACE
fait à Alberique, il s'en trouvait un pareil nombre en voiture
ou montés sur dés ânes, des chevaux et des mulets.
On marchait sur deux rangs de voitures à travers la Manche
stérile, au milieu d'une poussière épouvantable. La léte du
convoi arrivait à l'étape quand les dernières voitures sortaient
de l'endroil où Ton avait passé la nuit.
Et pour que le voyage ressemblât davantage aux migrations
des peuples de l'Asie, des femmes accouchèrent pendant le
trajet
Je ne puis résister de citer encore un fragment de ces
mémoires :
«C'est lors de la déroute qui suivit la défaite de Vittoria;
le roi Joseph ne parvint à rassembler autour de lui que
34 cavaliers, parmi lesquels étaient le jeune Abel Hugo dont
le père fut chargé de rallier quelques régiments et d'arrêter
l'ennemi.
« Au premier hourra des Anglais, une vivandière montée sur
un âne, avait pris la fuite au gi^and galop de sa monture; déjà
elle avait passé heureusement quoique avec peine quelques
uns des ravins profonds qui sillonnaient la plaine, quand
l'âne qui la portait is'engagea dans une fondrière boueuse.
L'animal s'y enfonça aussitôt. La femme, après de vains
efforts pour s'en tirer, sentait aussi qu'elle allait disparaître
dans la bourbe. Elle se débattait et jetait des cris perçants.
Arrivent quelques soldats poursuivis par l'ennemi et combat-
tant avec acharnement. Ils veulent porter quelques secours à
la vivandière et lui tendent en vain une main protectrice;
déjà à moitié étouffée par la bourbe qui l'entoure^ cette mal-
heureuse ne peut pas en profiter. Cependant l'ennemi
s'avance toujours et il ne reste plus aux soldats d'autre
moyen de retraite que de traverser le large fossé ou git mou-
rante la femme qu'ils ont voulu sauver. La nécessité l'em-
porte; l'un d'eux pose avec horreur la crosse de son fusij
sur le sein palpitant de l'infortunée et, s'en aidant comme
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BLOCUS DE THIONVILLE 381
d'un appui, franchit le fossé. Ses camarades rimitent, et
passent comme lui. Puis ces bi*aves à qui le soin de leur
conservation, a fait oublier la loi de Thumanité, se rangent
sur le bord du ravin, saluent d'une décharge meurtrière les
cavaliers qui les poursuivent et les obligent à rétrograder. »
— Cet événement fut heureusement unique dans cette
journée.
Le général aurait pu prendre pour devise les mots ense et
coZamo, «par Tépée et par la plume», car lorsqu'on fit l'in-
ventaire dans son modeste appartement de Blois qu'il avait
presque continuellement habité, on trouva une foule de
manuscrits laissés par le défunt. Voici les titres de quelques
uns : la Duchesse d^Albe, roman ; le tambour Bcbin, VHer-
mite du Lac, VJÊpée de Brennus, Perrine ou la Nouvelle Nina,
le Solitaire du Lac, romans ; V Intrigue de Cour, comédie en
trois acteSy la Permissiofi, anecdote^ les Amants Ennemis,
Josqfh ou V Enfant trouvé, Â toutes ces œuvres d'imagination
viennent s'ajouter un Essai complémentaire sur le commande-
ment d'une place de guerre et autres, et un long poème
intitulé Lucifer dont son fils Victor Hugo félicita son père.
Ce fut encore à Blois que le général fil paraître un petit
in-8^ intitulé : Journal historique du Blocus de ThionviUe en
1814 d de Thionville^ Sierck et Bodemack^ en 1815. — Blois
1819, 224 pages.
Pendant ce temps, sa femme qui demeurait à Paris pour
surveiller l'éducation des enfants et était séparée de son mari
depuis plus de six ans^ intenta devant le tribunal civil de la
Seine une action en séparation de corps pour incompatibilité
^ Le fort de Rodemack, où Ton pouvait loger plus de 500 hommes,
est à 15 kil. N. de ThionviUe. Les foUifications s'étendent sur une côte
escarpée dominant le bourg de 23 à 24 mètres. On voit parfaitement
le pays surtout à TEst. La forteresse a été vendue par TËtat, mais
ses murs subsistent encore, comme ceux du fort de Sierck (20 kil. N.
de ThionviUe) dont la situation pittoresque au-dessus de la ville fait si
bon effet dans la vallée de la Moselle.
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382 REVUE D* ALSACE
d'humeur. Le jugement tout à fait en sa faveur esl du
3 février 1818*.
Le général continua toujours à vivre en bonne intelligence
avec ses fils et il prit très philosophiquement cette sépara-
tion.
Quant à ti^ Hugo , minée par le chagrin et la maladie,
elle mourut, rue Mézières n<» iO, à Paris, le 27 juin 1821.
Le général ne tarda pas à se remarier avec une corse
nommée Marîe-Calherine-Thomas y Saetoni, veuve d'Anaclet
d'Âlmet, à Issoudun, département de Tlndre.
Au moment de sa mise à la retraite au mois de mai
1825, le roi Charles X voulant le récompenser et témoigner
sa reconnaissance à son fils Victor Hugo, qui venait de com-
poser son Ode sur le sacre, le nomma lieutenant général de
ses armées, mais honorilique.
Il ne jouit pas longtemps de cet honneur, car il mourut à
Paris dans la nuit du 29 au 30 janvier 1828^ laissant à
Thionville la réputation d'un militaire instruit et plein
d'énergie.
C'est avec étonnement que Ton voit que son nom n'est pas
inscrit sur l'arc de triomphe de l'Étoile à Paris. Nécessaire-
ment, on ne pouvait y inscrire tous les généraux de brigade,
mais la défense de Thionville méritait bien pour son auteur
une mention honorable.
Au reste bien peu de places fortes capitulèrent en 1814
et 1815. C'est tout le contraire qui arriva en 1870*.
Il fut enterré au Père-Lachaise où l'on voit son monu-
ment très simple. Une double pierre tombale entourée d'une
^ Les (Mcendanta de Victor Hugo. Étude d'atavisme par Macé de
GheUes {Figaro, 4, 15, 21, 8, août 1888).
* D'apoplexie.
^ Le général Goffînières, gouverneur à Metz, ne savait pas le premier
mot du règlement sur le service de place en campagne Et il ne fut
pas inquiété î
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BLOCUS DE THIONVILLE 383
grille. Au miliea une petite pyramide carrée de marbre
blanc, ayant de chaque côté une petite corbeille en granit
remplie de fleurs.
Sous la pyramide :
€Gi-gU Joseph- Léopold-Sigisbert, conUe HUGO,
Ueutenant-général des armées du roi,
né à Nancy le 15 novembre 1773 ^
mort à Paris le 29 janvier 1828.
« Gruerre de Vendée. — Campagne du Ehin.
Guerre d'Italie. — Guerre d'Espagne. — Campagnes de France.
Sièges de ThionvtOe 1792 à 1815.
€Par lui ThionviUe resta française!)^
A droite :
« Les enfants de Victor HUGO. »
A gauche :
«1*» Sophie, comtesseHVGOy néeen 1780, morte leVI juiniS^i.
«2* Eugène, vicomte HUGO, né en 1801, mort en 1837. »
De son mariage avec Sophie Trébuche!, le général eut
ti*ois fils :
I. Abel-Jules, né à Paris le 15 novembre 1798, baptisé à
Téglise Saint-Epvre de Nancy le l^*" Thermidor an VIll, fut
oi&cier d'état-major en Espagne en 1813. Se retira plus tard
pour cultiver les belles lettres. H a publié Y Histoire de Napo-
léon^ illustrée par Charlet; la France mUitaire, 5 vol. in-4°;
\a France pittoresque (S vol. in-4^); la France monumentale
(id.). Il mourut le 8 février 1855.
Il épousa Julie de Monlferrier^ morte le 10 avril 1865, à
67 ans, dont :
1® Léopold, comte Hugo, maire de Charaeyrat (Corrèze),
mort le 20 décembre 1886.
2^ Jules-Henri, né en 1833.
IL Eugène, né à Nancy le 14 septembre 1800; interné à
Charenton en 1832, mort célibataire en mars 1836,
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384 HEVUE d' ALSACE
11 fut un poète distingué. Son ode sur la mort du duc
d'Enghien fut couronnée en 181i} à Toulouse', il a écrit plu-
sieurs autres poésies, une assemblée de francs juges, un
duel au précipice, des fragments d'une tragédie intitulée
SpartacuSf une ode sur la mort du prince de Condé, une no-
lice sur André Chépier. Il mourut mars 1837 dans une
maison de santé près Charenton où il était enfermé par suite
d'un amour malheureux. Il avait suivi sa mère et ses frères
en Espagne. En 1811, il est élève au collège des nobles à
Madrid; il rentra en France avec sa mère en 1812.
m. Victor-Marie, le grand poète, né à Besançon le 26 fé-
vrier 1802; titré vicomte, pair de France, etc., marié à Adèle
Foucher, dont postérité*.
N'est-ce pas singulier que le général Hugo et tous ses
enfants aimèrent passionnément les lettres qu'ils cultivèrent
avec plus ou moins de succès. Que les fils du général aient
tenu ce goût de leur père, rien d'étonnant. C'est dans l'ordre
des choses; mais d'où venait le goût effréné du général
d'écrire des nouvelles, des tragédies. Son père était, je le
répète, un bon menuisier et ses ancêtres de modestes jour-
naliers maniant la charrue dans un coin des Vosges. Leurs
descendants existent encore près de Mirecourt et ils conti-
* Victor Hugo voulant se marier demande à son père s'il a été bap-
tisé à Besançon, il n'est pas sûr. Il le prie d'écrire pour réclamer son
acte de baptême, o S'il n'a pas été baptisé, M. de Lamennais lui a dit
que deux personnes suffiraient pour attester à la paroisse.' M. Lamen-
nais attestera, il y consent et le général aussi et cela suffira. ■ C'est
donc à Besançon
Que naquit d'an sang lorrain et breton à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix....*
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
C'est moi
V. A. Georgel. Armoriai des familles de Lorraine au XIX^ $ièele,
Ëlbeuf, 1886. — Gh. Combe. Promenades historiques dans Nàney^
1883, 373.
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BLOCUS DE THIONVILLE 3^
nuent toujours à tenir la charrue sans se douter quel renom
a eu un dés leurs^ Victor Hugo!
D'après Macé de Cballes, qui a va un portrait peint à
rhuile datant de la Restauration et qui a été gravé sûr bois,
le général Hugo avait le visage rond, le nez gros, les yeux a
Qeur de tête^ les lèvres lippues, une physionomie rabelai-
sienne à double menton. Thorelle l'a lithographie dans la
Lorraine militaire de Noilel, il y a une lithographie de
Yillain qui remonte à la Restauration. Il y a aussi le portrait
de la France militaire par son fils A bel Hugo ^
D'après des traditions de famille, la femme du général^
était petite avec des extrémités délicates, le visage un peu
grêlé. Un petit portrait en profil est conservé dans la famille
de Nantes. Il a dû servir de modèle au médaillon de 18^8 fait
par David d'Angers et qui ressemble tant à Victor Hugo.
Le comte Léopold Hugo, fils d'Abel Hugo, a donné au
Musée lorrain à Nancy le portrait de son aïeul (Toile H. 0,60.
L. 0,55) et celui de son grand-oncle, Louis-Joseph Hugo^
né à Nancy le 44 février 1777, chevalier de Saint-Louis, offi-
cier de la Légion d'honneur, commandant du fort de Vin-
cennes, retraité comme maréchal de camp le i^^ novembre
1838 (Toile. H. 0,65. L. 0,55). Il se retira à Tulle, et ses
concitoyens l'appelèrent à l'honneur d'être maire et d'être
conseiller général.
Il mourut à Tulle en juin 1854.
On connaît trois portraits de lui : 1" Lithographie Lan- '
glumé in-4^ 29 Tborell del. Lith. L. Christophe^ en piéd
iil-8°. 3° dans la France militaire.
Le commandant de Thionville eut un second frère, François-
^ Soliman-Lieutaud, liste alphabétique des portraits lorrains. Paris,
1862.
Ces traits sont ceux d'Âbel Hugo; écrivain distingué. Victor Hugo
ressemblait à sa mère.
3 Outre son frère, elle avait encore deux sœurs, religieuses ursniines
au couvent de Nantes.
85
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386 REVUE D' ALSACE
Just, mort à Valence en 1838, lieutenant-colonel du 5* de
ligne, chevalier de la Légion d'honneur et de Saint-Louis'.
Le 27 septembre 1871, Victor Hugo et François-Victor
Hugo, venant du Luxembourg, passaient par Thionville pour
se rendre à Paris par le chemin de fer de Sedan et Reims.
Nécessairement ils s'arrêtèrent à Thionville, et le poète, accom-
pagné de son âls, se rendit à la mairie provisoire où pré-
sidait «une sympathique et patriarcale figure à cheveux
blancs» pour y consulter les documents relatifs aux sièges
de 1814 et de 1815. Le maire «la sympathique et patriarcale
figure à cheveux blancs»* lui apprit que les archives avaient
été brûlées avec Thôtel-de-ville dans la nuit du 22 au 23 no-
vembre 1870 et que la demeure du général Hugo avait subi
le même sort. Son portrait, conservé dans la salle des déli-
bérations du conseil, a également disparu. Il ne restait donc
plus rien à voir aux deux voyageurs qui furent reconnus à la
fin et entourés de toutes les sympathies des représentants de
la cité.
Victor Hugo^ guidé par M. Ârnould, fils du maire, visita la
maison où avait demeuré son père. Un marchand de gants y
demeurait et on réparait les deux étages bombardés. Un
pèlerinage à Tancien hôtel-de-ville termina la journée et. le
poète esquissa dans son carnet de voyage, en quelques coups
de crayon, la muraille entre deux fenêtres «qui jadis portait
l'image vénérée de son père».
Le siège de 1870 avait dispersé et anéanti les œuvres com-
plètes du poète qu'il avait données à la ville.
Mon travail est terminé. Il me reste à dire qu'il y a près
de dix ans , M. Dufrêne chargea un de ses amis d'écrire au
grand poète qu'il lui offrait la correspondance de son père
sur Thionville, moyennant un souvenir de lui — un de ses
ouvrages avec dédicace. -^ La réponse ne vint jamais
A. Benoit.
1 A. Georgel.
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GOUP-D'ŒIL
sur
L'ORGANISATION JODICIAIRE
eoDseme à Stnsboarg jusqu'à la yeille de la RéyolatioD
Mémoire envoyé à Monseigneur le garde des sceaux par M. le
baron de Spon^ premier président du conseil souverain de
Cdmar^ en reporte à différentes questions élevées au bureau
des cassations sur la constitution et jurisdiction du Grand
Sénat de Strasbourg.
Strasbourg d'abord ville tributaire des Romains» soumise
ensuite à ses Évecques, gouvernée après par les Nobles» aux-
quels ces Évecques en avaient confié Tadministration» et
devenue par Feffet de différente révolution, ville libre immé-
diatement soumi$e à l'Empereur et à VEmpire. Son gouverne-
ment intérieur étoit proprement démocratique. Car quoique
par un pacte d'union entre les Nobles el les Roturiers de l'an
1482» qui se renouvelle encore jourd'buy tous les ans» la
Noblesse ait été admise en petit nombre dans la Magistra-
ture» il falloit que ces Nobles admis se fissent recevoir bour-
geois et se soumissent à la taille; ce qu'il y a de certain» c'est
que cette ville impériale étoit administrée par une Magistra-
ture nombreuse» divisée en différentes chambres et dicas-
téres, sçavoir :
V La chambre» appellée des XIII^ composée des quatre
principaux Magistrats nobles» dit en allemand Stettmeister^
des principaux Magistrats Roturiers dit en allemand Ameister,
et d'autre Magistrat Plébéien qui sont appelles simplement
Treize; cette chambre exerceoit la principale puissance»
décidoit de la guerre et de la paix et régissoit toutes les
affaires politiques de l'état Républicain ; elle avait en outre
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388 HEVtJE D*AL8ACE
obtenu des Empereurs le privilège de représenter la chambre
de Welzlar, et de juger les appels des sentences rendues à
Strasbourg et dans sa banlieue.
9? La chambre des XV, composée de deux Stettmeister, de
deux autres nobles et le reste du Magistrat Plébéien ; c'étoit
la chambre chargée de la police des art et métier.
3^ La chambre des XXI, composée de la chambre dont on
vient de parler, du Grand Sénat dont on va parler et de six
autres Magistrats appelles vingt un; c'étoit l'assemblée
générale qui connoissoit de différentes matières gracieuses,
comme les permissions de se marier, l'admission à l'hôpital,
la confirmation des Docteurs et professeur,. etc.
4^ Du Grand Sénat composé de dix nobles, sçavoir :
quatre Stettmeister, six Conseillers, dit en allemand Conno-
fier, — Kâufler, Acheteurs^ Courtiers? — d'un Âmeister et
vingt un Conseillers Gens de métier, tirés des vingt Tribus,
dans lesquelles la bourgeoisie de la ville est distribuée.
Ce tribunal connoissoit Exclusivement de toutes les affaires
civiles au dessus de mille livres, sauf l'appel à la chambre
des Treize et en vertu d'un privilège des Empereurs, du
criminel souverainement et en dernier ressort; sauf cepen-
dant la révision qui avoît lieu quelquefois à la chambre de
Welzlar. Pour le civil on suivoit, à la forme, la procédure
de la Chambre de Wetzlar et pour le fond, les statuts et
ordonnances que le Grand Sénat avoit promulgués, et quant
au criminel, c'étoit l'ordonnance criminellei connue en Alle-
magne sous le nom de Caroline, qu'on suivoit.
5^ Du petit Sénat, composé d'un Âmeister, six assesseurs
nobles et treize assesseurs tirés des corps de métier, qui con-
noissoit, au civil, de toutes les affaires au dessous de mille
livres, sauf l'appel à la chambre des Treize.
Il y avait en outre à Strasbourg, une Chambre de tutèle,
une de police et plusieurs autres relatives à l'administration
des 'finances, dont il est inutile de parler ici.
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ORGANISATION JUDICIAIRE A STRASBOURG 389
Enfin il y avoit un sindic el trois avocats de la ville, qui
étoienl les Conseils du Magistrat et les rapporteurs nés de
toutes les affaires.
Telle étoit, à la lettre» la Constitution de la ville, libre et
impériale de Strasbourg lorsque M. de Montclar, commandant
un corps de troupes de Sa Majesté aux environs dé la ville
l'a fait sommer de se rendre. Le Magistrat et la bourgeoisie
assemblé en conséquence ont consenti à capituler; et Tacte
de celte capitulation a été signé le 30 septembre 1681.
Il est inutile d'observer ici que cette capitulation, qui
s'étoit faite sans le concours de l'Empereur et de l'empire,
étoit insuffisante pour transporter à la France la souveraineté
de Strasbourg ; aussi n'a ce été que par le traité de Risswick, de
1697, que cette cession s'est faite en toute forme par l'Empe-
reur et l'empire, qui ont cédé Strasbourg au Roy de France
avec tous les droits de souveraineté et ont stipulé qu'en con-
séquence cette ville seroit rayé de la matricule de l'Empire.
Ce qu'il y a de certain c'est que sur le fondement de. la
capitulation accordée en 1681 à la ville dé Strasbourg éC la
confirmation des Rois Louis 14 et Louis 15, la Magistrature
est resté absolument la même quelle était auparavant. Les
Chambres des 13, 15, SI, Grand Sénat, petit Sénat et autres
subsistent encore aujourd'hui comme dans le tems que
Strasbourg étoit ville libre impériale, on y a conservé abso-
lument la forme d'administration et de procédure qui avoit
lieu sous la directe de l'Empire. Il n'y a eu dé changement
que par rapport à la Religion, vu que le nombre des Catho-
liques s'étant accru à Strasbourg Sa Maj. a voulu qu'il
fussent reçus en nombre égal aux luthériens dans le Magis-
trat qui cidevant! étoit presque tout luthériens. D'ailleurs il
n'y a par là de capitulation qu'une restriction imposée*
Quant au civil, à l'exercice de l'ancienne juridiction du
magistrat de Strasbourg. On croit essentiel de rapporter h cet
égard Içs termes même de la capitulation.
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390
REVUE D ALSACE
CAPITULATION.
Article propose par la ville d« Strasbourg
V^ 30 septembre 1681.
Art. IV.
« Sa Maj. veut laisser le Magistrat dans le
présent état avec tous ses droits et libre
élection de leur collège nomément celui
des Xliï, XV, XXI, des XIII, XV, XXÏ;
grand et petit sénat, des Échevins, des
officiers de la ville et chancellerie, des
couvents ecclésiastiques, TUniversité avec
tous ses Docteurs, Professeurs et Étu-
diants, en quel quentité qu'ils soient, le
Collège, les Tribus et Maîtrises tout comme
ils se trouvent avec la juridiction civile et
criminelle. »
Rëponses de MM.
de LouTois et de Mont-
clar, munis des pleins
pouvoirs de sa Mi^.
Accordée à la réserve que
pour les causes qui
excéderon 1,000 liv.
de France en capital,
on en pourra appeller
au conseil de firisak,
sans néanmoins que
rappel suspende Texé-
cution du jugement
qui aura été rendu
par les Magistrats, s'il
n*est pas question de
plus de deux mille
livres de France.
On ne peut qu'être étonné que les plénipotentiaires de
Sa Maj. qui ont eu l'attention de restreindre à la somme de
mille livres le dernier ressort du Magistrat de Strasbourg
n'ayent (rien) dit du criminel qui lient à la haute justice. Il
y a tout lieu de penser qu'ils n'étoient pas instruits de la pos-
session où étoit ce Magistrat de juger le criminel sans appel ;
car ce pouvoir qui porte sur la vie et Tlionneur des citoyens
étoit bien plus fait pour être restraint que la jurisdiction civile.
Quoi qu'il en soit le Grand Sénat de la ville de Strasbourg,
composé de la manière qu'on Ta dit, est en possession con-
stante et non interrompue, de juger toules les affaires crimi-
nelles en dernier ressort dans la ville de Strasboui^, les Ban-
lieues et les quatre Grands-Baillages qui en dépendent, sans
exception des cas Roiaux et privilégiés; il n'y a que le seul
cas de duel, dont le Conseil-Souverain d'Alsace prend con-
noissance, privativement au Magistrat de Strasbourg; mais
hors ce cas, le Magistrat de Strasbourg juge tout le criminel
souverainement et sans appel. Ce qu'il y a d'inconséquent et
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ORGANISATINN JUDICIAIRE A STRASBOURG 391
de bisardi c'est qu'au petit criminel, lorsque les domages et
interrets excèdent. Mille livres, il y a appel au Conseil souverain
de Colmar, cidevant Séant à Brisack; comme dans les cas
civils qui excèdent la somme de Mille livres.
Cependant ce Grand Sénat, qui juge de la sorte le grand
criminel en première instance et dernière instance, est un
tribunal composé de juges non gradués, souvent pas même
lettrés; les dix nobles qui y ont entrée, sont la plupart des
militaires, qui ne connoissent que leur métier des armes et
qui sont presque toujours absents. Les autres juges sont
vingt et un roturiers dont le chef, appelle Âmeister^ est
tiré de la boui^eoisie. Les vingt autres sont* des gens de
métiers.
Il est vrai que par l'édit de mars 1683, le Roy a créé à
Strasbourg un Préteur-royal, c'est-à-dire un chef qui au
nom du Roy préside toutes les assemblées du Magistrat; il
est vrai aussi que le Roy noipme le Sindic, qui sont néces-
sairement catholiques, ont entrée dans toutes les Chambres.
Mais le Sindic est absent et le Préteur a d'autres occupations
qui ne lui permettent pas d'aller au Grand Sénat.
La jurisprudence de ce tribunal, souverain au criminel, et
ses formes de procéder étonnent peut être encore d'avantage
que sa Constitution,
Tout s'y traite en allemand; on y observe la procédure
usitée dans les tribunaux de l'Empire.
L'ordonnance criminelle de France, introduite sans diffi-
culté dans tout le reste de l'Alsace, même dans les dix villes
cidevant impériales, n'y est ni connue ni suivie; voici com-
ment s'y instruisent les procédures criminelles.
Lorsqu'un accusé a été décrété de prise de corps, le fiscal
présente requête introductive de la plainte, en laquelle il
conclut simplement à ce qu'il soit procédé aux informations
et interrogatoires nécessaires pour le dit accusé être puni
selon qu'il l'aura mérité; surquoi le greffier criminel, en
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392 REVUE D'ALSACE
présence de deux députés, plébéins, instruit le procès jusqu'au
recolement et à la confrontation inclusivement. Cela Fait, la
procédure est remise à Tun des avocats de la ville, qu'on
appelle aussi avocat général, pour en faire son rapport, à la
suite duquel sentence intervient sans que le fiscal ait donné
aucunes, conclusions en définitif, parce qu'on ne lui commu-
nique point les pièces du procès.
Quoique le. Magistrat décide du criminel souverainement,
jamais il n'est déclaré a l'accusé qu'on enlend le juger en
dernier ressort
Jamais il n'est laissé aux accusés copie du procès verbal de
capture, de Vécrou et de la sentence définitive; il n'est point
tenu de registre particulier concernant les dénonciateurs. Le
greffier criminel les entend, même de rechef conime témoins
et les répète et confronte avec l'accusé, d'où il arrive souvent
que des crimes restent cachés, conséquemment impunis,
parce que bien des gens répugnent à faire des révélations
dont le secret n'est point observé; bien plus encore à être'
confrontés avec ceux dont ils sont les délateurs.
Les médecins et chirurgiens n'aiBrment point leurs rap-
ports véritables.
Les témoins assignés ne représentent point, avant d'être
ouïs, l'exploit de l'assignation à eux donnée.
Les dépositions et interrogations, les récolements et con-
frontations ne sont ni cottes par le juge, ni signés à chaque
page, ni même, comme dit est cy dessus, communiqués au
fiscal pour donner ses conclusions définitives.
Lorsque les personnes sont recommandées, les recom-
mendations ne leur sont point signifiées.
Lea Baillis des Baillages dépendant de la vile, quoique
tous reçus, n'osent instruire, si ce n'est provisoirement,
aucunes affaires, ni au grand ni au petit criminel, mais sont
tenus d'envoyer les accusés au Grand Sénat ou, par le gref-
fier criminel, se fait toute la procédure depuis le commen-
cement jusqu'à la fin,
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ORGANISATION JUDICIAIRE A STRASBOURG 993
L*OD ne tient point de tableau en place publique pour y
afficher les condamnations à la maison de force, à une
amande honorable, au bannissement perpétuel, au fouet et à
flétrissure.
Les jugements définitifs ne sont signés d'aucuns juges,
mais seulement enregistrés dans te protocole.
Jamais il ne se fait d'interrogatoire sur la sellette; ce
n'est que lorsque le cas est disposé à la mort que le Sénat
nomme sept députés pour être, en leur présence, subi par
l'accusé une dernier interrogatoire. Cette députation s'ap-
pelle en allemand Beatbenmung. (Be'Siében-mtmg^ Décision
des 7?) C'est communément le lundy qu'on prononce la
Bestmenmungy de façon que, quand elle est annoncé à l'ac-
cusé, il prévoit d'avance son jugement. L'après dinée les
députés se transportent, non pas à la prison, mais à la tour
des tortures, où l'accusé est conduit sous les yeux d'une
populace curieuse de le voir. Le mardy le palais reste fermé ;
le mercredy matin se rend la sentence de mort, laquelle est
annoncée au criminel, mais l'exécution ne se fait que le ven-
dredy, jour de marché, prolongation que bien des âmes com-
patissantes regardent comme répugnant à l'humanité.
D'ailleurs le Grand-Senat de Strasbourg se régie toujours
servillement, pour la qualité des peines qu'il édicté en
matière criminelle, par les dispositions de l'ancienne Consti-
tution criminelle, appellée Caroline, dont la plupart des dis-
positions ne sont plus relatives ni à nos mœurs, ni à la per-
fection que la législation a acquise de nos jours.
Comme par le mémoire, auquel celui-ci sert de réponse, il
parait qu'on a voulu qu'être instruit de l'étendue de la juris-
(liction dont la Magistrature de Strasbourg jouit de fait en
matière criminelle, il parait superflu de s'étendre d'avantage.
Communiqué par M. Léon Briële, ancien archiviste du
Haut'Bhin.
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POÉSIES DE CH. BŒSE
en Dialecte alsacien
XIV.
Blidah im Schnee.
0. und 10. Uornung 1862.
Zue BlidAh at^aeizX de 16. Hornung 186£.
Potz Blitz^ es isch erst sechs im
Schlaa
Un doch sçhun heiter heller Daa.
Wie geht dis zue ? I kumm nit druf !
Do spring i gschwind uf dTerrass nuf
Lue do ! 's isch ailes kridewiss !
D' Orangebâum hen Federslrûss !
D' Zipresse wie verzuckert stehn !
I ha min Lebda nix so gsehn !
Der Zakkar het e Mantel an
Von Hermelin mit Diemant dran.
Vom Ghenua zum Bouzaréa hien
Isch au ken Berjele meh grûen.
D' Mitidja strahlt in Silwerpracht :
's isch andersch worren ùwerNacht î
Gesl hemmer nocb 's schônst Frû^j-
johr g'het :
Hit steht der Schneemann vor em
Betl!
D' Arawer sehn verdattert us !
Sie schnadere, es isch e Crus !
Sie meinen alli, werzina,
Sie sejen nimm in Afrika !
Sie schlupfe in de Burnus nin
Un schnappe noch em Sunneschin.
Ich awer spring for Freud in d' Hôh^
Môcht wâlze mich im zarte Schnee !
Môcht Schlilte fahre ventre à terr'^
*s isch mer aïs wenn i d*heime wâr !
Als stând vor mier^ hoch in der Luf t,
Der Mûnsterdurn im Rift'edufl !
«Zakkar, montagD* au triple sommet près de Milîana, à 1500 mètres aa-dessus
du niveau de la mer.
'BouxarëiL haute montagne près d'Alger.
♦ Chenua, haute montagne près de Chercl
Gherchel.
jmtiaja, plaine de 25 kilomètres de long, entre Alger et le Chenua, le Sahel et
1 Atlas, rappelant TAlsaoe à certains ëgards.
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INTERPRÉTATION FRANÇAISE
{Suite*.)
XIIL
La Neige à Blidah'.
9 et 10 février 1863.
Fait à BUdAh, le 16 férrior 1869.
Eh quoi ! six heures seulement!
Déjà le jour le plus brillant ?
Nous l'expliquer serait trop long I
Sur la terrasse montez donc.
Regardez -moi cette blancheur !
Tous les orangers sont en fleur,
Et chaque cyprès est couvert
De sucre, tout comme un dessert I
Et le Zakkar* est tout brillant
Comme un immense diamant :
Tout est blanc, du Bouzaréa'
Jusque là -bas au Chenua ! ^
Couverte d'argent, dans la nuit
Comme la Mitidja * reluit I
Un doux printemps encore hier !
Aujourd'hui tout en plein hiver !
L'Arabe, en train de frissonner,
Doit, ma foi ! bien s'en étonner !
Il s'enfonce dans son burnous !
Ah I qu'un brillant soleil est doux !
11 croit, en voyant ces frimas,
Avoir quitté ses chauds climats.
Mais moi, j'éprouve un vrai bonheur
En admirant cette blancheur !
Je me crois chez moi. Qu'il est beau
Ce temps, pour aller en traîneau I
Et je crois voir au haut de l'air
Le Munster s'élever tout fier.
* Voy. pages 330 et suiv. de la livraison juillet — août -— septembre et
pages 470 et suiv. de la livraison octobre — novembre — décembre 1888.
' Blida, deuxième ville de la province d^Alçer, au pied de TÂtlas, appelle par
les Arabes la voluptaense, la rose de la Miti^a, etc.
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396
REVUE D'ALSACE
Môcht renne uf der Isschuebahn,
Schneeballe mâche dnif un dran !
0 schôni, sûessi Buewezit !
Die isch eruni, iehr liewi Lit !
Der Traum isch us, der Schnee
schmelzt schun :
Es isch e Freud um unsri Sunn !
Der Himmel isch so blôu un rein,
Der Vôuel singt im junge Hain I
Er find jetz widder sine Tisch
In Feld unWald, so grûen un frisçh.
D' Granate stehn im Bluemekleid !
Mer meint 's het Vejellotte gschnejt!
Drum, fallt eim au e tiefer Schnee,
Trifft einen Unglûck, Ach und Weh,
Nur ganz getrost, nur nit verzaut,
Mit frohem Sinn noch owe gschaut!
's wohnt einer ûwrem Stemezelt
Der aHes wohl un recht het bstellt.
XV.
ErinHeruHgeH us de Baewejohr
TVinteFflMitasi*.
Blidah, 6. Dezember 1862.
(Niederrhdniaoher Knrrier, 9. Augst 1863.)
Macht mer nit d' Orange runter
Vor mim Fenster, ze Blida,
Un spediert sie ? . . . Was e Wunder I
*s isch bal Neujohr I Werzina !
's isch fast nix meh an de Daue^
Un d' lieb Zit wie bsesse rennt.
Kum het d' Glock e viertel gschlaue
Isch bail widder d' Stund zen End.
's fliejt ein Jâhrel noch em andre :
Dis isch e bedenklis Wort.
Mit der^Zit mûen alli wandre,
Einer do, der ander dort !
Ich g'hôr au schun zue den Alte
Mit de drejefufzig Johr ;
Loss de liewe Hergott walte
Un mach mer ken grôui tior !
I wurr als ganz jung dohiwe
Wenn an d' Buewezit i denk !
Wie mer es erumgetriwe
Uf der Gass un uf de Bânk.
Ailes schwebt mer im Gedanke
Lebhaft vor, als wâr *s noch hit.
Nit for hunderldôused Franke
Gâw i mini Buewezit !
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POÉSIES ALSACIENNES
397
Je voudrais courir, tirailler,
Avec la neige batailler I
Quelbeau temps lorsque,tout gamins
Nous volions tous sur des patins !
La neige fond, le rêve fuit
Et le plus beau soleil reluit.
L'oiseau chante, et le ciel plus pur
Se revêt d'un plus bel azur.
L'oiseau retrouve son couvert.
Plaine et bois, tout redevient vert.
Les grenades ont leur couleur,
Les violettes leur odeur !
C'est ainsi que, lorsqu'un malheur
Vient et nous frappe de douleur.
Confiants il faut regarder
Au ciel qui viendra nous aider !
Car notre père de là-haut
Sait mieux que nous ce qu'il nous fau t.
XV.
SoQTenirs d'enfance.
Fantaisie d'hiver.
Blidah, 6 décembre 1862.
(Courrier da Bas-Rhin da 9 soût 1868.)
Tiens ! on va cueillir l'orange
A Blida, devant chez moi !
Quoi 1 déjà ! mais c'est étrange !
L'an finit bientôt, ma foi !
Chaque jour, chaque semaine
Fuit ! rien ne peut les tenir !
C'est le quart qui sonne à peine,
Déjà l'heure va finir !
Les ans vont 1 Le temps s'écoule,
Peu à peu chacun s'en va 1
Ici l'un quitte la foule,
Là Tautre la quittera.
Je suis loin de ma jeunesse :
Cinquante-trois ans. Mais^ vieux.
Nulle crainte ne m'affaisse
Ni ne blanchit mes cheveux I
Même, quand j'ai souvenance
Du temps où j'étais gamin,
Au beau temps dç mon enfance
Je crois revenir soudain.
Quand mon souvenir retrace
Les jeux de mon jeune temps,
Je ne prendrais, à sa place^
Pas même cent mille francs.
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â08
REVUE D'ALSACE
Ich bin zuem Herr Strowel gange
lu d' ait AU-Sankl-Peler-Schuel.
Bim Herr Broifisch het 's angfange,
Vornen in der Unterachuel.
Der isch gar zue streng gewese,
Manchmol het mer kriejt uf 's Ohr.
Er het schriwe, zâhle, lèse
Uns gelehrt!... Respekt derfor !
*s Nastuech het mer mûesse zeije
Aile Da vorrem Gebett ;
Mûsli still het mer mûen schweje
Sunsch het mer glich kriejt sin Fett !
Ins Speckkâmmerle spatziere
Haw i mûen am erste Da
Wil i hait biem buechstawiere
X for U genumme hab.
Durchgebrennt I un uf de Schrecke
Isch mer 's Schuelgehn bal verleidt ;
Doch min Vater mit em Stecke
Het mer als de Wej gezeijt.
Spâter bin i nimm dernewe,
Bin in d* Schuel ghupst, ganz ver-
gnûejt,
Ha mer Mûej im Lehre gewe
Un au manchmol *s Prâmia kriejt.
Bin nit hinte drusse gsesse
Wo mer d* Denkmûnz usgetheilt,
's isch 's Johr siwezeh gewese :
Fiat Lux steht druf gekeilt.
Simmer ferti gsin mit lehre,
Isch der Spielda angeruckt,
Het es nieme dôrfe store,
Simmer weidli abgedruckt !
Weisch noch Gustel % weisch noch
Fritzel,
Wie mer als am Basch hen gGscht?
Mil em fine Ruestespilzel
Manchi Bachet ufgetischt?
Lauche, Stachele, e Wase
Hemmer do in 's Gâmel gfitzt.
Eressle, Mollenker un Nase
Hen als drin erumgeblitzt.
Wie mer als d' Steinbisser, d* Kobe
Mit der Gawel hen gekrautscht,
Un d' Ruffolke mit de Dobe
Us em Grawemuer geknautscht?
Weisch noch ,Karel, wo d'hesch welle
Uf der zweile Britsch vom Nock*
Fume steche, hesch Ion schnelle
's Vaters schône Sunndastock?
Der het gsait, wo d'heim blsch
. kumme :
e: Kerl, dis isch eraol jetz nett I
« Dierg'hôrtWichsI 0 wenninumme
« Do derzue noch 's Meerrohr hâtt ! 9
Un gedenkt 's der, Alexander^
Wie d* verwôue gange bisch
Uf der Wissthurnbruckelander
Als wâr 's gsin e breiter Disch ?
* GoBtel, abrëviatlon k la fois d^Âuguste et de Gustave.
*Nocky nom d*iin propriétaire de lavoir de cette ëpoque, viilgaiveineiit dît
Britschemajor.
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POÉSIES ALSACIENNES
QQQ
A l'école Vieux-Saiût-Pierre,
Chez Monsieur Slrobel j'allais.
Chez Monsieur Bralûsch sévère
Tout d'abord je commençais.
C'est lui qui m'apprit à lire,
En me donnant maint soufflet,
Puis à calculer, écrire :
Ça mérite mon respect.
Toujours, avant la prière,
Fallait montrer son mouchoir,
Rester tranquille^ et se taire,
Pour ne pas «1 recevoir !
Et, dans la chamhrette obscure
Au lard ^ je fus retenu,
Pour avoir, triste aventure !
Pris une ixe pour un u !
Je me sauve. Oh I malencontre !
J'oublie alors le chemin
De l'école ! On me le montre.
Hélas ! la canne à la main I
A l'école buissonnière
Renonçant alors, j'appris
Bien des choses, de manière
Même que j'obtins le prix !
Quoique de petite taille
J'étais fort en l'an dix-sept,
Lorsqu'on donna la médaille
Où Fiat Lux* se lisait.
Quand venait une vacance,
Quand paraissait le jeudi.
Au jeu quelle pétulance.
Comme l'on était hardi !
Rappelez-vous les captures,
Fritz, Auguste, que dans l'eau
L'on faisait ! Quelles fritures
Nous fournissait maint ruisseau !
Dans nos filets épinoches.
Goujons par gros tas venaient.
Les ablettes, nases, loches
Bien souvent y sautillaient.
Les chabots à grosse tète,
Les lottes^ les lamprillons^
A la ligne, à la fourchette,
A la main nous les prenions !
De la canne de ton père,
Charles, voulant enfourcher
Un meunier, dans la rivière,
Malheur ! tu vins la lâcher.
« C'est très-beau I te dit ton père,
c Grand gamin I que n'ai-je donc,
« Pour t'en frotter le derrière,
cEncor mon flexible jonc I »
Alexandre^ un beau dimanche,
Tu fis sur le garde-fou
Du fossé de la Tour^Blanche
Un vrai tour de casse-cou.
^La ohambrette aa lard, petit cabinet où Ton suspend le lard fomë et dont on
menace gënëralement en Alsace les enfants pas sages.
< Des mains d'Ëhrenfried Stœber, qai ëtaît alors JSirchmali9$ter à la paroisse
protestante de Saint-Pierre-le-Vieux. C'était la fête bisëcnlaire de la réforme.
Stœber fit encore des lUloontions et des poésies k cette occasion, qui forent impri-
mées et distribuées.
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400
RErVUE D ALSACX:
"Wie zuem Gluck dinVater kumme
Wo nur noch e Hôrel gTehlt?
Wie er dich am Krips genumme
Un der nochher ebs verzâhlt?
Weischnochwied'ufd'Katze,Dorel,
D' erste beste Hund hesch g'hetzt,
Un wie der emol der Mohrel
D' Ankànghosse het verfetzt?
"Weischnoch zellenOwe, Schôrschel,
"Wo de ftist versofFe bisch,
Wo d'gmeint hesch 's bisst e Bôrschel
Un 's e Pfohlhecht gVesen isch?
Wie emol isch 's Is gebroche
Uf der Glassi ! Wie e Mus
Simmer nass gsin bis uf d' Knoche,
Un hen gschnadert, was e Grus !
's wurd der noch gedenke, Helmel,
Wo d' Firdejfel hesch gemacht
Uf de Namesda vum Sâlmel,
UnderdTlammin'sGsichtgekrachti
's hâtt schun mancher Bue sin Lewe
Bitter ingebûesst, mafwa !
Wenn's nit noch dât Engel gewe
Die treu wache, Nacht un Da.
Weisch noch Mischel, weisch noch
Schângel,
Wie mer brav hen exerziert
Mit de Duechewellebengel
Uf em Wal, un Kriej hen gfûehrt?
Wie mer als am Spitzebrûckel
Wacker gebaddallit hen?
Wie emol am Schnûrel, Nickel^
D' Blôjele dich heimgfuert hen?
Hemmer als de Heim geroche
Het *s glich gheisse: «'s isch nit
g'hir ! >
's Meerrohr isch em nie gebroche,
D' Buewe hen ne g fôrcht wie 's Fir !
Het er nit emol am Gumbe
Wo mer als gebade hen
D' Kleider g'holt, de ganze Klumpe?
Doch het er Bardon es gen.
Denkt der noch der Graw£, Samel,
Wo 's honetti Buewechor
Froh het g'halte sine Rammel,
Unscheniert un ohne Gfobr?
Wer het Gstunze,Nusse? Schiângels,
Hûffels het 's als g'heisse do,
Dûmes, AnscUauers, Orângels,
Rammle hi un Rammle ho 1
Wie isch do baroUit worre :
« Triflfl sechs ! — Fehlt si ! — DuUe-
wit!»
's het, wer sin Fortun verlore
Kriejt sin Lohnwacht, jede Ritt.
Wer isch ganz bankrott geweie
Het am Stâûwe sich erholt
(Mit der Kapp, nit mit em.Bese)
Manchmol d* andre noch versohUI
* Nom qâ*oii donne plus partîcaliërement aux chiens noirs, de Tallemand Mokr,
nègre.
^ Sobriquet des sergents de rille, à cause de leur costume bleu.
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POÉSIBS At3A.CI9NMES
4M
Circulant sur ce çikduque
Plancher, lorsque ton papa
Vint te saisir par la nuque^
Mais bien plus bas te tapa.
Te souviens-tu, Théodore,
Lorsque, contre maint chaton
Tu lançais les chiens, que More *
T'arracha le pantalon ?
George, un soir à la recherche
De poissons, tu bus de Teau !
Croyant saisir une «perche».
Tu ne tenais qu'un poteau.
Nous patinons sur la glace
Des fossés. Nous folâtrons t
Voilà, ma foi I que tout casse :
En grelottant nous rentrons !
Toi, Guillaume, pour la fête
De Salmé, tu fis, morveux.
Des pétards. Gare à ta tête :
Tout part^ brûlant tes cheveux.
0 gamins, à quels étranges
PMls vous exposez-vous?
Auriez-vous chacun ses anges
Pour parer les mauvais coups?
Aux remparts on allait faire
L'exercice en vrais gamins,
Puis nous nous faisions la guerre
Armés de jolis gourdins.
Un soir, après la bataille, .
Nickel, pour te ramener,
Comme on fait de ta caqaiÙe,
Un bleuet* vint t'enchaînèr.
Quelle peur quand du terrible
Heim ' soudain Ton avait vent !
Sa canne était inflexible
Et nous causait maint tourment '
Sous les moulins, à. la nage
Nous voyant, il combina
De nos effets le pillage *,
Mais après nous pardonna.
Samel, as-tu souvenance
Du fossé ? Le beau boucan
Que, rempli d'insouciance,
Y fît notre arrière-ban ! .
On se poursuit, se divise.
Aux billes on joue, aux noix :
En petits tas on les vise^
En rangs serpentants ou droits.
Vers un trou chacun en lance :
« Met six ! — Manque ! -— Tous les
huit î))
L'un rit bien î L'autre finance,
Mais obtient un tour gratuit.
Décavé, maint époussette
La voie, et trouve de quoi
Mettre, beau fhiit de sa quête,
Les autres en désarroi.
' Heim, sergent de ville, que les gamitiB de T^poque redoutaient fort. •
^ Moyen qa*on aimait employer ponr eflfrayer les gamins qni se baignaient Tsn
vine on K des places dëfenanes.
S6
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402
REVUE D'ALSACE
Isch d' Zit vun de Dôpfe kumine
Het 's gar manchi Wohnung gen.
Hôr noch d' Hawergaisse brumme
Die mer ak bim Hirtz kauft ben !
Un am Ostere bet 's gewe
Gfarbti Eier^ liewi Zit !
Was iscb do gsin fir e Lewe !
Spitz uf Spitz un Sit uf Sit î
Weiscb nocb wie der kluricht Ade
Mit em Becbei het gebickt ?
Wie der Eremb un d' Kamerade
Nit ganz zart ne beimegscbickt ?
Kesselbupfers, Ritteballes,
Un nocb Spiel e ganze Wiscb
Hemmer gspielt, un kurzum ailes
Grad ^ie d* Sftsung kummen iscb 1
Diablotin un Fangedissels,
Rftûwers, Jâjers, lange Schwan,
Wulle bebdi un Blindmisels,
Hinteweck un vomedran!
Muescb dich nocb erinnere. Martel,
Wie mer binter 's Vaters Hus
D' Insel Bibi sammt em Grârtel
Ufgebôut ban, still wie d' Mus ?
Drowe ben mer unverdrosse
Mit Eanônle manôwriert,
Mit de Scblisselbûcbse gscbosse
Dass ais d' Fenster ben geklirrt !
Hemmer gar e Schib getroffe
Bi 're ric&e Nocbbersfrau.
Die kummt wie der Blitz geloffe^
Ejriscbt : € Wer d' Scbîb bricbi, zabk
sie au I »
Weiscb nocb, Hari, weiscb Lorenzei
Wie mer Kineb, nix lang fex,
Lusti gspiebli ben uf em Scbânzel,
Nocb im zwôlfte Jobr, min sex I
Weisch nocb wie emol, Pbilippel,
Dier der Kineb gsprungen iscb
Grad ins Gsicbt^ un wie din Lippel
Uf iscb gscbwoUe wie e Wiscb?
Wie mer Bôje voll Saldate
D'beim bim alte Barthel g'bolt?
Wie mer Scbwitzer un Kroate
Un Kosacke ben gemohlt ?
Wie in*s Louidiswittsdaue
Nocb der grosse Prozession
Mer um d' Beldebâum es gschlaue
Un geloffe sin dervon I
Wie der Steckelmann , der Meyer,
Wer gebabbelt bet im Gsang
D' Obre bet gezôue, waîer !
Dass eim worren Angst un bang.
Weiscb nocb Edwar, weiscb Kon-
radel,
Wie mer Friddas sin spatziert ?
Uf em Gimbelmârck bim Stâdel
Buecb un Bilder inspiziert?
* Tonmenr. p^re du podte aUaoien Daxiiel Hirts, qui exerça longtemps le même,
métier. H habitait la Grand*rae, en face de Saint^ierre-le-yienz.
'Barthel, petit homme, qui gravait Ini-méme sar cuirre des fetdlles de soldats
qu*il vendait aux enfants.
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POÉSIES ALSAaENNES
403
Vient le temps où la toupie
Règne. On y flanque maints coups !
Qu'elle ronfle, qu'elle crie,
Celle que Hirtz * fait pour nous.
Ck)mme avec les œufs de Pâques
L'on jouait ? T'en souviens-tu ?
Comme on tapait, mon bon Jaques,
Pointe à pointe, ou eu sur eu !
Pour toucher, Adam, le louche.
Vint avec un œuf de poix.
Mais on le chasse, on le louche
Avec des morceaux de bois.
Au cavalier, à la paume,
A la marelle^ au palet,
A maints jeux on jouait comme
Chaque saison le voulait :
Diablotin, voleur, attrape.
Colin-maillard, long-serpent,
Chasseur, ou bedeau qui tape,
De derrière allez devant.
Te rappelles-tu ? Derrière
Chez nous, nous avons construit
L'île Bibi, mais sans faire,
Mon cher Martin, aucun bruit.
Nous y tirions de fameuses
Pièces, que l'on fabriquait
En forant dans des clefs creuses
Un tout petit bassinet.
La vitre d'une voisine
D'un coup se trouvant brisé,
Elle vint crier : «Vermine !
€ Payez le carreau cassé I )»
Henri, Laurent, je regrette
Avec vous le jeune temps !
L'on jouait à la cannette
Aux remparts jusqu'à douze ans.
Philippe, un jour à ta face
La cannette vint voler.
Ah ! bon Dieu ! quelle grimace
Fit la lèvre pour enfler!
Barthel * vendait des esquisses
De cosaques, d'artilleurs,
De Croates et de Suisses *
Que nous mettions en coi»leurs.
Quelle école buissonnière,
Sous la Restauration,
Nous gamins nous allions faire
Pendant la procession !
Et Meyer , l'homme à la canne,
A ceux qui pendant le chant
Causaient, tirait la membrane
De l'oreille ! Le méchant!
Au vieux marché des guenilles ' !
Chez Staedel on se rendait
Inspecter les pacotilles
D'anciens livres qu'il vendait.
s Le marche aux gnenilles est an marche où se vendent tontes sortes de vieille-
ries, entre antres des bonqnins. St»del tenut sa boutique de bouquiniste prës de
la maison Stœber, autrement dite maison du batteur en grange, à cause d'une
sculpture qui surmontait la porte.
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404
REVUE D ALSACE
Wie mer ne het hôre brumme :
«Mâche mer ken Durchenand !
<L Mâche dass in d'Schul er kumme I
«: Schaffen ich nur glich vum Stand I
Weisch Davidel, weisch Gottliewel,
In dins Vetfers Gartestûck . [wel
Hemmer gstucht manch Weiserûe-
Un Gelruewe fustedick?
Weisch wie drus am Gallebrûechel
Liesch un Kôlwele mer g'holt ?
Hett der Staufert im Fûrtûechei
Manche grûserli versohUI
Wie mer uf em Gallemâttel
Unsri Dracher hoch hen gstellt ?
Wie die gsackt sin uf *s Latâdel
Wenn ebs an der Wôu het gfehlt?
Wie si het der Wind getriwe,
Schakob, heschde Schnùrmûenlon,
Un isch einer henke bliwe,
Het's es als gar Leid gedon !
Wie mer hintrem Kupferhammer
MûUermaler gfange hen ; [mer
Wie^s do Schlenzer, Riss un Kram«
Uf der Rupejagd het gen !
Eb mer von der Jagd isch heime
Het mer als en passant noch
Weidli an de Beldebâume
Hurzle mûen im Schnockeloch !
Mit de schônste Ziwelblose
Sin mier Buewe herdewis
Durch die Wissethurnstrossgstosse.
's Stûck e Guff isch gçin der Pris.
Drus hemmer gebâscheit Flôte^
Giggrigi un Durledu,
Un Waldômle un Trumpete
's ganz Halbdutzet fir e Su.
D' Maikâfer sin g'schùttelt wore
Drus uf 's Pfeiffers Seilerbahn.
Au sin mier in truckene Johre
Uf de Mûskriej druf un dran.
Weisch Schakôbel y weisch Andresel
Wie mer Sidewùrm hen g*het
Un im alte Pfarrer Rôssel
D' Mulbeerbâum gebutzt so nett?
In der Wissethurnstross drowe/
's Hus hieher am Làmmelwirth,
Wenn ich em am Samschda Owe
D' Leidsbarrûck ha nuf kutschiert?
Wie mer sin botanisiere
Mit em Herr Magister Stolz :
Wie mer han mûen heimefûere
Sengelessle, Gras un Hoiz?
Weisch noch Lujel, weisch noch
Wie mer im Neuhôfflerwald [Martel
Hasselnusse g'holt manch Fâhrtel,*
Gertle in de Rieme gschnallt ?
Wie mer luschti, ohne Sorje,
Nus sin uf de Meiselock,
Mit der Limruth, frûej am Morje,
Durch de Newel, Stein un Stock?
Wie mer drus ins Baldners Garte
Hen de Bâches steije sehn.
Wie mer es han Ion ufwarte
Flade, Kôjelhôpfle schôn?
1 Garde champêtre redoute des gamins de Tëpoque.
'Baint-Qall est un cimetière de Strasbourg, des alentours duquel il est ques-
tion ici.
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POÉSIES ALSACIENNES
405
Il grognait (c'était son rôle) :
«Gamins, vous dérangez tous
«Mes livres I vite à Técole!
«De ma table éloignez- vous, if
Gomme on mangeait les carottes.
Bon David, chez ton cousin,
Lès navets, à grosses bottes !
Gomme on pillait son jardin !
On trouvait au marécage
Saint-GalP des joncs à scier,
Qu'on craignait, au maraudage,
Staufert" et son tablier.
Gef fs-volants ! Ah ! quelles fêtes
Sur le pré, près de Saint-Gall,
Quand vous tombiez sur nos tètes
Faute d'un poids plus égal.
Quand du vent la forte haleine
Vous poussait, l'on déroulait
Les ficelles I Quelle peine
Lorsqu^uh de vous s'accrochait.
Et quand on chassait chenilles
Papillons^ au Martinet,
Dans les buissons^ les ramilles,
Souvent on se déchirait !
En revenant de la chasse
A la «mare des cousins:»
Il fallait souvent qu'on passe
Sur le dos de ses voisins.
Rentrant par la porte Blanche
Avec des tiges d'ognons,
On recevait en revanche
Bien d'autres provisions :
Une épingle pour la pièce,
Prix à peine débattus !
Puis on fabriquait sans cesse
Guigriguis et turîutuSy
Gors et trompettes guerrières,
La douzaine pour deux sous !
Et puis nous faisions des guerres
Aux souris dedans leurs trous.
Hannetons î c'est avec joie
Qu'on grimpait aux peupliers!
Gomme pour les vers à soie
L'on dépouillait les mûriers.
Au faubourg de la Tour blanche,
Du vieux prêtre, à qui j'allais
Porter, avant le dimanche,
Perruque remise à frais î
A la course botanique
Magister StoUz présidait^
Gueillant VUriica qui pique
El des foins qu'on rapportait.
Puis on cueillait des noisettes
Au Neuhof , et des forêts
0 rapportait des baguettes
Qui servent à maints apprêts.
On les prend, on les encrasse
De glu, lorsqu'on va, contents.
De bon matin à la chasse
Des mésanges, par tout temps.
Lorsque Bacchitë sur sa tonne
Gonflait pour monter en l'air.
Nous consommions mainte bonne
Tartine au Jardin Baldner '.
8 Le jardin Baldner, cabaret d'ët^, où on faisait monter des ballons affectant
diverses figares, entre autres celle^ de Bacchus snr sa tonne.
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406
REVUE d'aLSAGE
For 's Mineralogisiei-e
Isch mer aD de kleiue Rhin,
Netti Quârtzle ze schwasiere
Un Rhinkissel owedrin.
Do sin d* Douanié als kumme
Hen es d' Sâckle visetiert....
Wie hen die anfange brumme
Wo sie nix als Stein hen gspûert.
Wer d' ganz Wuch isch brav gewese
Hel 's Sunda's e Schîlli kriejt,
Isch am Achte, noch em Esse,
Mit ins Bûhbelepiel vergnûejt.
Uf der Gartnerstub, ïm Knippe
Hen sie gspieit, un uf der Lind ;
Wer e Su het g'het fur Hippe
Isch si los gsin gar ze g'schwind.
Denkschnoch,Danjel,denksch noch
Wikel,
An 's nett Gretliel un sin Hansy
An de schlurige Hannikel^
An de Nochkomedidanz?
's Bûbbelspiel isch nimm' vorhande.
Un im Hans sin Lied isch us.
£r isch, mein i, bi der Tante,
Streckt de Kopf zum Daioch nus.
Kônnt vom Herrewasser, Pfutsche,
Von Ghristkindelsmàrk un Mess,
Von de Schlitte, Ischue, Rutsche
Noch verzâhie manchi G'spâss.
Doch isch 's Zit dass ich blie halle,
Sunsch gftbs gar e Zitung voU !
Lueje do ! £ DuUed Spalte !
Drum de Rest en ander mol.
's wurd eim krawlicht vor de Aue
Un so ganz kurios ce Mueth
Wemmer als zeruck duet schaue
In d' lieb Zit vum junge Bluet.
Do isch nix ze reclamiere :
Un wer lang lebt, der wurd ait ;
Duen mer in Geduld marschiere
Wie 's im Herre drowe gfallt.
In Afrik grad so wie d'heime
Spiele d* Buewe Da un Nacht,
Unter den Orangebâume
Vor mim Fenster hen si Jagd !
Negr, Arawer un Franzose,
Ditschi, Spanjer owedrin
Spielen ailes, unverdrosse^
Wie ze Marseill' un am Rhin.
Spiele nur, iehr Buewe, slritte
Wenn er ferli hen de Tasch.
Bôuken ich ! For spâtri Zite
Gitt *s Humor, Kraft un Kurasch !
Eins noch : noch em Spielgedûmmel
Uffgebasst, 's ganz Buewechor,
Denken an de Golt im Himmel
Schun in eure junge Johr.
Dass er Recht un Wohrheit ehre,
Ëinerlei von wellem Stand,
Dass er bravi Mânner were
Un der Stolz vom Yalerland !
< Oflatenrôhrlln ou Hippen, pAtisserie roulëe dMne pAte légère, faite de miel et
de farine» connue en Alsace et dans F Allemagne mëriaionale. (Gérard, Vanciennô
Mêoce h table.) tieraient-ce les plaiflirs ?
'Jean, Marguerite et Jean-Nicolas, personnages des thëAtres de marionnettes.
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POESIES ALSACIENNES
407
Savants minéralogistes
Au petit lihin nous trouvions
Des quartz, des cailloux , des schistes.
Qu'avec soin nous emportions.
Alors, passant aux frontières,
Les douaniers visitaient
Nos poches. Trouvant des pierres,
Ils grognaient et disputaient.
Un schilling aux bons, honnêtes
Gamins, dimanche, pour voir
Jouer les marionnettes
Sur les huit heures du soir.
Avait-on un sou : miracle I
Les chippes'}» vous l'absorbaient
A la fin de tout spectacle
Gomme les acteurs dansaient I
Hans^ Gréte* eurent leur théâtre
Au Tilleul, aux Cordonniers •.
Hannickel , flâneur folâtre
Au Poèle-des- Jardiniers*.
Hmiswursty 6 marionnette,
Que personne plus ne voit^
«Chez la tante^»^ mets la tète '
A la lucarne du toit.
Mais je vois que j'en débite
Bien trop. Ne criez haro,
Car je remettrai la suite
Pour un autre numéro. .
Comme le cœur se resserre.
Les souvenirs sont poignants.
Quand on regarde en arrière
Pour revoir son jeune temps.
Quoi qu'on réclame ou qu'on pense.
Vieux devient qui vit longtemps,
Faut donc, avec patience^
Laisser arriver les ans.
Comme chez nous, en Afrique,
Les gamins, de jour, de nuit,
Aiment jouer. Cette clique
Devant chez moi fait son bruit.
Le Français, l'Arabe ou nègre,
L'Espagnol ou le Germain,
Chacun fait tapage, allègre,
Comme au Rhône ou près du Rhin.
S'il faut qu'un enfant travaille.
Il faut qu'il s'égaye aux jeux
De son âge, qu'il bataille
Pour devenir courageux.
Songez, espiègle bande.
Déjà dès vos jeunes ans.
Que le bon Dieu vous commande
De devenir braves gens,
Je redirais mainte histoire
De bains, de pèche aux ruisseaux.
De la c Messe]»* ou de la foire^
Des patins et des traîneaux !
Et de vouer votre vie
Au droit, à la vérité.
De bien servir la patrie
Dont vous serez la fierté.
' Salle oà se rëanissaient avant 1789 les membres des tribus des cor^onnierB et
jardiniers.
* Au mont-de-piët^. — i Nom populaire de la foire de Saint-Jean.
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'408 REVUE d'alsace
XVI.
Miu Briefpetschaft.
Bplstal in Strosébnrjer Mundart.
An mini Frindi un Kox*re0pondiente.
SUbennAim'0 WochenliUtt Tom 1&. Juli 1868.
's het wohl schun Einer gsait : «Was isch dis fur e Fâssel?
Dovon versteht mer jo vom Sester nit e Messel !
Diss Petschaft schickt sich nit for e Herr Schuelmonarch ! >»
— Schouta I Sie excusiere^ min liewer Anstarch !
I ha dis Fâssel g'erbt von minere Grosstante :
Die isch als Bôjlere in Ruehm un Ehre gstande,
D* Pfarr- un Professerswiwer hen sich als uf sie gfreut;
Wie sie het 's keini gewe, vor Zite, wit un breit.
Sie het de Schribkalender* schun vor Neujohr mûen schicke
Dass mer sich ingericht mit Wâschen un mit Flicke !
Manchmol isch arriwiert dass sie het ândre mûen :
Do isch gross Fir im Hus un lamedawel gsin.
Isch sie als heime kumme, hemmer gelebt wie d' Fûrste :
Bim Emmethalerkâs, bi de Professerswûrste,
Bim mûrwe Kôjelhopf zuem e Glas alte Win.
Meerdriwel, Nusse, Mandle, mit Kafee owedrin !
Der P. E. Peter Engels, der Grosstanten iehr Vater
Isch Kiefermeister gsin, im Frauehus, e satter.
' Cetf« ëpître ne fourmille-t-elle pas de charmants traits de mœurs ? (Le <ni-
duoêeur,)
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POÉSIES ALSACIENNES 400
XVL
Mon Cachet.
Épltre en dialecte straeboiirgeols.
A xYies AmlB et Corre8poiicla.ntB.
AfftehM de Strasbourg (de ebes BUbemunn), 16 Jnillet 1868.
Quelqu'un m*a déjà dit : € Pourquoi ce tonnelet
«(Moi je n'y comprends goutte) est-il sur ce cachet?
«C'est un symbole qui ne convient au monarque
«D'une école?» '— Excusez! schoula*, cher Aristarqùe!
J'eus ma grand'tante qui chez dames de pasteurs
Et de gens distingués, surtout de professeurs,
Jouissait d'un renom pour son beau. repassage.
C'est d'elle que je tiens, pour clore ce message.
Le cachet au tonneau. Dieu I qu'oa la recherchait !
Bien longtemps avant que l'an ne recommençait.
Elle envoyait partout VAlmanach pour inscrire
Les jours où l'on voulait l'avoir pour lessiver,
Raccomoder le linge. On ne pouvait trouver
De seconde comme elle. Et, ne pouvant suffire
Partout, quand il fallut £siire des changements
Dans les jours indiqués, ça causait des tourments,
Des cris et des tracas : c'en était lamentable !
Venait-elle chez nous, on faisait bonne table, '
Vivant comme des rois avec ces excellents
Saucissons cuminés, d'un non moins bon fromage
D'Emmenthal, de flacons de vins d'un certain âge,
Raisins secs, Kouguelhopf * bien frais, non réchauffé,
Noix, amandes, enfln d'un excellent café.
^ SehomOf arabe, lentement.
^KonflrneUiopf, pAtisBerie alsacienne, ronde, trouée an milieu, fabriquée au
moyen d^nn monJe spëciiJ.
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410 REVUE D'ALSACE
P. E., min Urgrossvater, der bel sechs Tôchter g'het :
Mit Name Eleph, Liss, Susel, Ursch^ Grethelehn un Kâth.
Drej sin verhiroth gsin, leddi sin drej gebliwe
(Grad so wie der Apostel vom hirothe het gschriive !)
Sie hen iehr gsejnet Alter in d' siwezich gebrocht,
Un hen mer viel von Kriej un Sdmeiderszite gsprocht.
Wenu i e Prâmia gholt, baw i 's erum mûen traue
Biss nus in d* Krutenau, trutz Pferd un Mûllerwaue,
Do hen mer Tante, Base manch Grôschel gen zuem Lohn
Diss mit Plâsier i ha in d' Sparbûchs plotze Ion.
Dass mich, als wilde Bue, die gueten Engelsbase
Un Tante gern hen g'het, verstehl sich ganz von ase ^
. J ha ne als Nei:^ohrswûnsch hiengfitzt grad wie gedruckt
Un dofor manche Stolle, wie 's Mode g'sin, verschluckt \
Am Christda het 's als Milchbrod un Schwowebrôdle fj^enj
Am Ostere Speckkueche, den Osterhas dernewe.
D' Bas Lehn, d' Bas Lias mittnand ben e Wirthsbisel g'het
Im aile Seilei^âssel, mit eme Gârtel nett^
Bis sin d' Droits réunis mit de Burbone kumme :
Do hen sie 's Gschâft ufgsteckt un congé sich genumme.
Am Dunderscbda als baw i ins Scblahus derfe gehn
Zuem Vetter Vôuel, drin d' Ocbse schlaue sebn.
Von do bin i jeds Mol ins Seilergâssel g'stosse,
Hab Eierwecke kriejt un Raumkafee geblose !
Wo isch die glûckli Zit, 's iscb ailes wie e Traum !
I denk noch oft an 's Gârtel un sine Lindebaum.
^asûj lateinisch, von sioh selbst. (Anmerkung des Verfasserê,)
Le mot ase, von ase, de 8oi-même, est la locution latine a se, comme Bœse le
fait remarquer. H parait que dans le Tyrol allemand on dit a cota gehn, pour aHer
chez soi.
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POÉSIES ALSACIENNES 4tl
P. Ë. Soit Pierre Ehigels, père de cette femme,
Etait alors dedans la Maison- Notre-Dame '
Un maître tonnelier, homme solide et grand.
Cet arriëre-grand-përe avait plus d'un enfant :
Six ûlles : Clèphe, Lise et Suze, Oursch, Gréthe et Kœthe '.
Trois eurent des maris. De façon plus discrète
Trois autres ont bien mieux aimé le célibat,
Sachant ce que l'apôtre a dit de cet état.
Jusqu'à soixante-et-dix toutes six ont pu faire
Aller leurs ans bénis, et souvent de la guerre
Et des temps de Schneider^ j'entendis raconter
Mes tantes. Toutes fois que j'eus, par aventure,
Un prix, malgré chevaux, malgré mainte voiture
De meunier, il fallait partout le transporter.
Jusqu'à la Erutenau^ ! Les tantes, les cousines
Me donnaient en faisant leurs plus aimables mines
Piécettes de deux sous', qu'avec un grand entrain
Je Élisais retomber dedans ma tire-lire.
Qu'avec de vrais cœurs d'ange on aimait ce gamin
Joyeux et turbulent, pas besoin de le dire.
Aussi je fabriquais, de ma plus belle main.
Venait le jour de l'an, à ces bonnes cousines.
Aux tantes au cœur d'or, les souhaits les plus beaux,
En échange mangeant de succulents gâteaux.
A Noél on avait pains au lait et de fines
Friandises, formant de petits objets d'art.
A Pâques on avait de bons gâteaux au lard
Et des œufs de couleur c qu'un lièvre venait pondre^, j»
' Maison appartenant à rŒnyre-Notre-Dame (à la fabrique de la cathédrale).
' Clëophë, Elisabeth, Suxanne, Ursule, Marguerite, Catherine.
' Le temps de Schneider, la terreur, du nom de Taccusateur public en 1798.
* Krutenau, quartier de Strasbourg, riva droite de TIll, cëlëbre par une pronon-
ciation distincte du dialecte strasbourgeois et des mœurs plus onginales.
*Piëcettes de deux sous Petites pièces de 10 centimes, de cuivre argentë, aux
efSgies de Napolëon P' on de Jërôme, roi de Weatphalie, qui ne furent dëmonë-
tisees que sous Louis-Philippe.
* Œufs de Pâques. La lëgende enfantine alsacienne les fait pondre par un lièyre.
On y donne aussi aux enfants des gâteaux ayant la forme aun liëvre» mais pas
partout Le traducteur prend le mot Otterhas au figure ; Tauteur Tayait peut-être
pris au propre, puisqu'il est question de pàtisseriep.
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412 REVUE d'alsace
's sin alH schlofe gangen ins Grundioch ze GottUte,
Min Eltre, Schwester, Brueder. I muess elein noch stritte.
0 liewer Gott im Uimmel, gib mer stets Kraft un Gnad
De guete Kampf ze kâmpfe, bis dass min Stûndel schiat.
's Schlahus isch ôd un ler^ verschwunde 's Seilergâssel !
Un so isch mer gebliwe mins Urgrossvaters Fâssél.
1 haw ich do verzAhlt woher diss Petschaft stammt.
Jetz lewe gsund un wohi, i grûess ich alHsammt.
^Lehn, Madeleine.
' < Droits rënnis ! > L'auteur commet ici une erreur historique en les faisant Tenir
avec les Bourbons. Ceux-ci ne firent oue les maintenir malgré les promesses dV
bolition que le comte d* Artois avait faites. Le traducteur a juge inutile de traduire
Terreur commise par M. Bœsd.
XVII.
Wintersweh on Lenzes Last in Nord-Afrika.
Blidah,8. Aprill865.
(ElfliMiflcbM SunitegibUU Tom S. Joli 1866.)
Der Nordwind blost als druf un dran
Im Thaï un uf der Hdh !
Der Atlas het e Burnus an
^ Vom Scheilel bis uf d' Zeh.
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POÉSIES ALSACIENNES 413
Cousines Léne* et Lî$e avaient un cabaret
Ruelle des Cordiers avec un jardinet.
Quand vinrent les Bourbons, lasses de se voir tondre
Par les «Proits-réunis]»', ces filles ont mis fin
Au débit de boissons. Jeudi chaque semaine
J'allais à Tabattoir, chez Vogel, mon cousin^
Voir abattre des bœufs, et puis, ô bonne aubaine !
Ruelle des Cordiers j'allais manger du pain
Pétri d'oeufs et de lait, du café, de la crème.
Où donc est Fheureux temps? Si loin, qu'on croirait même
Que ve n'était qu'un rêve. Où donc est le tilleul
Du petit jardinet? Où donc les bonnes tantes ?
Elles dorment, hélas ! dedans leur blanc linceul.
Dans le champ du bon Dieu ! Frère, sœur, excellentes
Cousines, plus personne 1 Et seul je suis ici,
Pourchassant le chagrin, combattant le souci !
Donne ta grâce, ô Dieu I pour que je n'abandonne
Le bon combat jusqu'à ce que mon heure sonne.
L'abattoir est désert. Ruelle et jardinet
Disparus ! Je n'ai plus que ce seul tonnelet
Qui vient, vous l'avez vu, de l'arrière-grand-père.
Portez-vous bien, amis ! Vos mains, que je les serre.
XVIL
Hiver et Priutemps en Algérie.
Blidah, le 8 avnl 1865.
(PvbUë dans 1« uEIiSMii6h« SamatagibUtt >» du 8 Juillet 1866.)
* Quel vent du Nord ! il n'est pas doux.
Dans le val, sur le faite
Des monts ! L'Atlas' est d'un burnous ,
Couvert de pied en tête !
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414 REVUE d'alsulcs
's homisselt, newelt, Da un Nacfat
' . Un rejt als wie nit gschejd.
Mer meint d* Sunn het bankrott gemacbt,
Der Himmel isch verhejt.
0 Blida, tfuris Baredis,
I kumm nit us der Hôhi !
So Wetter macht eim Rummedis,
Mafwa, an Lib un Seel.
Do low i mer de TVinter d'heim
Wenn d' 111 un 's Brûschel gfriert :
Verzuckert zwitzre d' Beldeb&um,
Un d' Ohre mer nimm gspûert.
Wemmer Iszapfe kriejt am Bart,
Der Bode gixt un kracht,
Wemmer im Schelleschlitte fahrt
Dass 's Herz im Lib eim lacht.
Hit awer guckt d' Goldsunn evor,
Der Winter isch erum.
D' Mitidja steht im schônste Flor,
Un Freud isch ummedum.
0 blôuer Himmel, reini Luft,
Jeiz thau i widder uf :
Orangeblûejety Balsamduft
Othm i, un mach nit muf !
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POÉâlBÔ ALSAGISNKES 415
Quels brouillards ! Et des jours entiers
Il pleut, neige, bruine !
Soleil?... beau temps?... banqueroutiers!
Le ciel tombe en ruine.
0 Blidah ! triste paradis !
Dans mon antre je reste !
Car pour nos corps et nos esprits
Ce temps est trop funeste !
Vive l'hiver chez nous. Sur, TIU,
La Bruche les gens glissent !
Les arbres sont blancs de grésil,
Les oreilles rougissent î
Le sol crie^ et, grâce aux glaçons,
Nos moustaches grisonnent.
£n traîneaux nous nous promenons^
Et les sonnailles^ sonnent.
L'hiver s'en va. Quelles couleurs
Le printemps nous déploie !
La Mitidja se met en fleurs
Et nos esprits en joie.
Le ciel est bleu, l'air transparent,
La verdure si belle !
Quelle odeur l'oranger répand !
Moi-même je dégèle !
* Je ne sais si le mot « toxmaillea » existe danB le diotionnaire de rAeadëmie. En
Comte on emploie ce mot pour designer le collier de disqnes troues ou denelots
qu*on attadie au eou des eheTauz, etponi traduira du patois l'auteur n'hénte pas
à adopter un mot (patois aussi ?)^ mais bien facile à comprendre en français et
surtout bien pittoresque. [NoU du traducteur,)
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41$ REVUE D*ALSAeE
XVIII.
Epistel an de Frind ''''''.
IVo von Oftas, Gânslewer» un O&naelewsrpastete d*Red isch.
iBlidâb, 81. Mal 1866.)
Din liewer langer Brief isch gan^ exact ankumme,
I dank gar schdn dervor^ un ha mit Freud vernumme
Dass du mit lieiler Hut durch Spanje kumme bisch,
Heim uf de Dummesplon, so gaund as wie e Fisch.
's wâr werli nim ze frûej for mi ins Gschirr ze leije
Um dich^ min liewer Frind, mit Antworl zen erfreue.
An Zit het 's mer nit gfehlt, doch 's Wetter isch zue schôn :
Statt schriwe due i liewer in d' Berj spatziere gehn.
An d' Fontain' fraîche^ uf Mimisch, in d' Chiffa zue den Affe.
Do haw i, wie du weisch, im Frûejjohr viel ze schaffe.
De wursch gewiss dran denke wie mer erumspajtziert,
Wo de im Monet Hornung in Blida hesch campiert.
Do haw i der verproche de guete Frind ze saue.
In Rime, for de G'spass, was sich het zugetraue :
Drum bin i jetz au ferti mit mim Prâambelum
Un mach mit denne Worte' dass ich an d' Ghronik kumm !
Précis am Da Neujohr, bin i^ wie alli Dunder,
Uf unsrer Isebahn ganz flott noch AIsché nunter*
Wie i zuem N. N. kunun un saa em : «gross Neujohr! m
So rebundiert der mier : «Un e Pastét ans Ohr ! »
Druf geht er ans Buffet um ebs erus ze hole :
E Gânslewerpastet ! Die welle mer versohle !
^MimiBch. fort «bandonn^ sur une colline qtd fle détache de TAtUs, domiiie
Blida et d*ou Ton jouit d'ane belle yne.
*La Chiffa est une riyiëre qui parcourt (avec la route de Blida à Médéa) une
goxge sauvage de TÂtlas et d^ouche dans la plaine de la Miti^ift* pr^8 du vÛlage
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POfelES ALSAdEMMES 417
XVIII.
Épitre à l'Ami ***.
OÙ il est question d*Oie8, de Foies d'oies et de P&tés de foie ffras.
(Blidah, SI mai 1866.)
J'ai reçu, cher ami, la charmante missive^
Et je t'en remercie. Oh I tna joie est bien vive
De savoir qu'à trave^B VEspagne tu passas
La peau sauve jusqu'à la place Saint-Thomas.
Il serait à propos, ami, de me remettre
Au harnais, pour donner ma réponse à ta lettre :
Le temps ne manque pas, mais il est beau, le temps !
Et l'on aime bien mieux, par des jours si charmants^
Âll^r à la montagne, à la fontaine fraîche,
A Mimisch *^ au ruisseau des singes^. ÇSa m'empêche
D'écrire, tu le sais! Et lorsqu'on février
Tu campais à Blida, tu ne peux oublier
Que je vous ai promis de dire à nos intimes
Tout ce que nous ferions^ mais de le dire en rimes.
Trêve à ce préambule, et veuillez écouter
La chronique, mes chers, que je vais vous conter I
C'était le jour de Tan ! Je vins comme un tonnerre
Par le chemin de fer vers Alger. J'allai faire
Mon apparition chez l'ami, lui disant :
«Bonne année I » Il me dit, souriant finement :
tiC Avec un gros pâté I » court au buffet : la joie !
Il l'ouvre, il en retire un gros pâté de foie.
de même nom (station de chemin de fer). A environ une lieue dans la gorge un
petit ruisseau formant de nombreuses cascades se jette dans la Ghiffa ; ptha de ce
ruisseau vit une colonie de singes. Un cabaret, très pittoresquement situe sur le
bord de ce raisseau, attire de nombreux touristes, curieux de voir les singes en
liberté venir s'abreuver dans le ruisseau à certaines heures de la Journée.
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418 REVUE d' ALSACE
Diss isch eraol e Frosch fîr unsre Storck ! Mafwa !
So fini Wahr kummt selte noch unsrem Âfrika !
Meerretti, Serwila, Schambung^ Surkrui un Blechei,
Kummt jetz ganz rejelmâsi îm Winter ûwer 's Bâchel.
Lue do ! Vier Flâschie Klâwner gucke zuem Buffet rus,
Un Schwowebrôdle gar ! Dis isch emol e Struss !
I ha den Aue z'ersch nur halwer welle troue.
Es wurd glich conseil g*halte un unser Plan gezôue :
Me nemme d' ganz Pastct, plumbiert^ unter den Arm.
Sie -wurd zum Docter X. kutschiertnoch ase i^'arm^
Wo mer zuem Déjeuner sin beidi ingelade.
Mer hen ne, werzina, nit stecke Ion im Schade.
Uf denne Schrecke reist d' Pastet wider ganz fin
Us der rue Juba furt in d' rue de la Marin !
Mer genn es Randewu uf zeh den andre Morje
For unser Landsproduct noch Note ze versorje,
Nix hinte un nix vorne als nur e Laiwel Brod,
Zum Dessâr Mandle, Bière : do lide mer ken Nolli.
Mer hen es amusiert un regaliert wie d' Fûrste.
D' vier Flâschie Klâwener hen sich ganz glatt Ion biirsle,
E Winel numéro eins, mer hen sie schôn geleert
Uf 's Wohl von unsre Frind ze Slrossburg, )îe!) un werlh.
Am End, sapienti sat^ un mier zwei dHî Staches
Mer hâtte bal geglûejt wie uf em Fass der Bâches ! '
Ins café d'ApoUon simmer vergnûejt geruckt
Un hen zuer Vorsorj dort e Tâssel Moka gschluckt
Un de Kurrier derzue. E Promenad ins freje
Schlat druf min NN vor. Kann werli nix verheje !
Mer sin noch Mustapha un hen gemûethli g'sprocht.
Von unsre Buewejohr viel uf 's Tapet gebrocht,
Hen gsprocht von liewe Frind, von guet un bôse Zite,
Kuntad un RobeHsau, Sankt-Gallen un Gottlite^
Von Schilke, Bische, Hône^ von Ostwald un von Barr,
Von Kehl un Bade-Bade, von Wien un Genf sogar.
I ha de Wald, ma foi, nimm gsehn vor luter Baume,
^Par doBBUs le ruisseau, à travers la Mëditerranëe.
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POÉSIES ALSACIENNES 419
Quelle grenouille pour nos cigognes I Ma foi !
Car en Afrique on n*a pas bien souvent de quoi
Se régaler ainsi I Raifort, côtis, choucroute,
Cervelas et jambons savent trouver la route
Par dessus le ruisseau*. Mais de ce gros pâté
Flanqué de bon Klewner? yen suis tout épaté.
A mes yeux tout d*abord je ne voulus pas croire !
Puis nous tînmes conseil, et^ suite de Thistoire,
Comme chez le docteur on était invité,
Tout plombé l'on voulut transporter le pâté
Chez ce bon médecin. La chose fut conclue :
Le succulent morceau s'en alla de la rue
Juba vers celle de la Marine. C'était
Bien payer son écot. Et tous nous avons fait
Cette convention de quitter nos demeures *
Le lendemain matin^ pour aller vers dix heure$t
Consommer le produit de notre cher pays.
Avec rien que du pain, mais gais et réjouis,
Nous le mangeâmes tous. Des poires, des amandes
Furent tout le désert. Mais on but quatre grandes
Bouteilles de Klewner, première qualité. • -
Chers amis de Strasbourg, à vous, votre santé !
Mais sapienti sat I Chacun a la figuré
Plus rouge que Bacchus enfourchant pour monture
Une tonne I On s'en fut et l'on se colloqua
Au café d'Apollon, dégustant le moka
Et lisant le Courrier. «Allons à la campagne ! »
Propose notre ami. Calment on l'accompagne.
On va vers Mustapha *, causer de l'ancien temps
Et des farces qu'on fit pendant ses jeunes ans,
Rappelant et Saint-Gall et Robertsau, Contades,
Schiltigheira, Hœnheim, Barr, Ostwald et Kehl et Bade,
Vienne même et Genève^ et bons et mauvais temps,
Et les gens que l'on n'a revus depuis longtemps.
Je ne vois la forêt les arbres me la cachent :
* Mustapha (voir plus loin).
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4â0 RSVUE D^ALSACnS
Ha werzina gemeint i sej nimm wit von d'heime.
Doch het mi der blôu Himmel un d' golde Sunn gemahnl.
Dass Afrik mier ich worre zuem zweite Vaterland I
I kumm us em Concept !. .. Wo simmer stehn gebliwe ?
Ze Mustapha am Meer. — Was hemmer noch gelriwe?
Im Heimgehn uf den Owe het sich der Durst gerûert^
Do het der Khng, der Brôuer, uns uf der Slell kuriert.
Er isch von Wassle d'heim, un macht^ min sechs, ken Blembel :
Es kônnt ne mancher noch sich nemme ^uem Exempel !
Druf simmer heim getreppelt, e jeder in sin Nest,
Un hen frindschafLli gschlosse 's Gânslew'rpastetefest,
Eh mer vonnander sin, hammer noch fest duen stelle,
Dass mer ze Blida bal'd' Furtselzung halte welle
Bire Flasch Beaujolais^ zuem Rest von der Pastel,
Odr e Flasch Médéah, wo Fir un Hunni het.
Doch isch, weje der Hitz, us unsrem Pian nix worre :
Dis het de Frind NN gewalti g'fuxt un g'schore I
*s Restel het Hor bekumme. Er het's i schun verzâhlt.
Es durt ken Ding hait emg uf dere krumme Welt,
D' Naturgschicht vun de Gâns hawi perfekt verstande |
D'heim bi der Mueter seli un bi der alte Tante. I
Diss isch noch e Kapitel zue mine Buewejobr ;
's isch schun e schôni Zit, doch weiss i 's noch uf 's Hor : |
Am Frida, wenn als d' Mamme vum neue Mark isch kumme^
Bin i ergeje g*hupst un ha glich 's Wort genumme ;
En passant haw i au der Mârkkorb visetiert^ |
Ob nit e Millrumskûechel, e Flâdel drin loschiert. j
<c Juh ! d' Mamme briugt e Gans ! E Gunster ! E Ganslâre !
« Was gelte sie ? — Elf schilli ! — Wo isch 's nett Thierel hère ?
«Von Entze oder Blase? Isch 's us der Roberlsau?
«Von Mundelse, Hussberje? kummt 's us der Wantzenau?» i
1 ha nit derfe fehle wenn 's gangen isch an *s Stopfe,
An 's Welschkornreine, Weiche, ans Metze un ans Ropfe,
* Du Medea. L^Âfrique produit maintenant de fort bon rin. Le traducteur a
goût^ à la station de Boufarik et chez un compatriote à Douera des yins blancs
rappelant les meilleurs crus de TÂlsace:
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POÉSIES ALSACIENNES 421
A la réalité les souvenirs m'arrachent.
Suis-je chez nous? Mais non ! Mes yeux sont éblouis
Par ce ciel, et l'Afrique est mon second pays.
Mais j'ai perdu le fil ! Mais où donc en étais-je ?
— A Mustapha près de la mer ! — Et quel manège
Fimes-nous bien après ? — Mais grande soif nous prit
Quand nous fûmes rentrés, et Kling nous en guérit.
C'est un compatriote ; il est de Wasselonne,
Et, modèle à citer, sa bière est toujours bonne !
Puis, pour rentrer chez soi, le soir^ on s'est hâté
Lentement, pour finir la fête du pâté.
Mais tout d'abord chacun^ avant qu'on ne se quitte.
Décide qu'à Blida la fête aurait sa suite.
Qu'on mangerait le reste avec du Beaujolais^
Ou bien du Médéah *^ si doux à nos palais !
Mais ce reste, ô malheur, eut de la chevelure^
Ce qui ne put, hélas I embellir la coiffure
De notre cher ami. Quel monde contrefait!
On n'y voit jamais rien d'éternel, de parfait !
Jeune j'étais un grand connaisseur en fait d'oies.
Ma mère s'occupait à fabriquer des foies,
Ma vieille tante aussi. C'était un bien beau temps,
Un beau chapitre du récit des jeunes ans.
Les vendredis j'allais toujours à la rencontre
De maman revenant du Marché-Neuf. «Oh ! montre
«Ton panier ! dis-je, par le plus beau des hasards
« Aurais-je tartelette ou gâteau ? Le beau jars I
«Et puis cette belle oie ! Et combien donc, ma mère,
« As-tu payé la béte? — Onze schillings*. — Pas chère.
« Vient-elle de Blœsheim, Entzheim, la Robertsau,
«Mundolsheim, Hausbergen, ou bien la Wantzenau?x>
Puis, quand on l'emboquait, opérer le triage
Du mais, le mouiller, me donnait de l'ouvrage.
* Onse Bchilli a 44 sons.
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425 REVUE d' ALSACE
ftScbâl Keste, hâckel Ziwle !)» het als min Mamme g'saii,
Un so hemmer manch Gânzel in d* Brotsôu ningelait.
Do haw i gar nit ufg'hôrt ze nause un ze beitle,
For d' Lappe zuezen&hje, for d' Brûstle fin ze -schnâttle.
« Kriej i de Birzel hit? Derf i de Springer han?
oc Wenn Ion mer Gânsfett us?:» Isch 's gange druf un dran.
Am nettste isch als gain wenn d' Grans mer usgenumme
Un wemmer 's Gluck het g'het e Lewer ze bekumme,
Glichling un ohne Flecke, un sait un wiss wie Schnee,
Bin i gar lusti gsin un g'sprunge hoch in d' Hôh I
— Emoi isch unser Lewer nit Num'ro Eins gewese
Un d' Tur isch an mich kumme in d' Stadt mit nin ze bese.
«Do hesch e Dessertteller, e ganz frischi Salvet»
Saat d' Mamme : Fall nur nit 1 E Guide, wenn 's guet geht ! »
Un mit Ye I^eidsplâsier bin i d' Langstross nin gange
Um d* Expedirîon bim Artzner anzefange.
Der biet e Drissiger. Druf nim i d' Thùer in d' Hand,
a:Diss isch ze wenni, denk i un sa : Acye binand I ii^
Derno geht 's haidebrilsch in d' Mûnstergass spaziere
Zuem Doyen,.. Der duet mer e zwanziger offriere.
Er sat : <;Min Schatz^ din Lewer isch viel meh roth aïs wiss,
<rUn bi dem laue Wetter isch noch ken gross Geriss ! »
Diss macht nit min Afiar. Drum Extrapost noch Note
In d' Judegass zuem Mûller. Kriej fufzeh Su gebote.
Newe der Stadt Paris, bim Michel^ ken Gebot.
Do steht der Ochs am Berj un weiss nit jischt nit hott.
Am End muess i wohl gar min Lewer heimetraue
Wie mil abgsâjte Hosse. Was wurd do d' Mamme saue?
's Curasch verlosst mi nit. Do kommt 's mer in de Sinn :
« Wili glauwi noch e mol zeruck zuem Ai*tzner hin.
« 's isch wohl e bissel witt ! I derf ken Zit verliere.
« Gewinnt nix wer nix wôut I I will 's emol prowiere ! *
^ Le Springer, dans le langage des gamins de Strasbourg, désigne on os de Toic
en forme de fer à cheval, qui leur servait à faire des jouets sautant bmsquement
en Tair ; on peut traduire ce mot aussi bien par sauteur que par ressort
'm Quand fondra-t-on la graisse?» Question importante k cause d^s morceaux
de graisse frite.
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POÉSIES ALSACIENNES 423
Quand on tuait, plumait, je pelais les marrons
Qui servaient pour la farce et hachais les ognons,
Et puis je recousais et faisais mainte fine
Ciselure, ma foi, sur la grasse poitrine !
«Aurai- je le «sauteur» • ? aurai -je le croupion?
«Quand fondra-t-on la graisse* ?» était ma question.
Le plus intéressant était de vider l'oie,
Et Ton était heureux quand on trouvait un foie
Sans tache^ ferme et dur^ d'une entière blancheur.
Et je sautais en l'air pour montrer mon bonheur.
Maman, c'était mon tour, me mit sur une assiette
Un foie et le couvrit d'une blanche serviette.
Il n'était pas bien beau. « Si l'on t'offre un florin ',
Dit-elle, ça n'ira pas mal I » Je vais bon train
En ville. Je parcours d'abord la Grande Rue,
Commençant par Artzner. A la première vue
Il offre trente sous. Je pense : «C'est trop peu. »
Je prends la porte en main et je lui dis : «Adieu ! »
Et de là je m'en vais vers la route du Dôme
Chez Doyen qui me dit : «Vingt sous, petit bonhomme^
«C'est tout ce que ça vaut! c'est plus rouge que blanc,
«Etj par cette chaleur, l'acheteur, soyons franc,
«Ne mord pas. i» Ouel dommage ! Allons donc à la rue
Des Juifs. MMler^ hélas ! quelle déconvenue !
M'en offre quinze sous et Michel tout auprès
La Ville-de-Paris* n'offre rien ! quel succès !
Irai -je à droite, à gauche ? Plutôt essayerai-je
De retourner, ma foi ! de nouveau chez Artzner?
C'est bien loin ! je le sais, mais je ne serais pas fier.
Ne perdons pas le temps et courons-y bien vite.
En ne rien essayant, jamais la réussite
Ne peut nous couronner. Mais une dame en sort,
'Artzner, Doyen, M&ller, Michel, fabricants de pâtes de foie gras renommes
pendant la jeunesse de Bœsë.
♦La Ville-de-Paris, brasserie au coin des mes des Frères et du Faisan, en face
du Marchë-Gayot.
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424 REVUE d'alsace
E Madam kummt erus. Die biet mer, Sapperment,
E Guide ! (Vor Plàsier haw i mi schier nimm kennt.)
Ud e Pastetel drin ! 'â isch werli nit geloûe^
Un wer 's nit glauwe will, het bôs hait nochzefrôue I
Im Uandel un im Wandel geht 's noch so hitzeda !.
Nur chance muess einer han un Tupeh, werzina !
Was soll i wittersch noch verzâhle von do hiwwe?
Unser Ueuschreckeplôu steht in der Zitung b'schriwwe !
Sie hen nit aHes[g'fresse, un sunst im ganze Land
Stehn Bauwolj Duwack, Wetsse un Rewe ganz soharmant.
d' Turcos, d* ScKassôr, cP Zuave sin druss im Feld gewese,
Geje 's Heuschreckevolk mil Marmit, Stang un Bese.
Mit denne Wort, iehr Frind, will i d' Epistel schliesse.
I denk 's Strossburjerditsch -wurd nieme gross verdriesse :
D' Strossburger Muetersproch isch alleMril noch schôn !
Drum lewen alH wohl ! Adje î Uf 's Widersehn I
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POÉSIES ALSACIENNES 425
Le voit, m'offre un florin ^ et de plus, heureux sort !
Un bon gâteau pour moi ! Mon récit est conforme
Aux faits. Qui ne le croit, eh bien ! qu'il s'en informe !
Dans le commerce il faut, et partout^ c'est un fait,
Du bonheur, de la chance et surtout du toupet !
Mais que pourrai -je donc dire en fait de nouvelles
D'ici ? Tous les journaux ont de nos sauterelles
Détaillé les dégâts. Elles n'ont tout mangé :
Vignes, tabacs, cotons, blés, rien n'est dérangé !
Zouaves et chasseurs, turcos ont mis en fuite
CSes insectes, avec balais, perche et marmite.
Sur ces mots, chers amis, terminons cette fois.
Veuillez bien accueillir mon patois strasbourgeois.
La langue du pays est toujours bien venue :
Adieu I non î plutôt à la prochaine entrevue !
^ Goolden (florin), terme adopte ches le StraBbonrgeois pour designer la pièce de
deux francs.
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BULLETIN BIBLIOGRiPHIQUE
Deux procès oriminels dans les abbayss de Remlremoat et de
Poneeay, par A. Benoit, membre correspondant de la Société d'ému-
lation des Vosges. Ëpinal, imprimerie de £. Busy, 1889. — Plaquette
de 22 pages in-8o.
Deux chanoinesses des abbayes de Poussay et de Remire*
mont sont inculpées d'infanticides, poursuivies dans les formes
réservées à leurs ordres et échappent, toutes deux, à la peine
du dernier supplice édictée par les lois lorraines.
La première, Mu>«de la Paillelerie, appartenait à Tabbaye,
dite des servantes, de Poussay; Taulre, M°^® Marie-Anne-
Ursule, d'Ulm, appartenait à la noble abbaye des chanoi-
nesses séculières de Remiremont, ce qui prouve, une fois de
plus, que la fouine diabolique pénétrait alors aussi bien dans
les poulailliers de la haute noblesse que dans ceux de la
roture.
M°^ d'Ulm eut le désagrément d'accoucher dans l'auberge
de la veuve Bernard de Munster, près Colmar, la distraction
d'étrangler son enfant et l'indélicatesse de le jeter dans une
fosse d'aisances à Colmar, où elle était de passage pour
retourner au pays des bonnes mœurs el de la crainte de
Dieu. Mais elle fut arrêtée, conduite en prison, soumise à un
interrogatoire pénible et à une humiliante confrontation
avec la veuve Bernard de Munster et sa fille.
Le cas était embarrassant pour la magistrature du Conseil
souverain d'Alsace. Ce conseil avait, heureusement, pour
premier président un homme avisé; M. de Corberon, qui a
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 427
laissé son nom à Tune de nos rues de Colmar. Il évoqua Taf-
faire, fil défense au procureur de passer outre, en référa à
la grande chancelterie et demanda les ordres du roi. Ces
ordres ne tardèrent pas à arriver : M"^ d'Ulm fut remise à
S. A. le duc de Lorraine qui «en fera telle justice que S. A.
jugera à propos ». Il parait que M^* d'Ulm retourna dans son
pays après quelque temps de retraite danis un purgatoire
.conventuel delà Lorraine. Cela se passait en 1711.
La relation est extraite des Amales de la Société d'émula-
tion d'Epinal.
II.
BnUetin de la Société philomatlqiie vostlenne. — 14* année,
1888-89, Saint-Dié, imprimerie de L.Humbert, 1889. —Vol. in-8» de
381 pages, avec 33 planches.
Des travaux historiques sérieux remplissent ce bulletin.
Le premier expose, à grands traits, la situation de l'abbaye
de Remiremont vis-à-vis du duc de Lorraine à partir du x*
jusqu'au xiii^ siècle, Torigine, l'objet et la formule du ser-
ment que le duc prêtait à Tabbaye sur la Pierre-Blanche;
le cérémonial de rentrée du prince dans la ville et les réjouis-
sauces publiques dont sa présence était l'occasion; le second
donne d'intéressantes informations sur le départ du sire de
Joinville pour la croisade avec Louis IX, son entrée au service
du roi| dont il est l'historien, la victoire et le désastre de
Mansourah, la captivité du roi, les angoisses de la reine
Marguerite, la naissance de Jean Tristan, le séjour en Syrie
et en Palestine, le retour en France, le vœu à saint Nicolas
de Lorraine, l'origine de la loi de Beaumonty de la relique de
Saint-Nicolas-du-Port, la vieillesse de Joinville, la destina*
tion de ses mémoires et l'alliance de sa famille avec celle de
Lorraine Vaudémont. — La première de ces notices, est due
à M, Bernard Puton, la seconde à M. P. de Boureuille.
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428 REVUE D'ALSACE
De son côté, M. G. Save fournit au Bulletin une sigillogra-
phie de Saint-Dié, commencée par feu Edouard Ferry; elle
est complétée par M« Save qui étudie soigneusement chaque
pièce, en fait la description ainsi que la reproduction fidèle
et bien lisible sur vingt-trois planches dont le Bulletin est
illustré. 11 n*y a pas moins de cent dix-sept sceaux dont la
date est indiquée au bas de chacune des reproductions.
A son tour, l'abbé Chapelier confie au Bulletin c son beau,
vase d'or, ciselé par une main habile et rempli des plus purs,
des plus salutaires parfums». — Ce (vase) est en effet un
joyau historique, composé d'un métal inconnu de nos jours
et ciselé par une artiste d'un goût et d'une délicatesse inap-
préciables. Cette artiste est M<oo la comtesse Marie-Antoinette
de Messey, autrefois cbanoinesse de l'abbaye de Remiremont.
C'est la pure senteur du lys qui se dégage de ce bouquet lit-
téraire dont, pour la délicatesse du moins, aucun académi-
cien ne renierait la paternité. — Une note de M. le vicomte
de Warren sur le sort des derniers descendants des du Chatelel
et de leur fortune depuis la Révolution, et une notice sur la
vie et les œuvres de l'abbé Bexon, par l'abbé Buisson ter-
minent, avec une nouvelle note de l'abbé Chapelier, le Bulle-
tin dont le signalement précède.
III.
Mémoires de la Société ai*chéoIocrique et historiqae de l'Oriéa-
nais. Tome XXII. — Orléans, imprimerie de H. Herluison, 17, rue
Jeanne-d'Ârc, 1889. — 1 vol. in-8o de 618 pages.
Chacun des mémoires que ce tome renferme offre un grand
intérêt pour l'histoire particulière de l'Orléanais et souvent
aussi pour l'histoire générale de la France. On ne perd pas
son temps en lisant ces différents travaux, on y recueille
constamment des connaissances nouvelles sur des faits
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 489
inaperçus ou ignorés. Mais le rôle de cette Bévue vis-à-vis de
nos sociélés savantes, doit se borner à un abrégé des tables
de matières afin d'indiquer & ses lecteurs où ils trouveront
les études qui peuvent les intéresser spécialement. Or les
Bulletins de la société orléanaise sont à coup sûr au premier
rang de nos chères et utiles publications provinciales. Voici
très sommairement la liste de ses travaux pour le Bulletin de
1889. On y lira:
De M. Baguenault de Puchesse, une notice sur l'expédition
des -Allemands en octobre 1575 et la bataille de Dormans,
dans laquelle Henri de Guise reçut le surnom de le Balafré ;
De M. J. Loiseleur, un mémoire très instructif sur les pri-
vilèges de l'Université d'Orléans, l'abus de ces privilèges et
les troubles qui en résultèrent ;
De M. Ludovic Guignard, un rapport compétent sur les
découvertes de l'âge du bronze à Blois, avec deux planches ;
De MM. Boucher de Holandon et Adalbert de Beaucorps,
une notice sur un vase funéraire de l'âge du bronze trouvé
dans un tumulos de Reuilly ;
De M. Trancheauy une étude des représentations théâtrales
au collège d'Orléans au xviii® siècle ;
De M. Desnoyers, la description des objets trouvés dans la
Loire depuis 1875 jusqu'en 1886 et leur classement: époques
gauloise, gallo-romaine, mérovingienne, moyen âge, renais-
sance-et siècles suivants ;
De M. L. Jarry, le testament inédit de Dunois et autres
documents ;
De M. l'abbé Cochard, une étude historique sur les exer-
cices en plein air et notamment sur le jeu de paume ;
De M. Eugène Vignat, une étude sur une clochette des
morts en lisagè au xiiP siècle;
De M. Boucher de Molandon, le sceau de Jacques Boucher,
trésorier du duc d'Orléans en i439, des renseignements sur
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430 REVUE d' ALSACE
sa famille, son bôlel et son monument funéraire ainsi que
des souvenirs du temps de Jeanne-d'Arc;
De M. TranchaUy une notice sur des albums français et
allemands;
Et enfin de H. L. Jarry des documents rectifiant les con-
naissances admises sur la date de la construction et le nom
des premiers architectes du château de Chambord.
*Ces indications suffisent, sans qu'il soit besoin d'insister,
pour démontrer aux studieux l'intérêt qui s'attache aux tra-
vaux de Tune de nos meilleures académies de province. .
IV.
ItOB OaadMi. — La Fin de daax héros. — La Chevauchée de la
vierge ou Notre-Dame des Bois.
La plupart de nos provinces ont un mets populaire qui les
distingue les unes des autres. L'Alsace a la cboucroule,
l'Auvergne la soupe aux choux, la Francbe-Comté a les
gaudes. Ces particularités servent aujourd'hui de mots de
ralliement aux provinciaux noyés dans le flot des grands
centres. A Paris, elles réunissent plus ou moins fréquemment
autour du plat populaire les personnes originaires de la
même province. Mais les Gaudes n'ont pas seulement leur
réunion mensuelle à Paris ; elles ont encore leur journal à
Besançon, pour s'occuper spécialement des choses de la
Franche-Comté. Nous ne connaissons que de nom ce journal»
puis par les deux brochures qui nous arrivent et dont les
titres sont en tête de cette note. Ce sont des tirages à part;
cela prouve que l'histoire et les traditions du pays ont à leur
service, dans le journal, Les Gaudes^ l'imagination de ses
rédacteurs et l'amour des belles-lettres.
La première de ces brochuresi écrite par H. Célien Che-
vassus, est l'esquisse biographique de deux Franc-Comtois^
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 434
qui résislërent par les armes à la réunion de leur pays au
royaume de France. Ces patriotes, fldèles à l'Espagne, étaient
Claude Prost, dit capitaine Lacuzon, et le curé Marquis.
Celui-ci mourut dans sa cure de Sainl-Lupicin, tandis que
Claude Prost s'expatria et mourut à Milan en 1681, trois ans
après la réunion. — La seconde est un charmant petit poème
consacré à la légende de c Notre-Dame des-Buis » et à celle
de la € Combe d'Enfer». — Prix : 60 et 30 centimes.
Bnlletin de la Société indnatvlaU» ém
Une série de notes consignées dans le Bulletin de la Société
industrielle de MuOiOuse^ mois d'avril et de mai 1889, par
M. Auguste DoLLFUs, permet de se faire une idée des ré-
sultats acquis par l'intervention de la Société, depuis sa
fondation jusqu'à nos jours. Dans l'esprit de l'auteur, ces
noies peuvent servir de base à une histoire méthodique des
insiilutions fondées sous le patronage et la direction de la
Société depuis environ vingt ans, ayant toutes pour objectif
le progrès dans la main-d'œuvre, dans l'enseignement pro-
fessionnel et dans le bien-être des populations vouées aux
travaux de l'industrie. Dans cet ordre d'idées, les conquêtes
mises en pratique ont une portée considérable; elles peuvent
surtout être appréciées par les personnes assez avancées en
âge pour comparer sciemment les conditions du temps passé
avec les conditions du temps présent.
Nous avons toujours pensé que l'histoire de l'industrie à
Mulhouse et dans l'Alsace en général est un sujet intéressant
à aborder; qu'il offre à tous les points de vue un horizon
susceptible d'être étudié, reconnu autrement que par des
procès-verbaux, des rapport&j, des statistiques, quelques dis-
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432 REVUE d' ALSACE
cours et notices évoluant tous dans le secteur utilitaire ou
escomptable aux lieux et aux moments où ils se produisent;
nous avons toujours pensé que de ce mouvement, qui ne peut
rester stationnaire qu'à la condition de reculer, il y a à
dégager autre chose que le résultat matériel, et que les
exigences de la vie industrieUe ou simplement industrieuse
condamnent les forts et les faibles à demander sans cesse au
génie humain de nouveaux progrés, de nouvelles amélio-
rations.
Il se trouvera peut-être un jour un compatriote assez ex-
périmenté, une plume assez exercée qui abordera cette
histoire de façon à la mettre à la portée de toutes les intelli-
gences, avec les couleurs nécessaires pour en rendre la lecture
instructive et attrayante.
Quant aux travaux scientifiques de la Société, la tâche à
remplir sera plus ardue que celle des institutions. Elle aussi
est susceptible d'être assez souvent dépouillée d'une techno-
logie plus euphonique dans un atelier ou une séance de la
Société que dans la langue vulgaire.
Fréd. Kurtz.
filniboarg, typ. O. FlaobbMh.— Si47.
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Google J
LE GÉNÉRAL
FREDERIC-LOUIS WALTHER
r f
et
SA FAMILLE
I.
«N'eûl-il pas mieux valu — dit Tauteur du volume qui
«est devant nous< — laisser vivre ces souvenirs de famille
«dans le secret des cœurs, car ils n'étaient pas Tails pour le
«grand jour? Leur valeur risque de s'altérer au contact de la
«curiosité ou de rindifférence. »
Ces scrupules et ces craintes placent le livre dont il s'agit
sous la sauvegarde du culte de la famille. Cela nous a fait
hésiter un moment à lui demander les informations qu'il
renferme, concernant l'histoire de l'Alsace. Il est difficile,
en efTet, d'aborder, dans ces conditions, de pareils sujets
sans courir le risque de froisser involontairement l'intime
pensée de Fauteur. Mais, après réflexion, nous avons estimé
que des considérations d'un ordre plus général avaient
i M«« AndréWalther (1807—1886). — Paris, librairie Fischbacher,
société anonyme, 33, rue de Seine, 1889. — 1 volume grand in-8« de
VII-548 pages et un portrait.
18
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434 REVUE d'alsace
cependant déterminé à livrer Tœuvre eau grand jour» et
que, dès lors, notre hésitation devait également céder le pas
à l'intérêt qui s'attache aux hommes du pays. A ce point de
vue, c'est la petite part de l'ouvrage qui doit nous occuper,
car les huit dixièmes de ses pages sont consacrées à la vie
morale et active de la mère de Tauteur. Réduite à ses pro-
portions rationnelles, notre tâche est Tacile, par la raison que,
ne voulant pas refaire ce qui est bien fait, nous n'aurons, la
plupart du temps, qu'à copier ou paraphraser ce que nous
apprend le beau livre d'un fils honorant la mémoire de sa
mère.
II.
A la fin du siècle dernier une petite commune de l'arron-
dissement de Schlestadt, Obenheim, apprenait que le jeune
fils de son pasteur, M. Walther, avait quitté la maison
paternelle pour s'engager dans un régiment de cavalerie, en
garnison à Strasbourg. Son père désirait naturellement qu'il
se vouât à la carrière pastorale de la confession dans laquelle
il élait né. Mais Frédéric-Louis Walther, ne se sentant pas de
vocation pour la théologie, s'éloigna du foyer paternel sans
l'autorisation de son père et, quelques jours après son
départ, il était hussard dans le régiment de Berchini. C'était
en 1781.
Dépourvu de titres nobiliaires, la carrière des armes était
alors pour lui une impasse de laquelle il n'aurait pu sortir
qu'en revenant par le chemin qui l'y avait conduit. Mais
quatre-vingt-neuf a sonné, les barrières tombent et l'impasse
dans laquelle, pendant huit longues années, le hussard est
demeuré inaperçu, lui oITre une issue qu'il saura franchir
parmi les plus vaillants.
Huit années de discipline et d'apprentissage guerrier
avaient fait du hussard de Berchini un.militaire bien pré-
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LE GÉNÉRAL FRÉDÉRIC-LOUIS WALTHER ET SA FAMILLE 4Ctô
paré pour prendre une place marquante dans les légions
affranchies de la nouvelle France. Après y avoir fait ses
preuves pendant encore plus de deux années, il sortit des
rangs en 1792 avec les épauletles de lieutenant et un an plus
tard, en 1793, il gagnait celles de capitaine. Il fit, en cette
qualité, la campagne de TArgonne, sous Dumouriez, et celle
du Nord, où il se distingua à Jemmapes. Blessé d'un coup de
feu à la bataille de Nerwinde, il passa chef d'escadron. C'est
en cette qualité qu'il fut envoyé à l'armée des Alpes, puis
détaché pour prendre part au siège de Lyon. Sur la proposi-
tion du représentant du peuple en mission, il fut promu
adjudant-général, chef de brigade. Son biographe ajoute
qu'à ce siège cil se fit remarquer par son humanité et que
les habitants de cette ville lui en manifestèrent la plus vive
reconnaissance». Le 1er brumaire an II (22 octobre 1793) il
fut nommé général de brigade.
Pendant les années qui suivirent jusqu'en 1796, le général
dut remplir des fonctions relativement sédentaires, consistant
en travail d'organisation et d'inspection, pour le moins aussi
utile que le service actif. En 1796 il fut attaché à l'armée de
Rhin-et-Moselle; mais il dut bientôt retourner à l'armée des
Alpes pour commander la cavalerie qui passa en Italie, prit
une part active à tous les combats qui se succédèrent jusqu'aux
préliminaires de paix de Léoben, occupant ensuite le pays et
assurant le ravitaillement de l'armée d'occupation. En 1798,
e général Bonaparte, appelé par le Directoire au commande-
ment d'une nouvelle armée en formation, sur les côtes de
l'Océan, le désigna pour aller avec lui activer l'organisation
de cette armée. Vers la fin de cette même année 1798, les
armées de Sambre-et-Meuse et de Rhin-et-Moselle devant être
réunies pour former l'armée d'Allemagne, le général Walther
fut encore appelé à Mayence afin de suivre l'opération fusion-
naire et d'y prendre le commandement d'une brigade.
Pendant les trois années qui suivirent, c'est-à-dire de 1798
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436 REVUE d'alsage
à 1801, le général Walther, constammeDt engagé dans les
luUes héroïques de celte époque, ne devait pas en sortir
indemne. Le soir de la bataille de Hohenlinden on le retrouva
au passage dont sa bravoure et sa ténacité avaient assuré la
défense, c la poitrine — dit M. Thiers dans son histoire du
«Consulat et de TEmpire — percée d'une balle, porté sur
«les bras de ses soldats, mais le visage rayonnant de con-
«tentement et dédommagé de sa souffrance par la satisfac-
«tion d'avoir contribué à la victoire.»
La blessure n'était heureusement pas mortelle, mais elle
exigea de grands soins, puis un moment de repos que le
général vint prendre auprès des siens.
m.
Dans une soirée de la Gn de 1801, le général Walther
assistait à une représentation au théâtre de Strasbourg dans
une loge dont la voisine était occupée par M. Georges-Fré-
déric Coulmann et sa famille. M. Coulmann était notaire à
Brumath et venait, de temps à autre, avec sa femme et ses
enfants, demander quelque distraction à la ville. L'aînée des
filles. Mil® Louise-Salomé, fut remarquée par le général qui
connaissait, de réputation tout au moins, son père, car il
avait joué un certain rôle dans le mouvement révolution-
naire du district de Haguenau. II parait que la jeune fille,
elle aussi, s'aperçut qu'elle était l'objet de l'attention du
général. Quelques jours après la rencontre, les présentations
étaient faites, les fiançailles conclues et le mariage ne tarda
pas à être célébré à Vendenheim, village voisin de firuraatb.
En 1803, le général était à Valence et c'est là que sa
femme donna le jour à sa fille aînée, Louise, qui sera plus
tard M"»® la baronne Bartholdi.
Bientôt après il revient au service actif, est promu général
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LE GÉNÉRAL FRÉDÉRIC-LOUIS WALTHER ET SA FAMILLE 437
de division el élevé au grade de grand-officier de la Légion
d'honneur. En 1804, c'est au camp de Boulogne que le
général déploya son activilé et son expérience organisatrices.
On sait que celte armée, menaçante pour l'Angleterre , fut
subitement lancée par Napoléon ^ devenu empereur, sur
l'Autriche méridionale. Le général Walther, à la tète de ses
régiments, fit celte glorieuse campagne, marquée, pour lui,
par un incident dont l'histoire des monarchies a fourni
beaucoup d'exemples dans l'Est notamment.
A la capitulation d'Ulm, le général Walther se trouva face
à face avec M. de Gotlesheim, qui avait épousé la sœur de
M"»® Coulmann de Brumath et qui, par conséquent, était
oncle de îl^^ la générale Walther. Le premier commandait
Tavant-garde française, le second l'avant-garde autrichienne.
Colonel des hussards de Chamboran avant la Révolution,
M. de Gottesheim avait émigré en 1792 et était entré au
service de l'Autriche, où il devint lieutenant-général. Prison-
nier sur parole, M. de Gottesheim renoua ses relations de
famille, mais refusa de revenir, avec son grade, au service
de la France.
Le général Walther poursuivit la campagne qui devait
aboutir à la prise de Vienne et se terminer, comme on sait,
le 2 décembre 1805, par la défaite des armées austro-russes
dans les plaines d'Auslerlitz. Il fut blessé dans cette mémorable
journée, mais pas aussi grièvement qu'à Nervi nde, car il
écrit quelques jours après, de Vienne où il était cantonné,
une lettre qui rassure sa femme, el quelques jours après il
lui expédie à Paris la voiture attelée de quatre chevaux que
lui avait donnée l'empereur. Le général assiste aux négocia-
tions de Brùnn et c'est là que M. de Talleyrand lui apprend
que M""* Walther est de plus en plus en faveur auprès de
l'impératrice Joséphine qui avait appris à la connaître à
Strasbourg, où elle avait accompagné l'empereur au début de
la campagne.
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438 REVUE D'ALSACE
Le 8 révrier 1806, le général fut promu à la dignité de
grand-aigle de la Légion d'honneur avec une dotation de
vingt mille francs de rente en récompense des services rendus,
et quand la paix fut conclue^ il fut appelé au commandement
des grenadiers à cheval de la garde impériale, ce qui impli-
quait Tobligalion de résider désormais à Paris. Le généml
s'y installa à proximité du palais des Tuileries, au premier
étage de Thôlel n^ 1, qui fait le coin de la rue des Saints-
Pères sur le quai Voltaire et qui existe encore. En juillet
1806, M™« Walther, qui était revenue en Alsace pendant les
derniers temps de l'absence de son mari, le rejoignit dans
ledit hôtel afin de prendre à la cour, où elle était connue de
l'impératrice et de l'empereur, une place répondant au rang
qu'y occupait le général et à la considération dont il jouissait.
C'est dans l'hôtel dont il est question que M™^ Walther devait
concevoir et mettre au jour son second enfant.
Mais le général ne devait pas assister à cette naissance, car
dès le mois d'octobre c'est vers Berlin que l'aigle impérial
prend son vol. Le général est de la partie et il renseigne avec
enthousiasme sa femme sur cette marche d'un mois, cou-
ronnée par les victoires d'iéna, d'AuerstdBdt et l'écrasement
de la Prusse militaire, dont la sanglante bataille d'EyIau, qui
est la suite de la campagne, retient l'empereur et la garde
dans les glaces de la Poméranie en attendant le printemps
où les hostilités devaient se rouvrir et amener la prise de
Dantzig, celle de Kœnigsbcrg et la victoire de Friedland.
C'est le jour de celle mémorable bataille (14 juin 1807)
que M™*^ Walther mettait au monde son second enfant, Hen-
riette Frédérique- Walther, qui deviendra M'"'' Jean André et
dont les principaux actes de la vie sont indiqués plus loin.
Le général désirait un fils, la nature lui donna une seconde
fille, et comme il en témoignait un certain dépit, l'empereur
et rimpératrice Joséphine exprimèrent leur volonté de tenir
l'enfant sur les fonts baptismaux. Les événements retardèrent
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LE GÉNÉRAL FRÉDÉRIC-LOUIS WALTHER ET SA FAMILLE 439
la cérémonie qui n'eut lieu que dans les Cent jours, alors
que la filleule avait assez grandi pour répondre elle-même
aux questions liturgiques. Bien que le divorce entre Napo-
léon et Joséphine fût alors consommé, la Glle de M""" Waltber
ne fut pas moins inscrite dans l'acte de baptême sous les
prénoms de : Henvieiie -Napoléane' Joséphine -Frédérique.
Les victoires des deux années écoulées (1806-1807) avaient
porté l'empire au plus haut degré de sa puissance. Les con-
tributions de guerre levées aux pays des vaincus permirent à
l'empereur de répandre sur ses lieutenants d'abondantes
largesses qui obligeaient ceux-ci à se donner un train de
maison destiné à rehausser Péclat de la cour du maître. A
côté d'un domaine important en Westphalie, le général
Walther avait reçu, comme dotation, une terre en Pologne,
puis un don de 100,000 francs en argent et une pareille
somme en rente 5% consolidée... Son installation au n^ 1
du quai Voltaire n'étant plus en harmonie avec les opulences
du nouveau régime, il acheta, du maréchal Lannes, un
grand hôtel à l'extrémité de la rue Saint-Dominique, prés de
l'esplanade des Invalides ^
Quoique entraîné, par la force des choses, dans toutes les
séductions de l'empire, le général n'avait oublié ni sa
modeste origine, ni les siens; le presbytère d'Obenheim,
d'où il était parti pour arriver aux sommités des grandeurs,
avait toujours la meilleure part des affections intimes ; il se
souvenait même des principes et des bienfaits de la Révolu-
tion dont il avait été le partisan et le défenseur. Arrivé aux
honneurs et à la fortune que sa bravoure et son dévouement
à l'empereur lui avaient conquis, il fait un retour vers le
passé en nouant des relations avec les deux fils du capitaine
Cuvier qui commandait un régiment suisse sous l'ancien
régime, et qui étaient ses cousins germains, le pasteur
^ Aujourd'hui résidence de Tambassade d'Espagne.
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440 REVUE D'ALSACE
Waltber el le capitaine Cuvier ayant épousé les deux sœurs,
M^^*' Cbâlel de Monlbéliard. Constamment éloigné des siens
et absorbé par les incessantes exigences d'un service périlleux,
l'homme de guerre reconstituait des liens de Tamille chers à
son cœur et à ceux de ses cousins. D'un autre côté, à force
d'instances et de prières ; le notaire Coulmann de Brumath
avait consenti à faire des séjours plus ou moins prolongés
auprès de sa fille et de son gendre et à donner à des intérêts
domestiques importants une direction et des soins que le
général ne pouvait leur consacrer. Pendant les années 1808
et 1809, le général avait, en effet, été constamment occupé
auprès de l'empereur. Après une courte apparition au delà
des Pyrénées, lors de la première guerre d'Espagne, la garde
est ramenée dans le Nord en vue de la nouvelle campagne
qui se préparait contre l'Autriche. Le 2 février 1809, l'em-
pereur ordonne que le général Wallher en prenne, le même
jour, le commandement. On sait que cette campagne, rapide-
ment conduite, eut pour résultat la seconde occupation de
Vienne après les brillantes batailles d'EssIing et de Wagram.
Ce dernier éclat, suivi bientôt du divorce avec l'impératrice
Joséphine, puis du couronnement de l'archiduchesse Marie-
Louise, semblait assurer au pays une ère de repos nécessaire
pour reconstituer de nouvelles forces, et désirée par la plu-
part des généraux, fatigués ou satisraits, mais toujours domi-
nés par le prestige dont le grand homme jouissait.
Généralement les années 1810 et 1811 furent des années
paisibles, mais pour le général Walther elles furent attristées
par la mort de sa mère et celle d'un fils qui venait de naître
et dont la vie aurait comblé ses espérances les plus chères.
De plus, la santé fort délicate de sa femme lui causait de
vives inquiétudes. Des- ménagements et des soins particuliers
devaient cependant la laisser vivre encore assez longtemps
pour subir les afQictions qu'un avenir prochain allait déchaî-
ner : à la faveur du calme et du silence relatifs qui régnèrent
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LE GÉNÉRAL FRÉDÉRIC- LOUIS "WALTHER ET SA FAMILLE 441
pendant ces deux années, à la faveur surtout de la sécurité
trompeuse qu'inspirait une archiduchesse de l'antique maison
de Habsbourg, livrée en olage à Napoléon par la politique
proxénète de Metternich, la Sainte-Alliance s'organisa, et il
fallut, dès les premiers jours de 1812, rentrer dans la période
des luttes héroïques qui caractérisent la fin du XVIII^^ et le
commencement du XIX® siècle.
A la suite de cette coalition, les événements ne pouvaient
manquer de se précipiter. Tandis que l'empereur demeurait
encore à PariS; donnant des fêtes pour dissimuler les inquié-
tudes qui assiégeaient son esprit, le général Walther dut, dès
les premiers jours de mars, s'arracher à la vie de famille
pour rejoindre l'armée et la conduire diligemment au-devant
de l'ennemi. Au mois de juillet il se trouvait déjà en Pologne
avec ses divisions. C'est de là qu'il donne des nouvelles à sa
femme, et lui dépeint la misère des pays épuisés par la
guerre. Sa terre de Nicrevice est dans la détresse, son
fermier, dans la misère ; les revenus ne rentrent pas, à peine
peut-il en retirer quelques centaines de francs et cinq sacs
de blé pour en faire du pain. 11 prévoit que son domaine de
Weslphalie peut ne pas être dans une meilleure situation et
il ajoute, comme conclusion qui trahit ses pressentiments :
«Quoi qu'il arrive, il nous restera du pain en Alsace. »
Revenu un instant à Paris au commencement de 1813, il
retourna aussitôt à son commandement en Allemagne, d'où il
ne devait pas revenir vivant. Fatigué par trente-deux années
de service et vingt-neuf campagnes, il aspirait, sans doute, à
la retraite et au repos ; mais son dévouement à l'empereur,
au lieu de faiblir, ne fit que s'accroître dans les mauvais
jours et c'est dans ces dispositions d'esprit — ses lettres le
prouvent — <iu'il fit toute la campagne jusqu'à ce que, miné
par le chagrin de voir, après le désastre de Leipzig, la France
à la merci de la coalition, il fut accablé par le mal et mourut
le 24 novembre 1813, à Coussel, département de la Sarre.
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442 REVUE d'alsace
Le général prévoyait certainement cette issue imminente,
car, le 11 (lu même mois, il avait écrit, des environs de
Kaysersiautern, à son cousin, Georges Cuvier, une lettre
dans laquelle on lit le paragraphe suivant, que l'on peut
considérer comme son testament de famille.
cOn me dit que ma femme et mes enfants se portent bien. Je
voudrais aussi l'apprendre par vous. Je vous recommande^ mon
cher Guvier, ces trois êtres, car c'est de les savoir heureux que
dépend ma tranquillité. L'amitié que vous nous portez m'assure
que, dans toutes les circonstances, vous serez leur appui et leur
sauvegarde. y>
Le corps du général fut embaumé, ramené à Paris, escorté
par un piquet de grenadiers de la garde à cheval sous la
conduite du colonel Juncker, neveu du défunt, déposé d'abord
dans les caveaux deTéglise des Billettes et, le 13 juillet 1814,
dans ceux du Panthéon, où il repose aujourd'hui.
IV.
Après douze années de mariage, M"^^ Walther se trouvait
plongée dans un deuil d'autant plus profond que ces douze
années avaient été plus prospères, plus glorieuses. Quand le
général mourut, l'ainée de ses filles, Louise, avait dix ans,
la cadette, Henriette -Frédérique, en avait sept; de plus,
M™® Wallher avait auprès d'elle son frère, Jacques Coulmann,
jeune homme de dix-sept ans, qui sera, plus tard, conseiller
d'État, puis député du Bas-Rhin. C'est sur ce milieu intime
que se fermèrent les portes en deuil de l'hôtel de la rue
Saint-Dominique et que la mère concentra sa douleur et ses
affections.
En fait, M™° Walther demeurait, dans les mauvais jours,
aussi fidèle à la fortune de l'empereur que l'avait été son
mari. De son côté, l'empereur, qui savait apprécier le carac-
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LE GÉNÉRAL FRÉDÉRIC-LOUIS WaLTHER ET SA FAMILLE 443
tère de ses lieulenanls, avait écrit à M™* Walther la lettre de
condoléance suivante que l'on pourrait considérer comme
formule banale^ si elle n'avait été suivie d'effet :
<si Madame la comtesse,
«Je partage bien vivement votre douleur. J'ai perdu dans votre
mari un de mes généraux les plus braves, dont je faisais le plus
grand cas. Je charge mon grand maréchal de vous voir et d'arranger
tout ce qui est relatif à vos intérêts et à ceux de vos filles. Vous
et elles, vous pouvez toujours compter sur ma protection. Je vous
en donnerai des preuves dans toutes les circonstances. Sur ce, je
prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
«Napoléon.
« Paris, le 17 décembre 1813. »>
«Par une faveur exceptionnelle, l'empereur autorisa le
report du titre et de la dotation du général sur la tète de sa
fille aînée, M"® Louise Walther, qui en a joui jusqu'à sa
mort, survenue en 1875. »
La résistance surhumaine opposée aux armées de la coali-
tion ne devait que retarder la marche des troupes ennemies
et l'occupation de Paris. Dès les premiers jours de l'occupa-
tion, les portes de l'hôtel de la rue Saint-Dominique durent
se rouvrir pour donner accès aux cosaques de l'armée russe
qui s'établirent dans les dépendances de l'hôtel. Le grand-duc
Constantin prenait, en même temps, possession de l'hôtel
voisin, appartenant au prince d'Eckmûhl. Il est naturel que,
dans ces circonstances, M™® Walther ait dû se préoccuper de
la sécurité, sinon de son immeuble, du moins de sa personne
et de celles des siens. Elle dépécha son jeune frère auprès
du duc Constantin pour lui demander sa protection en faveur
d'une veuve et de ses enfants contre les violences éventuelles
de ses cosaques établis dans l'hôtel voisin de celui qu'il
occupait. Dés que le prince eut entendu prononcer le nom de
j^me Walther, dont il ignorait le voisinage, il répondit, avec
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444 REVUE D'ALSACE
la pétulance de son âge et la gracieuseté de son rang, qu'il
allait voir et rassurer «M">« la comtesse Wallher dont le nom
lui était connu»; quelques moments après la visite de
M. Jacques Coulmann, les cosaques évacuaient l'hôtel en
même temps que le jeune prince arrivait chez M™® la com-
tesse. L'entrevue fut ce qu'elle devait être, polie et gracieuse
de la part de la comtesse, entourée de ses deux enfants et
de son frère, excessivement bienveillante de la part du jeune
prince, de sorte que le dernier cosaque avait disparu de
l'hôtel quand le visiteur eut salué M"*® Walther.
Lorsque les alliés évacuèrent le pays, après avoir ramené
le comte d'Artois sur le trône de ses aïeux, M°® Wallher,
peu rassurée sur le présent et l'avenir, chercha à se défaire
de son hôtel, mais elle ne trouva point d'acheteur. Comme
elle en avait l'habitude, dans l'intérêt de sa santé, elle
s'était établie, avec ses enfants, au bord de la mer, à Dieppe,
pour y séjourner cette fois plus longtemps qu'auparavant.
C'est de là qu'elle revint, en juillet 1814, pour assister aux
funérailles de son mari; c'est de là que, assistée de son
cousin Frédéric Cuvier, elle fit une excursion au delà de la
Manche afin de vérifier par elle-même — est -on porté à
croire — si, en cas de besoin, l'Angleterre, où le Français
était insulté en pleine rue, ne lui offrirait pas un refuge
contre les violences de la réaction qui sévissait en France;
c'est de là encore qu'elle entretenait ses relations avec ses
parents de Paris et de l'Alsace, où elle revenait aussi souvent
que possible. A la fin de 1814, elle était retournée dans son
hôtel, où elle se trouvait encore lorsque «Paris en fêle»
rouvrit ses portes à Napoléon. M™* Walther, toujours en
deuil, accourut avec ses filles pour recevoir l'empereur au
palais que le roi de l'émigration avait précipitamment aban-
donné pour fuir à Gand. Pendant cette courte réapparition
de l'étoile impériale, M">« Walther fut l'objet d'attentions
auxquelles elle devait être sensible parce qu'elles étaient un
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LE GÉNÉRAL FRÉDÉRIC-LOUIS WALTHER ET SA FAMILLE 445
nouveau témoignage de la considération que l'empereur
vouait à la mémoire de son mari. Comme elle en avait
rhabilude, M"® Wallher était retournée à Dieppe dès les
premiers jours de la belle saison, et son hôtel, qui ne trou-
vait pas d'amateur quoique mis une seconde fois en vente,
au lieu d'être envahi par les cosaques à la seconde invasion,
le fut celte fois par les Prussiens, qui y demeurèrent jusqu'à
l'évacuation. Plus tard, elle le vendit, à l'amiable, à M. de
Grammonl et finit par se retirer dans un appartement plus
modeste, rue de Tournon, dans le voisinage de ses cousins,
MM. Georges et Frédéric Cuvier du Jardin des Plantes.
L'installation de M°*« Wallher dans la rue de Tournon ne
tarda pas à devenir le centre de réunions intimes où se ren-
contraient quelques débris des anciennes relations du temps
de l'empire, des parents, des amis et quelques jeunes gens
liés avec Jacques Coulmann, son frère, et avec le fils de
Frédéric Cuvier, son cousin. Deux filles de la maison de
Wurtembei^, dont le père, en mésintelligence avec sa famille,
s'était établi à Paris, fréquentaient aussi régulièrement la
maison de M""® Wallher ; c'étaient les princesses Charlotte et
Pauline, qui se lièrent d'amitié avec les demoiselles Louise
et Henrielle-Frédérique Wallher ; celles-ci élaienl à peu près
du même âge que les deux Wurlembergeoises, dont la
première devint grande -duchesse de Russie, la seconde,
duchesse de Nassau. C'est dans ce milieu que s'écoulaient
les dernières années de la veuve du général Wallher dont la
santé continuait à s'affaiblir. Elle revenait cependant souvent
à Bruniath au milieu de ses souvenirs et de ses relations de
famille. Au mois de juin 1820, elle fit même une visite à la
cour de Wurtemberg où, par suite d'arrangement de famille,
étaient revenues les deux amies de ses filles ; elle s'arrêta à
Bade, où elle retrouvait des connaissances du temps de l'em-
pire, M"^"^ de Lavalette, la duchesse de Raguse, le général
Gourgaud, revenu de Sainte-Hélène, le roi Max de Bavière,
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446 HEVUE D' ALSACE
la grande-duchesse Stéphanie, Eugène de Beauharnais , son
frère et d'autres personnages dans la société desquels les
demoiselles Walther trouvaient de grandes distractions. La
plus jeune, M"« Henriette -Frédérique, en donne de char-
mantes descriptions dans ses lettres à ses chers parents du
Jardin des Plantes.
En 1822 M"*® Walther voyait sa fin arriver à grands pas,
car la maladie de poitrine dont elle était atteinte lui permet-
tait d'en mesurer ctiaque jour les progrès. Sa contenance et
ses efforts pour dissimuler aux yeux de ses filles Timminence
du danger durent être bien énergiques, car W^ Henriette
surtout ne le voyait pas. En juillet de la même année, elle
eut encore la consolation de voir l'ainée, M^^"^ Louise, épouser
«M. le baron F. Bartholdi^ originaire de T Alsace, mais habi-
tant Paris avec ses parents». En octobre elle succombait,
laissant orpheline sa plus jeune fille, W^^ Henriette, qui
désormais demeura, conformément aux recommandations de
son père, confiée à la direction de Georges Cuvier.
Nous devons arrêter ici les informations se rattachant à
rhistoire de TAlsace. La vie et les actes des filles du général
Walther, nées toutes deux loin de la province dont leurs
parents sont originaires, fourniraient des pages étrangères à
notre cadre. Nous noterons seulement que M*^*" Henriette
épousa M. Jean André, très lié avec M. Jean-Jacques Goul-
mann, oncle d'Henriette; que M. André fut receveur général
des finances à Tours; que son beau-frère, M. F. Barlholdi,
s'associa à lui pour la gestion de la recette ; que cette famille
se concilia une grande considération dans la Touraine ;
qu'après le mariage de Napoléon III, M"*® Henriette et son
mari prirent une très sincère et très active part au mouve-
ment religieux causé par ce mariage dans la France pro-
testante et, enfin, que M'"''' Louise Bartholdi mourut en i875
et M"° Henrielte André le 6 août 1886.
Louis Sghœnberg.
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LES
MANUSCRITS ALLEMANDS
DK LA
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
RELATIFS A L'HISTOIRE D'ALSACE
(Suite K)
Nous abordons maintenant la description du manuscrit
allemand n"" SA. Il est de moyen formai et se compose de
493 feuilles, dont 436 numérotées en chiffres romains, les
dernières plus modernes en chiffres arabes. La table s'étend
de plus en tête sur les feuilles A à Z. Très-souvent à la
suite des différentes subdivisions des feuillets sont restés en
blanc: un continuateur y a ajouté de nouveaux fragments: ces
feuillets blancs sont ou bien numérotés ou bien dépourvus
de numéros. Le manuscrit est écrit sur 2 colonnes, les
titres des chapitres sont en rubriques. Il est relié d'une forte
reliure en bois. Le manuscrit provient de la bibliothèque
du cardinal Mazarin : dans l'ancien fonds il portait le nu-
méro 7828.
Le manuscrit commence ex abrupto par la préface de
Kônigshofen, annonçant la division de la chronique en
cinq parties: suit la table par ordre alphabétique: elle
est beaucoup moins développée que celle qui se trouve dans
^ Voir Revue d'^teoce janvier-février-mars et avril-mai-juin 1889.
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448 REVUE d'âlsace
les éditions imprimées. Le premier livre s'étend du folio I
au folio XXXYIII ; il ne nous retiendra pas longtemps ;
car il est conforme ^ sauf quelques variantes peu intéres-
santés, à l'édition de Schilter. Le second livre est trans-
crit sur les folios XXXIX— CXXXIX. Il a été copié sur le
manuscrit qui a servi à Schiller ; il renferme pourtant des
variantes assez nombreuses, mais qui ne présentent aucun
intérêt historique. Wenceslas est compté, comme dans
Schilter, le 104® empereur. Notre codex contient ensuite la
suite de Kœnigshofen, qu'on trouve, écrite d'une main plus
récente, dans le manuscrit de Schilter. Les rubriques sont
les mêmes : mais le chapitre sur le couronnement impérial
de Frédéric III est beaucoup plus développé ; c'est ici véri-
tablement que commencent les fragments nouveaux.
Fragment 1 . — Kiinig Friderich von Ôsterieh wart Jceyser
in der mossen, aïs hemach gemeldet ist.
Ufif mentag nach dem suntag invocavit do man zalt MCCGCLII
jor, da zogete unser herre der rômscheKûnig Friderich vorgenant,
ouch Kûnig Laszlaus des vorgenanlen kûnig Âlbrehts sun, kûnig
zu Ungarn und zu Behem usw. und hertzog Âlbreht vonOesterich,
kûnig Friderichs bruder usz der Hohensen gegen Rome wert bitze
gon Ronconont, sint zwôlffthaip welscher milen : aber Hertzog
Albreht reit darnach gon Abricola, sint sehsz und zvventzig
welsche milen ; aber die kûnigin reit erst des morgens usz und
ruckten also bitz gon Viterve do sancta Rosa lit ; do logent su aile
stille bitz der kûnig sich vereinbert mit dem Bobste von der Eydes
wegen so er ime tûn soit uff raittwoch nach dem suntag remtnû-
cere, das was an dem ahtsten tage des mertzen ein stunde oder
zwo vor Naht. Do komend kûnig laszlaus und hertzog Albreht
fur Rome, aber die kûnigin erst in der naht und legerte der kûnig
und die sinen nehst in einèm nuwen buse, batte ein florentzer
gebuwen, ist villiht vier armbrustschûtze von Rome und ir ein
teil doumb in gezelten, doch das meiste teil in der statt. Aber die
von den stetten, als die nachtrabten, ritteu die naht und uff zwo
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MANUSCRITS ALLEMANDS 449
stunden vor tage komend su ouch in den léger. Also do es tagete,
zûgent aile zûge zusammen vor der statt \iS einer gar schônen
matten und kam do usz dem léger villihte drig stunde im tage
hertzog Âlbreht mit des riches paner das do selbs uff geworifen
und fiiiegende was^ des er ein ôberster houptman was. Also
gingent die Rômer mit einer procession doch one heiltum und
stôpvell dem kùnige engegen. Aber der Senator von Rome reit
mit ettwie manigem in scharlach kleidern rot und er in einem
roten gûldin vehm artzatrocke, und furt man ime ein gûldin swert
und ein hûtelin und der Rômer paner vor fliegende do selbs und
durch in hin bitze er mit in von des kûniges palast heym reite.
Nu was geordenet das die swoben vor soUent ziehen, doch one
sanct Jôrgen venlin ; darnach der Senator von Rome, darnach der
kûnig mit sinem houptman, darnach die kûnigin ; darnach die von
den stetten hinin zugent zû sanct Peter do der bobst ouch wonet,
und saz der bobst uff der stegen vor dem munster und ouch
kûnig Lazlaus und hertzog Albreht gingent in an hende und
fusse kûssende. Und do stunt der bobst uff und umbving den
kûnig, der also zu stunt in das munster ging. Aber der bobst
sitzende enpfing die kûnigin ouch. Die wile kam also der kûnig
herwider uz, und nach vil geschefftes ging der bobst in sinon
palast, desglichen der kûnig ouch an sin gewar sam kûnig Lazlaus
und die kûnigin, logent zû der andern syten -sanct Peters in einem
hofe do ettwann keyser Sigmonts herberg was und furte der von
Megdeburg das paner, und nach disen dingen, die sich liht uff
zwo stunden oder me nach mittage verzugent^ kam hertzog
Albreht fur den palast dem diente er mit dem paner an sin her-
berge, die was zûm heiligen geiste^ ist uff halbem wege von dem
palast zu der Tyberbrucken. Item uff donrestag vor letarCy das
was am sehtzehenden tage des mertzen, kam hertzog Albreht gon
sanct Peter in die kirche umb das er kûnig Lazlao und der kûnigin
getranges vor wer und behûte ouch das nit jederman in das getter
so fur den fronaltar gemaht ist trunge. Darnach kam der kûnig^
do ging ime der bobst engegen ettwie verer in das munster und
ging do wider hinin. Do ging der kûnig dem bobste noch vor
jederman in sin gestûle. Darnach kam die kûnigin uff ir gezymber
das was zû rure an dem getter doch ussert halp zu der lincken
29
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450 REVUE D' ALSACE
syten, und ûber ein wile gingent der kûnig und die kûnigin fur
den bobst knuwende, also stunt er uif und gab su zûsammen, do
kûzte ime der kûnig bende und fusse und an den backen, aber
die kûnigin hende und fusse, und do mahte er ein crùtze rûrende
ufif ir hôupter, do ging jedes in sin gestûle und hube man die
messe an mit frôbiicbem gesange. Als vor dem ewangelio knuwete
der kûnig fur den bobst , do satzte er ime ein crone uff fur die
stehelin crone so er zu Meygelon soUe gebolet haben, wie doch
bottschafift von Meygelon vor dem bobst was gewesen solches zu
wenden wanne es by in und sust nit beschehen solte, aber der
bobst sprach su soUen paciencie haben. Also gebenedicierte in der
bobst ^^und ministriert im daraffter hertzog Albreht der gekleidet
was in einem scharlachen manlel , und darunder einen rock bede
mit hermelm gefûtert und mit einem scbibelehtem hûtelin, bette
obenan vil spitzer ecken. Darûber ging ein gûldin reiff voman mit
einem crûtzelin als ein Ertzhertzog der dem kûnige die crone uff
und abe zû sinon zyten, der hertzog vonTeslingen trûg den apffel,
und der von Megdburg den zepter. Aber kûnig Laslaus wartel uff
die kûnigin und celebriert ein cardinal in und wart das ampt mit
frôiden volbroht. Darnach knuweten aber der kûnig und die
kûnigin fur den bobst, der gab do den segen und schiede jeder-
man dannen, der bobst vor, der kûnig nach und darnach die
kûnigin. Item uff suntag letare zu mittelvasten, trug der bobst
zu sanct Peter die rose umb als das gewônlichen ist, und ging do
in den cher uff einen stul sitzen und ving do zu none an und
sang : Deus^ in adjutorium meum intende, und do kam der
kûnig ouch in die kyrchen und wart do von drigen Bychôften an
drigen enden ûber in gebettet, domitte endet sich die None. Dar-
nach wurdent er und die kûnigin von cardinalen vor sanct Peters
altar gecrizmet, die wile wart der im chore angetan messe zû
singen und die cardinale daten die roten chorcappen an, und
ging also der bobst fur den fronaltar, so kommet ouch der kûnig
und sprach mit ime das confiteor und ging die kûnigin uff ir
gezymber, so vor dem getter was, und blibent also ston. Nach
dem Gradualy das ist so man das evangelium will lesen, dovor
bette sich de bobst uff sinen sessel gemaht, also kam der. kûnig
usz sinem gezymber und welche ihm mit cron zepter und mit
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MANUSCRITS ALLEMANDS 451
dem aplfel den andern tag gedient hettent, das daten sii aber^ und
ein swert hub der marschalcke von Pappenheym, das presen-
tierten su also allesamment uiï den altar und das enpfing ein car-
dinal. Do ging der bobst zu dem altar, also glich ging ouch der
kûnig^ der knûwete vor dem altar fur den bobst. Do nam ein car-
dinal keyser Karoles swert und zuckt das usz der scheiden und
gab es dem bobst in die haut also blosz, der gab es dem kûnige
ouch blosz und die scbeide , also stiesz er es darin. Aber balde
zuckte er es wider darusz und erschutte es drûstunt. Do nam es
der bobst und stiess es selber in die scbeide und gurte es ime
umb. Do nam der bobst keyser Caroles cron und truckte ime die
mit beden henden uif sin houpt und gab ime do den zepter in die
rehte bant und den apffel in die lincke hant, was ailes keyser
Karoles gesin. Also ging der keyser mit siner majestat ufif die
site do die kûnigin inné stunt und furte su zu dem altar. Do nam
der bobst die crone mit einer kôstlichen Infeln so darzu bereitet
war, und satte su ufF ir houpt, wanne su halte ir bore blosz
gelassen hangen, und nach des bobstes gebette leilete su kûnig
Laszlaus in ir gezymber. Do sang ein Cardinale das Ewangelium.
Darnach in der wandelunge sasz der bobst aber ufT sinen stul und
nitzete das heilige sacramente und ein Cardinal zwûschent zweyen
altaren. Do nosz der bobst usz dem kelich, do ministriert hertzog
Albreht dem bobst in sinem ertzhertzogen kleit , do endete der
bobst die messe und gab den segen und ablosz, so vil in allen
kyrchen zu Rome ist. Darnach geleitete der bobst den keyser und
gab ime die rose die er bitze dartrûg ufF die Tyberbrûcke. DarufF
flog des Riches paner mit zweyen coppen und sanct Jôi^en venlin.
Under den beden slug er Ritter jedermann er were^ edel oder
burger. Und liessent sich der von Megdburg und andere Ritter
anderwerb Ritter slahen und wurdent das meiste teil des keysers und
hertzog Albreht edellùte aile Ritter geslagen. Nu was die brucke
beslossen do nu niemand me sich ulf der brucken liesz slahen.
Do reit hertzog Albreht under das Thor und wartete lange wile
und ruffte ob jemant do were der ritter werden wolte. Darnach
mit flîegendem paner und sanct Jôrgen venlin des houptman
grafe Heinrich von Furstenberg was und furte es Herre Heinrich
von Randecke-reit der keyser gen sanct Johanns Latronensis. Do
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452 REVUE d'alsace
was es by vinster naht. In der naht reit er wider in des bobsles
palast gon sanct Peter, und bischohend aile ding zytlich mit guter
Ordenunge und moi^ens an mentag do zôigete man Veronica
geschriben zu Rome am zinstag nach letare zwo stunden
vor tage.
Le rai Frédéric d'Autriche devient Empereur ^ de la manière
dont il est raconté ci-après.
Le lundi après le dimanche invocavit (28 février) de l'année
1452^ notre seigneur le roi des Romains Frédéric susnommé % le
roi Ladislas^ fils du roi Albert' susnommé, roi de Hongrie et de
Bohême^ etc., et le duc Albert d'Autriche, frère du roi Frédéric'
quittèrent la ville de Sienne dans la direction de Rome. Ils se ren-
dirent jusqu'à Roccastrada^, à onze milles français et demi^ tandis
que le duc Albert alla jusqu'à Abriola^ à vingt-six milles français.
La reine ne quitta Sienne que le lendemain et ainsi tous arri-
vèrent à Viterbe, où santa Rosa a subi le martyre. Là ils atten-
dirent tranquillement jusqu'à ce que le roi eut eu son entrevue
avec le pape, pour le serment qu'il lui devait faire. Cette entrevue
^ Le roi Frédéric d'Autriche s'était rendu à Rome à la fois pour se
marier et pour se faire couronner empereur. Il devait épouser Eiéonore,
fille du roi Edouard de Portugal et nièce du roi Alphonse de Naples.
Le pape Nicolas Y devait bénir cette union et lui conférer la dignité
impériale. Frédéric évita, en descendant en Italie, de passer par Milan
où le condottiere François Sforza s'était emparé de l'autorité. Il vint à
Florence où il fut magnifiquement reçu, le 30 janvier 1452; puis il se
dirigea sur Sienne où il vit pour la première fois sa fiancée, celle qui dans
notre texte est appelée la reine. Cette entrevue a été représentée dans
l'une des belles fresques dont Bernardino Pinturicchio, avec l'aide du
jeune Raphaël, a orné la bibliothèque du chœur, dans le dôme de cette
ville.
^ Ladislas le Posthume, roi de Bohême et de Hongrie, duc d'Autriche.
Il était fils du souverain d'Allemagne Albert II. 11 naquit après la mort
de son père, tandis que Frédéric III, représentant d'une autre branche
de la maison de Habsbourg, était couronné roi des Romains.
» Albert VI le Prodigue; en 1453, il reçut le titre d'archiduc.
* Nous croyons du moins qu'il s'agit de cette ville, au sud de Sienne;
nous ignorons ce que l'auteur a voulu dire par Abricola ; il aura sans
doute estropié le nom.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 453
eut lieu le mercredi après le dimanche de reminiscerey le hui-
tième jour de mars, une ou deux heures avant la nuit. Après
cela, le roi Ladislas et le duc Albert arrivèrent devant Rome ;
la reine arriva de même, mais seulement dans la nuit. Le
roi et les siens logèrent dans une nouvelle maison qu'un Florentin
avait fait bâtir *^ environ à quatre portées de flèche de Rome ;
quelques-uns des Allemands campaient sous tente dans les
environs ; d'autres , — la plus grande partie — couchèrent dans
la ville. Les soldats des villes qui se trouvaient en arrière mar-
chèrent toute la nuit et environ deux heures avant le jour, ils
furent présents au camp. Quand il fit jour, tous les cortèges se
rassemblèrent devant la ville en un très beau pré, et alors sortit
du camp^ environ à la troisième heure du jour, le duc Albert avec
la bannière de l'Empire, qu'il déploya et qu'il fit flotter (il était
l'un des plus éminents capitaines de cette bannière) *. Les Ro-
mains s'avancèrent au-devant du roi en procession , pourtant sans
porter de reliques ni de bannières. Le sénateur de Rome était à
cheval, entouré d'une suite nombreuse en habits rouges écarlates :
lui-même portait une robe semblable à celle des médecins ; elle
était toute rouge , garnie de fourrure et de franges d'or : devant
lui on portait une épée d'or, un petit chapeau et la bannière des
Romains déployée et il en fut ainsi jusqu'à ce que du palais du roi
on s'en retourna à Rome. On ordonna alors que les Allemands
marcheraient en tête, pourtant sans le drapeau de Saint-Georges;
ensuite devait venir le sénateur de Rome, puis le roi avec son
capitaine, puis la reine puis les gens des villes. Et ils entrèrent
à Saint-Pierre où habite le pape , et le pape était assis
sur l'escalier devant l'église : le roi Ladislas et le duc Albert
s'approchèrent et lui baisèrent les mains et les pieds. Puis
le pape se leva, et reçut le roi qui aussitôt entra dans l'église.
Ensuite le pape, s'étant rassis, reçut la reine et, pendant cet
instant, le roi sortit de l'église, et après bien des affaires, le pape
se rendit à son palais, de même le roi se retira dans son apparte-
ment avec le roi Ladislas et la reine. Ils logèrent de l'autre côté
1 II s'agit ici d'un marchand florentin, Marco Spinelli.
2 Le duc Albert régla tous les détails de cette entrée, qui eut lieu le
9 mars. Voir Fez. Scriptorum rerum austriacorum II, col. 5G1-566.
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454 REVUE D'ALSACE
de Saint-Pierre, dans une maison où jadis avait demeuré l'Em-
pereur Sigismund*, et la bannière fut portée par le burgrave de
Maidburg*. Après ces choses qui furent accomplies à deux heures
de l'après-midi ou plus tard, le duc Albert passa devant le palais^
reçut la bannière, et se rendit à son logis qui était à l'enseigne du
Saint-Esprit à moitié chemin du palais et du pont du Tibre. Item
le jeudi avant laetare^ c'est-à-dire le 16 mars, le duc Albert
arriva dans l'église Saint-Pierre, précédent le cortège du roi
Ladislas et de la reine, pour veiller que la foule ne pénétrât
pas derrière la grille^ placée devant le grand autel. Alors
arriva le roi et le pape alla au - devant de lui^ faisant quelques pas
dans la cathédrale, puis revint à sa place. Le roi le suivit et passa
devant les assistants, placés dans leurs bancs. Ensuite la reine se
rendit à une tribune, près de la grille, pourtant du côté extérieur, à
gauche. Puis au bout d'un instant le roi et la reine allèrent s'age-
nouiller devant le pape : et celui-ci se leva et les unit. Le roi lui baisa
les mains, les pieds et la joue, et la reine les mains et les pieds ; et il
leur fit un signe de croix sur la tète. Puis chacun d'eux retx)urna
à sa place et joyeusement l'on commença la messe. Avant la
lecture de l'Évangile, le roi s'agenouilla derechef devant le pape,
et celui-ci lui mit sur la tète une couronne au lieu de la couronne
de fer, qu'il aurait dû chercher à Milan, puisqu'aussi bien des
députés de Milan étaient venus auprès du pape, et lui avaient dit
d'en agir ainsi, si le couronnement ne pouvait se faire chez eux ni
ailleurs, et le pape leur avait dit de prendre patience. Le pape le
bénit de la sorte, et le service était fait par le duc Albert qui était
habillé d'un manteau d'écarlate et, par-dessous, d'une robe ma-
gnifique, robe et manteau doublés d'hermine et il avait un cha-
peau rond garni en haut de dentelles. Un cerle en or,
orné d'une petite croix, l'entourait, comme il convient à
un archiduc chargé de porter la couronne royale. Le duc de
Testingen portait la pomme et le burgrave de Maidburg le
sceptre. Le roi Ladislas se tenait au service de la reine. Un
cardinal célébra la messe qui fut chantée joyeusement. Puis le
1 Sigismond fut couronné empereur à Rome, au mois d'avril 1433.
^ Le burgrave Michel de Maidburg, comte de Haideck.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 455
roi et la reine s'agenouillèrent de nouveau devant le pape : il leur
donna la bénédiction et chacun s'en alla, le pape devant, le roi
ensuite et puis la reine. Item le dimanche letare de la mi -carême
(19 mars)^ le pape, suivant Tusage^ fit le tour de l'église Saint-
Pierre, en portant une rose ^ : puis il pénétra dans le chœur,
s'assit sur son siège, commença à chanter nones : DeuSy in ad/u-
torium meum indende, et à ce moment le roi entra dans l'église
et trois évèques , dans trois coins différents, prièrent pour lui :
ainsi se terminèrent les nones. Puis lui et la reine furent oints
d'huile par les cardinaux, devant l'autel de Saint-Pierre : en ce
moment même^ on commença à chanter la messe dans le chœur
et les cardinaux revêtirent leurs chappes rouges. Puis le pape se
plaça devant le grand autel, où arriva aussi le roi et les deux
ensemble récitèrent le confiteor^ tandis que la reine gagna sa
tribune, devant la grille et tous restèrent debout. Le pape et le
roi regagnèrent ensuite leurs sièges; mais après le gradxAel^
c'est-à-dire au moment où l'on commence à lire l'Évangile, le roi
se leva et avec lui ceux qui l'avaient déjà servi dans la précédente
cérémonie, en portant la couronne, le sceptre et la pomme : ils
remplirent cette fois le même office^ et le maréchal de Pappen-
heim tint devant lui une épée. Un cardinal reçut tous ces insignes
et ils furent déposés sur l'autel. Alors le pape arriva devant
l'autel ; et le roi en fit de même au même moment et s'agenouilla
devant le pape. Alors un cardinal prit l'épée de Gharlemagne et la
sortit du foun^eau , et la présenta nue au pape , qui la donna au
roi avec le fourreau, et le roi la remit au fourreau. Mais bientôt il
l'en retira une seconde fois, et en frappa l'air à trois reprises.
Puis le pape la reprit, la remit lui-même au fourreau et en cei-
gnit le roi. Ensuite il prit la couronne de Gharlemagne et des deux
mains la lui posa sur la tète, et il lui donna dans la main droite le
sceptre, dans la main gauche la pomme qui avaient de même
appartenu à Gharlemagne. Puis l'empereur recouvert de ses orne-
1 Le quatrième dimanche de Carême, le pape avait Fhabitude de
bénir une rose d'or; il en faisait ordinairement cadeau à la personne la
plus qualifiée qui se trouvait ce jour à Rome; il l'envoyait même quel-
quefois comme un rare présent à une personne absente de haute
dignité.
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456 REVUE d' ALSACE
ments se mit un peu de côté , la reine entra dans le chœur et lui-
même la conduisit devant l'autel. Le pape prit alors la couronne,
à laquelle était adaptée une précieuse bandelette et la lui mit sur
la tête, car elle avait laissé flotter ses cheveux et, après la prière
du pape, le roi Ladislas la reconduisit à sa tribune. Puis un car-
dinal récita l'Évangile. Lors de la communion^ le pape s'assit de
nouveau sur son siège et reçut le saint sacrement, tandis qu'un car-
dinal se tenait dans l'intervalle de deux autels. Puis le pape vida le
calice et la messe était servie par le duc Albert, dans son habit de
parade. Le pape termina la messe, donna la bénédiction et l'absolu-
tion pour toutes les églises de Rome. Puis il accompagna l'Empereur
et lui donna la rose qu'il porta jusqu'au pont du Tibre. Là flottait
la bannière de l'Empire avec ses deux chapons et l'étendard de
Saint-Georges. Sous ce double drapeau, l'Empereur arma chevalier
quiconque se trouvait là^ noble ou bourgeois'. Et le burgrave Maid-
burg et d'autres chevaliers se firent armer chevaliers pour la seconde
fois et la plupart des nobles de la suite de l'Empereur et du duc Albert
furent armés chevaliers. Puis, comme personne ne se présentait
plus, on barra le pont. Et le duc Albert se rendit sous la porte^ y
resta longtemps et demanda en criant si personne ne voulait être
fait chevalier. Après cela avec bannière déployée, avec l'étendard de
Saint-Georges dont le comte Henri de Furstenberg était capitaine
et que portait le seigneur Henri de Randecke, l'Empereur se
rendit à SainiJean de Latran*. 11 faisait déjà nuit sombre ; dans la
nuit, il revint de nouveau à Saint-Pierre, au palais du pape, et
toutes ces choses se passèrent fort bien, en très-bon ordre, et, le
lendemain lundi, on montra à Rome l'image de Véronique, ainsi
que le mardi après letare^ deux heures avant le jour' .
^ Aeneas dans son histoire de Frédéric nous explique pourquoi ces
soldats se firent armer chevaliers en cet endroit : « Alemani ezistimant
in eo ponte qui manu Gœsaris fiunt ceteros milites antecedere. Aiunt
enim hos primes ; secundos qui apud Aquisgrani creantur, tertio loco
Hierosolymitanos ponunt : reliquos milites minores habent. •
3 Là fut célébré un grand repas.
^ Véronique est le nom d'un portrait de Jésus-Christ, représenté sur
un suaire à Saint-Pierre de Rome. On croit d'ordinaire que ce nom
vient de vera et ecxcov, vraie image. M. Alfred Maury a soutenu une
opinion différente, dans Croyances et légendes de Vantiquité^ p. 334.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 457
Nous avons publié ce très long fragment, bien qu'il n'in-
léresse pas directement Thistoire d'Alsace. Mais il renferme
des détails curieux sur Thistoire d'Allemagne : et l'auteur
est, semble-t-il, un témoin oculaire. Le soin avec lequel il
relate les faits du duc Albert prouve qu'il était de la suite de
ce prince. On pourra comparer ce récit avec celui d'Aeneas
Sylvîus, le futur pape Pie III, dans son histoire de Frédéric ;
avec celui d'EnenkI, dans Hoheneck. Bie lobliclie Herren
Herrn Stànde des Ers-Herisogthums Oesterreich 6b der Ennz.
t. III. 437; avec celui de Columbanus de pontremolo dans
Denis, Codices ms. thed. bibliothecae palatinae I. 526.
Nous trouvons ensuite un chapitre intitulé : Hie sint gê-
nant ein teil der fursten, herren, ritter und knéht die mit
Mnig Friderich Ober herg jsugent und otich die stette. Nous
ne le reproduisons pas, parce qu'il est conforme à un para-
graphe déjà publié par Schiller (p. 150. §§ CGXLIV.) Puis
vient une très-longue bulle du cardinal Isidore, du titre de
sainte Sabine, datée du 8 juin 1453 et conviant les princes
chrétiens à marcher contre les Turcs. Ici Gnit le second livre ;
mais sur les pages laissées en blanc divers continuateurs
ont ajouté, bien après que notre manuscrit eût été écrit,
divers fragments d'une écriture hâtive et fort malaisée à
déchiffrer.
Fragment 2.
Maxîmilianus, des vorgenanten keyser Friderichs sûn, nam des
hertzogen Karolus dochter von Burgundien , mit der gewan er
einen sûn gênant Philippus und eine dochter. Als denn der
gemelte Hertzog Karole vor Nansse in Lotringen was umbkomen,
dem noch underwarf sich der gênant Maximiiianus des burgun-
dischen Landes HoUand^ Selant, Fiandern u. s. w. Etliche
enpfingent in zû einem herren ; efliche Lande mûste er bestriten
und mit Gewalt darzû zwingen, und hat vil tusend lanfzkneht zû
Fûsz und Rosz und wenn es an das treffen ging, so viel er zû
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458 REVUE D' ALSACE
fusz ab und vornan daran, mit den fuszknehten, und hat mange
slaht, stritt und sturm begangen und die lant also under sich
bezwungen. Do noment im die von Gent sine beden Kinde wider
sinem wilien und vermehelten die dochter dem kûnige von
Frankenrich undhieiten im vor sinen sûn mit gewalte, das er aber
mit den von Gent mûste kriegen, sinen sûn im herus zû geben ;
und nach vil grosser slahten gewann er Gent und bezwang sie
und nam sinen sûn und sie gobent im die slûssel und ail ir briefe
die er verbrant und swurent ewigen friden mit ime zu haben,
das si nit lang hieltent.
Maxirailien, fils du susdit empereur Frédéric, prit en mariage la
fille du duc Charles de Bourgogne' : il en eut un fils nommé
Philippe* et une fille'. Lorsque ce duc Charles eut succombé
devant Nancy en Lorraine, Maximilien s'empara des provinces
bourguignonnes de Hollande , de Zélande , de Flandre , etc.
Quelques-unes de ces provinces le reconnurent aussitôt pour leur
maître ; mais il dut combattre d'autres et les contraindre par force
à l'obéissance. Et il avait beaucoup de lansquenets à pied et à
cheval, et^ toutes les fois qu'il s*agissait de combattre, il descendait
de cheval et se mettait au premier rang, avec les lansquenets à
pied et il livra ainsi bien des combats et des batailles, montant à
l'assaut de bien des villes et soumettant le pays. Et les gens de
Gand lui prirent malgré lui ses deux enfants et marièrent sa fille
au roi de France* et refusèrent de lui rendre son fils ; si bien
qu'il dut leur faire une seconde fois la guerre^ pour ravoir son fils.
Après bien des batailles, il conquit Gand, en soumit les habitants
1 Marie de Bourgogne. Le mariage eut lieu après la mort de Charles
le Téméraire, par procuration, au mois d'avnl 1477, et effectivement le
19 août de la môme année. .
^ Le futur Philippe le Beau, père de Charles-Quint, né en 1478.
8 Marguerite de Flandre, née en 1480.
^ Marie de Bourgogne mourut en 1482; à partir de ce moment, les
Flamands ne voulurent reconnaître que Tautorité de ses enfants, et
repoussèrent les prétentions de Maximilien. Ils signèrent avec Louis XI
en 1482 môme le traité d'Ârras, par lequel la jeune Marguerite était
fiancée au dauphin Charles et lui devait apporter l'Artois en dot Le
mariage n'eut pas lieu ; Charles YIII épousa Anne de Bretagne.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 459
et reçut de nouveau son fils*. Et ils lui remirent leurs clefs et
toutes leurs vieilles lettres de privilège qu'il brûla et ils jurèrent
d'avoir avec lui une paix éternelle : mais ils ne tinrent pas long-
temps leurs promesses.
Fragment 3.
Darnoch in der vasten in dera jore MGCCGLXXXVI wart der
gemelt Maximilianus vor den korfûrten einhellicliche zû rômschen
kunig erwelt in gegenwartickeit keyser Friedrichs sime vattera.
Donoch fur er mit sim vatter gon och und wart do gekrônet und
zochen donach mit einander in das nyderlant, wart inen grosz ère
erbotlen. Noch etlicher Zyt zoch der keyser wider den Rin ufTund
liesz sin sun den kunig donyder. In dem hatten die von Gent mit
den von Brûcke eine rahtung gemaht das die von Bruck soltent
noch dem kunig schicken in gutem und in dann vohen und
behalten. Das sie also taten und hielten in gevenglich mit vil
smocheit die sie im erbotten. Demnoch zogte der keyser sin
vatter mit grosser mahte fur Brûcke und Gent. Do die von Brûck
und Gent die grosse maht sohent, und ouch grossen schaden in
geschah, do liessent sie den kunig us der gefengnisz zû sinem vater
in das her kommen. Also wart grosser kryeg in den landen.
Etliche furten es mit den von Bruck und Gent^ etliche mit dem
kunige also das vil slahte, stette und slosz, land und lûte darumb
verdarb. Das warte lange unsz das der kunig die lant allenthnlb
under sich brohte on allein Gent und Brûck, die hielten sich
lange, zu lest ergobent sich die von Brûcke an Gnad. Do wart
etlichen die dièse sachen hatten zû wege broht ir houbter ab-
geslâgen. Donach enpfall der kûnig herlzog Albrecht von Sahssen
in sim Abwesen das ûbrige land und die von Gent und die Sluisz
ouch under sich zû bringen, dann er in Ungem mûste. Als der
kûnig von Ungem tôt war, das lant zu nemen als es im dann von
erbe wegen zugehorte. Also lag der hertzog von Sachssen ettwo
lang zit in dem land mit vil lantzknehten und rittern und was sich
nit ergeben hat, gewann er ailes und brocht es das sie den krieg
< Ces événements se passèrent en 1485. Maximilien, en quahtè de
tuteur de son fils, prit dès lors en mains le gouvernement des Pays-Bas.
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460 REVUE d'alsace
mûsten underbringen und gehorsam sin bitz an die von Gent, die
werLen sich lang zit untz das es die menge nit me erdulden môhte,
denn man liesz inen nûtzit zugon. Do liessent die menge den
hertzogen in und vingent die obersten und irer obersten houpt-
raann genannt koppewoll , die diesen krieg hatten gemaht und
liiegent inen ir houpter ab und swurent dem rômschen kûnig und
sinem sûn dem jungen printzen. Also bestrit der herlzog Gent
mit oberlentschen tûschen und zugent donach mit einander fur
die Sluisz, dann die lant sich ail ergeben hatten on die SI uiz.
Darin was der von Rafenstein der boszwihter der zûm dritlen mol
vnn dem rômschen kunig wenn es an das treffen ging mit tusent
pferd oder me gefioht was^ der sich also vorcht und nirgens me
im land torste bliben. Also wart die Sluisz ulT wasser und land
umblegen, das man im nutzet me liesz zugon.
Plus tard pendant le carême de Tannée 1486, le susdit Maxi-
milien fut élu^ d'une voix unanime , roi des Romains par les
princes électeurs, en présence de son père l'empereur Frédéric*.
Après quoi, il se rendit avec son père vers Aix et il y fut cou-
ronné* ; puis tous deux s'en allèrent dans les Pays-Bas : partout
on leur prodigua des honneurs. Au bout d'un certain temps,
l'Empereur remonta de nouveau le Rhin, laissant le roi son fils
dans les Pays-Bas. Sur ses entrefaites, les gens de Gant s'étaient
entendus avec ceux de Bruges : ceux-ci devaient envoyer une
ambassade au roi avec de bonnes paroles, puis le saisir
et le garder prisonnier. Et ils en agirent ainsi : ils le gardèrent en
prison et lui firent subir toutes sortes d'outrages*. L'Empereur,
son père, s'avança aussitôt avec une grande armée contre Bruges
et Gand et lorsque les habitants de Bruges et de Gand virent cette
grande armée, lorsqu'ils eurent subi de grands dommages, ils
permirent au roi de sortir de prison et de se rendre à l'armée de
^ Cette élection eut lieu à Francfort le 16 février 1486.
> Le 9 avril 1486.
* Le l«f février 1488, près de deux années après les événements pré-
cédents, Maximiiien, qui soutenait en France la guerre folle, fut fait
prisonnier par ses sujets flamands, fort irrités de sa politique.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 461
son pè^e^ Et ainsi ces pays furent le théâtre de grandes guerres.
Quelques-uns se déclarèrent pour les gens deGand; quelques
autres pour le roi : aussi il y eut beaucoup de batailles; mainte
ville et maint château furent ruinés ; le pays fut ravagé et beau-
coup de gens périrent. Cette guerre dura longtemps jusqu'à ce
que le roi eut soumis toute la contrée, moins Gand et Bruges'. Ces
villes se défendirent longtemps; à la fm, les gens de Bruges se
rendirent en grâce. Alors on décapita quelques-uns de ceux qui
avaient été la cause de ce mouvement'. Le roi recommanda
ensuite au duc Albert de Saxe^ de ranger sous sa domination en
son absence le reste du pays, les habitmts de Gand et ceux de
l'Ecluse; car il était obligé d* aller en Hongrie, dont le roi venait
de mourir, pour prendre possession du pays qui lui appartenait
par droit d'héritage '. Et ainsi le duc de Saxe demeura longtemps
dans le pays avec beaucoup de lansquenets et de chevaliers : il
conquit tout ce qui ne s'était pas encore rendu ; il fit en sorte
qu'ils furent obligés de cesser la guerre et d'être obéissants^ à
l'exception toutefois des habitants de Gand, qui se défendirent
^ En réalité ils lui rendirent la hberté à des conditions fort onéreuses.
H dut pardonner aux Flamands, s'engager à faire sortir les troupes
impériales en Tespace de quatre jours de leur territoire, reconnaître
les alliances qu'ils avaient conclues^ etc. Ces conditions ne furent pas
observées et voilà pourquoi les Flamands continuèrent la guerre.
^ Pour le détail de ces guerres, voir Ulmann, kaiser Maximilian I.,
pag. 36 etsuiv.
3 Bruges se rendit par le traité de Darame, le 29 novembre 1490;
14 exécutions eurent lieu, entre autres celle du capitaine de la ville
Georges Picavet.
* Albert avait partagé le duché de Saxe avec son frère Ernest; il avait
eu la Misnie. C'était un des serviteurs les plus dévoués de TEmpire
à cette époque. En 1487, il s'était battu en Hongrie; en 1488, il avait
combattu pour la délivrance de Maximilien : le voilà maintenant
général en chef dans les Pays-Bas, à un moment où la situation était
loin d'être aussi brillante que le veut notre chronique.
8 Le 6 avril 1490, Mathias Gorwin, roi de Hongrie, venait de mourir ;
Maximilien réclama ses états ; il avait déjà à cette date quitté les Pays-
Bas; il marcha^ contre la Hongrie, remporta d'abord quelques succès;
mais il fut obligé, le 7 novembre 1491, de signer le traîté de Presbourg;
il reconnut "Wladislas comme roi à condition qu'il lui succéderait, si
celui-ci mourait sans enfant
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462 , REVUE D' ALSACE
jusqu'à ce que la foule refusât de continuer la résistance ; car on ne
laissait pénétrer dans la ville aucun aliment. La foule permit donc
au duc d'entrer : elle fit prisonniers ses chefs et le capitaine de ses
chefs nommé Jean de CoppenoUe (c'étaient eux les auteurs de
cette guerre) et elle les décapita. Ensuite elle prêta serment au roi
des Romains et au jeune prince son fils*. Ainsi le duc s'em-
para de Gand avec des Allemands du haut pays : puis ils s'en
allèrent ensemble faire une expédition contre l'Ecluse, comme tout
le pays s'était rendu moins l'Ecluse. Là était renfermé le sire de
Ravenstein, l'instigateur de ces maux, qui à trois reprises diffé-
rentes avait quittéleroi avec mille chevaux ou davantage^ au moment
où le combat allait commencer. Celui-ci s'était sauvé plein de
crainte et il n'osait plus tenir le pays. Ainsi l'Ecluse fut assi^ée
par terre et par eau, et l'on n'y laissa plus rien entrer*.
Comme les fragments 2 et 3 n'intéressent pas directement
TAlsace, nous avons rejeté en notes nos observations: les
deux passages suivants ont directement trait à l'histoire de
notre province.
Fragment 4.
Anno Domini MCGGGLXXXXII jor Maximilianus der rômsche
kônig reit in zùStraszburg uff mendag vor unser liewen frowentag
assumptionis wol mit Vie pfert und wart gar erlich empfangen
von allen sLifftern clôstern und schûlern die ail mit irem helung
im engegen zûgen in iren sidenen corcappen, und was bischofl
Albreht ein Hertzog von Peigern ; ging im ouch an der procesz
mit sinen Infeln und stabe aiso einem bischoff gebûrt ouch
engegen. Darzû kam ira ein mercklich rûsliger zug von stet-
1 Gand fut prise le 10 juin 1492. A la tête du parti de la paix s'était
rangé Arnould Duclercq; il trahit ses compatriotes et livra la ville aux
impériaux.
* Le fort de TÉcluse résista jusqu'à la fin de 1492. Il fut défendu par
le sire de Ravenstein, Philippe de Clèves. Celui-ci obtint une paix des
plus honorables : le roi des Romains lui promit de lui payer une somme
de 40 000 florins qu'il lui devait et de lui faire une pension de 6000
florins. Cf. Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, V. 490.
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MANUSCRITS ALLEMANDS 463
meistern^ ammeistern, rittern und knehten iind burgern von der
stat Straszburg engegen und empfingent in erlich und schaute im
die statt erlich und wann der kônig zu mesz oder vesper wolt gon,
so holt in der bischoff mit sampt den andern ministerialen upd
geleitetent in ouch wider in sin herberg und was sin herberg in
munstergasse in Claus Jôrges bus und kam zu imehertzog Philips
der pfaltzgrafT und sin sûn der jung pfalzgrafT uff sundag tag posi
asstimptionem und fur wider enweg in eim schiff uff fritag sanct
Bartholemeustag und wart dem furst ein dantz gemahi zûm
MQlstein. Donach lûd Hertzog Albreht der bischoff zii Strasz-
burg den kûnigy dem pfalzgrafen sinen sûn und andere fûrste und
herren uff sin sal , ouch vil edelen frowen mit im zu essen und
nach dem essen ein kostlicher dantz. Der kônig rit wider hinweg
uff fritag nach Adelphi 92.
En l'année 1492 le roi des Romains Maximilien fit son entrée à
Strasbourg le lundi avant TAssomption (13 août) avec 600 chevaux
et il fut reçu avec honneur par tous les établissements, couvents
et écoliers qui s'en allèrent au-devant de lui^ revêtus de leurs
cuculies et de leurs chappes de soie. Albert, duc de Bavière, était
alors évèque de la ville. Il se rendit aussi au-devant de lui, avec
la procession : il était revêtu de ses insignes et avait la crosse à la
main^ comme il convient à un évêque. En outre vint à sa ren-
contre un très beau et merveilleux cortège de stettraeistres, d'am-
meistres, de chevaliers^ d'écuyers et bourgeois de la ville de Stras-
bourg et ils le reçurent avec honneur et la ville lui fit une hono-
rable réception. Toutes les fois que le roi voulait aller à la messe
ou sortir, l' évêque avec les autres officiers allait le chercher et ils
l'accompagnaient de nouveau dans son logis et ce logis se trouvait
dans la rue du Dôme dans la maison de Nicolas Jorge. Et le duc
Philippe , comte palatin et son jeune fils , vinrent le voir le
dimanche après l'Assomption (19 août). Le duc partit de nouveau
sur un vaisseau le vendredi, jour de la saint Barthélémy (24 août),
et en son honneur, on fit une danse au poêle de Mûlstein. Après
cela, le duc Albert, évêque de Strasbourg, invita le roi, le fils du
comte palatin et d'autres princes et comtes avec de nobles dames
à dîner dans sa salle, et après le diner, il y eut un bal magni -
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464 REVUE d' ALSACE
fique. Le roi partit de nouveau le vendredi après la saint
Adelphe, en Tan 92 (31 août).
Maximiliea était déjà venu à Strasbourg avec son père
TErapereur Frédéric en Tannée 1473, lorsque cette ville avait
tout à craindre du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire.
11 y revint en 1492, à un moment où il projetait de faire la
guerre au roi de France, Charles VIII, qui lui avait enlevé
sa fiancée Anne de Bretagne. Slrohel {GeschicMe desElsasses,
111, 464) a raconté celte entrée de Maximilien, d'après la
chronique de Specklin. Les dates sont un peu différentes
dans les deux récits ; Strobel parle à tort du lundi 20, au
lieu du lundi 13. Albert ^ qui portait les titres de duc de
Bavière et de comte-palatin du Rhin, avait été élu évêque le
15 novembre 1478 et il exerça celte charge jusqu'au jour de
sa mort, 20 août 1506. Le roi des Romains fut logé dans
la maison de Nicolas Jôrge; au coin de la rue du Dôme et
de la rue des Juifs : une inscription mise sur les murs de
cette demeure et citée par Strobel, Z. h rappela longtemps ce
fait. L'électeur palatin qui vint à cette occasion à Stras-
bourg était Philippe dit l'Ingénu; il gouvernait le Palatinal
depuis 1476 ; plus tard, il sera mis au ban de l'Empire ; son
fils Louis lui succéda en 1508. Le poêle eum MiMstein était
situé au quai du Sable actuel.
Fragment 5. — Ein TJfflmff.
Item uff Sondag nach Adelphi 92 zugent uff III^ fuszknecht
von Bregentz durch die stat und was inen gûnt hie zu essen und
dann furter ir strosz zu zîehen. Do halte das merteil der kneht
gessen und wartennt den andern vor dem munster. In dem
worent etlich kneht noch zûm Bock. Do sie ouch gessen hatten^
sprochen zû der wurtin : Was sint wir schuldig ? Si sproch : Ein
gulden ; den gobent su ir gutlich und stundent do die kneht uff
und ging jeder wo er wolt, und blibent ir vier sitzen. So kompt
die wurtin und sprach : Ich hab mich ûberrechnet, ir sint mir
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MANUSCRITS ALLEMANDS 465
noch III blaphart schuldig. Die Gesellen sprochent: Warumb
hant ir es nut vor geseit, do die gesellen bi einander worent ?
Wer will sie wieder zûsamen bringen ? Also fing su an und schalt
die gesellen ubel mit bosen worten und schickt noch etliche stat-
knehten oder iurmhûter die alzit bi ir [ir] zert und ir sleck vornen
hant. Die koment ir zwen in das Huss geloifen mit hellemperten
und slûgen uff die gesellen. Do werten sich die frômden und
behielten die fromden das hus und stiegen inen ufT dasz sie nit
verlossen wurden dann sie voher begerien. Und logent etlich im
hamisch zum spiegel und etlich zum Anker. Die liefTent ab den
stuben gegen denen die von dem munster den anderen wartetent,
die wusten nût von disen dingen und also sie die von der slat ver-
wopent sohent also gegen inen trangen, machten su ir spitz mit
iren lantzen und harmbrûst entftir. Also wart doch durch etlich
zu den fremden gesprochen sie soltent ir lantzen niderlegen^ man
begehrt inen nûtzit zû tun. Also taten su es und wart ein also
grosz gebrossel vor dem munster das die lût an der predigt worent
fielent uber einander und fliehent und wondent die slat was ge*
wunnen^ und erschrocken etlich frowen dasz su umb kind koment
und inen geswand^ und liefTent etlich usser der stat und schrien
die stat was gewunnen y und was also ein grosser ufloufT in der
stat, der je schon in der stat wart. Das mahte die erber wurtin
zum bock und die zwen turnhûter die ir wolten helffen zù iren
wunschen. Su bat die gesellen ser ubernossen, bat inen gerecht
ein mosz weins fur X ^ und ein stûck fieisch fur II ^ : das doch
unrecht war, man solte solich schnidry nit gestaten, dann die
selben kneht nut fuszbuben worent, sundem von irer heren gebot
gehorsam zû ziehen zû dem rômschen kûnig. Es wurdent ouch
der fremden kneht IlII in den turm geleit^ zû dem das inen un-
gutlich gescheen was , und als zwen einen gefangen furtent, so
louiGft ein verzagter bùb her mît einer hellenparten und wundet in
in das houbt, der vast ubel darumb gerett wart. Man liesz sie
anrûcks wider us dem turm mit iren gesellen enweg ziehen. Man
sol wissen aver das keiner furgangen, es wer manig fremd man
umb sin lében komen, doch zerging es wol. Es kam ein Burger
in sant Johanns cappel im munster, loufïle unter die frowen und
schrey owe : wir • sint aile nût hie sicher, dovon die frowen ser
30
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466 HEVUE d' ALSACE
erschrocken : es fliehent etliche in den brudcrhofT^ etlich in den
marggrafen hofif und III Mann usz der statt fluhent ufF sanct claus
cappel in ein altarhûsel und slûgent die ture zu und kundent nit
herwîder uskommen untz sie der sigerstein ufl dem cbor must
uslossen. Es lieflf ouch der ^ uff der rinbruck usser der slat,
schrey man soit su ail verslahen. Solch Schrecken was in aile
Menschen kommeni
Un tumuUe.
Le dimanche après la saint Adelphe (2 septembre), environ 300
lansquenets de Bregentz traversèrent la ville et on leur accorda
la permission d'y prendre leur repas : ils devaient ensuite con-
tinuer leur route. Déjà la plupart de ces soldats avaient mangé et
attendaient les autres sur la place de la cathédrale; mais^ quelques-
uns d'entre eux se trouvaient encore à l'auberge Au houe. Quand ils
eurent eux aussi terminé le repas, ils demandèrent à l'hôtesse :
Que vous devons-nous ? et elle repartit : un florin. Ils payèrent
sans murmurer, puis chacun s'en alla où il voulut; et quatre
d'entre eux restèrent assis. L'hôtesse arriva vers eux et leur dit :
Je me suis trompé dans mes calculs : vous me devez encore trois
plappert. Et les compagnons lui dirent : Pourquoi ne l'avez-vous
pas dit plus tôt, alors que les compagnons étaient ensemble ; qui
maintenant pourrait de nouveau les réunir? Alors elle commença
à injurier les soldats et à leur adresser de gros mots et elle envoya
chercher des soldats ou des gardiens de la ville qui prenaient chez
elle leur pension et y étaient bien traités. Deux d'entre eux vinrent
dans la maison avec des hallebardes et frappèrent les compagnons.
Mais ceux-ci se défendirent et restèrent maîtres de la maison et
les maltraitèrent, et ne les lâchèrent point jusqu'à ce qu'ils les
eussent suppliés. Et quelques hommes se trouvaient en armes au
poêle du miroiVf quelques autres au poêle de Vancre ; ils quit-
tèrent aussitôt leur poêle et se dirigèrent contre les soldats qui,
sur la place de la cathédrale, attendaient les autres. Ceux-ci igno-
raient ce qui venait de se passer et quand ils virent les gens de la
ville venir de la sorte contre eux en armes, ils sortirent
leurs lances, leurs piques et leurs arbalètes. Alors quelques-
1 Mot illisible.
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MANUSCHItS ALLEMANDS i&l
uns dirent aux étrangers de mettre bas leurs lances^ on
ne voulait leur faire aucun mal; et ils firent comme on leur
disait; mais ils se produisit alors un tel cliquetis devant la cathédrale
que les gens qui étaient au sermon tombèrent les uns sur les
autres et s'enfuirent. Quelques femmes s'effrayèrent à tel point
qu'elles avortèrent et tombèrent évanouies et quelques - uns quit-
tèrent la ville et crièrent qu'elle était prise. Et jamais il n'y a
eu dans la ville semblable panique. L'aubergiste du hoicc et
les deux gardiens, qui voulurent l'aider, étaient cause de celte
terreur. Elle avait par trop exploité les compagnons ; elle leur
avait compté dix pfennigs pour un muid de vin et deux pfennigs
pour un morceau de viande : cela était injuste et l'on ne devrait pas
permettre pareille tromperie ; car ces lansquenets n'étaient pas des
routiers : mais ils allaient rejoindre le roi des Romains, par le com-
mandement de leurs seigneurs. Quatre de ces lansquenets furent
emmenés en prison, et ainsi on mit le comble à leur misère.
Comme deux gens de la ville menaient l'un de ces prisonniers, un
lâche polisson se précipita sur lui avec une hallebarde, et lui fit
une grosse blessure à la tète : le blessé eut beaucoup de peine à
guérir. Le soir, on relâcha les prisonniers et on leur permit de
partir avec leurs compagnons. On doit savoir que personne ne périt,
pourtant si les choses s'étaient passées autrement, bien des étrangers
auraient été tués; mais tout se passa bien. Un bourgeois arriva à
la chapelle de saint Jean dans la cathédrale , courut au milieu des
femmes et s'écria à haute voix : nous ne sommes pas en sécurité
ici. Les femmes furent très effrayées. Quelques-uns se sauvèrent
dans le Bruderhoff : d'autres dans la cour du margrave et trois
hommes de la ville se réfugièrent dans la chapelle de saint Nicolas
dans l'intérieur d'un autel ; ils en fermèi'ent les portes et n'en purent
ressortir jusqu'à ce que le sacristain du chœur les délivrât. Et
le . . .se rendit sur le pont du Rhin, hors la ville et s'écria
qu'on voulait tous les assommes. Si grande était la panique qui
s'était emparré de tous I
Le même épisode est raconté dans Strobeli d*après
Specklin, III, 465. Les soldats qui causèrent ce tumulte
venaient de Bregentz, sur les bords du lac de Constance.
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i68 REVUE D' ALSACE
Au momenl où eut lieu ce trouble, Jean Geyier prêchait dans
la cathédrale qui contenait beaucoup de monde. Les deux
Murner, procureurs de la ville, empêchèrent l'eiïusion du
sang, en portant aux lansquenets des paroles pacifiques. La
chapelle Saint-Jean, dans la cathédrale se trouve derrière le
chœur du côté nord. L") chapelle Saint-Nicolas dépendait à
ce moment du chapitre de Saint-Thomas ; elle porte souvent
dès cette époque le nom d*église. Le Bruderhof était la
maison canonicale derrière la cathédrale.
Leplappert ou plaphart valait en 1492 (valeur intrinsèque)
0.30 centimes ; c'est une somme de six pfennigs ou deniers.
Le florin ou gulden, monnaie de compte, représentait 12U
prennigs.
Ch. Pfister.
(A suivre.)
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MATERIAUX
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE LA fiUERRE DE TREHTE ARS
tirées des etrclnives de Golmar»
{Suite ^)
7 janvier — 29 avril 16à7.
Retour de Jean-Balthasar Schneider à Munster;
question de la Décapole; visites chez Jean-
Guillaume GoU, chez le duc de Longueville,
chez le comte d'Avaux; nouvelles difficultés
sotilevées par les Suédois ; refus des catho-
liques de ratifier les concessions faites en leur
nom par les Impériaux; départ du comte de
Trautmansdorf; coup de main des Suédois
dans révëché d'Osnabrûck.
Sur le refus de Marc Ollo de continuer à représenter
Colmar, il ne restait plus à la ville qu'à faire partir de nou-
veau son ancien envoyé, Jean-Balthasar Schneider. En pas-
sant par Strasbourg, il eut connaissance de l'armistice qui
venait d'être conclu, à Ulm, entre la Suède et la France,
d'une part, les deux électeurs de Bavière et de Cologne,
^ Voy. pages 99 et suivantes des livraisons Janvier — Février— Mars,
pp. '199 et suiv., d'Avril — Mai — Juin, pp. 249 et suiv, de Juillet
— Août — Septembre, pp. 409 et suiv., d'Octobre — Novembre —
Décembre 1888 et pp. 81 et suiv. de Janvier — Février — Mars
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470 REVUE d'alsace
d'autre pari. Cela lui parut de bon augure, et il en transmit
la nouvelle à ses commettants (Lettre du j^ mai 1647). De son
côté, le résident Snoïlsky leur en communiqua le récès, à
charge de le lui retourner par le prochain courrier (lettre du
3 mai). Cependant quand Schneider arrivaje 15 mai, à Munster,
les négociations avaient été encore une fois sur le point de
se rompre entre les Impériaux et les Suédois, si bien que
Trautmansdorf avait déjà fait emballer ses effets, et que,
sans l'intervention des plénipotentiaires français, il sérail
parti encore la même semaine (Lettre du ^ mai).
A peine arrivé, notre député avait repris ses relations avec
le représentant de la maison d'Autriche, Jean-Guillaume
Goll, à qui il remit un excemplaire de ses deux mémoires.
Le diplomate alsacien les lut avec intérêt, et en loua le rai-
6onnement et la solidité. En traitant avec la France, fit-il
remarquer, la maison d'Autriche ne pouvait lui trans-
férer que ce dont elle était effectivement en droit dedisposer.
Si, contrairement aux privilèges de la Décapole, on voulait
comprendre le tribut à l'Empire dans la cession, il n'y avait
qu'une chose à faire pour sauvegarder les franchises des
villes et éviter tout malentendu ultérieur : c'était d'en capita-
liser le produit et de le défalquer de la somme qlie la France
s'engageait à verser aux archiducs, que l'empereur trouverait
toujours moyen de dédommager d'une autre manière. La Dé-
capole resterait ainsi partie intégrante de l'Empire , et si,
après cela, on abrogeait le droit de nommer à certains
offices, ainsi que la chevauchée annuelle du grand bailli
pour le renouvellement des conseils des villes impériales,
il n'y aurait plus de conflits à redouter. En somme, la France
n'avait jamais rien prétendu de l'Empire pour sa satisfac-
tion, qu'elle tiendra exclusivement de la maison d'Autriche,
et, ce qu'elle en a obtenu, ce n'est qu'à titre onéreux : quand
les états auront à se prononcer sur cet arrangement, ils
auront donc à examiner ce qui constituait ce marché,
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HISTOIRE DE L\. GUERRE DE TRENTE ANS 471
quid in emptionem et venditionem venerit? et ce qui en
droil pouvait y enlrer, jure legitimeque venir e poterit? C'est
dans ce sens qu'il fallail obtenir un condusutn^ pour fixer
définitivement la portée de la cession du grand bailliage. Sur
le conseil de GoU, notre député se promit d'en faire la
proposition dés l'arrivée des protestants d'Osnabrûck, dont
on attendait la venue (Lettre du 21 mai).
La seconde visite de Schneider fut pour le duc de Longue-
ville, à qui ses commettants l'avaient chargé de présenter
leurs devoirs. L'accueil qu'il en reçut, le confirma dans son
dessein de solliciter le condusum dont GoU lui avait suggéré
l'idée. Il y avait un précédent qu'on pouvait invoquer.
Brème avait également pris son recours auprès des états, et
en avait obtenu une déclaration explicative, sur un point qui
l'intéressait dans la satisfaction suédoise (Lettre du 25 mai).
Mais la démarche n'en parut pas moins fort grave à la ville,
qui, en répondant, le 5 juin {Trot. miss. 1646—49,
M33— 34), aux premières lettres de son mandataire, lui
recommanda expressément de n'en venir à cette extrémité
qu'après avoir épuisé tous les autres moyens d'accommode-
ment : il devait recourir directement aux parties contrac-
tantes et surtout ne traiter de rien, sans s'être concerté
préalablement avec les ambassadeurs suédois. Mais après
réflexion, Schneider jugea que, pour le début, le mieux
serait de ne pas mêler les Suédois aux négociations: il
craignait qu'Oxenstirn ou Salvius ne divulgassent prématuré-
ment à leurs collègues de France l'objet de son nouveau
voyage en Westphalie, et il préféra s'adresser aux envoyés
des deux électeurs de Saxe et de Brandebourg; il vit les
premiers, le samedi 5, les seconds, le mardi 8 juin. Les
uns et les autres se montrèrent bien disposés pour la Déca-
pôle, et ils s'engagèrent à prendre sa cause en main, quand
l'affaire serait soumise aux déhbérations des états : si le
directoire, c'est-à-dire les représentants de l'électeur de
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472 REVUE D'ALSACE
Mayence, cherchait à la traîner en longueur, de manière à
ne pas laisser aux états le loisir de se prononcer, ils pro-
mirent de ne rien négliger pour déjouer cette manœuTre
(Letlre du j^ juin).
Après s'être assuré des alliés, Schneider se décida enfin à
se rendre chez les Impériaux, chez les Suédois, et chez les
Français, de qui dépendait surtout le succès de sa mission.
Le comte d'Âvaux lui donna audience, le 15 juin, et l'entre-
tien qu'il eut avec ce diplomate, mérite d'être relaté.
Le rôle de Schneider consistait naturellement à démontrer
le peu de consistance des droits que la maison d'Autriche
avait à prétendre sur le grand bailliage de Haguenau et sur
Dix villes, tandis qu'il avait été de l'intérêt des Impériaux de
faire valoir le plus possible les avantages qu'elle en retirait.
D'Avaux lui en fit l'observation, en ajoutant que, si réellement
les droits de l'Autriche se réduisaient à si peu de chose, il
était évident qu'elle avait compris, dans ce qu'elle cédait, ce
qui appartenait à autrui; que, suivant toutes les apparences,
elle était parvenue, en partie « par raison», en partie «par
usurpation» — les mots entre guillemets sont en français dans
la dépêche — à faire reconaitre plus ou moins ses prétentions
tant par les villes impériales que par les autres états de
l'Alsace, non sans préjudice pour les franchises de la Déca-
pôle. Pour sa part, il estimait que la France avait tort
d'accepter les possessions autrichiennes comme francs*alleux,
ce qui avait pour effet d'éveiller les méfiances de tous les
voisins, témoin un comte dont le nom lui échappait, qui avait
précédemment reconnu la suzeraineté des archiducs et qui
maintenant voulait être relevé de son vasselage, ce qui ne
serait pas arrivé, si le roi avait tenu ses territoires en fief de
l'Empire; mais, ajouta-t-il en latin, prétendant ne pas pou-
voir rendre sa pensée aussi bien en français, dbtruserunt hoc
nobis D^ Cœsareani etiam invitis. Il est certain cependant
que cela aurait bien mieux convenu à ceux qui formaient le
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 473
dessein de faire passer la couronne impériale dans la maison
de France, sans que, pour sa part, i\ veuille décider si l'Em-
pire aurait réellement avantage à chercher son chef à Paris,
ou la France à chercher son roi à Vienne.
Il s'interrompit ici pour voir Teffet de ce discours sur notre
envoyé. Schneider objecta qu'il y aurait moyen de remédier
à cet inconvénient, en faisant choix pour la capitale d'une
ville intermédiaire; mais qu'il y aurait toujours à craindre
ne magnitudine sua et mole lahorety ce que les sages Romains
avaient déjà établi de leur temps par leur maxime : limites
ponendos esse imperio. D'Avaux ne manqua point d'abonder
dans ce sens; puis, passant à un autre sujet, il parla de la
paix et de l'espoir qu'on pouvait légitimement avoir de la
voir enfin signée ; il voulut savoir ce que Schneider en pensait,
et à qui il s'en prenait si elle ne l'était pas encore. Schneider
nomma les Espagnols et l'ambassadeur le confirma dans
cette persuasion, en ajoutant que, d'ici à la fin de la cam-
pagne, ils ne seront plus aussi arrogants qu'ils le sont actuel-
lement. L'arrivée des envoyés dô Hesse-Cassel mit fin à c^t
entretien (Lettre du ^ juin).
Tout cela était péremptoire. Il était évident que l'accord
conclu entre la France et la maison d'Autriche était, aux yeux
des contractants, définitif et sans appel. Mais d'Â vaux ne con-
vainquit ni Schneider ni ses commettants. En répondant à
son envoyé, le 26 juin (Prot. miss., ibid. ff®. 137—38), la
ville se borna à dire qu'évidemment personne n'avait idée
de ce qu'était le grand bailliage, que tout le monde prenait
pour un office autrichien; mais que, quand on en sera mieux
informé, elle ne faisait aucun doute que ni l'empereur ni le
roi de France ne voudront plus faire de sa cession une con-
dition de leur accord, et que, dans tous les cas, elle comptait
sur l'assistance que les autres états avaient promise.
La foi de Schneider était tout aussi robuste. Une fois les
Français prévenus de la démarche qu'il devait faire, il ne
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474 REVUE d' ALSACE
vit plus d^inconvénient h en inrorraer également les Suédois.
Seulemenl il préféra prendre pour intermédiaires les en-
voyés de Saxe-Altenbourg, de Saxe-Weimar et de Brunswick-
Lûnebourg, qui se chargèrent de représenter à Oxenstirn et
à Salvius rintérét qu'avait l'Empire à ne pas sacrifier la Dé-
capote; pour donner plus de poids à leurs reommandalions,
ils demandèrent à Schneider une autre rédaction de l'article
concernant le grand bailliage. Haguenau venait précisément
de lui communiquer l'état des villages impériaux qui en dé-
pendaient : il y en avait trente-six et non pas vingl-cinq,
comme on l'avait admis d'abord, et notre député s'en réjouit,
dans la pensée que l'extension de leur domaine rendrait les
Français plus accommodantssurlesaulres droits que l'Autriche
prétendait Taire entrer dans le marché (lettre du 18 juin).
A ce moment il admettait même la possibilité d'obtenir la
dissolution de l'alliance de la Décapole (Lettre du 22 juin).
Dans tous les caS; pour ce qui était de sa mission, il se
croyait sûr du succès, si bien qu'il en félicitait à l'avance
ses commettants, en comparant leurs efforts et leur fermeté
à l'énergie de leurs devanciers, qui n'avaient jamais épargné
ni leur fortune, ni leurs personnes pour transmettre à leurs
descendants la liberté qu'ils avaient si chèrement acquise et
qu'ils mettaient au-dessus de tous les biens (Lettre du
18 juin).
Si la France et l'Empire étaient d'accord sur les conditions
de leur paix, il n^en était pas de même des autres intéressés.
L'armistice avec les électeurs de Bavière et de Cologne
semble avoir rendu la Suède plus exigente; du moins cette
puissance souleva-t-elle tout à coup la prétention de mettre
à la charge des cercles où elles avaient été contractées, les
dettes résultant de la guerre que l'Union de Heilbronn avait
portée autrefois dans l'Allemagne méridionale. Si cela avait
été admis, c'eût été aussi despeclueux pour l'empereur, à qui
l'on aurait fait payer les frais de la guerre qu'on lui avait faite,
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HISTOIRE DE L\ GUERRE DE TRENTE. ANS 475
que préjudiciable aux quatre cercles supérieurs, qui avaient
fourni les principaux adhérents à TUnion, et qui avaient été
en même temps le principal théâtre des hostilités. Les Impé-
périaux menacèrent de tout rompre, si la Suède maintenait
sa demande. Ils trouvèrent moyen de mettre les états protes-
tants dans leur intérêt, et, sur leurs représentations, ses am-
bassadeurs consentirent à la retirer (Lettre du D^ Marc-Otto,
du 13 mai).
Une question sur laquelle ils continuaient à se montrer
intraitables, c'était la liberté religieuse dans les pays autri-
chiens. Les Suédois le prirent de si haut, en déclarant que,
si l'on s'obstinait, il n'y aurait que l'épée qui pût trancher
la question, qu'ils faillirent encore tout compromettre. Si
sympathiques qu*ils fussent à leurs coreligionnaires , ce
n'était pas ainsi que l'entendaient les députés protestants,
et, grâce à leur esprit de conciliation, cet appel aux armes
resta sans écho (Lettre du même, du 17 mai). Les Suédois
donnèrent un premier gage de leur retour à des sentiments
plus pacifiques, en promettant de se rendre à Munster, avec
les députés protestants, pour activer les négociations (Lettre
de Schneider, du ^ mai). Cependant notre envoyé ne signale
leur arrivée que le 28 mai (Lettre de ce jour).
Cette fois encore, il crut que la solution était proche. La
confiance était revenue à tout le monde. On se répétait un
propos d'Oxenstirn, qui avait dit qu'il était temps d'en
finir et que l'attente avait été assez longue. Schneider sup-
posaitque la France était dans les mêmes dispositions, tant en
raison de la minorité du roi; qui avait fait tomber le gouver-
nement entre des mains étrangères, que des troubles de
l'Angleterre, qui pouvaient avoir leur contre-coup dans le
royaume, de la situation, de la Lorraine et des récentes con-
quêtes qu'il fallait consolider (Lettre du j^ juin).
Cette illusion, hélas! ne dura guère. Quand les catholiques
eurent connaissance des concessions que les Impériaux
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476 REVUE d'alsace
avaient faites aux Suédois sur les griefs ecclésiastiques, toutes
leurs hésitations leur revinrent. Fatigués de leurs tergiver-
sations, les protestants prirent leur recours auprès de Traut-
mansdorf et de ses collègues, à qui ils représentèrent l'ur-
gence qu'il y avait de mettre fin aux maux de la patrie, en
les priant d'user de leur autorité pour obtenir la ratification
des catholiques. Les Impériaux parurent sensibles à cette dé-
marche, qui témoignait d'un amour sincère de la paix; mais
ils expliquèrent aux députés que c'était le manque de pou-
voirs qui rendaient les catholiques si perplexes. Les délégués
protestants en exprimèrent leur étonnement : après que les
Impériaux s'étaient portés forts de leur acceptation, ce n'était
pas le cas de désavouer ce qui s'était fait en leur nom. Les
plénipotentiaires promirent de s'entremettre derechef pour
décider les catholiques à céder. Gela aurait-il suffi à ce mo-
ment pour en finir? Ce n'était pas impossible : car pendant
cette même audience, Oxenslirn était venu s'informer auprès
de Trautmansdorf, s'il était enfin d'accord avec la Suède sur
la satisfaction qu'elle réclamait? El, sur sa réponse affirmative,
il lui donna sa «parole de cavalier» qu'il était prêt à
apposer sa signature au bas de l'instrument (Lettre du 22
juin).
Malheureusement, malgré l'intervention des Impériaux,
rien ne put faire fléchir la résistance des catholiques. 11 y
avait dix points sur lesquels ils ne voulaient entendre à rien.
Pour les réduire, Trautmansdorf fit encore une fois mine de
partir. La nouvelle en courut, le dimanche 4 juillet, à
l'heure où se faisait le prêche à l'hôtel des ambassadeurs
suédois. L'émoi fut général. Les députés protestants se
réunirent en toute hâte en assemblée plénière. La première
mesure qu'on prit, ce fut décharger les envoyés de l'électeur
de Saxe et du duc de Brunswick de demander à Traut-
mansdorf de surseoir à son départ. Mais malgré l'immi-
nence de la rupture, on refusa de revenir sur les concessions
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HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 477
que les Impériaux avaient faites précédemment à Osnabruck.
Tout au plus proposa-t-on des alermoiemenls pour les
rendre moins dures aux états, aux dépens desquels elles
avaient été consenties. Les protestants insistèrent tout particu-
lièrement pour obtenir le libre exercice de leur culte, partout
où l'empereur établirait sa cour. On n'en finit de celle déli-
bération qu'entre six et sept heures du soir. Quoi qu'il en
soit, pour qu'il ne parût pas assumer seul la responsabilité
de la rupture^ les Français obtinrent de Trautmansdorf qu'il
diflërât son départ de deux jours. On croyait unanimement
que celte résolution lui avait été suggérée parles Espagnols et
par le parti catholique (Lettre du j^ juillet).
Cette fois, ce ne fut pas une fausse sortie : le chef de l'am-
bassade impériale partit effectivement, le mardi 6 juillet; mais
sans que son départ suspendit les conférences avec les autres
négociateurs qui étaient restés (Lettre du j- juillet).
Quand, parmi les états de l'Empire, on se mon trait encore
si mal disposé à la conciliation, l'épée seule, comme les
Suédois l'avaient prévu, pouvait emporter la balance. Leur
gouvernement venait précisément d'y recourir en son par-
ticulier, pour obliger l'évêque d'Osnabruck, le comte
François-Guillaume de Warlenberg, à transiger sur les droits
que les catholiques prétendaient sur son église. De toutes ses
possessions, il ne lui restait qu'une ville forte, Fûrstenau
avec Wiedenbruck, d'où il tirait, pour ainsi dire, son unique
revenu. Le 31 mai, le comte de Kœnigsmarck, à la tête d'un
corps de Suédois, donne l'assaut à la place, qui fut em-
portée (Lettre du ^ juin). De là, grand émoi dans le camp
des catholiques ; le 2 juin, Trautmansdorf manda près de
lui quelques députés prolestants pour les prier d'intervenir
auprès des plénipotentiaires suédois, afin qu'ils arrêtassent
les hostilités, comme contraires aux préliminaires de la paix,
et qu'ils restituassent leurs conquêtes au prélat. Mais il
s'était trouvé que c'était lui qui avait commencé, de sorte
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478 REVUE D^ALSACh
qu'il ne fut pas possible de donner tort à Kœnigsmarck
(Lettre du ^i juin), qui ne craignit pas de venir de sa per-
sonne, le 7 juin, à Munster. Par suite de ce coup de main,
en moins de quinze jours, les denrées doublèrent de prix,
faute d'arrivages de la campagne, si bien que notre dépulé se
crut à la veille de manger du pain de Westphalie, en
dépit de l'horreur que son palais el son estomac en ressen-
taient à l'avance : muncU und magenschreckende Pampernickd
(Lettre du ^ juin).
X. MOSSMANN.
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ARRESTATION DE DEUX PASTEURS
dans la Baronnie de Fénétrange
1724
La libre baronnie de Fénétrange était en 1724 possédée
par deux seigneurs, le duc de Lorraine Léopold et le prince
de Salm-Salm Louis-Olto. La portion de celui-ci dépendait
du Saint -Empire. Le duc de Lorraine ne relevait que de
Dieu et de son épée. Tous les deux, bons catholiques, avaient
cependant admis les anciens protestants au droit de bour-
geoisie, mais ils ne toléraient ni ministres^ ni temples, ni
maîtres d'école. — Â Fénétrange, ils avaient cependant con-
servé leur cimetière au faubourg sur la route de Dieuze;
les morts y étaient enterrés avec pompe, mais sans ministre;
l'office religieux se faisait à Diedendorf, sans le cadavre.
C'était dans l'église de ce petit village que l'on célébrait
en outre les baptêmes et les mariages.
Chaque souverain avait son juge: Sénault pour la Lor-*
raine; Jacques pour le prince de Salm-Salm. Il y avait
souvent entre eux des scènes de discorde dont profi-
taient les non-catholiques, mais ce que l'on empêchait tou-
jours, c'était de faire venir le ministre voisin ou un maître
d'école ; les deux souverains étaient complètement d'accord
sur ce point
Une pareille situation n'était pas fort agréable pour les
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480 REVUE d'alsace
religionnaires et leur plainles furent entendues par les
comtes de Nassau - Saarwerden dont les États touchaient la
baronnie. A cette époque, il y avait pour prince Guillaume-
Henri de Nassau-Saarbruck, qui avait commencé à régner en
1718 sous la tutelle de sa mère Charlode-Amélie de Nassau-
Dillembourg, qui résidait à son château de Lorenlzen. C'est
celle-ci qui ordonna aux minisires d'aller prêcher sur les
terres de Fénélrange. Ils s'y firent prendre, cela devait
arriver; mais une justice à rendre à la comtesse, elle les
soutint et les tira du mauvais pas. Le duc Léopold ordonna
à ses officiers de ne pas poursuivre et de mettre en liberté
les deux ministres, trop zélés pour leur culte.
Un mot sur ceux-ci.
Le docteur Jean-Jacob Lucius, originaire de la Vétéravie
(ancien duché de Nassau), comme son confrère Jean - Henri
Rosenkrantz, vint en 1698 à Lorentzen, où était le château
comtal, pour exercer le saint ministère dans le pays de
Saarwerden. Son premier sermon fut prononcé à Pisdorf, où
il fut pasteur jusqu'au 28 avril, date de sa nomination à Hirsch-
land, dont dépendaient Rauwiller et Weyer. Il y conGrma
plus de 600 personnes venues de Fénétrange, Wolfskirchen,
Pisdorf, Weyer et Hirschland.
En 1717, il célébra le jubilé de Luther et en 1720 il in-
troduisit le simultaneum dans l'église réformée de Rau-
willer. On le voit le 23 juillet 1733 assister avec les autres
ministres du comté au synode de Neu -Saarwerden et le
18 février de l'année suivante il consacre , en qualité de
plus ancien pasteur et assisté de ses confrères Vogelmans et
Pfender, dans l'église de Neu-Saarwerden , le jeune Gustave
Herrenschmidt , fils du pasteur de celte localité , nommé
fddprediger au régiment Royal - Allemand, alors en garnison
à Fort-Louis en Alsace»
En 1750, le 1®' août, le pastwr Lucius eut le malheur de
perdre sa femme, Marthe-Marguerite, âgée de 75 ans, et lui-
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ARRESTATION DE DEUX PASTEURS 481
même, le 18 mai 1754, il rendit son âme à Dieu, à Tâge de
89 ans, après 56 ans de paslorat. Le pasteur de Berg,
Frédéric - Louis Rolemberger, présida à la cérémonie de
son enterrement, en présence du vicaire du défunt, nommé.
Georges-Christian Engel, des pasteurs et du bailli de Hars-
kirchen, Stutz, etc.
Le pasteur iCan-Henri Rosenkrantz fut désigné pour Dru-
lingen le 20 mars 1707 ; après avoir été examiné le 6 avril,
il fut consacré à Oltweiler près de Saarbruck. Il flt son
entrée à Drulingen le 12 avril. Sieweiler et Otlweiler dé*
pendaient de sa cure.
En 1765, il obtint sa relraile, après avoir occupé pen-
dant 58 ans sa paroisse. Il se retira dans son pays natal à
Frîedberg, en Véléravie, chez ses enfants. Il y mourut le
30 mai 1769, à Tâge de 89 ans.
En 1726, il fut accusé devant le consistoire du comté
par l'aubergiste Vehrung et un certain nombre de bour-
geois pour la violence de ses sermons. Il reprochait à ses
paroissiennes de Drulingen le luie de leurs habits en ces
termes : « Vous les Drulingen, à vos plumes on reconnaît à
€ quels oiseaux on a à faire ^.»
Il fut acquitté^.
Mais il est temps de rapporter ce que nous savons sur
l'arrestation des deux pasteurs ; il n'y a que des pièces offi-
cielles. Inutile de faire des phrases.
^ Archives de la Basse-Alsace, fonds de Saarwerden, 6. 69.
^ Je dois ces renseignements à M. le pasteur G. Mathis d'Eyweiier,
qu 'il veuille bien recevoir mes remerciements.
ai
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482 REVUE D*ALSACE
Monsieur,
Le comte de Cboiseul, qui est actuellement à sa vendange
à Macheville (Maxéville), nous a renvoyé celle que vous lui
aviez écrite de la part de S. A. R. concernant le Sieur
LuciuSy ministre luthérien lequel est arrêté en cette ville
par un ordre de mon dit sieur de Choiseul ; j'ai l'honneur
de vous informer qu'en conformité des intentions de S. A. R.
j'ai dit à ce ministre en présence des officiers de ce bail-
liage que pour cette fois elle voulait bien lui donner par
grâce son élargissement, mais s'il persistait à continuer les
exercices de Luther au village de PostrofT et autres lieux
du bailliage, il serait enfermé dans un cachot et puni très
rigoureusement. A quoi, il nous a répondu qu'il n'était pas
le maître à présent d'accepter ledit élargissement , qu'il
demandait un tems convenable pour donner avis à la maison
de Nassau de ce que je venais de lui dire et que sur les
ordres qu'il recevrait, il ferait une réponse positive, n'étant
pas à sa disposition de promettre ce à quoi S. A. R. voulait
l'obliger, tant pour la privation de ses fonctions de ministre
à Postroff, que d'acquitter aucuns frais ni de la nourriture,
ni autres occasionnés par sa détention, qui se trouvait
jusqu'ici se monter à 130 livres y compris les frais
de garde. En sorte que cela étant dû en la plus grande
partie au cabaret où il est détenu ; nous n'aurions su com-
ment relâcher ce minisire soit qu'il eut consenti à son
élargissement que préalablement il eut acquitté les dépenses
qui autrement resleraient à la charge de S. A. R.
Sur quoi, j'ai cru que nous pouvions disposer sans un
ordre, de l'un ou l'autre cas, soit qu'il arrive que le
ministre, après avoir eu les instructions de la maison de
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ARRESTATION DE DEUX PASTEURS 483
Nassau, voulut bien avoir sa liberté, mais sans payer aucun
dépens, ni frais ou qu'il refuse absolument de sortir de son
arrêt et de ne rien payer pendant sa détention. C'est sur
cela, Monsieur, que nous attendons la volonté de S. A. R.
que j'aurai l'honneur d'informer des dispositions que ce
ministre a reçues, aussitôt qu'il me les aura apprises.
A Poslroff et à Metting, la maison de Nassau a deux
portions dans le domaine utile, quoique comme seigneur
de Gerols - Eck , elle n'y eut aucune juridiction, de tems
immémorial. Il n'y a jamais eu dans ce lieu de temple
luthérien, ni d'autre hérétique, mais seulement une église
anciennement construite par les catholiques romains qu'ils
possédaient avant le luthéranisme et de laquelle ceux-ci
s'étaient emparés pendant le règne de l'hérésie. Le roi fit
rendre l'église et chasser les luthériens.
A Metting, aucun exercice religieux n'y était permis, ni
toléré ; les officiers de Fénétrange ont été avertis qu'il y
avait des assemblées furtives et secrètes qui se faisaient
dans quelques maisons du lieu ou Ton a appris que les
habitans presque tous luthériens faisaient venir des ministres
du comté de Nassau-Saarwerden, espérant par la suite avoir
une prétendue possession comme le veut la maison de Nassau.
Nous attendons. Monsieur, les ordres que S. A. R. don-
nera à ce sujet sur la conduite à tenir.
J'ai l'honneur de me dire avec un très grand respect.
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.
Sénault.
A Fénétrange, le 10 octobre 4724.
IL
Ce jourd'hui 9 octobre 1724, par devant Nous, offi-
ciers du bailliage de Fénétrange , est comparu le N^ Jean
Plivinel, maire du village de Metting, dépendant de la ba-
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484 REVUE d'âlsâce
ronnie et du bailliage, lequel nous aurait dit qu'en vertu
d'un ordre par écrit qu'il aurait reçu de M. le comte de
Choiseul, Bailli de S. A. R. à Fénélrange, en date du 9 sep-
tembre dernier, il aurait fait arrêter en la maison de
Christophe Grapp, habitant dudit Metting, la personne du
Sieur Jean - Henri Rosenkrantz' ministre luthérien résidant
au village de Drulingen, comté de Nassau-Saarbrûck, lequel
il avait trouvé faisant le prêche de lad. religion et exercice
d'icelle qu'il administrait à plusieurs habitans, sujets de
Fénétrange audit Metting, Et ensuite il l'aurait fait conduire
en la maison de Jean-Adam Weis, cabaretier, où il l'aurait
laissé à la garde de quatre hommes, jusqu'il nous aurait
fait informer et que ledit ministre ne pouvait y rester sans
risque d'évasion attendu que presque tous les habitansduméme
village sont de religion luthérienne et par conséquent peu
assurés pour la garde.
De tout quoi, nous a fait la déclaration et a fait sa marque
n'ayant l'usage d'écrire, f
L'ordre de transférer le ministre Rosenkraniz à Féné-
trange est signé le même jour par les officiers du bailliage :
sÉNAULT, JACQUES et KLEIN, BOUR, greffier.
Le 10® d'octobre, l'huissier Labigant conduit à Fénétrange
le ministre et le dépose en la maison de Charles Wester-
mann, bourgeois, où il est gardé par deux hommes.
Interrogé pourquoi il conspirait contre les lois, le mi-
nistre a répondu que depuis plusieurs années il faisait à
Metting les cérémonies du culte et qu'il les avait discon-
tinuées déjà depuis quelques mois parce qu'on lui avait dit
qu'il serait arrêté ; mais que depuis il aurait été obligé de
venir continuer ses fonctions par suite d'ordres sévères de
la part de M. le comte de Nassau et de M""^ la comtesse de
NassauSaarbrûck, que sur cela il se serait transporté dans
la maison indiquée et assurant que le comte et la comtesse
lui avaient donné l'assurance de le protéger à ce sujet
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ARRESTATION DE DEUX PASTEURS 485
contre tout ce pouvait lui arriver et avons clos le présent
procès-verbal et a signé avec nous ledit ministre, rosen-
KRANTZ, SÉNAULT, JACQUES, KLEIN, BOUR, greffier^.
m.
Monsieur,
Conformément a celle que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 15 courant, j'ai exécuté les intentions de S. A. R.
Mais ces deux ministres luthériens ne veulent sortir d'arrêt,
ni payer les frais de leur nDurriture et autres ci -devant
faits, que ce qu'ils se feront donner à l'avenir au delà de
ce que l'on fournirait d'ordinaire aux prisonniers, disant
qu'ils ont reçu l'ordre de M"® la comtesse de Nassau douai-
rière, laquelle a écrit plus loin en Allemagne à M. le
comte de Nassau -Oltweiler qui est actuellement à Idstein*
et aux autres princes dont elle attend la réponse et ensuite
apprendra ce qu'ils auront à faire, voilà la réponse que ces
ministres m'ont faite. Sur quoi, pour diminuer une double
garde, je les ai fait mettre ensemble dans une même maison
où ils sont seulement gardés par deux bourgeois. Personne
d'icy de nos catholiques ne voulant s'en charger à leurs
risques, ce que je tacherai cependant de faire faire aux
luthériens. Pour s'en débarrasser autrement, il serait
facile les faisant reconduire par un huissier sur le territoire
de la juridiction du comté de Nassau en leur faisant in-
^ Ces diverses pièces sont tirées d'un petit cahier cartonné in-folio
contenant des originaux ou des copies concernant les protestants de
Fénétrange et de Lixheim au siècle dernier qui est à la bibliothèque
du Musée lorrain à Nancy (fonds de Tabbé Marchai). Il y a aussi les
instructions données au commissaire Mathis pour les règlements et les
limites du Nassau.
a En Vétéravie.
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486 REVUE D'ALSACE
jonction de ne plas se présenter à Postroff et à Hettingen
pour y tenir leur prêche. Quant à la dépense qu'ils ont
faite ici et aux autres frais pour leur garde ; puisqu'ils
n'ont agi en le fait que par les ordres de M"»* la comtesse
de Nassau et ses co - seigneurs , qui les soutiennent
avec tant de chaleur. Ton pourrait relever ces dépenses
sur ce que le fermier du domaine ici a en main revenant
h la maison de Nassau pour la seigneurie de Gerols-Eck qui
suffirait pour la payer aux cabaretiers auxquels elle est due.
Ou bien récupérer ces frais sur les amendes que nos
sujets luthériens pourront après encourir , lorsqu'ils se
trouveront auxdites assemblées des prêches auxdits Mettingen
et Postroff, dont ils ne pourront tout à fait s'abstenir d'aller,
quoiqu'il leur puisse couler.
Mais considérant que mettant ces ministres luthériens chez
nos sujets de leur religion qui voudront bien les nourrir et
s'en charger à leurs risques, il pourrait leur donner lieu
d'y rester plus longtemps et attendre avec plus de tran-
quillité les prétendues résolutions de la maison de Nassau
qui se flatte sur cela de l'emporter et il serait dangereux
que nos sujets de cette religion ne caballent avec eux ; déjà
naturellement disposés sur cette matière; c'est, Monsieur,
ce que j'ai vu être obligé de vous observer, en attendant
S. A. R. d'en disposer.
 l'égard de l'état où se trouve Texercice de la Religion
à Postroff et à Mettingen en 1670 : dans ce temps là, le roi
de France n'était pas encore occupant le pays de la Sarre ;
la religion luthérienne y dominait et possédait seule nos
églises dans ces villages et le roi rétablit les catholiques
jusqu'à présent y conservés ; que les luthériens y ont exercé
la leur, ce n'a été que furtivement et à l'insu des officiers
de Fénétrange qui l'ont appris depuis peu d'années.
J'ai l'honneur, etc.
Sénault.
A Fénétrange, le 25 octobre 1724.
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ARRESTATION DE DEUX PASTEURS 487
Il n'y a point ici de prison en estât.
Il y a tout lieu de croire que l'opinion du juge Sénault
prévalut. Les frais de nourriture des deux pasteurs mon-
taient tous les jours ainsi que ceux de leurs quatre gar^
diens. On ne pouvait rien avoir des deux détenus dont la
fortune était dans le comté de Nassau-Saarwerden. Il était
temps de cesser une détention dispendieuse qui n'en était-
pas une. On reconduisit donc à la frontière purement et
simplement les deux ministres l'un après l'autre ; le pasteur
Lucius, après une douce captivité de douze semaines ; Rosen-
krantZy après une pareille épreuve de huit semaines.
Il y a tout lieu de croire que ce fut la caisse de l'État qui
paya les frais de même qu'en 1744 , lorsque les protestants
de Fénétrange furent condamnés à une amende de 3000 francs
pour avoir assisté avec leurs familles et leurs domestiques
au prêche du pasteur du régiment Royal-Allemand, malgré
une première défense faite en 1743. Le roi Stanislas, sur la
demande de la comtesse de Nassau-Saarbrûck, avait consenti
à ne pas exiger les mille francs qui lui revenaient; les deux
mille autres ne furent pas exigés et ils furent classés dans
les non-valeurs. Cela fait l'éloge des magistrats de Féné-
trange.
Quelques semaines après la mise en liberté des deux
pasteurs, la communauté protestante perdait, le 19 décembre,
l'aubergiste Sébastien Lerch à l'âge de 63 ans. Il n'avait
pas été un timide, il avait montré qu'il avait été bon luthé-
rien en recevant chez lui un pasteur, malgré les ordres des
coseigneurs. Traduit devant la justice, il avait été condamné
à une amende de cent florins, au commencement du siècle.
Aussi la communauté I pour honorer sa mémoire, lui
érigea dans le cimetière une pierre tombale sculptée avec
longue épitaphe contre le mur de séparation du cimetière
catholique ; ce fut la première pierre de cette série si in-
téressante et peut-être unique que l'on voit dans^le cime^.
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488 REVUE D'ALSACE
tiére protestant de la petite ville de Fénétrange. Il serait
grand temps de les réparer et surtout de les étudier.
« Sébastien Lercli, dit le pasteur Philippe Béer de Pistorf, est
décédé subitement après avoir invoqué le nom de ses juges.
Le service funèbre aura lieu le second jour de Noël*.»
Metting était de la seigneurie de Gerols-Eck ; il y avait
20 chers de famille partie catholiques et protestants, 18
maisons en état et 3â masures. L'église, dédiée à saint
Martin, appartenait aux princes de Salm et les comtes de
Nassau n'y avaient aucun droit; annexe de Schalbach.
L'église bâtie sur une petite éminence est encore debout,
elle n'a de remarquable que son clocher de forme conique
remontant au XI V^ siècle.
Le village de PostrofT était de la seigneurie de Gerols- I
Eck. Il y avait 30 maisons en état et 43 masures, avec 33 |
habitants chefs de famille , partie catholiques et luthériens. |
L'église appartenait au prince de Salm et les comtes de i
Nassau-Saarbruck n'y avaient aucun droit. C'était un petit
édifice datant de la fin du XV® siècle avec des fresques
curieuses dans son chœur carré. Une tour conique en petit
appareil aussi large que la nef servait de porche. Dédiée à
l'invention de la sainte Croix, cette église était annexe de
Bœrendorf*.
Nous avons trouvé aux archives de la Meurthe une pièce
concernant ce village; la voici:
Après que nous avons été suffisamment informé que les
sujets luthériens fénétrangeois de Postroff s'immiscent d'en-
voyer leurs enfants à l'école luthérienne, Nous , pour pré-
venir à cela. Nous ordonnons à notre maire de Postroff,
aussitôt le présent reçu de faire sonner la cloche du lieu et
* €k>ininunication de M. le pasteur Winter de Fénétrange, qui pré-
pare une histoire de la communauté luthérienne dans cette ville.
* Il y a quelques années, une belle église, œuvre de M. Jacquemin
de Metz, Fa remplacée.
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ARRESTATION DE DEUX PASTEURS 489
de déclarer à rassemblée de toute la communauté, à tous
les sujets fénétrangeoîs tant luthériens que catholiques qu'ils
aient à envoyer leurs enfants qui sont en état d'apprendre
à l'école catholique et de payer Técolage au Regenl d'école
à peine de 20 florins d'amende à payer sans retard, en cas
de désobéissance. A quoi le maire doit veiller exactement
et à quoi un chacun doit se conformer.
Donné au château de Fénétrange le 13 novembre 1723.
Le comte de ghoiseuL| seigneur de Beaupré.
Le 29 avril 1729, le comte Jean-René-Guillaume de Choi-
seul; libre baron de Beaupré, chambellan de S. A. R. grand
bailli de Fénétrange, seigneur de Frémeslroff, fut atteint à
Fénétrange d'une attaque d'apoplexie à laquelle il succomba
le 31. Il fut enterré le 2 septembre dans l'église collégiale
du côté de Tépître. 11 était né vers 1669. 11 fut peu regretté.
Arth. Benoit.
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SOUVENIRS D'ALSACE
i7se— is4e
{Suite et fin K)
IV
Après le départ, en 1829, de M™* Henriette pour Vizille,
son mari était resté à son poste de député ; mais, quelque
temps après la prorogation de la chambre jusqu'au mois de
septembre, il était revenu dans sa famille. C*est de là qu'en
réponse aux craintes exprimées par sa belle sœur, M™° Octavie
de Stein, il lui écrivit les quelques lignes suivantes :
« Nous avons le regret de voir manquer le premier but de notre
session par la brusque résolution qu'ont prise nos ministres de
retirer nos lois fondamentales et municipales que la France
attendait avec impatience. Le bon esprit de la chambre et
sa disposition sincère d'entrer dans tous4es arrangements raison-
nables, rend d'autant plus fâcheux ce mécompte qui produit un
grand mécontentement dans nos départements. Nous en éprouvons
un très vif en voyant le gouvernement persister dans cette marche
incertaine et défiante qui trouble le présent et inquiète l'avenir.
Heureusement l'esprit du pays est bon Il faudra bien tôt ou
tard que ceux qui gouvernent cherchent leur force là où elle
est »
^ Voy. pages 480 et suiv. de la livraison d'avril — mai — juin et pag. 289
et suiv. de la livraison juillet— août— sept. 1889.
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SOUVENIRS d'alsace 491
La chambre ayant repris ses travaux, M. Augustin Périer
revint seul à Paris où il ne fut rejoint par sa Temme, atec son
amie Frédérique Pfeffel, qu'au mois de mars 4830. Mais
Tatmosphère politique était devenue si menaçante que la pru-
dence commandait le retour à Vizille pour assurer à la mère
une tranquillité relative que la capitale refusait. On y «dan-
sait sur un volcan», disaient les feuilles publiques à propos
de réjouissances à l'occasion d'une visite princière. Le fait
est que Ton prévoyait généralement une révolution si l'atti-
tude des ministres ne se modifiait point et l'on était convaincu
qu'elle éclaterait à la première occasion. On sait que, loin de
reculer, le gouvernement publia dans le Monitet^ les ordon-
nances prononçant la dissolution de la chambre des députés,
réduisant à deux cents et quelques représentants la nouvelle
chambre à nommer, soumettant la presse à une réglemen-
tation de bon plaisir, etc. etc. C'était plus qu'il n'en fallait
pour mettre le feu aux poudres et provoquer la résistance
dans laquelle, après trois jours de combats, la branche aînée
de Bourbon devait succomber.
M. Augustin Périer se trouvait momentanément à Vizille
quand les ordonnances parurent inopinément dans le Moni-
teur. 11 s'empressa d'accourir et entra, par Charenton, dans
Paris^ à travers les barricades, au moment où la lutte allait
cesser et où la cour, retirée au château de Saint-Cloud, fai-
sait précipitamment ses préparatifs de retraite vers l'Angle-
terre.
L'anxiété était grande chez M°*« Henriette sachant que
les principaux membres de la famille Périer, Augustin et
Casimir, devaient être fortement engagés dans le mouvement
avec le général Lafayette, grand-père de sa bru, Nathalie. De
Paris, on la renseignait aussi fréquemment que possible, et
la satisfaction succédant aux anxiétés, elle s'empressait de
faire part à ses sœurs des émotions qu'elle éprouvait. C'est
à M"® Octavie de Stein, à Nordheim, que sont principalement
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492 REVUE D'ALSACE
adressées les lelires qu'elle écrivait concernant la résolution;
elle allait au plus pressé, c'est-à dire à celle de ses sœurs qui
était le plus éloignée de Paris, sachant, sans doule, que
M"* Amélie de Dietrich était renseignée aussi fréquemment
qu'elle-même par M. le député de Turcheim, beau-père de sa
fille Amélie. Elle lui dit, dans sa lettre du S août 1830 :
«Le vénérable grand-père de Nathalie (le général Lafayette)a
pu faire partir une lettre qui nous a rassurées sur son existence ....
On croit que le Roi va partir pour Compiègne. Les ministres sont
isolés dans leurs hôtels, avec des canons braqués, mèches allumées
et une forte garde suisse Le peuple se barricade, brise les
télégraphes, arrache les signes royaux, crie vive la Charte, mort
aux ministres, aux Bourbons I La garde nationale s'est
emparée de tous les points de Paris et le général Lafayette en est
le colonel Les députés nomment une commission pour veiller
à la sûreté et à Tordre. De ce nombre est Casimir Périer, le comte
Lobau^ Jacques LaliCte, Odier, etc Augustin (Périer son
mari) me dit que tous les députés et citoyens honorables sont
d'avis que les circonstances sont graves, mais qu'il faut faire son
devoir, advienne que pourra. D'autres renseignements me disent
que les citoyens de Paris, sans chefs, ont résisté pendant quatre
jours, dépavé les rues, abattu les arbres des boulevards pour faire
des barricades et se défendre Le Journal des Débats et le
Temps ont reparu .... »
Le lendemain, 4 août, M"^® Henriette s'empressait d'infor-
mer encore sa sœur que les députés avaient élu une déléga-
tion composée d'Augustin Périer, Benjamin Delessert, Guizot,
Sébastian], les deux Dupin, etc., chargée de se rendre auprès
du duc d'Orléans pour le prier de venir à Paris et de prendre
les rênes du gouvernement en qualité de lieutenant-général
du royaume et, en même temps, elle lui dit que le duc est
entré le 31 juillet muni de la cocarde tricolore et précédé
d'une proclamation dont elle lui transcrit le texte. Ainsi se
trouvait réalisée la prédiction formulée, quinze années au-
parant, par l'ainée des dames de Berckheim-Scboppenwihr.
Casimir Périer — dit-elle encore à sa sœur — s'est fait
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SOUVENIRS d'alsace 493
beaucoup d'honneur par son courage et rhumanilé qu'il a
montrée dans les deux premiers jours de combat où, «après
avoir fait auprès du duc de Raguse de vains eiïorts pour em-
pêcher Teffusion du sang, il a contribué à l'arrêter dans la
rue de la Paix et a sauvé personnellement une vingtaine de
gendarmes oubliés dans l'hôtel des affaires étrangères et que
le peuple, irrité de les avoir vus tirer sur lui, voulait sacri-
fier. y> Enfin elle lui annonce que Casimir est désigné par
l'opinion pour le ministère de l'intérieur avec Bignon (le
député du Haut-Rhin) pour les affaires étrangères, Dupont de
l'Eure à la justice, le baron Louis aux finances, l'amiral de
Rigny à la marine, le général Gérard à la guerre, Guizot à
l'instruction publique, Alexandre de Laborde, préfet de la
Seine et Bavoux, préfet de police,
M"o Henriette ne revint à Paris que vers la fin de Tannée.
Le 29 septembre^ elle faisait annoncer à sa sœur Octavie que
son jeune ménage, Adolphe et Nathalie, est arrivé de Paris
et que l'on peut donner de fraîches nouvelles politiques.
C'est Frédérique Pfeffel qui tient la plume et qui dit à Octavie
que Adolphe et sa femme «sont aussi prononcés que pos-
sible dans l'extrême gauche; que c'est l'opinion de Lafayette,
de Tracy, Benjamin Constant et de toute la jeunesse ayant
pour suite tout le peuple de Paris. » Les quatre Périer,
ajoute-l-elle, ne sont pas de ce bord-là ; ils y voient l'anarchie
et ne trouvent de salut que dans la conservation de la
chambre qui a résisté à l'abolition de la charte. Les quatre
Périer, que nous voyons, pour la première fois, réunis dans
la correspondance, étaient: Augustin, Casimir, Joseph et
Camille, père et oncles d'Adolphe et d'Eugène Périer de Berck-
heim.
Les circonstances offraient à M°*« Henriette assez de pré-
occupations pour écarter momentanément de son esprit la
la douleur que lui causait la mort de ses deux filles. Dans le
moment où Frédérique prenait la correspondance, M™° Henriette
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494 REVUE D' ALSACE
poursuivait un projet conforme à ses afieclions et qui ne
devait pas tarder à se réaliser. M. Camille Périer était
encore célibataire. Henriette désirait qu'il se mariât. Elle
pensait que la fille de sa cousine, M"*® de Sahune, née Amélie
deDietrich, était l'objet d'une alliance désirable et M"'^ Hen-
riette sut faire partager cet avis par M. Augustin, son mari.
C'était aller au-devant des inclinations de M. Camille qui,
malgré une certaine disproportion d'âge, fut préforé à
d'autres prétendants par la jeune fille, Amélie de Sahune,
et à la grande satisfaction de ses parents. M™* de Sahune
s'empressa d'en donner avis à M"^ Fritz de Dielrich et le
mariage ne tarda point à se conclure et à donner ainsi à
Mm® Henriette une belle-sœur qui saura l'assister dans la
nouvelle voie politique qui allait s'ouvrir.
M™® Henriette Périer était revenue à Paris et c'est de là
que, le 6 décembre 1830, elle donne de ses nouvelles à sa
sœur, M°*® Octavie de Stein.
«Représente-toi ton Henriette tous les jeudis à un dîner de
rî6 députés ou personnages éminents, seule femme, en face de
Casimir (Périer) pour lui aider à faire les honneurs. Jeudi pro-
chain ma jeune belle-sœur (M^o Camille Périer, née Amélie de
Sahune) y viendra avec son mari. M"»®* Joseph Périer, de Boubers
et Bartholdi.»
On voit que, sans sortir du cercle de sa parenté, M°** Hen-
riette savait produire un nombre suffisant de dames
aimables pour faire les honneurs aux députés et autres per-
sonnages dont les appartements de Casimir Périer étaient
devenus un point de réunion. Elle se laissait nécessairement
entraîner dans la vie politique dont ce milieu était la haute
expression. Il y avait bien eu la manifestation « avec éclat
d'un parti républicain, qui voulait un régime semblable à
celui des États-Unis d'Amérique, avec le général Lafayelte
pour Président», mais le courant constitutionnel, dans
lequel Mm« Henriette se trouvait mêlée , devait prévaloir,
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SOUVENIRS D'ALSACE 495
surtout lorsque Lafayette c aux cheveux blancs », désignant
devant le peuple le duc d'Orléans, eut déclaré que ce prince
était la «meilleure des Républiques », circonstance que
les lettres laissent dans l'ombre aGn de rendre un hom-
mage, d'ailleurs mérité, au désintéressement et au patrio-
tisme du général. M°*® Henriette assiste à la séance de la
Chambre des députés dans laquelle le général donne sa
démission de cher des gardes nationales et en explique les
motifs. Le 27 décembre 1830, elle communique ses im-
pressions à sa sœur Octavie et lui donne en même temps
des nouvelles de Rome où son fils, Eugène Périer, était
secrétaire d'ambassade. Le c petit diplomate » donne des
détails sur le conclave et ajoute que « rien n'est édifiant
dans ce pays-là, que les églises n'inspirent rien de reli-
gieux et que les prêtres y sont comme des femmes dans le
monde».
Le commencement de l'année 1831 réservait une grande
douleur à nos dames de Berckheim-Schoppenwihr et il est
à présumer que M™® Henriette et sa compagne, M"® Fré-
dérique Pfeffel, quittèrent Paris, peu avant ou de suite après
le nouvel an, pour Strasbourg afin d'assister M*® Fritz de
Dietrich et sa fille Amélie dont le mari, M. Guillaume de
Turckheim, mourut dans la première quinzaine de janvier.
Ces dames étaient encore à Strasbourg au mois de mars,
car c'est de cette ville que M*^* Frédérique écrit, le 13^ à
M™** Octavie pour lui annoncer que, dès la veille, Casimir
(Périer) était ministre de l'Intérieur et président du con-
seil. € Cette nouvelle, lui dit -elle, réjouira ton cœur de
Française^ bien qu'aujourd'hui les gouvernants ne siègent
pas sur des roses, mais sur des épines, car les intentions
les plus pures, les actes les plus sages sont empoisonnés
par les malveillants. » Elle lui annonce en même temps
qu'elles vont retourner à Grenoble, mais que Henriette c a
souci du voyage, qu'elle préfère Paris et que la politique
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49n REVUE d' ALSACE
rintéresse par-dessus tout)>. On alla en effet à Grenoble où
ii fallait se résoudre à rester jusqu'après les élections qui
devaient avoir lieu le 5 juillet (non lè 6^ comme elle dit),
sauf à retourner «immédiatement à Paris si son mari est
nommé», c'est-à-dire est réélu. C'est à sa sœur Octavie
qu'elle écrit ses intentions en lui parlant encore de son fils
Eugène, de retour à Paris et que son oncle Casimir, ministre
de l'Intérieur, relient pour l'envoyer en mission à Londres,
puis à Hanovre comme secrétaire de légation. Puis elle lui
dit encore que W^^ Frédérique a été « très satisfaite de
notre Amélie (M°'<' Frilz de Dietrich), que rien ne parait
aux yeux (sa vue faiblissait), qu'elle a toujours son beau
teint, ses belles dents et vaque à toutes ses occupations ».
Arrivées à une époque de la vie où les joies et les peines se
sont disputé les émotions les plus délicieuses et les émo-
tions les plus cruelles de l'âme, nos Colmariennes se re-
trouvent dans toute la fraîcheur des premières tendresses de
la famille ; elles se fortifient réciproquement pour continuer
à être jusqu'au terme fatal ce que l'éducation et les épreuves
de la vie les ont faites, c'est-à-dire des filles étroitement
unies aux leurs, des amies bien fidèles, des épouses exem-
plaires et des mères accomplies.
Si l'on devait en juger par les lettres éditées, les relations
entres les divers membres de la famille deDietrich-Berckheim
auraient été moins actives qu'entre les trois sœurs de
Eerckheim-Schoppenwibr ; mais il y a lieu, pensons -nous, de
croire que cette apparence n'est que le résultat de l'explo-
ration éclectique des nombreuses lettres à la disposition de
réditeur. Il est probable que quelques-unes de celles qui
sont passées sous silence auraient aidé à mieux comprendre
la relation intime des faits.
Le 2 mars 1832, M"® Veuve Scipion Périer, née Louise de
Dietrich, sœur de M"® de Sahune, née Amélie de Dietrich,
écrit à sa tante, M°^« Fritz de Dietrich, née Amélie de
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SOUVENIRS d'alsace 497
Berckheim -Schoppenwihr, une lettre qui commence ainsi :
« Il y a bien longtemps, bonne et toujours chère Amélie, que
nous n'avons eu de communication quelconque ensemble ;
j'ai, malgré notre silence réciproque^ toujours demandé et
obtenu de tes nouvelles soit par ta sœur (M""^ Henriette
Périer), soit par la mienne» (M"'*' Amélie Sahune). On ne
trouve dans la correspondance qu'une vague indication
pour expliquer, entre personnes qui se chérissaient, cette
longue absence de «communication quelconque» et c'est
Marie d'Oberkirch (l'active et affectionnée M"* de Mont-
brison) qui donne celte indication. M"* Scipion Périer ne
s'eslimait pas heureuse avec son mari, par la raison qu'ab-
sorbé par les affaires de banque, Scipion Périer, écrivait
M™* de Montbrison, « n'était plus rien pour la conversation, en
dehors de ses affaires de banque ». M. Scipion meurt pré-
maturément et sa veuve ne tarde pas à mesurer l'étendue
de la perte qui l'afflige. M™* Henriette Périer en fait dis-
crètement la remarque dans une de ses lettres. Dominée
par son chagrin, Madame Scipion se livre aux étreintes d'une
religiosité excessive, qui lui fait un peu négliger, non ses
enfants, mais ses autres parents. Une circonstance heureuse
la ramène sur la terre et c'est pour faire part de son bon-
heur qu'elle écrit à sa «bonne et toujours chère Amélie»,
M""® Fritz de Dietrich. Elle lui annonce que sa Glle, Cécile,
«après avoir été demandée par quelques partis brillants
pour la fortune, mais dont le personnel ne lui plaisait pas,
épouse M. Vitet, maître des requêtes, inspecteur des monu-
ments historiques et qui sera plus tard l'éroinent académicien
que Ton sait.
A cette nouvelle, bien agréable à toute la famille, d'autres
vont succéder; elles sont transmises, le 13 mars, par
Mm« Henriette Périer à sa sœur, M"« Octavie de Stein. On
célèbre en famille l'anniversaire du jour où Casimir Périer a
été nommé ministre de Tintérieur et président du conseil.
81
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498 REVUE d' ALSACE
Alphonse Périer el sa femme sont arrivés pour la cir-
constance, dont ils profiteront d'ailleurs pour revoir leur
fillO; mariée au capitaine du génie, Ernest de Chabaud.
Celui-ci sera attaché à la maison du jeune duc d'Orléans.
D'un autre côté M. de Sahune va être nommé conservateur
des forêts du roi ; Fritz de Berckheim-Schoppenwibr, qui
désire servir encore» sera attaché à Tétat-major du duc de
Rovigo, gouverneur d'Alger. Voilà, sans doute, des nou-
velles qui doivent donner de la satisfaction aux trois familles
de Berckheim-Schoppenwihr, de Dietrich et Périer. Mais
pour celles - ci comme pour toutes autreS; les peines sont
fidèles compagnes des joies ; et comme tout est relatif dans
la vie, on peut dire que si ces familles paraissent favo-
risées par les succès, la compensation par les peines leur
fut bien mesurée. On était à la veille du jour où la terrible
épidémie du choléra se manifesta dans la capitale: toutes
les classes furent indistinctement atteintes; M™* Henriette
fut une des premières qui lui paya son tribut, mais qui
résista victorieusement; tandis queM"** Scipion Périer, belle-
mère de M. Vitet, succomba le troisième jour; Casimir
Périer était atteint, à son tour ; le 10 avril, Frédérique
Pfeffel donnait à M"*® Fritz de Dietrich des informations
rassurantes sur la marche de la maladie du ministre, et lui
annonçait en même temps la mort de Mi"® Scipion. Les soins
prodigués à l'homme d'Etat par la science et par les membres
de sa famille prolongèrent sa vie pendant une ou deux
semaines, mais furent impuissants à conjurer le délire qui la
termina. M"® Henriette, éprouvée déjà tant de fois par les
coups de la mort, demeura aussi calme que le danger était
grand dans l'atmosphère empoisonnée de Paris. Après avoir
assisté ses belles - sœurs, M™«« Scipion et Casimir Périer,
après avoir elle-même subi les attaques du mal et les avoir
vigoureusement repoussées, il lui restait^ quand Casimir eut
succombé, à donner ses soins à son amie Frédérique Pfeffel
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SOUVENIRS D'ALSACE 499
qui, elle aussi, venait d'être atteinte et sérieusement menacée.
Pour être édifié sur le stoïcisme de ce caractère, il faut lire
les quelques mots qu'elle écrivait le 16 mai, alors que l'épi-
démie battait son plein, à sa sœur ainée, M°^^ Oclavie de Stein.
C'est Tune de ses lettres les plus calmes, les plus froides, si
tant est que sa main en ait tracé de ce dernier genre.
cLa vue de mon écriture doit te rassurer sur mon compte; en
effet, ma santé est maintenant à toute épreuve. La bonne Frédé-
rique n'est pas encore entrée en convalescence et cela commence
à m'inquiéter; quoique la maladie s'amende, les suites en sont
incalculables, témoin notre pauvre Casimir, dont la vie a été si belle
et qui vient de la terminer. Après avoir eu, comme nous, le choléra
et en avoir été guéri , il a eu à la suite une maladie cérébrale. Ce
n'est pas l'étranger qui regrettera le moins un homme si ferme, si
franc, si loyal, si éminemment distingué. La famille royale en est
consternée. «Où trouver tant de capacités et tant d'honnêteté?:!» Si
quelque chose peut adoucir nos regrets, c'est ceux qu'il cause. —
Dans ses souffrances, il a été constamment bon et affectueux; ses
médecins sont frappés de cette générosité et excellence de cœur
qu'il montrait. Ma pauvre belle-sœur paraît un jonc plié sous
toutes ces cruelles épreuves, et la piété si douce de son âme lui
aidera à supporter ce grand malheur. Elle a deux fils excellents.
«Augustin et Eugène (son mari et son fils) vont bien. Ils iront
sous quelques jours en Dauphiné; moi, j'attends le rétablissement
de notre pauvre amie (M«"« Frédérique Pfeffel).»
Ainsi, pas de plaintes, pas de gémissements inutiles;
des regrets pour ceux qui ont succombé, et, quand tous
ceux qui le pouvaient s'étaient éloignés du centre pestiféré,
M"® Henriette veut y rester pour donner ses soins à sa fidèle
compagne, dont le rétablissement commençait à lui causer
des inquiétudes. On la retrouvera tantôt adorablement forte,
adorablement trempée, dans l'une des épreuves les plus
cruelles de la vie.
M**® Frédérique fut sauvée, car le 15 juillet suivant elle
donne des nouvelles de Paris à M"*® Octavie de Stein en lui
parlant du prochain mariage du roi des Belges avec la fille de
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500 REVUE D'ALSACE
Louis-Philippe, de Tarreslalion de Châleaubriand, Filzjaroes,
Lide de Neuville, Ilenriquinquistes, du manifesle de l'Au-
Iriche et de la Prusse, etc. M"« HenrieUe el M"« Frédéric ue
paraissent n*avoir point quitté Paris pendant toute l'année du
choléra» etc*est là qu'elles apprennent, en novembre, la mort
de Fritz de Bercklieim-Schoppenwihr, frère d'Oclavie de Slein,
d'Amélie de Dietrich, d'Henriette Périer, père du général de
Berckheim; en retraite, et propriétaire du Bocage dont le
livre domestique de M"^ Octavie a agréablement parlé. La
mort de Fritz fournit naturellement à M™® de Sahune (Amé-
lie de Dietrich) l'occasion d'écrire à M™*' Fritz de Dielrich
(Amélie de Berckheim-Schoppenwihr) de tendres condo-
léances, et de lui donner des nouvelles de Lili (M"'^ de Bou-
bers), qui demeure toujours attachée à la famille de son
premier mari, de M™® Dolomieu, sœur de la comtesse de
Montjoie^ dame d'honneur de la reine Amélie, laquelle nour-
rit une grande affection pour M*"® Henriette Périer.
A partir de 1833, les lettres de H"'^ Henriette paraissent
respirer un certaia désenchantement pour ce qui est étran-
ger aux affections et aux choses de famille. Dans une lettre
du 8 janvier à sa sœur Octavie, elle lui dit qu'elle est tout
entière à la famille Teysserre (sa belle-sœur et son beau-frère
par les Périer) et que, pour elle, elle cvase permettre de
retourner au spectacle. Quant au bal, j'y ai renoncé pour
jamais depuis que je n*ai plus de filles chéries à y conduire.»
Puis elle lui parle d'une visite à la Cour la veille, de la reine
et des princesses et, avec Augustin el Frédérique, salue sa
«bien-aimée sœur» Octavie. — Il parait que M"® Octavie
était venue à Strasbourg visiter sa sœur Amélie dont la vue
continuait à s'affaiblir, car, le 7 mars, répondant à une lettre
de celle-ci, M™* Henriette lui parle de son prompt retour à
Nordheim pour soigner son mari indisposé. Elle entre, à
cette occasion, dans d'assez longs détails concernant l'aven-
ture de la duchesse de Berry, qui aurait donné naissance à
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SOUVENIRS d'alsace 501
celui que les partis opposés à la branche aînée de Bourbon
ont appelé Venfanô du mirade. La pauvre reine (Amélie) doit
bien souffrir de ce qui arrive à sa nièce (la duchesse de Bei'ry).
Puis elle continue :
«L'esprit de parti en est furieux et verse injure et calomnie.
Le sentiment moral souffre sans doute de cette publicité^ mais
comment faire autrement? dit la raison d'État. Il est certain que
la captive a voulu déclarer qu'elle était mariée, comme seul moyen
de se tirer d'affaire; il est encore certain qu'elle a fait là une faute,
parce que si elle avait nié sa grossesse jusqu'au bout, son parti
aurait rejeté ce bruit sur la calomnie, comme il fait toujours, et
comptait faire entrer à Blaye une fille prête d'accoucher pour
pouvoir dire ensuite que c'était l'œuvre de la police pour dés-
honorer la princesse. — On dit à présent que la princesse rece-
vait avec son journal des lettres et chiffres qui l'instruisaient et
équivalaient à la correspondance secrète et qu'en dernier lieu elle
avait compris qu'on lui donnait le «conseil de se dire mariée. Tant
il y a qu'un jour le général Bugeaud et les deux personnes qui lui
étaient dévouées (M"»« d'Haulefort et M«e de Cossé-Brissac) se
trouvaient près d'elle quand elle laissa tomber son journal, et qu'en
se baissant pour le ramasser, sa taille se dessina tellement que
tous les trois se regardèrent sans mot dire. — Le général s'en
expliqua plus tard avec les deux autres, les engageant d'en parler
à la princesse à cause de sa responsabilité auprès du gouvernement.
D'abord elle nia, puis trois jours après elle demanda à le voir et se
jeta dans ses bras en pleumnt et criant : «Je suis mariée; je veux
qu'on sache que je suis mariée. 2> Le général désira l'apprendre par
devant témoin et par écrit. Elle lui donna ensuite sa déclaration
qui fut de suite envoyée ici et publiée comme on le sait. — Son
parti a reçu un coup de massue, de là sa fureur ; la princesse ne
peut plus être dangereuse en France, et la quittera probablement
après ses couches. On croit généralement que c'est M. Guibourg,
avocat à Nantes, qui est le père de l'enfant à naître. Un carliste
est convenu que depuis longtemps on savait qu'elle en raffolait
et qu'elle n'avait pas voulu quitter la France à temps^ à cause de
cette passion. — Le même Guibourg a été trouvé dans la cachette
avec la duchesse, M. de Ménars et W^^ de Kersabière. Cette der-
nière, si elle avait pu rester avec la princesse, aurait annoncé être
mariée secrètement avec M. Guibourg pour servir de manteau.»
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502 REVUE D'ALSACE
Tel est l'acte de naissance du comte de Chambord, écrit,
d'après un document et Topinion du temps, par M™«Henrielle
Périer, née de Berckheim-Schoppenwihr.
Le 24 juillet, nous la retrouvons à Vizille, dont le c séjour
ne leur a jamais paru aussi beau, aussi Trais de verdure et
de belles eaux». C'est ce qu'elle écrit à sa sœur Octavie en
réponse à une lettre de celle-ci. Elle lui donne des détails
sur les embellissements que Ton fait au parc du château et
des nouvelles de son fils Eugène, secrétaire de l'ambassade
de France à Madrid et un récit circonstancié de la solennité
de la Jura ou prestation de serment à l'inrante dans l'église
du couvent de Sainl-Gérôme, dont le château Btien-retiro
dépend. Messe, Veni Creator, prestation de serment, Te
Deum, baisements de main par plus de 1700 personnes, puis
ErUrade pMica dans les rues de Madrid, voilà le sujet d'une
lettre intéressante à M™® Octavie de Slein. Puis c'est M"« Fré-
dérique Pfeffel qui, le 7 septembre 1833, donne aussi signe
de vie à M"»® Octavie en lui apprenant que l'industrie d'Adolphe
Périer produit des étoiïes c délicieuses, travaillées sur soie,
sur gaze, sur laine, qu'elles sont bien payées» en un mot,
que les manufactures de Vizille sont en grande prospérité.
Que survint-il entre cette date et celle du 17 décembre
suivant? — Un événement accablant pour M"" Henriette, mais
en face duquel on retrouve le caractère de la femme prépa-
rée, depuis longtemps, à ne pas se griser des succès et à ne
pas se laisser anéantir par les plus durs revers. C'est elle-
même qui va le dire dans une lettre datée de Paris, le 17 dé-
cembre 1833, à sa sœur, M™^ Fritz de Dietrich.
«Je rassemble mes forces pour l'écrire; je suis encore debout
après une si horrible catastrophe .... Mon Augustin a cessé de
vivre. Je l'ai trouvé inanimé sur une terre humide, à cent pas de
la maison qu'il ne put atteindre. Un charretier seul l'a soutenu
dans ses bras. Ses yeux n'ont pu apercevoir sa malheureuse
femme, ses enfants. Nous perdons en lui l'ami, le guide, le soutien
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SOUVENIRS D*ALSACE 503
le plus tendre, le plus généreux, l'homme de bien par excellence.
Pauvre cher ami, la vie lui allait si bien, il en faisait un si noble
usage, toujours actif, toujours occupé des autres, bon^ partout il
était un être précieux et désiré J'aurais pu imaginer tous les
malheurs possibles, mais pas celui-là. Cette mort est une dévas-
tation. Il laisse un vide que rien ne peut combler Hélas,
mon Amélie ! je ne te veux pas à présent, tu souffres trop de mes
chagrins. Ton œil doit être ménagé. Plus tard, nous tâcheron^
de nous voir. A présent, il faut que chacun reste à son poste.]»
Voilà un faire-part et en même temps une oraison funèbre
dignes d'Êglantine et de Le Laurier des jeunes années pas-
sées à Colmar et à Schoppenwihr. Puis^ comme épigraphe
humainement biblique, elle ajoute :
«Eugène est en route pour nous rejoindre. Pauvre enfant! quel
retour. Mes fils et Nathalie sont ma consolation. Nathalie adorait
Augustin. Il était si aimable pour elle!:»
Et enGn comme prière finale :
«Demain j'écrirai à Octavie. Je reste courbée sous le poids de la
stupeur et d'une profonde douleur. — Dieu seul peut aider. x>
On aimerait suivre jusqu'à la fin de leur carrière les trois,
voire même les quatre Colmariennes dont nous interrogeons,
non sans difficulté, les lettres éditées dans les deux volumes
des Souvenirs d'Alsace, Mais la fin du dernier tome est d'une
extrême pénurie : aucun renseignement à recueillir pour
l'année 1834 qui suivit celle de la mort subite d'Augustin
Périer. Pour l'année 1835, une courte lettre de M"»* Henriette
à sa sœur Octavie, écrite le 4 juin, pour la féliciter du retour
des voyageurs, de d'apparition d'Albert». Or^ Albert était
le fils aîné, comme cela a été dit précédemment de M"»® Fritz
de Dietrich. Il avait épousé sa cousine germaine, M"^ Octa-
vie de Stein^ dont il eut trois enfants et qui mourut préma-
turément à Pise. Il épousa en secondes noces sa belle^sœur,
M"® Adélaïde de Stein, dont il eut encore cinq enfants. C'est
vraisemblablement du retour d'Albert et de sa femme que
M""® Henriette félicite sa sœur Octavie. Elle lui annonce en
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504 REVUE D' ALSACE
même temps que la fille cadette de sa belle-sœur, M°><^de
Teysserre; épouse un jeune conseiller à la Cour royale (de
Lyon?) et que son fils Eugène est avec son ambassadeur à
Aranjuez^ espérant la fin prochaine de la guerre contre les
Chrislinos. — En 1836, c'est la mort de Tune des sœurs de
M. Albert, M^**" Camille, que M"''' de Sahune signale dans sa
lettre de condoléance à la mère, M™® Fritz de Dietrich. Le
5 janvier 1837, c'est M™® Henriette qui reparaît par une
lettre à sa sœur Octavie, dans laquelle elle lui dit qu'elle a
renoncé au grand monde, que cependant elle a été reçue t ce
matin » par la reine et sa sœur, qui ont insisté pour qu'au
moins elle revienne, de loin en loin, aux Tuileries ; qu'à plu-
sieurs reprises elles ont eu la bonté de lui envoyer une loge
aux Italiens, sachant que la musique lui fait du bien, ce qui
lui a permis de faire en même temps des heureux, mais
que depuis l'horrible tentative d'assassinat dont le roi a été
l'objet (machine infernale de Fieschi), elle est accablée ; que
le roi < déploie à chaque nouvelle épreuve de nouvelles ver-
tus; qu'un jour il disait: Il m'arrivera comme à ce pauvre
Casimir, ce n'est qu'après ma mort qu'on me regrettera ».
De pénibles pressentiments assiégeaient cette honnête et
valeureuse nature qui commençait à se dire qu'il faut ména-
ger ses forces pour faire face aux éventualités de l'avenir.
M*"*^ Fritz de Steinne devait pas, elle aussi, être éloignée de ces
dispositions, car la santé de sa fille Octavie, M"*® Albert de Die-
trich, donnait des inquiétudes ; en février 1839, elle mourait
à Pise, dont le climat, relativement chaud, n'avait pu rétablir
sa santé. Une lettre de M**° Frédérique Pfeffel à M™* de Steîn,
datée de Strasbourg le 9 février, fait ses doléances à la mère.
Il est vraisemblable que M"® Frédérique était accourue
auprès de M""^ Fritz de Dietrich, dont la vue se trouvait à peu
près éteinte. Le 29 avril suivant. M™® Henriette Périer écrit,
de Vizille^ à sa sœur Octavie que sur le désir de leur sœur
Amélie, elle va traverser la Suisse pour arriver à Strasbourg
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SOUVENIRS D' ALSACE 505
auprès d'elle. cQue noire pauvre Amélie, lui dit-elle, con-
serve au moins encore assez de vue pour nous reconnaître. >
Puis elle ajoute un renseignement que les Souoenirs ont laissé
jusqu'ici ignoré. C'est que M. Eugène de Dietrich, second fils
d'Amélie, est député du Bas-Rbin et siège à côté du père de
Nathalie, M. Lafayette, tandis que M. de Sahune, aussi député,
siège parmi les doctrinaires. Le 10 août 1840, elle lui écrit
encore de Vizille des nouvelles de son diplomate^ Eugène
Périer, chargé d'une mission à Alexandrie, où il a eu quatre
audiences ofScielIes et une particulière avec le Pacha, où il a
pu visiter le quartier européen, qui est très beau, faire une
excursion au Nil, voir un marché d'esclaves et les pauvres
fellahs dans leurs huttes. On voit que, malgré son renonce-
ment au monde, notre Colmarienne, qui, en 1840, devait être
déjà avancée dans la soixantaine, continuait à vivre de la vie
de ce monde, à s'intéresser à ses joies et à ses misères.
Si Ton doit en juger d'après les lettres éditées, celle-ci
serait la dernière que M"**^ Henriette aurait écrite à sa sœur
Octavie. Dans les premiers jours de mai 184S, ce sont les
filles Frida et Amélie de Stein, qui écrivent à leur tante Hen-
riette au nom de leur mère, gravement malade. Des trois
dernières lettres publiées, il résulte qu'entre le 1«' et le
20 mai 1842 est décédée M™® Fritz de Stein , née Octavie de
Berckheim-Schoppenwihr, et auteur du livre domestique qui
est le point de départ de ces commentaires. Elle était ainsi
âgée de soixante-dix ans et quelques mois.
C'est dans la dernière lettre des Souvenirs que nous lisons
l'avis de la nomination de M. de Boubers à la recette géné-
rale du Haut-Rhin et de son départ pour en prendre posses-
sion. M""® Henriette l'écrit de Paris, le 26 mars 1846, à sa
nièce Amélie de Stein. Une note conservée dans nos papiers
constate que la nomination est du 10 mars. M. de Boubers
succédait à M. Bernier, décédé, et qui occupait ce poste
depuis le mois de juillet 1816. M. de Boubers avait épousé,
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506 REVUE d'alsace
on se le rappelle, la jeune veuve du général Sigîsmond, fils
aine de M. de Berckheiro-Schoppenwihr et de M*^'' de Glaubitz.
C'est de ce chef que la maison de campagne passa à la famille
de M. de BouberS; puis à M. le vicomte Paul de Bussière,
qui avait épousé une des filles de M. de Boubers et qui avait
succédé à son beau-père à la recelte générale, gérée par lui
jusqu'au traité de Francfort, pour rentrer ensuite dans la vie
privée, en conservant et embellissant ce cher berceau des
dames Fritz de Dietrich, Fritz de Stein et Augustin Périer.
Le château du Jâgerlhal, qui était la belle résidence de
jfme p,.îj2 de Dietrich, Amélie de Berckheim-Schoppenwihr,
est resté dans la famille et appartient aujourd'hui, avec les
forges des environs de Niederbronn , à ses petits-fils Fritz-
Albert et Eugène de Dietrich.
Le château de Nordheim, qui était la belle résidence de
M"**' Fritz de Stein, Octavie de Berckheim-Schoppenwihr, est
également resté dans la famille de Stein.
Le château de Vizille, qui était la belle résidence de M""® Au-
gustin Périer, Henriette de Berckheim-Schoppenwihr, est
aussi resté dans la famille ; mais son fils, Adolphe Périer,
n'ayant pas laissé d'enfant mâle, le château a passé aux mains
du fils de l'ancien ministre de Louis-Philippe. Ce fils s'appe-
lait aussi Casimir ; il fut également ministre sous la prési-
dence de M. Thiers et mourut en 1876. Il est aujourd'hui la
propriété de sa veuve, née Monlenillat, mère de M. Casimir
Périer, vice-président de la Chambre des députés.
J. LiBLIN.
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NOTICE NÉCROLOGIQUE
SUR
M. JEAN DOLLFUS
M. Jean DolIFus est né à Mulhouse le 25 septembre 1800 ;
il était le troisième fils de Daniel Doliïus et de Anne-Marie
Mieg, et le petit-fils Je Jean-Dollfus, le dernier bourgmestre
de la république de Mulhouse. Son grand-père Fut, en 1764 ^
Tun des fondateurs de la maison Dollfus et Hofer, laquelle
prit en 1777 le nom de Jean Dollfus, en 1783 celui de Dollfus
père, et enfin, en 1802, celui de Dollfus-Mieg et C>% qu^elle
porte encore de nos jours. D'autre part, Jean-Henri Dollfus,
legrand-oncledenotre collègue, fut Tundes trois fondateurs
de la fabrication de l'indienne à Mulhouse en 1746, comme
associé de la maison Kœchlin-Schmaltzer et Ci^
M. Jean-Dollfus fit les éludes assez sommaires de Tépoque
en Suisse, d'abord à Aarau avec beaucoup de camarades
alsaciens, puis à Neuchâtel ; à l'âge de 15 ans, quelques
semaines après Waterloo, il entrait en apprentissage com-
mercial à Bruxelles. Son père étant mort en 1818, son beau-
frère, M. André Kœchlin, eut à se charger de la direction de
la maison, et dès 1820, avant même d'être majeur, le jeune
homme était admis comme l'un des associés de la maison
Dollfus-Mieg et C^* et envoyé à Leipzig avec la mission toute
de confiance d'y créer une maison de vente.
Une pièce curieuse, c'est le consentement donné pardevant
1 D'après Mathieu Mieg l'aîné : Relation historique des progrès de
l'industrie commerciale de Mulhouse en i823.
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508 REVUE D* ALSACE
Fr. Anl. Ebersol, notaire royal à la résidence de Mulhausen,
par dame Marie Mieg, veuve de feu M. Daniel Dollfus, et par
H. André Kœchlin, à ce que leur pupille «érige dans la ville
«de Leipzig ou tout autre lieu quelconque un établissement
«de commerce pour telle branche qu'il jugera convenable.
«Ce consentement a été accordé, attendu, d'une part, qu'ils
« connaissent au sujet en question l'aptitude et autres qualités
«requises pour entrer dans la carrière dont s'agit, et que,
«d'autre part, d'après la législation française présentement
«en vigueur, il n'existe point de direction ou chambres de
«tutelles auxquelles leur pupille aurait pu avoir recours.»
Dans un deuxième acte, daté du 25 mai \8ib et passé par-
devant le même notaire, M. André Kœchlin déclare que le
sieur Jean Dollfus, fils encore mineur de feu Daniel Dollfus
et de dame Marie Mieg, conjoints au dit Mulhausen, est l'un
des associés solidaires et ayant la signature sociale de la dite
maison Dollfus-Mieg et Ci^
Cette pièce a son importance, vu que le petit livre de
Mathieu Mieg Tainé : Relation historique des progrès de Vin-
dmtrie commerciale de Mulhausen en 1823^ mentionne Jean
Dollfus comme associé seulement en 1832, ses frères aînés
Daniel et Mathieu en 1821.
Quoi qu'il en soit, peu d'années après, probablement vers
1826, M. André Kœchlin se retira pour créer un établisse-
ment de construction de machines, et M. Jean Dollfus dut
prendre, encore bien jeune, la direction effective de l'affaire
avec ses frères, il se voua tout entier à cette tâche, et pen-
dant de longues années sa biographie se confond avec l'his-
toire de cette maison.
Doué à un haut degré de l'intelligence des affaires, animé
pour leur succès d'une énergie sans égale, puisant dans la
juste confiance qu'il avait en lui-même de quoi surmonter et
braver au besoin les difficultés et les revers qu'elles placent
à certaines heures sur le chemin plus vaillants, des travail-
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 509
leur infatigable jusqu'à un âge avancé, il entraînait par son
exemple ses collaborateurs et les tenait constamment en
haleine. 11 exigeait beaucoup d'eux, mais il savait aussi
encourager et récompenser généreusement ceux qui travail-
laient selon ses idées et contribuaient à augmenter la
renommée et la prospérité de la maison.
Ce qui honorait surtout M. Jean Dollfus, c'était l'absence
de tout sentiment égoïste; il ne connaissait pas ce qu'on
appelle la jalousie de métier. Il voyait avec plaisir une con-
currence honnête s'établir et ne prenait pas en considération
exclusive ses propres intérêts. Ses pensées visaient plus haut.
Il voulait maintenir la supériorité de la fabrication de Mul-
house et de son rayon industriel. Conquérir le monde à
l'indienne alsacienne, c'était son ambition, son idéal.
Dans les quatre industries de Dollfus-Mieg et C^^^ filature,
tissage, retordage, impression, M. Jean Dollfus s'est toujours
plus spécialement appliqué à développer )a fabrique d'in-
dienne, à laquelle il subordonnait, comme le veut d'ailleurs
la logique de la production, les industries dont elle forme
l'aboutissement.
Pour lui, l'indienne était l'âme de Tinduslrie mulhou-
sienne.
Aussi chercha-t'il dans la réforme du système douanier,
comme dans les admissions temporaires, un aliment à la
fabrication courante, qui devait permettre la lutte avec
l'Angleterre sur les marchés qu'elle seule alimentait.
La marchandise ordinaire à bas prix^ obtenue par les
impressions sur tissus anglais ou suisses, ouvrit également
la voie d'exportation à bien des articles plus soignés faits sur
tissus de Mulhouse.
M. Dollfus y voyait un avantage pour nos filatures et
lissages dont les produits trouvaient aussi de nouveaux
débouchés ; il y voyait également pour son pays des façons
d'impressions qu'il ne pouvait s'assurer qu'en adoptant
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510 REVUE D'aLSACE
aussi des lissus étrangers revenanl à plus bas prix que ceux
d'Alsace.
Après la révolution de juillet 1830, la situation de l'indus-
trie cotonnière, et plus spécialement des maisons d'impres-
sion, était très difficile et pour beaucoup d'établissements
très précaire. Vers 1833, la confiance dans le maintien de la
paix se rétablissant, les affaires s'en ressentirent aussitôt.
C'est à cette époque, et sous l'habile direction de M. Jean
Dollfus, que la maison Dollfus-Mieg et C^"" se distingua entre
toutes par ses productions en tissus imprimés. Ses jaconas et
ses mousselines imprimés eurent un succès éclatant, auquel
contribua pour beaucoup M. Grosrenaud, artiste dessinateur
distingué. Le bon goût des dessins, leur application à des
genres spéciaux, une grande entente des nuances et le fini de
la fabrication, donnèrent à ses produits une réputation uni-
verselle et durable. Les circonstances d'ailleurs devenaient
propices ; l'exportation des impressions , sur tissus Gns et
légers particulièrement, prenait du développement ; la fila-
ture et le lissage en profitèrent beaucoup de leur côté.
On peut dire que la maison Dollfus-Mieg et C^^ se trouvait
alors à la tête de ce mouvement ; c'est elle principalement
qui prit l'initiative de l'augmentation de l'outillage industriel
et d'une production dont l'importance augmenta rapidement^
au point que déjà vers 1851 M. Jean Dollfus pouvait déclarer
que sa maison exportait annuellement pour six millions de
produits.
11 se lançait d'ailleurs volontiers dans les nouvelles inven-
tions ou applications qu'il croyait bonnes.
C'est ainsi que sa maison fut l'une des premières à impri-
mer sur une grande échelle les couleurs insolubles au moyen
de l'albumine.
Lorsque les laques Broquette sur laine apparurent, un
vaste atelier fut improvisé en hiver au fort de la saison,
c'était en 1847 ; M. Jean Dollfus fit accomplir cette année-là
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 544
un vrai tour de force, et la campagne des laines, déjà forte-
ment commencée, put s'achever avec les nouvelles couleurs.
En 1851, il emporta de Texposilion de Londres l'idée de
changer les métiers à filer à la main en métiers automates,
et dès i853 Dollfus-Mieg et O' montaient 30,000 broches
avec les premiers métiers self-actings, que construisirent
MM. André Kœchlin et C^'' ; ce qui valut à l'établissement un
prix institué par la Société industrielle.
M. Jean Dollfus importa en outre une encolleuse et deux
métiers à tisser à grande vitesse.
A la même époque il se construisait àDornachune filature
en fin de 30,000 broches, qui était à peu près terminée lors-
qu'elle brûla en octobre 1852. Grâce à l'énergie de notre
collègue, le bâtiment fut rétabli en trois mois ; heureusement
le temps avait été favorable, et l'on put commencer le jnon-
tage dès la fin de décembre.
En ce qui concerne spécialement l'impression, M. Jean
Dollfus fit introduire en 1859 dans ses ateliers l'une des
premières machines à imprimer à huit couleurs, ce qui était
le maximum de ce genre de travail pour l'époque.
En 1856, lors de l'apparition de la murexide, il fit faire
rapidement une organisation pour l'emploi de ce produit en
impression.
Il s'assura toute la production du violet d'aniline de Mon-
net et Dury de Lyon.
Le blanchiment ayant brûlé en septembre 1861, il fit éta-
blir le nouveau système de blanchiment à haute pression.
L'impulsion puissante et décisive que donnait le chef de
l'établissement de Dornach à toutes les choses qu'il prenait
en main, car il fut un moteur hors ligne, ne doit pas nous
faire oublier la part due à ses auxiliaires, celle surtout qui
dails le progrès de la teinture, de l'impression et du blanchi-
ment revient à l'ancien président de la Société industrielle,
M. Daniel Dollfus fils, coloriste et chimiste de la maison
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512 REVUE D'ALSACE
durant cette période et que M. Jean Dollfus a si vivement
regretté lorsqu'il mourut inopinément à Manchesler, durant
un voyage qu'il faisait en Angleterre avec sa femme et son
père.
Lors de la crise colonnière pendant la guerre de sécession
en Amérique, M. Jean Dollfus aida beaucoup la culture du
coton en Algérie en faisant établir un égrenage et en faisant
des avances aux colons planteurs de coton à Relizane et à
Saint-Denis-du-Sig.
A partir de 1860 , M. Jean Dollfus voyagea beaucoup, et
dans l'intervalle de ses voyages il s'occupa plus spécialement
d'affaires publiques; cependant, jusqu'en 1876, il resta le
chef nominal de sa maison, qu'il commandita ensuite jus-
qu'en 1884.
La grande autorité dont il jouissait dans son industrie fit
rechercher son concours pour les jurys des expositions inter-
nationales.
En 1855, à Paris, il fut le seul représentant de l'Alsace à
la commission impériale de l'exposition universelle; il fonc-
tionna en outre comme membre du jury de la classe XIX
(cotons).
En 1862, à l'exposition universelle de Londres, il fut
nommé membre de la section française du jury et vice-prési-
dent de la classe XVIII (industries cotonnières).
Les plus belles distinctions honorifiques vinrent couronner
sa carrière industrielle. Nommé chevalier de la Légion
d'honneur déjà en 1839, puis officier en 1860, il était
promu commandeur le 15 juillet 1867, haute et bien rare
récompense en dehors de l'armée, de la politique et de
l'administration.
Mais si M. Jean Dollfus a brillé au premier rang comme
industriel, son plus beau litre consiste dans le bien qu'il a
fait autour de lui en cherchant à améliorer le sort de ses
ouvriers, à soulager les souffrances des déshérités qu'il avait
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 513
SOUS les yeux. Ce fut jusqu'à son dernier jour pour lui un
sujet d'ardente préoccupation. Ces nobles aspirations, admi-
rablement 'Secondées par un entourage qui y sympathisait^ se
sont fait jour sous des formes variées. Souvent méconnu par
ceux qui profitaient de son initiative ^ les déceptions ne Font
pas découragé et, jusqu'à la fin de sa longue carrière, sa
sollicitude philanthropique ne s'est pas ralentie ni refroidie.
L'œuvre la plus connue parmi celles qui ont illustré son
nom et qui perpétuent autour de lui la gratitude de ses con-
citoyens, est l'œuvre des cités ouvrières de Mulhouse. Rappe-
lons seulement que la question a été mise à l'étude par la
Société industrielle en 1851 sur la proposition de feu M. Jean
Zuber fils^ et que ce fut alors son ami M. Jean Dollfus qui,
à la tête de onze co-actionnaires, en assura la belle et heu-
reuse réalisation. Le problème posé était de mettre à la dis-
position de l'ouvrier un logement séparé, commode et salubre,
à un prix de loyer abordable comprenant une annuité qui
rendrait celui qui l'acquitterait propriétaire au bout d'un
certain nombre d'années. C'était à la fois remplacer des
bouges malsains par des habitations bien conditionnées et
encourager puissamment à l'épargne. La société constituée
en 1853 à 60 actions de 5000 fr., stipulait que les action-
naires ne pourraient toucher plus de i% du capital versé et
s'interdisaient tout bénéfice. On se mit immédiatement à
l'œuvre et cent maisons furent construites dès cette première
année d'après plusieurs modèles, mais toutes avec un jardinet
d'environ 120 mètres carrés. Les prix de vente variaient alors
de 2000 à 3200 fr. ; aujourd'hui il faut compter sur 3200 à
4200. L'acquéreur doit payer quelques cents francs comptant
pour les frais, puis un terme mensuel de 18 à 30 fr., qui
suffit pour le libérer entièrement après dix à. quinze années.
Avec le faible capital-actions de 300,000 fr. porté à
355,000, plus une subvention du gouvernement de 300,000 fr. ,
on était parvenu à construire jusqu'au 30 juin dernier 1072
83
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514 REVUE d' ALSACE
%
maisons ; toutes sont vendues et les construclions projetées
sont même en partie déjà retenues d'avance.
Il a été versé par los acquéreurs, depuis Torigine, 4,071,145
francs et ils ne restaient devoir à l'époque indiquée que
385,452 fr. C'est un brillant succès^ dû surtout à l'énergique
et persévérante impulsion de Jean Dollfus, demeuré jusqu'à la
fin de ses jours le président du conseil d'administration de la
Société des cités, il y rattacha toute une série d'institutions
utiles: bibliolhèque populaire, boulangerie, restaurant,
magasin d'épicerie, de vêlements, de fourneaux économiques,
etc., livrant tout au comptant et à prix coûtant.
Vers 1868 il organisa à ses frais, dans le voisinage des cités,
un établissement pour location de force motrice possédant
une machine à vapeur de 30 à 40 chevaux; cet établissement,
favorable à l'installation d'une multitude de petites industries,
a rendu de réels services ; il ne réussit pas néanmoins à
couvrir ses frais.
C'est aussi à M. Jean Dollfus que Mulhouse est redevable
de l'excellente institution des bains et lavoirs publics. Les
premiers furent installés par lui en 1851 , rue de Didenheira,
avec le concours de l'État et de la ville ; en 1855 furent créés
ceux des cités ouvrières ; enfin, en 1864, un nouveau lavoir
et une grande piscine vinrent encore s'y ajouter.
Pour se faire une idée des services rendus par cette œuvre
si complètement réussie, il suffira de citer quelques chiffres :
dans ces derniers temps les trois établissements réunis ont
donné chaque année de 14 à 16,000 bains à 15 centimes et
de 50 à 60,000 lavages coûtant 5 centimes pour deux heures;
malgré ces bas prix il est resté de quoi faire annuellement à
la ville un don qui a varié de 1000 à 1800 fr.
Une autre œuvre due à M. Jean Dollfus, qui n*a cessé de
pourvoir à toutes ses charges, c'est l'asile pour les voyageurs
indigents {Armenherherge), ouvert le 18 mai 1859 dans l'un
des bâtiments de l'ancien hôpital et dirigé depuis l'origine
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 515
par M"*^ Mallmann. Quarante personnes peuvent y trouver un
reruge pour la nuit ; on leur donne soupe et pain le soir et
encore du pain le matin, mais il a fallu renoncer à un secours
supplémentaire de 20 centimes en argent qu'on donnait au
début et qui amenait des abus. Durant la saison rigoureuse,
trente à quarante indigents profitent chaque nuit de cet asile ;
en été il y en a beaucoup moins.
Ayant fixé sa résidence d'hiver à Cannes et frappé des effets
bienfaisants du Midi, notre vénérable collègue voulut en faire
profiter aussi les malheureux^ et en 1881 il y créait un hos-
pice maritime pour les enfants scrofuleux. Une quarantaine
de ces pauvres êtres y sont admis pendant les mois d'hiver,
et grâce au bon climat, aux bains de mer, aux soins réelle-
ment maternels de la dévouée directrice, M"° Noël, beau-
coup y ont trouvé soit la guérison, soit un grand soula-
gement.
De Tenfance souffrante la sollicitude de M. Jean DoUfus est
allée aux vieillards. En 1882, à l'occasion de ses noces de
diamant, il inaugurait l'asile du Gaisbuhl à Dornach, dans la
belle propriété qui avait appartenu à son fils ; quarante vieil-
lards, hommes et femmes, s'y trouvent admirablement instal-
lés. Une visite au Gaisbuhl réjouit en vérité le cœur; on y
est reçu par la sœur Marguerite, qui administre cette com-
munauté avec tant de tact et d'entente que tout y marche à
souhait. C'est plaisir à voir ces figures satisfaites, tous ces
pensionnaires heureux et occupés chacun selon ses forces ; il
y a tailleur, cordonnier, menuisier, jardinier et ainsi de suite;
l'étendue de la propriété, qui comprend parc et jardin pota-
ger, permet l'entretien de deux vaches ; la dépense par per-
sonne et par jour ne dépasserait pas 1 franc, si nous sommes
bien informé.
L'hospice de Cannes et l'asile du Gaisbuhl ne disparaîtront
pas. Largement dotés par la générosité de la famille, leur
avenir est assuré et ils perpétueront le souvenir de leur
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516 REVUE D'ALSACE
vénéré fondateur aussi bien que les cités ouvrières et les
bains et lavoirs, qui se suffisent à eux-mêmes.
Le rôle de M. Jean Dollfus comme membre de la Société
industrielle a été considérable, bien que les Bulletins ne
mentionnent que peu de travaux sous son nom. C'est qu'il
était plutôt homme d'action et d'impulsion qu'homme de
plume, et qu'il procédait volontiers par communications ver-
bales ou par de simples notes. Repu le 30 octobre 1829, il a
été le 65°*° membre de la Société ; il en a donc fait partie
pendant plus de cinquante-sept années, suivant toujours ses
travaux avec intérêt. Jusque dans les derniers temps il assis-
tait souvent aux séances ; sa vénérable figure que j'évoque
en ce moment, restera vivante dans nos souvenirs.
En 1860, M. Dollfus proposa la transformation de l'ancien
comité d'économie sociale en comité d'utilité publique, pour
mieux accentuer la tendance à suivre ; il en devint le premier
secrétaire, jusqu'à ce qu'il fut remplacé dans cet office par
son gendre, le regretté Engel^Dollfus, lequel, on le sait,
marcha si dignement sur ses traces.
Déjà en 1847, une commission mixte de la Société indus- -
trielle et de la Chambre de commerce demandait que, pour
les enfants de 8 à 12 ans, l'on réduisit la durée du travail à
6 heures, et que la journée se trouvât partagée entre l'école
et la fabrique, sous le contrôle d'inspecteurs chargés de faire
observer ces prescriptions. A la fin de 1863, M. Jean Dollfus,
à peine nommé maire de Mulhouse, se préoccupe de la fré-
quentation très insuffisante des écoles, et insiste dans une
note éloquente adressée à la Société industrielle pour rap-
peler les vœux émis en 1847, et pour recommander de se
hâter d'introduire ces améliorations si désirables , sans
attendre qu'une loi les rende obligatoires.
En 1864, il indiquait les mesures qu'il avait fait prendre
par sa maison à l'effet d'assister les ouvrières pendant les
premières semaines qui suivent un accouchement ; ce fut le
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 517
point de dépari de l'Association des femmes en couches qui
se Torma entre huiC des principaux établissements^ et dont
rinfluence, au point de vue de la mortalité des nouveaux-nés,
a été si heureuse.
En 1867, M. Jean DoUfus rend compte de la réduction de
12 à 11 heures de travail pour le tissage, dont il a pris Tini-
tiative, en imitant ce qui s'eât fait en Angleterre, et il affirme
que la production a pu rester la même.
Les Cités ouvrières et les Bains et lavoirs, dont il a déjà
été fait mention^ donnèrent lieu à plusieurs rapports à la
Société industrielle, qui reçut.en outre bien des communica-
tions verbales ou écrites de M. Jean DoUfus touchant toutes
à des questions d'utilité publique, telles par exemple que :
La réglementation internationale des conditions du travail;
les assurances sur la vie et contre l'incendie facilitées aux
ouvriers ; les encouragements à l'épargne ; les fournitures
alimentaires et autres à bon marché ; les bibliothèques et
cours populaires ; les primes aux conscrits illettrés qui
apprendraient à lire.
De tous les écj^its de M. Jean Dollfus livrés à la publicité,
la plus forte part a trait aux questions douanières^ qui, sur-
tout de 1851 à 1860, mirent en jeu toute son infatigable
activité^ et provoquèrent une vive controverse pour et contre
ce qu'on appelait alors improprement le libre-échange.
En réalité, il ne s'agissait ici que de la levée des prohibi-
tions douanières portant encore sur beaucoup d'articles,
notamment sur les produits de l'industrie cotonnière^ et de
leur remplacement, dans un délai déterminé, par des droits
prolecteurs bien pondérés.
Indienneur dans l'âme, animé, comme nous l'avons dit, de
l'ardent désir de faire prospérer cette belle industrie alsa-
cienne, mûre, selon lui, pour l'exportation, mais entravée
dans son développement par des barrières légales qu'il esti-
mait excessives, M. Dollfus fit le 26 février 1851 à la Société
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518 REVUE D'ALSACE
industrielle une communication sur l'opportunité d'une
réforme à apporter dans le système protecteur des douanes.
Il se bornait à recommander un système moins prohibitif,
quoique toujours protecteur ; il estimait que les droits de
15% sur '^s ^'l^s et de 20 à 25% sur les tissus écrus, blancs
et imprimés, constitueraient une protection suffisante et rai-
sonnable, ir voudrait, disait-il, par plus de travail, par un
travail plus offert que demandé, procurer aux ouvriers un
plus grand salaire, un plus grand bien-être....
Il demandait en même temps TaiTranchissement des
matières premières, de celles surtout dont le droit était
purement fiscal.
La Société industrielle nomma une commission chargée
d'étudier cette grave question, et ce n'est qu'environ deux
années plus tard, après une laborieuse enquête, que cette
commission parvint à formuler ses conclusions dans un rap-
port lu par M. Weiss-Schlumberger, à la séance extraordi-
naire du i9 janvier 1853. La commission approuvait la
suppression des droits d'entrée sur les matières premières de
l'industrie dont les droits étaient purement fiscaux ; par
13 voix contre 12, elle décidait «qu'il n'y a pas lieu, dans la
situation actuelle de l'industrie cotonnière, de remplacer la
prohibition par des droits protecteurs»; enfin, par 12 voix
contre 5, elle appuyait la demande des imprimeurs aux fins
d'obtenir la faculté d'introduire les tissus étrangers en France,
à charge de réexportation après l'impression.
Ce rapport donna lieu à une vive discussion, et la Société
industrielle voulant, dans un esprit de conciliation, écarter
tout germe de discorde, passa à l'ordre du jour sur la propo-
sition de M. Jean Dollfus, sans se prononcer sur le fond, et
décida qu'aucune pièce relative à la question ne serait publiée
dans ses Bulletins.
Mais le gouvernement impérial ayant mis à l'étude la
réforme douanière, la polémique se renouvela sur un autre
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 519
terrain ; chaque camp eut son comité d'action, ses journaux,
jusqu'à ce que le traité de commerce avec TAngleterre vint
imposer une solution.
Jean Dollfus prit une large part à Tenquète et aux négo-
ciations qui précédèrent ce grand événement économique ;
de là datent ses relations intimes avec Cobden, Michel Che-
valier et d'autres économistes marquants.
Maintenant que ces faits appartiennent à l'histoire, et que
le temps a passé sur ces discussions, on ne peut relire les
écrits de Jean Dollfus sans être frappé de sa profonde con-
viction et de son inaltérable confiance en la vitalité de l'in-
dustrie française, confiance que l'avenir a justifiée. Sans
doute, on peut critiquer le traité de 1860, on peut regretter
surtout qu'il ait été imposé par un acte d'autorité, mais,
actuellement; il faut bien reconnaître que la force des choses
devait amener la suppression des prohibitions dont le temps
était passé. Que serait devenue l'industrie colonnière en
Alsace si elle élait restée jusqu'en 1870 comme en serre
chaude sous le régime de la prohibition? N'est-ce pas en
quelque sorte providentiel qu'elle se soit trouvée transformée
et préparée par les effets du traité de 1860 pour une lutte
bien autrement formidable, qu'elle a si vaillamment sou-
tenue? Si de nos jours on voit presque toutes les nations ren-
forcer les barrières douanières, et hausser les droits d'entrée
jusque sur le pain, n'est-ce pas un triste recul et une preuve
affligeante de malaise général et de la méfiance qui règne
malheureusement à cette heure entre les peuples?
Avant comme après l'annexion de l'Alsace -Lorraine à
l'empire d'Allemagne, Jean Dollfus lutta énergiquement pour
obtenir ou conserver à l'industrie des toiles peintes la facilité
d'importation temporaire des tissus, et il s'entremit de toutes
ses forces pour obtenir en 1871 de la France quelques
soulagements transitoires pour les produits importés par l'in-
dustrie alsacienne, brusquement séparée de son marché normal.
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520 REVDE D'ALSACE
Un homme réunissant de si précieuses qualités, et d'un
si rare mérite, devait être appelé par ses concitoyens à bien
des fonctions ou positions honorifiques.
Avant 1835, Jean Dollfus fut juge, puis président du tribu-
nal de commerce de 1842 à 1846 ; on raconte qu'il se levait
de grand matin pour étudier le Code et les lois, lui qui
aimait à avoir ses coudées franches. A partir de 1843, il fut,
pendant vingt-cinq années, membre actif de la Chambre de
commerce.
Pour procurer à l'industrie alsacienne la houille à meilleur
compte, il patrona chaudement le canal de la Sarre et obtînt
l'allongement des écluses du canal du Rhône au Rhin.
Il s'intéressa beaucoup à la Mutuelle du Haut-Ehin^ Tune
des premières assurances mutuelles contre l'incendie, fondée
en 1818 par M. Jean Zuber père ; il fit partie de son Conseil
d'administration depuis 1835 jusqu'à sa mort, et le présida
de 1868 à 1877.
La Société des bibliothèques communales, fondée par Jean
Macé en 1863, le choisit pour président. — Il fut l'un des
présidents de la Société de protection des apprentis et des
enfants employés dans les manufactures. — Passionné pour
la paix, il fut également l'un des présidents de la Ligue de la
paix ; son rêve était l'arbitrage en cas de conflits internatio-
naux, et le désarmement général, qui permettraient de con-
vertir en dépenses utiles et productives les sommes colossales
destinées à l'entretien des armées. Un vœu d'honnête homme,
un beau rêve! qui, nous voulons l'espérer, deviendra une
réalité quelque jour.
Conseiller général, puis maire de Mulhouse, de décembre
1863 à juillet 1869, l'administration de Jean Dollfus a été
signalée par d'importantes et bien utiles innovations : citons
le Marché-Couvert, le voûtage du Fossé et de la Sinne, le
comblement du Mittelbach, la construction du Passage-Couvert.
Bien avant, en 1827, il fut l'un des promoteurs du Nou-
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 521
veau -Quartier, et en 1841 Tun des fondateurs de rHospice
civil actuel, en s'associant avec MM. André Kœchlin, Nicolas
Kœchlin père et Jean Zuber père, pour faire don à la ville de
tous les terrains nécessaires. De même, il fit don, en 1879, du
terrain pour Téglise Saint-Joseph, à la Nouvelle-Cité ouvrière.
En 1870, il donna tout son concours à la commission
municipale qui fut appelée au difficile et périlleux honneur
de sauvegarder les intérêts de la ville de Mulhouse, en face
de l'invasion ; chacun de nous se souviendra des services
qu'il sut rendre dans ces moments de dures épreuves.
En 1877, Mulhouse fit de nouveau appel au dévouement
de Jean Dollfus pour l'envoyer au Reichstag, en remplace-
ment de M. Haeffely, son premier député décédé, et trois fois
encore, en 1878, en 1881 et en 1884, son mandat fut renou-
velé presque à l'unanimité des votants. Malgré son grand
âge, il fit plusieurs fois le long voyage de Berlin ; il intervint
aussi par lettres auprès de ses collègues, notamment pour
exposer tout ce qui avait été réalisé en Alsace, en faveur de
la classe ouvrière, et pour faire ressortir à l'occasion du
budget son thème favori : le bien immense qui pourrait être
fait en restreignant les dépenses militaires et en assurant la
paix.
Je me suis appliqué à montrer le grand industriel, l'éco-
nomiste convaincu, le philanthrope, l'homme public ; il me
reste à ajouter quelques traits particuliers pour compléter le
tableau :
M. Jean Dollfus était un caractère fait de contrastes. Il avait
l'esprit synthétique. La misère, la maladie, l'infirmité, sous
leur aspect individuel n'était pas ce qui le frappait et sollicitait
le plus son action ; il voyait surtout des gi^oupes, des caté-
gories d'individus: ouvriers, femmes en couches, enfants
scrofuleux, vieillards, et c'est pour cela qu'il imaginait des
institutions, des œuvres susceptibles d'embrasser dans leur
cadre ces groupes ou ces catégories.
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522 REVUE d'alsace
Il ne se bornait pas à un large concours financier. II
s'emparait des œuvres dont il était le promoteur : il enten-
dait qu'elles fussent conduites à son idée et pas autrement ;
il mettait à leur imprimer sa marque, une activité et une
ténacité sans égales, et qui, pourquoi le taire? ne laissaient
guère de place à ses côtés.
En toutes choses il calculait le prix de revient, quelquefois
d'une manière un peu sommaire qui lui procurait des
mécomptes; mais il ne s'y arrêtait pas, et poussé par son
ardeur de progrès il se remettait à marcher aussitôt, se pré-
occupant avant tout du résultat auquel il voulait arriver.
Soucieux de procurer à tous la vie à bon marché, il aimait
à faire venir des produits d'alimentation et autres en masse
pour les revendre à prix coûtant. Il eût même voulu mettre
à la portée de tous plus que le nécessaire: ainsi un jour il fit
venir des quantités d'oranges d'Algérie et du Portugal qui se
vendirent presque pour rien dans les rues de Mulhouse.
Dur pour lui- même, il vivait très simplement, pensant
peu à son confort et beaucoup à celui des autres.
Il avait horreur des dépenses qu'il considérait comme
inutiles, et, très large dans les grandes choses d'utilité
publique, il l'était moins pour les petites de la vie usuelle ; mais,
pour faire le bien il avait toujours la main grande ouverte.
J'ai le précieux souvenir d'avoir vu quelquefois dans l'in-
timité cet homme d'élite ; il avait reporté sur le fils une
part de l'amitié qui le liait au père, et jamais je n'oublierai
son accueil toujours si cordial, ses manières simples et
affables, l'intérêt qu'il savait témoigner à tous ceux qui
l'approchaient.
Marié le 30 octobre 1822 à M"** Anne-Catherine Bourcarl,
il eut le rare bonheur de conserver à ses côtés sa fidèle
compagne pendant 61 années ; elle le suivit, dans les divers
voyages qn'il entreprit, à partir de 1860, en Egypte, en
Palestine et en Algérie.
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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR JEAN DOLLFUS 523
Depuis une vingtaine d'années, i] passait tous ses hivers
à Cannes, devenu pour lui un second foyer domestique, où
souvent les uns ou les autres de ses nombreux enfants
venaient le rejoindre.
Deux fils et six filles, encore en vie, lui ont valu une
descendance directe de quatre-vingt-treize personnes.
Il fut donné à M. et à M"'^ Jean Dollfus de célébrer à Mul-
bouse la belle et toucbanle fête des noces de diamant, à
laquelle toute la ville pour ainsi dire prenait part. Les
témoignages de sympathie et de vénération affluaient, anti-
cipant ceux qui ont entouré naguère la tombe de notre grand
Alsacien et ceux qui en cet instant, j'en ai l'assurance,
remplissent nos cœurs.
 l'époque dont je parle^ lors de la célébration de la noce
de diamant de M. et de M"^*' Jean Dollfus, une délégation de
la Société industrielle se joignait aux représentants du conseil
municipal et de la chambre de commerce pour offrir à notre
collègue une superbe médaille en or, accompagnée d'une
adresse que plus de dix mille compatriotes se firent honneur
de signer.
Mais une année ne s'était pas écoulée que M. Jean
Dollfus était frappé coup sur coup par la mort de son épouse
dévouée et de son gendre M. Engel-Dollfus !
Entouré par les siens, il surmonta encore ces nouvelles
épreuves, conservant son activité au sein d'une verte vieil-
lesse ; ce n'est qu'au commencement de l'année 1887, à
Cannes, que se présentèrent les premiers symptômes alar-
mants du mal qui devait finir sa longue et belle carrière ; la
nature réclamait ses droits, l'esprit et le corps furent atteints
ensemble ; on put encore ramener l'ombre de Jean Dollfus à
Mulhouse, où, après peu de semaines, il succomba le 21 mai
1888, à l'âge de près de 87 ans.
On me permettera, pour terminer, de citer ces deux lignes
trouvées inscrites dans le journal intime de M. Daniel
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524 REVUE D'ALSACE
DoIIfus-Mieg : «Ma devise a toujours été: Loyauté, ordrCj
€ travail; puissent mes enfants l'adopter un jour. »
Certes ce vœu du père a été exaucé, et le collègue que
nous pleurons élail en droit d'y ajouter : « Amour du pro-
chain, bienfaisance. »
C'est bien là le point culminant d'une vie noblement
remplie.
Puissions-nous tous, en présence d'un tel exemple, nous
sentir encouragés à ne jamais séparer le progrès moral du
progrès industriel et faire de leur accord le but supérieur
de notre Société.
YVAN ZUBER.
(Bulletin de la Société itidustriéUe.)
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GORRESPORDARGES POLITIQUES
ET
CHRONIQUES PARISIENNES
adressées à
Christophe GONTZER
Syndic royal de la. ville de Strasbourcj
(1681 — 1685)
{Suite et fitiK)
— Paris, ce 28 Febvrier 1685. — Tout est fort tranquille
en Angleterre; il ne paroil pas qu'il puisse arriver aucuns
troubles dans l'Estat. Tout le monde est fort satisfait des dis-
cours qu'a tenu Sa Majesté Britannique aux seigneurs de son
conseil, que depuis a esté imprimé. Il y a des lettres qui
portent que la reine est grosse et on dit que Leurs Majestés
ne laisseront approcher du prince qui pourra naistre que des
personnes fort connues. Ils sont fort persuadez que certaines
personnes ont causé la mort de tous les enfans que la reine a
eujusques à présent, et particulièrement d'un seul fils qu'elle
a eu. On confirme de plusieurs costés que le feu roy d'Angle-
terre est mort très-catholique, que le prestre qui le sauva en
la bataille de Rossester (sic) et qui a tousjours suivy ce prince,
comme s'il eust été son valet de chambre, a esté assez heu-
1 Voy. pages 262 et suiv. de la livraison juillet-août-septembre,
pages 429 et suiv., de la livraison octobre-novembre-décembre 1888,
pages 63 et suiv., de la livraison janvier-février-mars, et pages 231 et
suiv. de la livraison avril-mai-juin 1889, et pages 331 et suiv. de la
livraison juillet-août-septembre 1889.
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526 REVUE d' ALSACE
reux pour luy administrer les sacrements de rÉglise, ce qui
s'est fait en présence d'un plus grand nombre de personnes
que Ton n'avoit dit, que le roy avoit fait retirer Tarchevesque
de Cantorbéry et quelques evesques qui s'estoient présentez.
Ce prestre est un de ceux qui, lundy, firent pour ce prince
un service public.
Il y a un arrest du Conseil qui explique une déclaration
du Roy donnée contre les ministres qui reçoivent des relaps.
Il faudra examiner s'ils n'ont point esté surpris. Les deux
tiers des huguenots s'estant convertis en Béarn, de quinze
temples qu'il y en avait, il en a esté supprimé dix.
— Paris, le 3 Mars 1685. — ...On est asseuré que le feu
roy (d'Angleterre) a fait une profession authantique de sa
catholicité, il a reconnu article par article toutes les véritez
de la religion romaine, il a fait une confession généralle qui
dura plus de cinq heures, en suitte on dit la messe dans la
chambre où il communia ; il vouloit faire sa profession de
foy en présence de tout le conseil, mais le duc d'Yorck ne
le trouva pas à propos, de peur de désordre et de l'affront
des evesques qui s'y seroient présentez. Les Bénédictines
angloises, à l'imitation des Bénédictins de cette. nation, ont
fait icy un service pour leur feu roy et M. de Barillon a
mandé à madame sa femme de faire dire 800 messes pour
ce prince.
La duchesse de Porlhsmouth veut revenir en France avec
le duc de Richemont, son fils, qui s'est fait naturaliser Fran-
çois, mais auparavant on veut qu'elle paye ses debtes et
qu'on examine si parmi ses pierreries il n'y en a pas quel-
ques-unes appartenant à la couronne.
Il est arrivé un estrange accident à Versailles, où six ou
sept ouvriers ont été ensevelis par des terres qui sont tom-
bées sur eux ; un seul a esté trouvé vivant , qui estoil à
55 pieds bas; on a esté sept jours et demy à aller jusque à
luy et n'a subsisté que d'un peu d'eau bourbeuse qu'il buvoit
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 527
avec la main. Il entendoit le son des cloches et la voix de
ceux qui travailloient au-dessus de luy el quoiqu'il poussasl
de grands cris ils ne Tenlendoient point. Le Roy Ta voulu
voir et lui a donné une pension de 100 escus.
— Paris, le 10 mars 1685. — On fait de grands prépara-
tifs à Gênes pour envoyer le Doge en France avec plus de
dignités et d'esclat... Les Anglois commencent à s'accoustu-
mer à voir leur roy catholique et qu'on dise publiquement la
messe dans sa maison. Avant que de le faire, il proposa son
dessein dans son conseil ; tous ceux qui y estoient l'approuvèrent
à la réserve d'un seul. On reconnoist dans toutes ses actions
beaucoup de prudence et de fermeté el on voit bien qu'il veut
régner avec justice. Son sacre et couronnement est indiqué
pour le jj- d'Avril, ce qui arrivera le jour de la Notre-Dame
de Mars. Ce ne seront pas les evesques proteslans qui feront
cette cérémonie, ne pouvant en conscience faire aucun acte
de religion avec eux. On dit que cela se fera en particulier...
Le feu roy, peu d'heures avant que de mourir, recommanda
au duc de York quatre de ses enfans naturels, les ducs de
Graveton (sic), Norlhumberland, de Saint-Alban, et de Riche-
mont. Il ne parla jamais de celuy de Monmouth. Depuis la
duchesse de Portsmouth voyant que son fils, le duc de Riche-
mont, estoit désappointé de sa charge, elle est allé se jetter
aux pieds du nouveau roy pour le suplier d'avoir pitié de
luy. Sa Majesté Ta assuré qu'il en auroit soing. Le nouveau
roy avoit eu une maîtresse à laquelle il a fait dire de se reti-
rer en France, où il luy donneroit sa subsistance, mais que
si elle vouloit demeurer en Angleterre, il ne prendroit aucun
soing d'elle. Il a eu autrefois d'une dame de qualité, qui est
morte, deux garçons très-bien faits, qui estudient au Col-
lège des Jésuites à La Flesche, et deux filles qui sont dans
des couvents près de Paris.
Milord Churchil est fort régalé de plusieurs seigneurs de
la cour. Il a esté par ordre du roy, son maistre, visiter le
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5â8 REVUE D' ALSACE
chancelier, qui en fui assez surpris, ne croyant pas esire
connu de Sa Majesté Britannique. Ce roilord s'en retournera
demain et le maréchal de Lorge s'en va avec luy.
Le Roy a fait des libéralités depuis peu ; il a donné 2000
escus de pension à la comtesse de Tingri, autant à la com-
tesse de Saint-Gérant, deux mille livres à M"® de La Sablière.
On a aussy fait des gratifications à plusieurs sçavans. La sta-
tue du Roy du chevalier Bernin arriva hier vis-à-vis le gros
pavillon des Tuilleries. Elle doit être mis'au bout du pont
que l'on va faire du coslé du fauxbonrg Si-Germain.
L'auteur des Lardons de Hollande, fort mauvois françois,
est venu fort inconsidérément en France. Il a esté pris au
Bourget dans le. carosse de Bruxelles et on l'a mis à la Bas-
tille.
Le Roy voulant establir les cadettes dans le Port-Royal de
Versailles, lesquelles sont présentement à Noisy^ et les reli-
gieux de Saint-Cire demandant des sommes exorbitantes pour
leur maison, M. de Saint-Brisson, seigneur de Saint-Cire, a
esté offrir sa terre au Roy, qui luy a fait dire qu'il eust à en
dire le prix. Il a respondu que ce seroit tout ce qu'il plai-
roit au Roy. C'est une terre de -|- livres de rente. Le Roy
Inv en a fait donner — escus. On doit mettre dans ce lieu
200
300 damoiselles et on y doit faire pour plus de — escus de
bastimens.
— Paris, ce 14 Mars 1685. — Les Minimes doivent tenir
leur chapitre général à Marseilles, où ils éliront un général
françois. Quand c'est celuy d'eslire un Espagnol, c'est à Bar-
celone que se tient le chapitre général et quand c'est celuy
d' n Italien, c'est à Gênes... Quand on donne à Rome per-
mission aux François de lire les livres deffendus, on en
exemple présentement Machiavel, le Père Mimbourg (sic) et
Rablais (sic).
...La conduite du comte d'Hamilton, qui n'a pas esté
agréable icy à tout le monde, est cause de sa disgrâce et
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 529
qu'il quitte la France, ce qu'il ne fait pas sans un grand
regret, y ayant, dit-il, beaucoup d'amis et peu de parens, et
qu'il va dans un païs où il a beaucoup de parens et peu
d'amis. Il a vendu son régiment au marquis de Jarzé, qui
luy en donne — escus. M. de Louvoys est aujourdhuy parti
avec M. Vauban pour voir pour la troisième fois par où Ton
pourra faire venir la rivière d'Eure. Le Roy n'y doit aller
qu'après son retour et suivant le raport qui luy en sera fait.
M. le prince de Conly achette du duc de Vendosme et de ses
créanciers le duché de Penlhièvre ; il en donne — livres en
argent, pour — en terre, et outre cela un pot de vin de —
escus pour le duc de Vendosme. Un homme de la cour ayant
mangé à Versailles de la viande par libertinage et avec beau-
coup de scandale, a reçeu ordre du Roy de s'aller mettre en
prison. Le marquis de Souvray, second fils de M. de Loùvoys,
va, avec permission du Roy, en Pologne, où il servira la pro-
chaine campagne d'aide-de-camp à Sa Majesté Polonoise. Par
arrest du Conseil M. Furetière a perdu son procez ; il a esté
condamné à remettre son privilège et ordonné que les enre-
gistrements seront biffez et rayez.
Quatre cavalliers anglois sont allés à Liège s'informer dans
une certaine bostellerie, si l'on n'avoll pas connoissance
qu'il y a trente ans que le feu roy d'Angleterre y avoil logé
avec la reyne son épouse. L'hosle en estoit mort et la veuve
qui logeait ailleurs, n'en avoit aucun souvenir. C'est le duc
de Monmouth qui prétend par là prouver le mariage du feu
roy d'Angleterre avec sa mère.
Les deux vaisseaux qui portent les ambassadeurs à Siam
ont mis à la voile du port de Brest, la nuict du 3 au 4 du cou-
rant, avec un vent fort propre pour leur routte. La suitte
des ambassadeurs est composée de trois enseignes, de neuf
gardes de marine, de 25 personnes du train de M. de Chau-
mont, de 15 autres de celuy de M. de Choisy, de six vallets
pour les officiers, deux interprêtes, un secrétaire, un escuier,
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530 REVUB d' ALSACE
un ingénieur, six ouvriers de diiïérents arls et maistiers,
donl le Roy fait présent au roy de Siam, six Jésuittes qui
vont en la Chine el sept missionnaires, oustre M. Le Vacher,
missionnaire apostoh'que. Les ambassadeurs de Siam qui
s*en retournent, ont quatre ou cinq valets, tout cela sans
les esquipages des deux vaisseaux, dont les officiers sont dou-
blés. La depesche du Roy au roy de Siam est dans une boête
d'or émaillé. Les ambassadeurs de Siam ont achepté icy une
très-grande quantité de choses; soit eux ou le Père Vacher,
ont fdit emporter 80 très-gros balols de toute sorte de mar-
chandise et raretés. Ces Siamois sont partis avec très-grande
joye; ils ont laissé icy quatre jeunes hommes de leur nation,
pour apprendre les maisliers dont ils ont besoing en leur
pays.
— Paris, ce 17 Mars 1685. — La joye est extrême à Gênes
de ce que la paix est faitte ayec la France. La République
a fait un vœu à la Ste-Vierge qu'à l'avenir il ne se fera
aucune réjouissance publique les samedis, soit bals, comé-
dies, opéra, masquarades, etc. et que tous les ans il se fera
une feste pour la remercier de les avoir délivrez du péril où
ils esloient. L'on préparoil cinq galères pour porter le Doge,
les quatre sénateurs et leur suitte à Marseilles, mais le Doge
ne pouvant souffrir la mer, le voyage se fera par terre.
Il y a beaucoup de princes almands {sic) qui sont à Venise,
qui y sont allez pour le divertissement du carnaval ; entre
autres le duc de Hanover, evesque d'Osnabrug, qui a donné
un fort grand régal à 200 courtisanes de cette ville là.
....Une des choses que le ministre de l'Empereur a à
traitler icy est un différant qui est survenu pour les dépen-
dances de la ville de Fribourg; par le traitlé de Nimègues
cette ville nous a esté cédée avec seulement trois bailliages
ou villages qui y sont nommez; mais TUniversité qui est
dans cette ville est aussy exprimée avec ses dépendances,
laquelle a la seigneurie de plusieurs autres villages ou bail-
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CORUESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 531
liages. L'Empereur prétend qu'ils ne peuvent eslre compris
et nous nous en sommes mis en possession comme estant
dépendants de cette Université.
M. de Chamilly veut se retirer du service et faire une
retraille, et cela par des motifs de dévotion, et remettre le
gouvernement de Strasbourg entre les mains du Roy. On dit
100
qu'il luy fera donner — livres de récompense. Il y en a qui
croyent que M. le marquis de Boulflers aura ce beau gou-
vernement.
On commence aussy à travailler au Pont-Louis, qui sera
vis-à-vis le gros pavillon des Thuilleries. Il aura 66 toises
de long sur cinq arches; les quatre piles auront 14 pieds
d'épaisseur. La grande arche aura 12 toises de large et les
autres un peu moins. Ce pont aura huit toises de large, cinq
pour les carosses et neuf pieds pour chaque banquette. C'est
le Roy qui le fait faire à ses despens. Il a esté adjugé à
-jjp livres et on a trois ans pour le faire. En attendant que
la statue du Roy soit placé, on la met dans une loge que l'on
fait exprès au bout du pont, du côté du fauxbourg. On doit
soutenir une thèse en médecine dont le sujet est que l'air de
Versailles est très bon et fort sain.
Deux gens d'affaires revenant de Versailles, leurs gens mal-
traitlèrent un cocher qui les embarassait dans le passage. Le
cocher et le postillon de ces messieurs luy ayant donné plu-
sieurs coups de fouet, les laquais se mirent de la partie avec
leurs bastons, deux personnes qui étoient dans le fiacre ne
pouvant faire arrester cette canaille, ayant mis pied à terre
et l'epée a la main, chargèrent ces insolens et voyant que
ces gros messieurs ne branloient pas de leurs places, et n'em-
peschoient pas leurs valets, allèrent à eux pour les obliger
à mettre l'épée à la main , dont ils eurent une si grande
frayeur qu'ils laissèrent tout aller dans leurs chausses, ce
qui fit retirer au plus viste ces deux hommes, et leurs laquais
emportèrent quelques estafilades sur leur peau.
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532 REVUE d' ALSACE
— Paris, 31 Mars 1685. — Le pape a esté indisposé, mais
il se porte mieux. Il est présentement fasché de n'avoir pas
donné grâce à ces deux jeunes gentilhommes que le Grand-
Duc luy avoit fait délivrer et qui eurent le col coupé. Il veut
exiler de TEtat Ecclésiastique le comte del Monte, favori de
la reine de Suéde et qui est depuis plusieurs années son
ministre et qu'elle a Tait duc. Elle s'oppose fortement au
dessein du Saint-Père... Le mariage du duc de* Bavière est
assuré. Madame la Dauphine l'a déclaré publiquement. Les
espousailles se feront avant la campagne que cet Electeur va
faire en Hongrie et à son retour il mènera la princesse à Munie.
Le prince d'Orange espère que son beau-père le déclarera
duc d'York. Tout est toujours fort tranquille en Angleterre.
Les soldats et mesme les officiers se mariant trop facilement
dans les garnisons et quartiers d'hyver, où ils se trouvaient,
on leur a fait faire défense, qu'ils n'en ayent l'avis et le con-
sentement de intendans. On a aussi ordonné que dans les
villes des conquestes, les femmes qui se marieroient aux
François eussent à s'habiller à la françoise.
Messieurs les princes * contiennent leur voyage et feront
quelque séjour en Hollande pour attendre leur équipage, qui
ne sera pas fort grand. Leur dessein n'est pas approuvé du
Roy ni de M. le Prince. Leur départ a esté trop précipité.
Le Roy n'a pas voulu lire la lettre que M. le prince de Conly
luy a escrite et qu'il n'a pas voulu refuser de prendre de la
main de Madame la princesse de Conty. On dit que leur
dessein estd'alleren Hongrieservir dans les troupes deBavière.
Le Roy n'a pas trouvé bon qu'un certain faiseur de vers,
en parlant du départ des princes, ait nommé pour un troi-
sième prince Monsieur de Turenne , ce qui est tout à fait
impertinent. Aussi Sa Majesté a dit qu'il n'y avoit là que
deux princes et deux vicomtes, entendant pour dernier
^ 11 s'agit des princes de Conty et de La-Roche-sur-Yon.
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 533
vicomte M. Mersié, qui a eslé nourry page de Mr. le prince
de Conty, que ce prince a envoyé apporter des lellres icy.
On a mis à la Bastille un capîlaine du régiment de
Languedoc dont la compagnie est en fort bon estât, pour
avoir demandé la permission d'aller en Hongrie, quoyqu'il
voulust laisser de Targent à son lieutenant pour entretenir
ses soldats. Madame n'a pas esté au mariage du marquis de
Chastillon. Monsieur donna la chemise au marié et à la mariée.
Le chevalier de Lorraine a signé dans le contrat de mariage.
Le Sr Baltiste ayant retranché les pensions de ceux qui ont
esté autrefois de l'Opéra, cela a fasché ses meilleurs chantres.
Quatre Tout quitté. Jeudy dernier le public n'estant pas satis-
fait de ceux que l'on y avoit substitué, on les pensa assommer
à coups d'orange et on les chassa de dessus le théâtre. Il
s'en est plaint au Roy qui a envoyé ordre à ceux qui s'estoient
retirez de revenir et qu'il leur feroit donner satisfaction.
— Paris, ce 7 avril 1685. — Le pape est lout-à-fait mal ;
on doute qu'il puisse se restablir. On a trouvé dans une
vigne près de Rome, appartenant au cardinal Pignatelli, en
fouillant dans la terre, un grand vaisseau de terre antique, où
il y avoit 2300 médailles d'argent, toutes consulaires. Tous
les scavans et tous les curieux prétendent par là avoir de
grands esclaircissements pour l'histoire. La Chambre aposto-
Uque en doit avoir le tiers.
Le prince d'Orange ayant escrit au roy d'Angleterre en
faveur du duc de Monmouth, affin qu'il luy voulût pardonner,
il luy a fait rcsponce que ce duc ayant une abolition du feu
roy, qu'il pouvoit revenir en Angleterre, mais qu'il luy
déclaroit que s'il y mettoit les pieds, qu'il le feroit enlever
et l'envoiroit en Escosse; où il luy feroit faire son procez
comme coupable du crime de haute- trahison.
Le marquis de Moilac, gouverneur de Nantes, a arresté
plusieurs personnes de la Religion, particulièrement de
Saumur, qui vouloient s'embarquer pour passer en Angleterre.
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534 REVUE d'alsace
Le Roy croyoil qu'il ne luy cousieroît que — ou — escus
pour le Carossel, mais ou luy a fait voir que cela luy cous-
eroil plus de — escus.
Par le testament de la princesse de Guéménée son corps a
esté rais dans une bière de bois bien matelassé, ce cercueil
mis dans un autre de plomb; couvert d'un autre de bois
ordinaire, et le tout dans un tombeau de marbre qui est aux
Feuillans; le premier cercueil rempli d'eau-de-vie.
— Paris, ce H avril 1685. — 11 est arrivé à Toulon un
ambassadeur du Maroc, pour faire un trailé de commerce
perpétuel avec la France.
Lorsque le pape apprit que le roy d'Angleterre avoit fait
profession publique de sa catholicité, et que le feu roy était
mort avec tous les sacremens de l'Église, il en eust une très-
grande joye, non obstant ses infîrmitez. Il se leva et ût dire
la messe devant luy aGn d'en rendre grâce à Dieu et a fait
dire des prières particulières dans toutes les églises de Rome.
Le Saint-Père est toujours fort mal et devient hydropique. Ses
jambes enHent à vue d'oeil.
Toutes choses se préparent à Londres pour le sacre et le
couronnement du roy d'Angleterre. Ce sera l'archevesque de
Canlorbery qui fera la cérémonie. Il se servira de la mesme
huile qui avoit servi au sacre du feu roy, dont il estoit resté
une grande quantité et qui avoit esté gardée à Westmunster.
Il sera oint aux espaules, à l'estomac, et aux mains. Il n'y
aura point de communion. L'évesque d'Ely fera la prédica-
tion. Les pairs accompagneront le roy. En allant ils auront
leurs couronnes ou cercles à la main, mais en revenant ils les
auront sur la teste. Les ducs et les comtes seront habillez de
velours rouge, fourré d'hermine et les autres d'escarlatte.
Les rues par où se fera la marche, seront couvertes de drap.
M. Denonvillé, nouveau gouverneur de Canada, est party pour
s'aller embarquer à La Rochelle, avec sa femme et une partie
de sa famille. II y mène 500 hommes de guerre pour exterminer
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CORRESPONDANCES POLITIQUES ET CHRONIQUES PARISIENNES 535
les Irroquois s'ils ne se veulent soumettre. L'évesque de
Québec et son coadjuteur, l'abbé de Saint- Vallier, s'en vont
avec luy. On a nouvelle que le Sr La Salle est parti de la
coste de Saint-Dominique, le 25 janvier, avec ses trois basti-
mens pour entrer dans la rivière de Messicipy, qui se
descbarge dans le golfe de Mexique.
Suivant l'ordonnance de la maison de Ville, on a commencé
les ouvrages publics. Mais il est arrivé un grand malheur à
la porte du Temple, où l'on avoit Tait des Tourneaux pour
faire sauter la butte ou estoient les moulins. L'un ayant fait
son effect, on odvertit de ne pas approcher, mais une grosse
pluye estant survenue, plusieurs se jettèrent sous une voutte
pour se mettre à couvert, l'autre fourneau joua et fit périr
cinq ou six personnes et en blessa une vingtaine.
L'abbé de La Sale a esté fait aumôsnier du Roy ; l'abbé de
Coligny espéroit avoir cette charge. M. le comte de Lauzun
s'est retiré chez les frères de la Doctrine Chrestienne après
avoir vendu sa maison de l'isle au marquis de Richelieu.
Mademoiselle des Radrelz (?) fit dimanche abjuration au Val-
de-Grâce... K
^ C'est ici que s'arrête brusquement cette correspondance, décou-
verte autre fois aux Archives municipales et dont mon regretté ami
M. Tarchiviste Brucker, me permit de prendre copie il y â de longues
années. Gomme nous l'avons dit dans la préface, il n'est pas du tout
vraisemblable qu'elle ait cessé à ce moment ; jnais on peut en ex-
pliquer la disparition soit par l'incendie de la Chancellerie, arrivé en
1686, et qui dévora précisément les dossiers d'affaires courantes et les
papiers récemment accumulés, soit par le fameux sac de l'Hdtel-de- Ville
en 1789, où périrent tant de documents précieux pour notre histoire
d'Alsace. En tout cas, il est a peu près certain que la suite de nos
correspondances et chroniques ne se retrouvera plus, à moins qu'elles
n'aient été expédiées en môme temps à d'autres adresses, ce qui n'au-
rait rien d'improbable, étant donné leur caractère de « nouvelles à la
main ». bienvenues chez les curieux de tout culte et de tout pays.
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IGNACE CHÂUFFOUR ET SES LIVRES
I
Un louable eiïorl de la municipalité et du bibliothécaire
de la ville de Colmar vient de donner une consécration du-
rable à la mémoire d'une personnalité marquante de l'Alsace
contemporaine. 11 s'agit du catalogue des richesses alsatiques
manuscrites; gravées, imprimées ainsi que des ouvrages en
général qui composaient l'une des plus importantes de nos
bibliothèques privées de la province ; ces richesses ont été
léguées à leur ville natale par Ignace Chauffour et ses héri-
tiers.
Avant de parler de ces trésors, nous voulons dire un mot
du principal donateur, non pour Taire sa biographie ou ajouter
quelque chose aux timides panégyriques dont sa mort a été
l'occasion, mais pour exprimer, en toute liberté de cons-
cience, les regrets que la Revue d'Alsace doit à l'un de ses
premiers collaborateurs.
Marie-Antoine-Ignace Chauffour, avocat, né le 13 janvier
1808, décédé le 6 décembre 1879, vil naître la Revue d'Al-
sace avec assez peu de confiance en sa durée. Pendant les
deux premières années il observa à son égard une neutralité,
sympathique au fond, mais assez réservée pour lui permettre,
le cas échéant, de dire qu'il en avait prévu l'insuccès. Il avait
des raisons de toute sorte pour justifier cette réserve; nous
n'en citerons qu'une afin de ne pas nous écarter de la vérité:
« Quinze années avant 1850, F. Reiner et Ch. Bœrsch avaient
fait à Strasbourg une tentative du même genre qui avait
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IGNACE CHAUFFOUR ET SES LIVRES 537
échoué après deux années d'existence». C'est par la citation
de ce précédent que Chauffour saluait la fondation de la
Eevued' Alsace f à Colmar, fondation à laquelle il était d'ail-
leurs, nous le répétons» suffisamment sympathique. Jusque
là il comptait parmi les privilégiés qui nourrissaient, nous ne
dirons pas un amour platonique, mais un amour égoïste pour
l'histoire de la rive gauche du Rhin et de la vie de ses habi-
tants pendant «le premier et le second moyen-âge», division
historique professée par Chauffour sans d'ailleurs lui assigner
des limites bien déterminées. Tel était le domaine scienti-
fique accessible à quelques-uns, admis comme seuls héritiers
directs des anciens auteurs et chroniqueurs en renom au
pays.
Chauffour se trouvait dans une situation privilégiée, en ce
sens que son père, profondément attaché aux souvenirs et
aux traditions du pays, lui avait laissé une provision de docu-
ments manuscrits et de livres que le fils connaissait à fond
quand les Revues de Strasbourg et de Colmar provoquèrent
un réveil d'études particularistes qui avait et qui a encore
sa raison d'être. Ignace Chauffour était donc armé de pied
en cape pour figurer au premier rang du réveil, mais il n'était
pas encore engagé au nombre des explorateurs se livrant, avec
ardeur, à la recherche de tous les éléments, quels qu'ils soient,
de grande ou de mince importance, qui se rattachent au passé
local ; de sorte qu'il ne tarda pas craindre de se voir dépassé
par les néophites s'il ne s'associait à leur action afin de
conserver quelques bribes, tout au moins, de l'avance qu'il
avait sur eux au début. Dès ce moment J. Chauffour devint
un ami passionné des lettres alsaciennes, un chasseur jaloux
de ses confrères, mais éprouvant désormais une véritable
satisfaction à leur faire connaître oralement et de visu les
témoins importants qu'il parvenait à faire sortir de l'oubli.
Le membre de la petite chapelle avait fait place au libéral,
dans la bonne acception du mot. Cependant nous eûmes
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538 REVUE d'alsace
quelques fois Toccasion de retrouver le premier homme ex-
clusif lorsque, dans le cours de la publication de la Eevue^
un nouveau collaborateur venait se joindre à la première
phalange. Mais ces boutades étaient passagères et cet esprit,
prime-sautier dans ses appréciations, se convertit souvent en
juge assez indulgent et, à peu d'exceptions près, bienveillant.
Habitué, dès l'âge de vingt-quatre ans et par sa profession, à
l'attaque et à la défense, l'avocat apportait dans la vie litté-
raire et artistique de l'Alsace un reflet des allures du bar-
reau en général. Il en avait conscience et se trouva plusieurs
fois aussi mécontent de lui-même, qu'il l'avait été de quelques-
uns; le littérateur et l'avocat furent toujours en mésintelli-
gence dans cette organisation de petite taille, dominée par
un chef superbe, une face distinguée, expressive et qui était
vrrilablement le miroir des qualités morales et intellectuelles
dont la nature l'avait gratifîé. Cet état de mésintelligence
intime entre deux qualités maîtresses explique la raison pour
laquelle la part de ChaufFour dans les travaux de la Beoue
d/ Alsace est assez restreinte. En deux occasions il se laissa
entraîner, par son amour de la vérité historique, à réfuter
ce qu'il considérait comme hérésie consciente de la part de
l'un de nos compatriotes dont les recherches étaient systé-
matiquement ramenées sur le terrain politique, d'une façon
militante et agressive. Cette petite campagne, en termes me-
surés d'ailleurs, eut un moment les allures d'une polémique,
désirée par l'auteur critiqué, mais à laquelle Chaufîour sut
imprimer une fin par l'autorité de sa science et de sa modé-
ration.
Absorbé par les exigences de son cabinet, par les soins
qu'il devait aux siens et à une clientèle considérable, Chauf-
four consacrait ses moments disponibles à ses livres en géné-
ral, à ses alsatiques en particulier dont ses appartements et
même sa chambre à coucher étaient bondés. Il les connaissait
tous, les respectait en véritable bibliophile et les faisait
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IGNACE CHAUFFOUn ET SES LIVRES 539
habiller par les meilleurs relieurs de la province, ne trou-
vant jamais les habits trop beaux, même pour les brochures,
plaquettes ou opuscules vulgaires se distinguant par une
originalité quelconque. Ce serait trop s'avancer de dire qu'a-
vant 1850, Chauffour appréciait ses richesses alsatiques au
point de vue de la comparaison de la situation de l'Alsace sous
le régime Français avec sa situation sous les régimes anté-
rieurs à 1648 ; mais, descendant de l'un des premiers fonc-
tionnaires français venus en Alsace lors de la réunion, il
aimait ces témoins comme héritage de famille, comme alsa-
cien bénéficiaire de la civilisation française, ce qui ne l'em-
pêcha pas de relever et quelques fois de faire valoir certaines
particularités avantageuses, prétendait-il, des régimes passés.
Sa profession d'avocat l'avait initié de bonne heure à la con-
naissance de ces régimes ; chargé par l'Ëtat de la défense de
ses droits dans l'important litige des domaines etigagés, il fut
naturellement entraîné à pénétrer dans les arcanes des juri-
dictions les plus anciennes et les plus diverses. Ces études ne
lardèrent pas à lui donner sur ses confrères, et sur les magi-
trats appelés à juger les causes, une supériorité incon-
testée comme juriste et comme historien^ auquel il ne man-
qua que la souplesse de l'écrivain pour prendre dans notre
petit monde littéraire une place aussi élevée que celle qui
lui était reconnue dans le monde judiciaire. Il exagérait les
difficultés résultant de ses habitudes de plaideur, et cela dit
pourquoi nous ne possédons de lui que d'importants mé-
moires de procédure, quelques notes incorporées dans sa
bibliothèque et jointes à son legs, mais aucune œuvre origi-
nale. Il doit cependant en exister, car il est à notre connais-
sance qu'il y a travaillé discrètement, sans d'ailleurs s'en-
gager ù les mettre au jour. Ses héritiers ont sans doute
voulu conserver, outre les nombreux documents se rattachant
au secret professionnel, les manuscrits et les notes que le
défunt n'avait pas jugé à propos de publier. Toutefois, il con-
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540 REVUE D' ALSACE
vient de constater que si le nom d'Ignace Chauffour n*est
attaché à aucune des publications de valeur qui ont paru dans
les années antérieures à 1870» c'est parce qu'il ne l'a pas
voulu. Il a en effet participé d'une façon active et désinté-
ressée à la création de quelques œuvres recommandables.
S'il eut désiré ne pas s'effacer entièrement, les auteurs au-
raient été heureux de lui faire la belle part. Ajoutons enfin
que partout où ses documents, ses livres et sa science étaient
réquisitionnés il s'empressait de les mettre libéralement à
la disposition des travailleurs. Il ne prodiguait point ces
sortes de services parce qu'il entrait dans sa règle de con-
duite ou dans ses dispositions naturelles de ne prendre
aucune initiative, sauf à apparaître quand il jugeait l'initiative
d'autrui en voie d'exécution. Il avait son catalogue, en fiches
mobiles, mais à son usage personnel, il l'avait aussi dans
sa mémoire, ce qui lui permettait d'en faire usage quand et
comme cela. lui paraissait opportun.
Ses livres et ses manuscrits étaient donc l'arsenal parti-
culier dont il avait seul le droit de se servir à sa convenance.
Mais le droit d'agir de même dans un dépôt public, il ne l'ac-
cordait pas à celui qui en était le conservateur. C'est ainsi
qu'en 1858, à propos d'un manuscrit qui avait appartenu à
la corporation des cordonniers de Golmar et qui venait d'être
acquis, à un prix fort élevé, pour la bibliothèque du roi de
Bavière, il prit fait et cause contre le bibliothécaire de la
ville de Golmar qui négligeait de dresser le catalogue des
manuscrits de la bibliothèque de la ville d'où celui qui venait
d'être vendu à l'étranger avait disparu. Cette tempête litté-
raire eut pour résultat la nomination d'une commission
chargée de reconnaître, avec le bibliothécaire, les dits manus-
crits ainsi que les incunables en double dont on pouvait
proposer^ à la ville de Strasboug, l'échange contre les ou-
vrages que celle-ci possédait également en double et qui man-
quaient à la bibliothèque de Colmar. Quant au catalogue il y
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IGNACE CHAUFFOUR ET SES LIVRES 541
eul engagement pris de le dresser, mais les choses demeu-
rèrent in statu quo ante hélium, La commission livra quel-
ques-uns de ses incunables, destinés malheureusement à
être réduils en cendres par les bombes maudites de 1870.
Un certain nombre des livres et des pièces catalogués était
arrivé, à titre gracieux, dans la collection de Chauffeur dont
on connaissait généralement l'affection pour les choses de
TAlsace. Mais Chauffour était un de ceux qui ne laissaient
passer aucune publication nouvelle sans vouloir être un des
premiers qui se la donnaient au prix de librairie. 11 était aussi
un des clients assidus des bouquinistes de tous les pays, qui
avaient appris que tout ce qu'ils possédaient concernant
l'Alsace, trouverait preneur parmi nous. Beaucoup de nos
pièces d'or, dont on était très friand aux pays d'outre Rhin,
en Prusse surtout et principalement à Cologne, émigrèrent
dans les contrées où florissaient les Reichsthaler, les Thaler,
les Pfenning, les Chdden, les Silbergroscfiej les KretUjser,
germains, et les Bat/s^ helvétiques. C'était le beau temps des
éditeurs et des bouquinistes en attendant la suprême rançon
et le sommeil Torcé. Dans son ardeur, Chauffour avait fini
par fréquenter aussi le bric-à-brac des marchés; il contribua,
avec d'autres, à gâter les prix au point que la denrée, en se
raréfiant, devint quelques fois onéreuse pour le grand
nombre des nouveaux amateurs. Beaucoup de nos brocan-
teurs n'eurent pas à s'en plaindre.
Une circonstance à laquelle il est fait allusion dans le cata-
logue (p. 4) avait amené Chauffour à sortir de son ancienne
ornière pour entrer dans la vie commune et jouer son rôle.
Elle vaut la peine d'être précisée. Dans l'une de nos premières
excursions à Bâie, après 1850, nous découvrîmes dans le
réduit d'une vieille librairie, sur le marché aux poissons, un
monceau de détritus que le jeune successeur de l'ancien im-
primeur-libraire nous permit d'explorer. Notre surprise fut
grande d'y trouver des feuilles volantes et des cahiers d'une
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542 REVUE d' ALSACE
écriture que nous connaissions, ainsi que d'autres manus-
ciils d'une écriture plus ancienne. Après un examen assez
long, il nous fut facile de conslaler que ces rebuts étaient la
dépouille du pasteur Sigismond Bil4ng de Colmar, auteur
d'un abrégé de l'histoire d'Alsace {Gescfddite und Bescfiret-
hung des Elsass) imprimé à Bâie en 1782, et que l'ensemble
constituait ses travaux préparatoires pour d'autres publica-
tions relatives à Colmar, avec le secours d'anciens manuscrils
qui lui avaient été confiés avant la Révolution. Nous eûmes
un instant l'intention d'en proposer l'acquisition à la muni-
cipalité de Colmar; mais, connaissant ses dispositions à l'é-
gard des choses du passé, nous y renonçâmes, craignant
d'ailleurs que notre démarche fût considérée comme inté-
ressée au moyen d'une remise convenue d'avance entre nous
et le libraire bâlois. Le surlendemain nous nous rendîmes
chez Ignace Chauffour et nous insistâmes chaudement pour
qu'il s'imposât le sacrifice débaitu avec le libraire pour le
rapatriement de ces rebuts. Chauffour y consentit sans trop
hésiter et quelques jours après il était en possession, moyen-
nant 125 fr., de tout ce que nous retrouvons aujourd'hui dans
le catalogue sous la rubrique : fonds Biïling.
Au risque d'ennuyer le lecteur encore un instant, ajoutons
à celte anecdote l'épisode dont elle fut suivie. Un volumineux
manuscrit, frustement cartonné, appartenait au même fonds,
mais il était exposé à part dans la librairie, nous désirions
qu'il fut joint au bloc. Le libraire y consentit, mais en exi-
geant 100 fr. pour ce volume, sur la valeur duquel il parais-
sait renseigné. Après avoir examiné quelques-unes des
poésies en vieil-allemand, dont il était rempli, notre inexpé-
rience en pareille matière et en négoce de librairie ancienne
nous fit renoncer à doubler, pour ce seul volume, la dépense
convenue pour le premier lot. Quelque temps après M. Matter,
inspecteur général de l'Université en retraite et chanoine de
Saint-Thomas, appela notre attention sur un manuscrit de
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IGNACE CHAUFFOUR ET SES LIVRES 5i3
poésies carolingiennes qui avait appartenu à TAbbaye de
Murbach et qui avait disparu. Dans la pensée que le recueil
entrevu par nous à Bâie pouvait être celui de Murbach, nous
retournâmes chez le libraire pour l'examiner de nouveau et
nous en emparer au prix demandé. Mais le manuscrit était
absent ; il avait été envoyé à Leipzic d'où il n'est plus revenu.
Cinq années après, en 1858, nous en eûmes des nouvelles
par la Gazette d'Aug^ourg, Ce manuscrit venait d'entrer dans
la bibliothèque du roi de Bavière et n'était autre que le re-
cueil disparu des archives de la corporation des cordonniers
de Colmar. Un peu moins d'hésitation de notre part Teût pro-
bablement ramené au bercail, et il figurerait au catalogue dont
il est temps de dire un mot, outre le signalement qui lui est
consacré dans le bulletin bibliographique.
Dans les premiers temps ChaulTour attribuait à sa collec-
tion spéciale d'ouvrages concernant l'Alsace des livres dans
lesquels cette province n'occupait qu'une place secondaire.
Les critiques et les observations ne lui furent pas ménagées
chaque fois qu'il produisait un alsatique de ce genre. 11 se
rangea à l'avis de les écarter et de faire une part rationnelle
aux contrées limitrophes.
Ce n'est pas à la classification de Chauiïour — si tant est
que celui-ci se soit tenu aux règles admises — que s'est con-
formée la rédaction du catalogue de ses alsatiques. Dans sa
préface, le bibliothécaire, M. André Wallz, dit qu'il s'est
inspiré de la manière de Ch. Gérard dont le catalogue, auto-
graphe, a été imprimé par les soins de M. le bibliothécaire
Coudre, pour la ville de Mulhouse, lorsque celle-ci eut acquis,
avec le concours de la Société industrielle et de M. Engel-
DoUfus, la seconde collection que Gérard avait formée. Pour
les manuscrits, M. Waltz et ses collaborateurs, MM. Fleurent
et Albrecht, ont fait plus; ils ont donné la description minu-
tieuse du manuscrit, avec toutes les références qui s'y rat-
tachent. Souvent ces descriptions deviennent de véritables
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544 REVUE d'alsace
notices d'un grand intérêt. Ils ont fait suivre chaque manus-
crit de l'indication des chapitres ou matières qui le composent,
chaque carton de la table des manuscrits qu'il renferme et
chaque document isolé et même simple feuille volante de l'ana-
lyse ou indication sommaire du sujet. Ils ont poussé le scru-
pule jusqu'à imprimer des textes et entre autres une page de
Chauffour destinée à demeurer inédile lorsqu'il l'eut écrite.
C'était à l'occasion d'un résumé historique, tracé par une
plume catholique, concernant «l'introduction du luthéra-
nisme à Colmar» et publié par nous^ année 1858, p. 26 de
la Revue d'Alsace^ sous le titre Document historique. Une note
fait remarquer, p. 124 du catalogue, que la lettre de Chauf-
four n'a point paru dans la Bévue d'Alsace, qu'elle est peut-
être demeurée à l'état de projet, raison suffisante pour jus-
tifier sa publication dans le catalogue.
La lettre de Chauffour nous fut remise en son temps. Nous
fîmes observer à l'auteur que, sans casser trop de sucre sur
le dos de Pierre et de Paul, sa proposition de ranger le dit
résumé parmi les Curiosa était une pure fantaisie ; qu'en
thèse générale un écrit plus ou moins ancien, plus ou moins
authentique, devait au point de vue bibliographique être
classé parmi les documents historiques au même titre que
les pièces émanant d'autorités officielles. Chauffour comprit
qu'il convenait de laisser sa lettre dans l'ombre du cabi-
net^ comme pierre d'attente pour l'histoire pittoresque des
convertisseurs et des convertis que nous l'engagions 4 écrire
pour la Bévue. — Loin de trouver la publication déplacée
dans le catalogue, nous disons qu'elle devait y avoir accès
parce qu'elle caractérise un des petits côtés de notre vie
littéraire d'autrefois.
Tel qu'il se présente, le volume qui met en lumière la pre-
mière partie de la bibliothèque et des archives d'Ignace
Chauffour n'est pas seulement un catalogue de son trésor
littéraire; c'est de plus une ébauche laborieuse de diverses
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IGNACE CHAUFFOUR ET SES LIVRES 545
faces de noire histoire locale, ébauche qui sera lue sans
ennui par la raison que dans chaque page on rencontre des
éléments propres à piquer constamment la curiosité.
Au véritable labeur de lecture et d'analyse on a voulu
joindre le tableau généalogique d'une très honorable Tamillc
alsacienne, aujourd'hui éteinte, et dont Ignace Chauiïour fut
un des derniers représentants distingués. Il n'est pas douleux
que la municipalité de Colmar et son laborieux bibliothécaire
voudront achever le monument élevé à sa mémoire et dont
nous possédons aujourd'hui la première assise. La Ea^ue
d'Alsace s'associe bien sincèrement à la pensée qui a inspiré
l'œuvre et présente ses félicitations à ceux qui vouent leur
concours à son accomplissement.
Quant à l'exécution matérielle, nous aurions aimé que les
analyses fussent imprimées en caractères autres que celui
utilisé pour la transcription des titres, de manière qu'à pre-
mière vue l'on fût fixé sur ce qui appartient à la rédaction
proprement dite. De plus il y a dans les caractères courants
rinlrusion d'un double s gothique dont le besoin xylogra-
phique ne se faisait nullement sentir. Loin d'être un pas en
avant, cette intrusion est un retour en arrière, qui cjioque à
chaque instant l'œil peu habitué à celte sorte de perfection-
nements ; petite querelle d'Allemand, dira-t-on, avant de re-
marquer qu'elle s'adresse, non aux auteurs du catalogue,
mais au fondeur.
J. LlBLlN.
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POÉSIES DE CH. BŒSE
en Dialecte alsacien
Epistel an de Frind Fritz Pilon,
zuer Erinnerung an sine Todesdaa, 12. Juli 1871, gschriwe im Mai 1868.
Publixiert 1879.
Na, endli denn un endli bin i zum Schriwe kumme !
De hesch gar wohl gemeint i will total verstumme?
Do simmer noch nit dran : 's fehlt nur an Zit un Wil :
Am Meiste hebl's an nix als an der erste Zil.
Il vaut mieux tard que jamais ! mit dena duel mer sicli truste ;
Doch uf der Stell an's Werck îsch noch am allerbeste.
So kumm i hinte noch, grad wie d'alt Fasenacht.
1 weiss wohl 's isch nit poli, nit hôffli un nit gsoblacht.
Un der fatal retar duet mi gewalti kejje.
Doch duen jo d'guete Frind enander gern verzeje.
Dictum /... un so het d'Vorred mit denne Wort en End.
Druf nimm i, absolviert, din Schriwes froh in d'Hând,
Um mi hit noch emol recht dran ze regaliere :
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INTERPRÉTATION FRANÇAISE
(Suite*.)
Épitre à l*ami Frédéric Pilon,
En mémoire de sa mort, le 12 juillet 1871, écrit en mai 1868.
Imprimëe en 1879.
Enûn donc, mais enfin je me mets à l'écrire !
Devient-il donc muet? Devais-tu bien te dire.
Non I je n'en suis pas là. Le temps et le loisir
Seuls manquent, ou plutôt le tout est d'en venir,
Car c'est le grand obstacle, à la première ligne.
Mieux vaut tard que jamais. Il faut qu'on se résigne
A me voir arriver comme Ancien Carnaval '
Chez nos bons paysans. Oh ! ce retard fatal,
Je le sais bien, n'est pas poli ni convenable ;
Mais je m'en repens fort : il est donc pardonnable.
Diclum .'... Et ma préface ayant ainsi pris fin,
Absous et gai je prends ton écrit dans ma main.
Car il faut qu'en ce jour encor je m'en régale.
Et, vrai ! sans te flatter, ta lettre est magistrale^
Les vers sont bons, remplis d'humour, de sentiment.
D'esprit, cœur, vérité. Tout, tout y est charmant !
^ Lo premier dimanche de carême, aussi nomme KUechelêunda ou dimanche
ies beignets.
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548 REVUE d'alsace
De hesch di hôre lon^ un, ohne ze flaltiere,
D'Vers sin ganz brav gemach?, gemùethli, mit Humor,
MU Kopf un Herz derzue 1 s*isch ailes schdn un wohr.
Drum due i au, vun Her?e, for d'Frindschafl Mersi saue ;
(Hàlts frûejer solle duen, glich in den erste Daue).
I wâr viellicht au nit so lang erum gedruckt
Wâr unser Christian ehnter in Blida ingeruckt.
Do het er awer z'ersch in d'Kabylie mûen bese,
IJn's Buech vom Zimmermann, d'Gschicht vun der Menschheit, lèse.
£r isch zum Gluck noch ganz, un blùejt grad wie e Ros,
Un vvie e junger Hirsch lauft er alsfurt druf los,
Ufs Fort'Napoléon gar ; kann nit genue verzâhle
Wie d'Kabylie so schôn, un dass drin nix duet fehle.
's isch d' afrikanisch Schwitz, voll Dôrfer, Hof un Hus.
D'Kabyle zeje sich so zimli noch erus :
Sie schafTe gern im Feld, grad so wie unsri Bure,
D'Ardwer sin ze fui, un von Natur sin's Lure.
lehr grâsslichs Elend durt jetz schun e ganz Halbjohr.
Was d'Zitunge hen gschriwe isch leider nur ze wohr.
Vom Stehle, Mord un Todschla, sogar vom Menschefre-sse
Kammer noch aile Da in de Schurnale lèse.
Doch hen sie mich, gotilob ! noch niemol angepackt
Odder min zartes Fleisch zue Kuttlette verhackt.
Der Vetter Christian au, mit sine rothe Backe
Spatziert ini Land umher, als wâr er uffem Wacke.
Uf d'Ostre het er mir sin Staatsvisit gemachl,
Do hemmer widder eins gebabbelt un gelacht.
Speck un Surkrut vum Frick isch gsin der Osterbrode.
Derzue Medeawin, vum wisse un vum rothe.
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POÉSIES ALSACIENNES 549
Aussi^ c'est de bon cœur, qu*ami, je t'en rends grâce,
Bien tard ! Car il faudrait, ma foi I qu'on satisfasse
A de pareils devoirs, sans retards ni délais
Dès les tout premiers jours. Peut-être je n'aurais
Pas autant lanterné. Mais, vois-tu, c'est la faute
De Christian qui n'est arrivé, ce cher hôte
A Blida que si tard. Il parcourut avant
La Kabylie et lut encore le savant
Livre de Zimmermann, son histoire de l'homme.
Il va bien, par bonheur, et brille, ma foi ! comme
Une rose fleurie^ et court aussi léger
Qu'un cerf dans la forêt. Il s'en fut voyager
Au Fort Napoléon et ne peut assez dire
Combien la Kabylie est digne qu'on l'admire.
C'est la Suisse africaine, on y voit à foison
Maint hameau, mainte ferme avec mainte maison.
Ils ne sont encore trop arriérés, les Kabyles :
A cultiver les champs ils sont assez habiles^
Comme nos paysans. L'Arabe paresseux
Ne veut pas travailler. Il aime beaucoup mieux
Examiner ce qui se passe. L'effroyable
Misère, qui le tient depuis six mois, l'accable
Encore, et les journaux, hélas ! ne mentent pas
En racontant des vols et des assassinats,
Même jusqu'à d'affreux exploits d'anthropophages.
Grâce à Dieu je n'ai point encore subi d'outrages,
lis n'ont pas dépecé ma bonne et tendre chair
En côtelettes, non I Cousin Christian, fier
De sa bonne figure et de ses rouges joues
S'en va par le pays tout comme par les boucs
Du Wacken ^. Il s'en vint à Pâques et me fit
Sa grande visite où l'on babilla^ l'on rit.
En guise de rôti de Pâques, nous mangeâmes
Lard et choucroute de chez Frick *, et nous vidâmes
^ Waoken, île du Rhin faisant partie de la banliene de Strasbourg.
" Frick, nom d'un charcutier de Strasbourg.
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550 REVUE d'alsace
Zuem Dessâr Kuejelhopf. Uf d'Frind d'heim, lieb un vverîh
Hamnier in aller Ehr en ExtraQasch geleert.
Mer hen hait ûwerhaupt e lange^ nasse Winler.
Der Atlas lejt voll Schuee. Jelz awer wurd's gelindcr ;
Es isch au nimm ze frûej. Min Vorroth het en End :
1 ha so fufzeh Zentner Oliveholz verbrennt.
Wenn awer der nass Winter nit wâr noch Afrik kumme
Ze hâtt dVross Hungersnoth gewalli zuegenumme.
*s steht ailes wunderschôn, d'Colons sin noch guet bstellt,
Un den Arawere fehif s nit an Hilf un Geld.
A m End vom Monet gehl der Christian wider heime,
Do kriejen er verzuhlt dass er vôr luter Bâûme,
Min sechs, de Wald nimm g'sehn, denn for dis Weh un Ach
Vum arme Voik ze schriwe, isch d'Fedder viel ze schwach !
Was haw i in dem Land nit ailes mûen erlewe !
Heuschrecke, Hungersnoth, Hitz, Choiera, Erdbewe,
Manchmol au grosse Durst, Sirocco^ schofli Kost;
Doch bin i gsund derbi, dis isch als noch min Trost !
lehr ûwrem Bâche! hen, grad so wie mier dohiwe
Gewiss au euer Theil, un kriéje's guet geriwe :
Maikufer, Mildau^ Mis^ Steinkâlte^ tiefer Schnee,
Oft Wassernolh unBrând, Thirung, un sunsch noch meh.
Do lebt mer mit der Hofnung : nur wurd mer aît derbi
Un trutz aile zeh Plôue ruef i : Wiv' d'Al Schérie !
Es wurd mer nieme viel dis AfTeland vergunne,
Denn ziter sechzeh Johr haw is recht lieb gewunne.
Wohl haw i nieme meh, hab weder Frau noch Kind,
Doch zàhl i hie wie d'heime noch manche ffuete Frind.
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POÉSIES ALSACIENNES 551
Flacons de rouge et blanc de notre Médéa ;
Koiigelhopf au dessert et bouteille d'extra
Qu'en tout bien tout honneur à nos amis nous bûmes,
Aux bien chers de chez nous. Songez donc que nous eûmes
Un long et froid hiver. L'Atlas fut enterré
Sous la neige. Pourtant il fait plus tempéré
Maintenant. C'est assez longtemps que cela dure,
Car ma provision est au bout. La froiaure
M'a fait brûler jusqu'à quinze quintaux de bois
D'olivier. Si Ton n'eut eu par ici ces mois
Humides, Ton aurait vu plus grande famine
Encore. Maintenant tout a bien bonne mine :
De vivres les colons ont leur bon contingent,
Et les Arabes ont des secours, do l'argent.
A la fin de ce mois Christian se dispose
A retourner chez vous, raconter mainte chose,
Et les arbres, ma foi, ne vous permettront pas
De bien voir la forêt. Les plaintes, les hélas
De ce peuple éprouvé, le mal qui le consume .
Sont tels que pour les dire on ne trouve de plume
Assez forte. Ah ! que j'ai déjà vu de malheurs
En mon séjour ici : sauterelles, chaleurs,
Famine, choléra, des tremblements de terre *,
Sirocco, grande soif, mauvaise table, affaire
Dont je prends mon parti, vu ma bonne santé.
Vous autres, au delà de la grande rivière '
Avez bien votre part, et la calamité
Ne manque pas chez vous : froids à fendre la pierre,
Nielle gâtant les fruits, hannetons et cherté.
Les inondations, les souris, et la neige
Profonde, et l'incendie, et tout un long cortège
De maux. On est réduit à vivre de l'espoir :
Mais il vous fait vieillir, et quoiqu'il faille y voir
Dix fléaux je m'écrie : Eh I vive l'Algérie !
1 La ville de Blida fat plusieurs fois ravagée par des tremblements de terre
2 La Mëditerranëe.
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552 REVUE d' ALSACE
So lew i do zefride ; bis dato geht's mer guet,
Ha zue der Pedagogik noch dajli frische Mueth
Dozier latinisch^ griejisch in Afrika. Jo wayer,
De hesch mers ingeblôût. Professer Lachemayer,
De hesch mers ingepôukt, du liewer, braver Mann,
Dass i noch zue der Stund min Werck vollbringe kann !
Was *s best isch : aile Johr noch langem, surem Schanze
Begrûess i gar ze gern die klassische Yakanze.
I weiss nit wo dismol d'Vakanzreiss bien wurd gehn.
Uf jede Fall, min Frind, leb wohl ! Uf Widdersehn !
Potz Blitz ! Diss wâr jetz nett ! I derf nix ûwerhupfe,
M uess noch emol min Fedder ins Tintefâssel dupfe.
« Mersi fûrs Panorama* von unsrer Vaterstadt I »
Diss isch e Meisterstûck so zierli un akkrat.
Mer het dich an dem Werck mit aller Lust un Freud e
An jedem Dunderschda sehn langi Johr arweite,
Wie de din Speckpertif gericht noch Sud un Nord
Noch Oste un noch Weste, noch viele hundert Ort I
Manch mol, wenn's heiss isch gsin, het als der Mûnsterwâchter
E Krûejel Bier gelangt ; gerutscht isch's ohne Trâchter.
's isch ailes nett gezeicht, von Anfang bis zuem End.
I wor's in Elire halte din frindschaftiich Présent :
De hesch sogar d' Legend mit eijner Hand druf gschriwe !
Es wurd mer als ganz heimli in Afrika do hiwe,
Kann Stunde lang dervor mit Freude bliwe stehn,
In Geist von Gass zue Gass drinne spaziere gehn.
's isch ailes angezeijt, Stsedt, Dôrfer un Landstrosse,
Der Schneeberri un's Kronthel, Barr, Owernâ un Rose,
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POÉSIES ALSACIENNES 553
Aucun, je crois, ne songe à me porter envie
Pour ce trop chaud pays des singes, car j'y suis
Déjà seize ans^ il m*est devenu cher depuis
Tout ce temps. Il est vrai que je n'ai plus personne^
Point de femme^ d'enfant. Mais chez nous, comme ici
Je compte maint ami qui bien m'affectionne.
Je vis donc très content et très heureux aussi.
Joignant un bon courage à la Pédagogie.
J'enseigne le latin, le grec en Algérie.
Monsieur Lachenmeyer, brave homme, s'il en fut.
Et mon vieux professeur dans mon esprit le sut
Faire entrer par les coups^ de sorte qu'à cette heure
J'accomplis mon ouvrage et de supérieure
Façon. Oui je remplis un lourd et long devoir,
Mais aime voir venir la classique vacance,
Où me rendrai-je alors ? je ne le sais d'avance.
En tout cas, cher ami, pour bientôt î A revoir 1
Ah ! j'allais l'oublier ! Ce serait beau I Tonnerre î
Je retrempe ma plume en l'encre et veux te faire
Pour ton panorama * mon beau remercîment :
C'est un chef-d'œuvre. Tout y est soigné, charmant !
Bien des ans, les jeudis, à cette œuvre si belle
On te vit travailler avec amour et zèle.
Ta lunette visait cent et quelques endroits
Au Sud, au Nord, à l'Est, à l'Ouest. Bien des fois
Par les fortes chaleurs le veilleur de la flèche
Te passait, cher ami, de la bière bien fraîche
Que, sans nul entonnoir, tu faisais promptement
Passer par ton gosier. De son commencement
Jusqu'à la fin tu fis un dessin admirable.
A ce beau don d'ami je veux faire honorable
Accueil, car la légende est toute de ta main.
'Quand le traducteur a visité Bœsé en avril 18S1, après le congrès d^ Alger, il
le trouva chez lui, alite de sa dernière maladie, mais toujours joyeux et jovial.
Le dit panorama se trouvait au-dessus de son lit.
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554 REVCJE d'alsace
Der Mânnelstein^ d'Uedilli, Girbaden un Hohbarr^
Der Nussbaum von Hohatzne^ un d'Zawrer Staj sogar,
Un noch viel Berj un Schiôsser : hesch werli nix vergesse.
Im Schwarzwald un im Wasgau^ 's isch ailes guet gemesse.
D'Umgejed vun der Stadt isch kolossal usgfûert,
's ischy ohne ze flattiere grad wie photographiert !
I mach der's KumpUment. *s Werck duet de Meister lowe !
Der steht ganz prozzerlî uf sinVe Plattform drowe
Hemdârmli, dTfiff im Gsîcht, un mit der Dâchelskapp !
E! Milor un e Lâdi spatzieren uf und ab^
Gehn im e Wachter noch for's Uhrwerk anzeschaue,
Wie der muess repetieren un alli Viertel schlaue,
Denn d'Bloser uf em Munster sin jo schun lang verschwunde !
Doch gitt's alsfurt noch Bloser die blose ganzi Stunde
Im Bierhus, wenn*s guet isch un classisch allefals
Nit mit ! o nein, nein ohne gebrôut us Hopf un Mais.
En anderer betracht die schwarze Geweldâcher.
D'Kaminer, d'Storkenester, d*altfrânkische Dalôcher,
Un noch en Anderer guckt in den Abgrund na
Wie drunten ailes wusselt, wie d*Ameise, mafwa !
Luej do, dernewe steht e gar scharmantes Frâtzel,
E Kocherschberjer Maidel, en allerliebi^tes Schâtzel,
Mer kônnt*s nit nelter mole, es isch vum guete Sloff.
Dem mâche do^ wie bilii, zwei Kanonier de Hof.
— Bisch noch nit ferli bal mit dene Rimereje ?
— Wursch denke, liewer Frind, de muesch mer hait verzeje :
En andermol word awer e netti Gschicht serwiert,
Die uf em Mennelstein im Christian isch passiert.
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POÉSIES ALSACIENNES 553
De la lointaine Afrique, oh ! je me crois soudain
Retransporté chez moi. Je me sens, à la vue
Du tableau, tout joyeux. J'y vais de rue en rue.
Mainte heure en mon esprit j'y vais me promener.
Villages, grands chemins, tu sus tout dessiner
Là dessus : le Schneeberg, le Kronthal, Sainte-Odile,
Guîrbaden, Mennelstein, Hohbarr et mainte ville
De notre beau pays : Barr, Obernai, Rosheim,
Montagnes et châteaux ; près de Hohatzenheim
Ce noyer ; de Saverne on y voit la montée.
Toute distance y est avec soin arpentée
Jusqu'à la Forèt-Noire et les Vosges. Vraiment
L'alentour de la ville est colossalement
Bien rendu, sans flatter I Comme en photographie.
Je t'en fais compliment. Ton œuvre glorifie
Son auteur. Pipe en bouche et bras nus on le voit
Casquette sur le front qui se tient fier et droit
Dessus la plateforme. A côté se promène
Un lord et sa lady que le sonneur emmène
Pour voir sonner les quarts ou bien pour répéter.
Si l'on ne sonne plus on voit encore flûter
Un brun liquide que l'on brasse, sans vergogne
Avec?... oh I ma foi, non I mai^ sans malt ni houblons.
Tel regarde les toits pointus, les noirs pignons.
Cette antique lucarne^ un grand nid de cigogne.
Tel autre plonge dans cet abime profond
Où, comme des fourmis les hommes viennent, vont.
Tiens, tiens ! Tout près de lui, charmante, se pavane
Fille du Kochersberg, la jeune paysanne.
Plus belle on ne pourrait la peindre et (ça s'entend)
Deux canonniers lui font la cour assidûment !
— Eh ! pour quand donc la fin de tes rimes bouffonnes ?
— Cher ami, je t'en prie I II faut que tu pardonnes !
Au Mennelstein, sous peu, je te dirai comment
Notre bon Christian eut presqu'un accident.
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556 REVUE d'alsace
Der Fritz Piton isch tod, doch isch sin Werck gebliwe,
Wo er so Ireu un ehrli sin Vaterstadt het bschriwe,
Un leider, 's Panorama trat jelz e schwarzi Flor !
Hângt ain roim Bett, so truri ! I mein es isch nit wohr !
Infandum, regina jubés renovare dolorem !
Epistel os Airika.
an de Frind Christian an noch anderi Frind.
0. Weh ! du armer Schelm I hàtsch bal e Bein gebroche ?
Diss ^'âr e bissel hart for dini junge Knoche,
Uf diner letzte Reis, hoch uf em Mennelstein,
's isch mer nit besser wore, *s isch mer durch Mark un Bein,
Wo ich die Hiobspost vun Genf us hab erfahre.
cDer Cussâng Brueder» dort hait mi wohl for e Narre,
e:Er isch in Strossburj gsin, do gitt's neus^ aile Da. »
Er macht noch gern e Gspâssel, er isch vom guete Schla,
Dort vum verbrennte Hoff, e gueter Sleckelburjer.
Het's Herz am rechte Platz, un isch ken Litverwurjer.
Er isch als (îoldschmidtsjung vun d'heirae furt trawâttelt,
Het allewil brav gschafft, un het ebs zsammespâttelt ;
Er het im Kesselgâssel bim (nBurand:» 's Gschâft gelehrt
Un lebt schun lang in Genf, als frejer Mann ungstôrt.
Wie ich so simmelier un mier Gedanke mach
Un wie ich denck : «Am End isch doch ebs bi der Sach ! y>
Ze kummt din liewer Brief, der duet mich informiere
Dass d'noch nit gsunne bisch ad patres ze spaziere.
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POÉSIES ALSACIENNES 557
Il est mort, Fritz Piton, mais son œuvre nous reste,
Cette description qu'en fils tendre et modeste
Il nous fit de Strasbourg. Près de mon lit pQndu,
Son beau Panorama de crêpe noir tendu
Me rappelle ce deuil. Bien tristement je songe
Et voudrais croire que sa mort n'est qu'un mensonge I
Infaiidum^ regina jubés renovare dolorem!
Épltre d'Afriqoe*
A l'ami Christian et & d'antres encore.
Tu faillis te casser la jambe, pauvre diable,
(Pour de si jeunes os c'eut été lamentable),
A ton dernier voyage au haut du Mennelstein !
Je fus bien effrayé quand ce coup du destin,
Vrai message de Job, me surprit à Genève
Chez un de nos amis : c Oh bien ! faites donc trêve
<i[A la plaisanterie. En allant à Strasbourg
« Vous apprenez du neuf, mais vous aimez toujours
oc Le mot pour rire ! :» Car il est de bonne race,
Un vrai bourgeois à canne, ayant en bonne place
Un bon cœur ; n'aimant pas étrangler son prochain.
Comme orfèvre -apprenti l'on le vit un matin
Partir et puis gagner son bien, loque par loque.
Ruelle du chaudron, chez Burand, à l'époque
Il apprit son métier, mais il est maintenant
A Genève, homme libre et bien indépendant.
J'étais à m'absorber, à penser, à me mettre
Martel en tète, quand subitement ta lettre
Arrive m'informer que tu n'étais pas prêt
A partir ad patres. Grâce à Dieu ce n'était
Qu'un petit accident, dont tu sus, grand touriste
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558 REVUE d' ALSACE
De biscli nocli glûckli kumme, Gottlob, vun der Par ad.
For unsre Welttourist wâr's werli Dunderschad
Der d*halb Welt bel bereisst, bi Hitz, bi Frosl, wenn's vvetterl,
Der uf de Pyramide wie Bux erumgekletlert,
(Wîe's uQser Fritz Piton so nelt in Vers verzâhlt)
Un lacbt wie sich ze Laghouath vor Hitz din Nas het gschâU^
Der sich net muxl wenn d'Zung ustrûckelt wie e Scherwe !
Druf sasch du, aller Spatz, 's Unkrut duet nit verderwe.
De bisch viel ze modest. Pardon ! Excuse ! I wett
De hesch e Schâtzel d'heim, wo brQnsti for di bett,
Dass di der Himmel schûtzt vor Schlangen un vor Lôwe,
Vor allem Herzeleid, vor Schiffbruch un Erdbewe.
Uf die Gfohr kannsch noch ]ang jeds Johr noch Blida gehn.
De Borer, De Caspari bring mit. Uf s Widersehn !
E Gspâssel wohlgemeint, grad wie e Kuss in Ehre
Wie's steht imVetter Daniel, kann nieme eim verwehre
Der Christian wurd nit bôs, i ha sin Permission.
Er schribt e Not derzue for d'Ëxplicazion.
Der Christian isch e Mann^ erfahre un belese^
Ganz burjerli, modest, un macht ken grosses Wese.
Er het viel Schuschemang, derzue e Leidsgedâchtniss,
Isch Meister im Verzâhle, 's isch sicher un gewiss.
Er kummt schun achtzeh Johr noch Afrik, wie d'Zugvôuel,
In siner Tûrkekapp, un d'Schueh versehn mit Nâjel,
Dass er recht laufe kann frisch ûwer Berj un Thaï
Spaziere gehn, un lèse ! Diss isch sin grôst Régal.
Er het in Fliss un Ehr d'HandIung gelehrt bim Pfahler,
Het sini Bùecher gfùert ohne Reprosch un Fehler
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POÉSIES ALSACIENNES 559
Te tirer sain et sauf. C'aurait été fort triste
De te voir mourir là, toi qui, par froid, par chaud,
Parcourus la moitié du globe^ et vins au haut
Des pyramides (comme ami Piton sut dire
Si bien l'histoire en vers), toi, qui ne fis que rire
Voyant à Laghouat ton nez changer de peau.
Ta langue dessécher et, pauvre vieux moineau.
Dis encore : «Mauvaise herbe échappe au sort funeste I )»
Pardon ! mon cher ami ! c'est être trop modeste !
A Strasbourg aurais-tu quelqu'amante priant
Dieu de te préserver de lion, de serpent,
De chagrin, de naufrage et tremblement de terre ?
En ce cas tu pourras chaque an de nouveau faire
Ton voyage à Blida. Borer et Caspari
T'accompagneront bien ! Au revoir, mon ami !
Ne vous offusquez pas de ma plaisanterie.
<E Cousin Daniel ' ]» dit qu'il faut bien que l'on rie,
Sans y mettre malice, en tout bien, tout honneur,
Ck)mme quand on s'embrasse. Il n'est du tout rageur
Notre ami Christian et veut tout me permettre.
Pour qu'on comprenne mieux il veut encore mettre
Pour l'explication deux ou trois petits mots.
Car notre ami n'est pas du grand nombre des sots.
Il a de la lecture et de l'expérience.
Très modeste et bourgeois, sans nulle suffisance.
Il a de la mémoire, un très bon jugement
Et dans l'art de conter est maître assurément.
Depuis ses dix -huit ans, en oiseau de passage
Sur l'Afrique il s'abat, muni pour son voyage
D'un fez, de gros souliers. Il va par mont, par val
Lire et se promener ; c'est son plus gros régal.
C'est chez Pfaehler qu'avec honneur et diligence
^ Ëkrenfrîed Stœber publiait ses œuvres en langue allemande ou française sous
son vrai nom. Four ses écrits alsaciens il les publiait sous le pseudonyme de
Vetter Daniel (cousin Daniel.)
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560 REVUE d'alsack
In sine freje Stunde isch nix gsin als Leklur
Vum Musenalmanach, Gschicht un Litteratur.
Sin aller erscht Woyasch isch d'Gsangbuechreiss gewese :
Do het er mûen ufs Land zue aile Pfarrer bese.
Uf Mundelse, Husberje, Bruemt, Geuderthen un tlôrdt,
Bischwiller, Owerhoffe, uf Niederbrunn un Wœrth
Uf Ittne, Fûrne, Thrâne, Westhoffe, Wange, Wassle,
Het mer ne sehn per pedes apostolorum jassle ;
Noch Sulz un Wisseburç, noch Heljestein un Barr
Noch Blase, Dorlse, un noch em Steinthal gar.
Do isch em d'Reisslust kumme uf denne viele Dure^
Er het sich schicke kônne bi Herre wie bi Bure,
Hetf s Gschâftel guet gemacht im Elsass, witt un breit,
Un mit sim Wohlbenemme allwàrls Ehr ingelajt.
DruiT isch er avansiert, un spâterhin isch's kumme
Dass ne s'Huss Rollé-Schwilgué als Woyaschôr genumnie.
Uf d'Bascule, noch Stockholm, noch Hamburg un Berlin,
Noch Stueggert un noch Mùnche, Constantinowel, Wien.
In dere flotte Stadt isch er gar lang gebliwe
Am End het er for sich e Spedition betriwe
Mit Krapp un Indigo, het gschâfl'eU druf un dran,
So dass er hitzeda us Rente lewe kann.
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POÉSIES ALSACIENNES 561
U apprit le commerce et que^ sans négligence
£t sans reproche il tint la comptabilité^
Et s'il avait une heure où de sa liberté
Il jouissait, eh bien ! c'était à la lecture
Qu'il l'employait toujours. A la httérature,
L^stoire, L'Almanach des Muses, studieux
Il s'adonnait. Le livre aux cantiques pieux
Devint le premier but de son premier voyage.
U parcounit alors jusqu'au dernier village :
Mundolsheim, Hausbergen, Brumath, Geudertheim, Hœrdt^
Bischwiller, Niederbronn, Oberhoflen et Wœrth.
Entrant chez les curés, à l'instar des apôtres
II se faisait traiter par les uns et les autres %
Et parcourut ainsi Westhoffen et Thrscnheim,
Wangen et Wasselonne, Ittenheim, Fûrdenheim,
Soultz^ Wissembourg et Barr, Heiligenstein, Blâsheim
Et Dorlisheim. Allant toujours de proche en proche
Il parvint de ce coup jusqu'au Ban de la Roche.
Dans sa tournée il prit plaisir à voyager.
Avec les paysans il savait s'arranger
Comme avec les Messieurs et fit marcher l'affaire
Dans notre Alsace au long, au large, de manière
A recueillir partout les compliments, l'honneur.
U fut donc augmenté, puis comme voyageur
Maison Rollé-SchtoUgué le prit pour faire vendre
Ses bascules. Alors notre ami dut se rendre
A Stockholm et Berlin, Munich, Stuttgard, Hambourg,
Gonstantinople et Vienne. Il fit un long séjour
Dans la belle cité, puis d'indigo, garance
Entreprit un commerce, et travaillant pour lui
S'enrichit brin par brin, fit par sa diligence,
Que de rentes il peut vivre au jour d'aujourd'hui.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
I. Bibliothèque de la ville de Golmar. -^Catalogue de la biblio^
thèque Chauffour^ dressé par ordre du Conseil municipal, par
André Waltz, bibliothécaire de la ville. — Manuscrits et imprimés
concernant l'Alsace et les pays limitrophes. — Golmar, imprimerie
J. B. Jung et Cie., 4889. 1 vol. titre rouge et noir, in S» de XLII —
769 pages.
Ce volume est le fruit d'un travail préparatoire considé-
rable et bien conçu. Les manuscrits et les imprimés dont il
renferme la description sont, paraît-il, arrivés à la biblio-
thèque de la ville sans inventaire ni classement déter-
miné. L'ancien bibliothécaire, Georges Sloffel, qui avait pro-
cédé à la réception, en avait commencé la reconnaissance et
le premier classement quand la mort vint interrompre le
travail auquel il se livrait avec le plus grand amour. Son
successeur, M. André Waltz, a repris ce travail avec non
moins d'amour et avec une ardeur qui lui ont enfin permis
de nous faire connaître, dans ses détails, la précieuse collection
de livres et de documents concernant la province et dont la
bibliothèque du chef-lieu de la Haute-Alsace vient de s'enrichir.
Le catalogue des manuscrits, consistant en 147 numéros
ou 721 pièces, est surtout intéressant à parcourir. Chaque
registre, cahier et carton renfermant un plus ou moins grand
nombre de pièces, chaque document isolé est l'objet d'indi-
cations analytiques, d'annotations, de références, de ren-
seignements biographiques, etc., etc., qui attestent une grande
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 563
érudition et un travail consciencieux chez l'auteur de ces
éclaircissements ou de ces commentaires. Si Chauffour vivait,
il serait étonné d'avoir été en possession d'une si grande
quantité de renseignements historiques dont il n'usait y le
plus souvent, qu'au litre de curiosité sortant d'une boite à
surprises. Le jour est fait sur ces archives et il n'est pas
douteux qu'elles n'engagent les travailleurs à y recourir
dans l'intérêt de leurs recherches relatives à l'histoire de
Colmar en particulier.
Quant aux imprimés, M. Waltz n'a trouvé, dans le cours
de l'inventaire, aucun programme de classification adoptée,
préférée, ou même indiquée par Chauffour. En conséquence,
il «'est décidé en faveur du classement opéré par Ch. Gérard
pour sa seconde collection, sans toutefois s'y astreindre ser-
vilement; c'est surtout, dit M. Waltz, dans la partie con-
sacrée à l'histoire littéraire qu'il a dû s'en écarter. A-t-il
bien fait? c'est ce qu'il serait oiseux d'examiner. Nous
ferons remarquer seulement que Gérard a pratiqué deux
systèmes, pour ne pas dire deux méthodes théoriques : le
premier, pour sa collection qui est allée à Berlin, était moins
compliqué que le second pour la collection que l'on a fait
échouer heureusement à Mulhouse. Le premier avait sur le
second l'avantage de nous présenter dans un même com-
partiment des ouvrages de même nature quil faut, dans le
dernier système, chercher dans des compartiments, divi-
sions ou subdivisions diverses. C'est ainsi que les chro-
niques de Closener et de Kœnigshofen , par exemple , sont
classées sous des rubriques différentes alors que, selon le
premier système, les chroniques en général étaient rangées
chronologiquement sous la même enseigne. La même
remarque s'applique notamment aux biographies, pané-
gyriques, discours, oraisons funèbres , etc., etc., qui tous
appartiennent à la même famille littéraire, quelles que soient
ou aient été les qualités distinctives du sujet, et qui, dans la
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564 REVUE D'iULSACE
seconde manière de Gérard, se trouvent éparpillés dans des
compartiments aussi divers que les vertus gloriBées. Tout
ce que nous voulons dire, c'est qu'en pareille matière
l'esprit s'accommode moins volontiers de beaucoup de
science que de beaucoup de simplicité.
Mais ces remarques, et d'autres encore, qui pourraient
être faites, sont sans objet, car les tables spéciales pour les
manuscrits , spéciales aussi pour les imprimés et surtout le
répertoire général, alplhobétique et numérique^ fournissent au
curieux, au chercheur le moyen de trouver, sans embarras
ni perte de temps, le manuscrit, l'imprimé, la carte ou
l'estampe qu'il désire consulter. Au point de vue de l'exé-
cution typographique, il eût été bon d'individualiser les
tables d'une façon plus apparente, au lieu de les faire suivre
à la queue-Ieu-Ieu, sans interruption suiBsanle pour fixer
immédiatement l'attention sur le passage de l'une à l'autre ;
simple question de Frote dont les auteurs, selon les usines,
doivent souvent remplir l'office. Mais tel qu'il est, cet
instrument indispensable répond dignement aux exigences
d'un service public bien ordonné.
II. La question d'Alsace, par Jeàm Heimwëh. — Paris, 1889, librairie
Hachette et Gie, boulevard Saint-Germain, 79. — Petit 8« de VI —
253 pages, prix 3 fr.
Le titre et le nom que prend l'auteur de ce petit volume
disent assez clairement que la thèse soutenue est protestataire.
Cependant ce n'est pas en vue d'exciter les haines que la
question est abordée, c'est au contraire dans le but c de con-
tribuer à leur apaisement». L'auteur, qui est Alsacien et
qui « croit bien connaître son pays » — il le connaît en effet
à merveille — voudrait traiter sans passion les différents
points qu'il se propose d'examiner. A-t-il réussi à le faire
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 565
sans pcission? Oui, diront la plupart de nos compatriotes,
pas absolument, diront les autres ; mais on doit recon-
naître que récrit se distingue de ceux qui l'ont précédé —
soit pour, soit contre — par la modération du langage, par
la hauteur de vue, par Tétude sérieuse des faits dans le passé
et dans le présent, par la défense sensée du droit moderne
contre les agissements du droit ancien ou abus de la force
et enfin par une saine appréciation des manifestations
sociales qui se produisent et des conséquences qui peuvent en
résulter.
Il ne peut entrer dans notre cadre de faire à Jean Heimweh
quelques emprunts qui intéresseraient au plus haut degré le
lecteur. Nous devons nous borner à reproduire la formule
des quatre propositions qu'il examine :
I. L'Alsace conquise par l'Allemagne accepte-t-elle sa nouvelle
condition ?
II. Pourquoi et comment l'Alsace devint-elle Françdse ?
III. Pourquoi l'Alsace se refuse-t-elle à redevenir allemande ?
IV. Quels sont, au point de vue de l'ordre public en Europe, les
effets de l'annexion violente de l'Alsace -Lorraine, à l'em-
pire d'Allemagne ?
On devine les conclusions de l'auteur après Texamen de
chacune de ces questions. Il y a quelque concordance entre
ces conclusions et une opinion raisonnée, réfléchie qui
s'impose et dont la presse de tous les pays s'est déjà rendue
l'écho.
Le livre de Heimweh se place de lui - même au premier
rang de nos alsatiques, dans le compartiment de notre
histoire politique, et c'est à ce titre que nous devons le
signaler aux lecteurs de la Bévue d'Alsace.
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566 REVUE d'alsace
m. Société industrielle de Malhoase. — Bun«(in spécial. — Les
habitations ouvrières à Texposition universelle de 1889, par Antony
RoLLiET. — Nancy, imprimerie de Berger-Levrault et Cie, 1889.
Grand in-8« de 158 pages et 5 planches.
A l'exposition universelle de 1867, la question des habita-
tions ouvrières avaient son autonomie brillante par la solu-
tion vraiment pratique qui lui avait été donnée à Mulhouse.
Ce n'était pas une nouveaulé théorique, mais c'était une nou-
veauté pratique, car, même engagée dans la bonpe voie, il
fallait, pour réussir, qu'une haute et constante direction
réglât la marche de l'institution et qu'annuellement le ré-
sultat acquis fût porté à la connaissance publique en même
temps que la méthode et les moyens qui avaient permis de le
réaliser. L'initiative de Mulhouse a fait faire du chemin à la
question. Un grand nombre de chefs de maison ont voulu
opérer pour leur propre compte, mais en apportant toujours
à la méthode certaines modiûcations plus ou moins utiles
pour donner à l'opération l'estampille de l'auteur. Ce que
Ton faisait à Mulhouse était bien, très bien, mais ailleurs
qu'à Mulhouse, on pouvait faire autrement et tout aussi
bien, sinon mieux. On a donc procédé dans la fabrication
des habitations ouvrières comme on procède dans la fabri-
cation de tout autre objet, c'est-à-dire en imprimant sur
chaque produit à peu près similaire sa marque de fabrique;
de sorte que, aujourd'hui, notre importante création de la
cité ouvrière de Mul^iouse, d'utilité collective et sociale, se
confond, à l'exposition de 1889, avec les œuvres du même
genre, maisd'uneportéeplus restreinte, qui forment ensemble
une section spéciale de l'Économie sociale et de l'hygiène.
C'est à Tétude descriptive des sujets de cette section que
M. Antony Roulliet, avocat, lauréat de Tinstitut et secrétaire
du congrès international des habitations à bon marché, con-
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 567
sacre un travail assez complet, adopté par la société in-
dustrielle de Mulhouse et imprimé par ses soins, au titre de
Bulletin spécial. Il y a dans ce buUelin des informations
nombreuses et variées sur Tune des questions principales
de l'Économie sociale et l'on ne saurait que féliciter la
société d'en avoir assuré la divulgation.
IV. Schongaaer-Gesellschaft. ^ Bericht Nr. 14. — General versamm-
lung vom 16. Juni 1889. — Colmar, Drack von F. X. Saile, 1889.
In-8<* de 21 pages avec trois planches. — Statuten, 8 pages in-12.
Un ami de Champolion, M. Louis Hugo, qui occupait à
Colmar l'emploi de Bibliothécaire de la ville, organisait,
il y aura tantôt un demi -siècle, une association placée sous
le patronage d'un artiste de la fin du moyen âge, connu
dans le monde des arts sous le nom de Beau-Martin (Martin
Schœn), originaire de Colmar. Cetle société demandait à
chacun de ses membres une cotisation annuelle si minime
(2 fr.) qu'elle permettait à tout le monde d'en faire partie.
Sans prétention à une vie brillante, elle jeta néanmoins un
certain éclat pendant les premières années de son existence
et favorisa ainsi la formation de diverses collections qui ne
cessèrent pas de s'enrichir. Comme cela arrive fréquemment, la
société eut ses moments d'ardeur et ses moments de paresse
ou de sommeil qui, pendant quelque temps, dégénérèrent en
catalepsie. Mais il suffit qu'une main audacieuse vint la
secouer deux ou trois fois pour la réveiller et lui faire com-
prendre qu'un cordial préparé par la mairie d'alors lui
rendrait les forces que l'on croyait éteintes. Le remède fut
absorbé et la société reprit en effet, sous la présidence de
M. Ignace Chauffour, la marche de ses paisibles occupations.
Elle devait vivre, sans difficulté d'aucune sorte, même après
1870, dans les conditions de son origine. Elle ne portait
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568 REVUE d' ALSACE
ombrage à personne, elle donnait de légitimes saiisfactions
à quelques hommes de bonne volonté, travaillant sans pré-
cipitation, mais aussi sans relâche & augmenter le trésor
artistique dont la cité devait de droit naturel être seule
héritière ; elle a donc vécu dans ces conditions jusqu'à la
mort de son président et de ses principaux collaborateurs.
La disparition de ces honorables citoyens clôt le cycle
français de la société qui, en Tabsence d'un catalogue de
son trésor, en laisse, sans doute, à la ville un inventaire
aussi complet que possible.
Un cycle nouveau a commencé, le 26 février 4889, par
la publication des statuts en langue allemande, avec exclusion
formelle de la langue française dans les actes à venir de la
société, ainsi que du système monétaire français dans sa
comptabilité.
Au cas particulier, l'ostracisme dont la langue française
est l'objet évoque de singulières remarques et d'amers sou-
venirs.
En premier lieu, l'arrêté d'interdiction est signé d'un nom
essentiellement français, très honorablement porté, il est
vrai, par le descendant d'un Français émigré en Allemagne
pour cause de religion.
En second lieu, c'est en vertu de l'article 291 du code fran-
çais que l'autorisation de vivre en allemand est accordée à
une petite association d'origine française.
En troisième lieu, cela se passe en 1889 à Colmar, chef-
lieu de la Haute-Alsace; à Colmar, qui fut la patrie d'une
branche marquante de la famille française dont descend
le fonctionnaire allemand qui signe l'arrêté d'interdiction.
Enfin, on sera complètement édifié lorsque, après avoir
parcouru les deux écrits allemands — statuts et compte
rendu — on aura relevé un grand nombre d'emprunts faits
à la langue française par ceux qui en interdisent l'usage.
On ne prétendra certes pas que les expressions suivantes.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 569
cueillies dans ces écrits, sont d'origine allemande. Révo-
IvLlion-smt. Publik-um. Bibliothe-%;. Personern. Prâsident.
£onservat-or. Correspônd-^n^. Général-versammlung. Kï^ssid-
sierung. Abonnements. Gralification-en. -4rwôn-Lolerie. Tra-
dition. JEbmilé. Excellen-5. Profess-or. Portraits. Monu-
ment-en. Brome-Lo/fd. Famil-ic. Démission. Interessant-en
BericJd. Nunmehr officielle deuisch Sprach.
On comprendra difficilement la haine que Ton professe
en Allemagne pour une langue à laquelle on fait volontiers
de grands emprunts pour se faire comprendre.
Fréd. Kurtz.
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TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LK TOME XVH DE LA NOUVELLE SÉRIE — 1889
JANVIER - FÉVRIER - MARS
Pages.
J. LiBLiN. — Ëtymologies vogeso^rhénanes. — Exemples de-
mandés au mot Sel et aux mots composés où ce monosyllabe
apparaît — à la désignation de certaines parties du vête-
ment (errata 4« trimestre 1888.) 5-14
Gh. Pfjster. — Les manuscrits allemands de la Bibliothèque
nationale, relatifs à l'histoire d'Alsace. — Difficultés à
l'accès des archives en Alsace. — Les fonds allemands à la
Bibliothèque de Paris. — La chronique manuscrite de
Glosener. — Historique. — Le manuscrit' de Paris rap-
proché des éditions de cette chronique 15-41
A. Benoit. — La campagne en Alsace du corps du prince de
Gondé en 1793 {suite et fin), — Hommes tués et blessés le
2 décembre. — Suite du récit. — Gentilshommes tués et
blessés le 8 décembre. — Fin du récit. — Armée du Rhin.
— Gouplets au cardinal de Rohan 42-62
Rodolphe Reuss. — Gorrespondances politiques adressées
au syndic royal de la ville de Strasbourg et Ghroniques
parisiennes (1681-1685), suite. — Levée du siège de Vienne.
— Déclaration de guerre de l'Espagne à la France. — Faux
monnayeurs. — Amnistie aux protestants du Languedoc et
du Dauphiné. — Naissance du duc d'Anjou, etc., etc. . . 63-80
X. MOSSMA.MN. — Matériaux pour l'Histoire de la guerre de
Trente ans (suite). — Archives de Golmar. — Marc Otto,
de Strasbourg, représente Golmar. — Griefs ecclésiastiques.
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572 TABLE DES MATIÈRES
Pages.
— Négociations entre les catholiques et les protestants. —
Vaines négociations. — Nouveaux éclaircissements sur la
constitution de la Décapole. — Golmar réclame en vain le
maintien de sa supériorité territoriale à Sainte-Croix. —
Situation militaire en Bavière 81 -101
X. PoLY. — La Dame blanche de Passavant (Légende franc-
comtoise). — Les visions dans la contrée. — Geneviève la
bergère, son chien et son troupeau. — Entrevue avec la
Dame blanche. — Le curé de Lure. — Voyage souterrain
de délivrance. — Mort de la bergère 102-127
P. J. Talon. — Mademoiselle Louise-Jeanne Durefort de
Duras, héritière du duc de Mazarin. — Ses droits féodaux
sur le village de Saint- Dizier, Haut-Rhin 128 133
Fréd. Kurtz. — Bibliographie. — L Jean-Daniel Schœpflin,
par Gh. Pflster. — IL Bernard de Saintes à Montbéliard,
etc., par Armand Lods. — III. Précis de l'histoire de l'Église
d'Occident, par Ch. Schmidt. — IV. Inauguration de la
tour et des cloches du Temple -Neuf de Strasbourg. —
V. Bulletin de la Société philomatique des Vosges. —
VI. Bulletin de la Société des sciences historiques et na-
turelles de l'Yonne. — VIL Rimes de Hongrie, par Georges
Danzas 134-144
AVRIL - MAI - JUIN
Gh. Pfistfr. — Les manuscrits allemands de la Bibliothèque
nationale, relatifs à l'histoire d'Alsace {suite). — Péage sur
rill à Grafenstaden. — Nicolas Zorn, Jean Erb, la ville de
Strasbourg, le château de Dachstein, la guerre. — Le pont
du Rhin, Louis de Lichtenberg. — Le château de Rhinfeld,
détruit par les Suisses. — Guillaume de Fénétrange. —
Premiers Armagnacs, etc., etc 145-175
J. LtBLiN. — Souvenirs d'Alsace. — Livres domestiques. —
Archives de famille. — Livre domestique d'Octavie de
Berkheim-Schoppenwibr. — La vie de famille pendant
les années 1789 à 1796. — La fête de la Raison à Golmar,
etc., etc 180-203
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TABLE DES MATIÈRES 573
Pages.
A. Benoit. — Blocus de Thionville. — Correspondance du
général Hugo, commandant supérieur, avec le général de
division à Metz, 1814-1815. — Notes biographiques. —
CSorrespondance 204-225
LÉON Briële. «~ États généraux de l'Alsace. — Notice sur
l'auteur d'un mémoire adressé à M. de Montyon concernant
la formation des États généraux de l'Alsace. — Textes de
la lettre d'envoi et du mémoire, rédigé par Chrétien-
Frédéric Pfeffei 226-320
Rodolphe Reuss. — Correspondances politiques et chroniques
parisiennes adressées à Christophe Guntzer, syndic royal
de Strasbourg (1681 1685), suite, — Santé du pape. —
Troupes de l'Électeur de Cologne. — Manuscrits du chan-
celier Séguier. — Les troupes de Bavière n'iront pas sur le
Rhin contre la France, mais contre les Turcs. — Siège de
Luxembourg. — L'armée navale de France arrive devant
Gènes, etc., etc 231-256
G. Reiber. — Historique des troubles de Strasbourg en 1789
par Harthmann-Lichtenfelder. — Députés aux États-géné-
raux. — Commencements des troubles. — Pillage de
l'Hôtel de ville. — Particularités diverses. — Répressions 257 269
J. LiBLiN. — Les contes de veillées populaires (jsuite), —
L'Ondine virginale du Rhin et la Yara de l'Amazone. — Les
cinq solutions proposées par les Folkloristes 270-273
Ch. Berdellé. — 1789, Épitre de Pfeffei à M. le comte de
Brûhl à Dresde, etc 274 282
LÉON Briële. — Colmar, de 1814 à 1871 ; récit d'un vieux
Colmarien, par Rodolphe Kaeppelin 283-284
Fréd. Kurtz. — 1. Folk-Lore Brésilien par F. J. Santa Anna
Nery. — H. Le divorce de Napoléon, par Henri Welschinger.
— HL La terre du froid, par M. le D^ Muston .... 284-288
JUILLET — AOUT - SEPTEMBRE
J. LiBLiN. — Souvenirs d'Xlsace — (i'« suite), — Les fils de
Bergheim-Schoppenwihr embrassent la carrière des armes.
— Établissement des trois premières demoiselles. — Mort
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574 TABLE DES MATIÈRES
Pages.
de la cadette. 7— Leurs relations de famille et avec Marie
d'Oberkirch et Annette de Rathsamhausen (M«m de Mont-
brison et de Gerando). — Leurs joies et leurs peines pen-
dant le Consulat^ TËmpire et la Restauration. — La colonie
qu'elles fondent à Paris, etc 291-317
X. MossMANN. — Guerre de Trente ans. — Suite des négocia-
tions relatives aux gHefs ecclésiastiques. — Conseils aux
protestants. — Question de la Décapole. — Golmar veut
rompre l'accord entre la France et l'Empire, — Refus de
son représentant 318-330
Rodolphe Reuss. — • Correspondances politiques et chroniques
parisiennes adressées au syndic royal de Strasbourg,
Christophe Guntzer. -- Le duc de Mazarin en Bretagne avec
douze Jésuites. — Un marquis génois est accusé d'avoir
des intelligences avec la France. — Mort de l'Abbé de
Morimont. — M. de Louvois est de l'Académie etc., etc. , etc 331-352
Art. BENorr. — Blocus de Thionville {suite et fin). —
Correspondance du général Hugo. — Rapports. — Affaires
de service. — Approvisionnements. — Passage, mouvement
des troupes. — Notes sur la vie et la mort de Hugo. — Son
monument au Père-Lachaise. — Son fils Victor Hugo, etc.,
etc 353-386
LÈOM Briéle. — Mémoire du baron de Spon, premier pré-
sident du Conseil souverain d'Alsace, sur l'organisation
judiciaire conservée à Strasbourg jusqu'à la veiUe de la
Révolution 387-393
Cu. Boese. — Ses poésies en dialecte alsacien. — La neige à
Blidah. — Souvenirs d'enfance. — Ëpître en dialecte
strasbourgeois. — Hiver et printemps. — Pâtés de foie
gras. — Interprétations et annotations en français, par
Ch. Berdellé 394-425
Fréd. Kurtz. — I. Deux procès criminels dans les Abbayes
de Remiremont et de Poussay, par A. Benoit. — IL Bulletin
de la société philomatique vosgienne 1888-89. — IH. Mé-
moires de la Société archéologique et historique de l'Or-
léanais, 4889. — IV. Les Gaudes-fin de deux héros. —
V. Société industrielle de Mulhouse. — Notes historiques
de M. Auguste Dollfus sur les créations réalisées par la
Société depuis environ vingt ans 426-432
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TABLE DES MATIÈRES 575
OCTOBRE - NOVEMBRE - DÉCEMBRE
Pages.
Louis Schœmberg. — Le général Walther et sa famille. —
Renonce à Ja théologie. — Se fait hussard à Strashourg.
— Lieutenant en 4792. — Capitaine en 1793. — Campagne
de TArgonne. — Chef de brigade au siège de Lyon. —
Attaché à Tannée de Rhin et Moselle. — Blessé à Hohen-
linden. — Épouse M"« Coulraann, de Brumath. — Fait
toutes les campagnes de l'Empire. — Meurt en novembre
1813. — Déposé aux caveaux du Panthéon en 1814 . . . 433-446
Gh. Pfister. — Les manuscrits allemands de la bibliothèque
nationale relatifs à l'histoire d'Alsace. — Suite — Manuscrit
N" 83. — Comj are à la chronique de Rôni^,sbofen. — Va-
riantes concernant l'avènement du roi Frédéric à l'Empire.
— Le mariage de Maximilien, son fils. — L'élection de
celui-ci comme roi des Romains. — L'arrivée de Maximilien
à Strasbourg. — Un tumulte, etc., etc 447-468
X. MossMANN. — Matériaux pour servir à l'histoire de la
guerre de Trente ans, suite. — Retour du député de Coimar
à Munster. — Question de la décapole. — Nouvelles diffi-
cultés soulevées par les Suédois. — Coup de main des
Suédois dans l'évéché d'Osnabrûck 469-478
Arth. Benoit. — Arrestation de deux pasteurs dans la
baronle de Fénétrange en 1724. — Conflit d'autorité reli-
gieuse entre le duc de Lorraine et le prince de Salm-Salm,
Louis-Otto 479-489
J. LiBLiN — Souvenir d'Alsace. — Suite et fin. — Altitude
de Henriette de Berckheim - Schoppenwihr et de son
mari, Augustin Périer, sous le régime constitutionnel. — Le
choléra. — Les morts. — Les survivants. — L'attentat
Fieschy. — Les décès de famille. — La résignation. —
Le sort des trois résidences de Vixille, Jaegerthal et Nord-
heim 490-506
YvAN ZuBER. — Notice sur Jean Dollfus. — • Sa naissance. —
Son instruction. — Sa vie industrielle. — Ses idées écono-
miques. — Sa philanthropie. — Ses institutions. — Sa vie.
— Sa mort 507-524
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576 TABLES DES MATIÈRES
Rodolphe Reuss. — Correspondances politiques et chro-
niques parisiennes adressées à Christophe Guntzer, syndic
royal de la ville de Strasbourg (1681-1685). — Suite et fin. 525-535
J . LiBLiN. — Ignace Chauffeur et ses livres. — Quelques ren-
seignements biographiques et bibliographiques .... 536-545
Gh. B€BSE. — Les poésies en dialecte alsacien, suite, — In-
terprétation française, par Ch. Berdelié. — Épttre à Tami
Piton. — Excursion de Pentecôte, etc. etc 546-561
Frédéric Rurtz. — I. Catalogue de la bibliothèque Chauffour,
par André Waltz. — II. La question d*Âlsace, par Jean
Heimweh. — III. Les habitations à bon marché par la
Société industrielle de Mulhouse à l'Exposition universelle
de 1889. — IV. Compte rendu de l'assemblée générale de
la Société Schœngauer par son président 562-509
Table des matières de l'année 1889 570-576
Stnaboorg, typ. G. Fisehbftch. — 4482.
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